CHAPITRE DEUXIÈME
Schisme de Rome. -« Saint Bernard fait reconnaître Innocent II par les principales puissances
chrétiennes. — L'antipape fonde le royaume de Sicile.
Le saint moine de Clairvaux, par la vertu divine, avait brisé d'un seul mot le nuage qui enveloppait lia chrétienté. A l'exemple du Sauveur, il a commandé aux flots et à la tempête; et désormais sa parole triomphera de toutes les résistances. C'est ainsi qu'au milieu des plus sombres nuits de l'Église, il part toujours de quelque point de l'horizon des jets de lumière qui luisent dans les ténèbres et soudainement illuminent la scène du monde. Bientôt saint Bernard, fort de sa mission, instruira les rois et les pasteurs ; et du souffle de sa bouche, il dissipera les vaines pensées des honuncs.
Déjà le roi de France a reconnu le nouveau Chef de l'Église. Suger, son Adèle ministre, et plusieurs évêques furent députés auprès d'Innocent II pour lui apporter les hommages de leur souverain. Celui-ci voulut se rendre en personne auprès du Pontife. Accompagné delà
* Specialiter ab ipso rege Francomm et prxcipuis qnibusque pontificibas accersitus. (Ëraold., Vit, S, Bern.f Ub. XXI, cap. Yi, n» 3, p. 1108.)
reine sa femme, de ses fils, et d'un nombreux cortège de princes et de prélats, au milieu desquels s'effaçait l'humble Bernard, Louis VI alla jusqu'au petit bourg de Saint-Benoît-sur-Loire, où il attendit le Vicaire de Jésus-Christ à son passage ; et là, se conduisant en prince vraiment pieux et fidèle, dit l'historien, il abaissa sa tête couronnée devant le successeur de Pierre, et se prosterna à ses pieds *. Plusieurs affaires concernant l'Église de France furent réglées dans cette entrevue, et le roi promit à Innocent de lui donner en toutes circonstances des preuves effectives de soumission.
Depuis l'issue du concile d'Étampes, on attendait de jour en jour les résolutions des rois d'Allemagne et d'Angleterre. Ce dernier surtout flottait dans une incertitude que prolon-
1 Concîlium Stempense. Mansi, xx^, çoK 441, 444. — Suger, Vita Lud., p. 317.
« Sugerius, Vita Ludovici VI, lib. C. « Rex... nobilem et diademate coronatum verticem, tanquam ad scpulcbnuu Pctri^ inclinans, pedibus ejus procnmbit. »
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geaient les avis opposés des évêques anglais. Les plus influents d'entre eux penchaient pour Anaclet, soit qu'ils eussent été captivés par les prévenances de celui-ci, soit qu'ils craignissent le caractère ferme et inflexible dont Innocent avait donné des preuves sous le pontificat de son prédécesseur *. Quoi qu'il en soit, on crut, dans ces pressantes conjonctures, devoir envoyer saint Bernard auprès de Henri P', pour le gagner à la cause qui avait prévalu en France. Cette mission eut un plein succès. Le roi d'Angleterre, n'attribuant son irrésolution qu'à des scrupules de conscience, saint Bernard lui dit avec la hardiesse d'un apôtre : a Vous hésitez de reconnaitre le pape Innocent, par la crainte de mal faire ; eh bien ! inquiétez-vous des autres péchés dont vous aurez à répondre ; pour celui-ci, je m'en charge, et j'en répondrai devant Dieu *. »
Ces paroles étonnèrent le roi et mirent fin à ses perplexités. Il prononça son adhésion à Innocent II ; et de plus, docile aux conseils du saint abbé de Clairvaux, il se rendit lui-même auprès du Pontife à Chartres, le combla de présents, et lui renouvela son obédience, tant en son nom qu'en celui des sujets de son royaume •. Le roi de Germanie, Lothaire,ne tarda point à suivre l'exemple de la France et de l'Angleterre ; et dans une assemblée de prélats allemands convoquée à Wûrtsbourg, Innocent II fut proclamé Pape légitime. L'Espagne, à son tour, se soumit à Innocent ; et successivement les autres princes chrétiens, grâce à l'active entremise de l'abbé de Clairvaux, neutralisèrent les effets du schisme en reconnaissant tous le même Pontife.
e J'ai engagé les rois, écrivit à cette occasion « saint Bernard, à dissiper les conseils des méa chants ; je les ai engagés à exterminer toute a puissance qui tenterait de s'élever au-dessus a de la science de Dieu. Notre mission a réussi. « Les rois d'Allemagne, de France, d'Anglea terre, d'Ecosse, d'Espagne, de Jérusalem, ema brassent la cause du pape Innocent. Le peu- « pie et le clergé de ces royaumes le recona naissent pour leur père et leur chef : ils «concourent ensemble à conserver l'union
* Sag., Vid. Lud. VI, — On ne connaît pas les vrais motifs de Topposition de ces évèques. Les bistoricns anglais exposent le fait sans l'expliquer. Voy. Lingard, Hist» d'Angiet. . toI. II, €h. III, p. i88.
* VU, 2' S, Bern,y lib. II, p. 1109. « Cogita, inquit, qnomodo de aliis peccatis tais respondeas Deo \ istud rnihi relinquO) in me sit hoc peccatnm. »
* Ord. Vit., lib. XIU, idibus januarii» .
a d'un même esprit dans le lien de la paix ^ d
Cependant le parti d'Anaclct nese laissa point intimider par ces imposantes défaites. Il comptait dans plusieurs contrées, surtout parmi le haut clergé, de zélés auxiliaires qui s'agitaient vivement pour soutenir ses intérêts, sans reculer devant les périls auxquels ils exposaient l'Église.
Le plus infatigable promoteur des schismatiques en France, était l'ancien légat du pape Honorius, Gérard, évêque d'Angouléme, lequel, n'ayant pas été maintenu dans sa nonciature par Innocent, à cause de certains actes répréhensibles, s'attacha par esprit d'opposition à l'antipape, qui lui rendit le titre de légat.
Toute la vaste province d'Aquitaine se trouvait opprimée par cet évêque et par le duc Guillaume, qui se conduisait d'après ses conseils. Quiconque ne reconnaissait pas Pierre de Léon pour Pape rétait en butte aux persécutions. On chassait les évêques de leurs sièges ; on bannissait les prêtres fidèles; on les ruinait par des amendes excessives, a Ce vieillard perfide, dit un chroniqueur en parlant de Gérard, avait jeté les semences de la pestilence dans la province de Bordeaux. Comme l'ancien serpent, il harcelait le prince par de malfaisantes suggestions, et lui insufflait l'esprit de révolte et de superbe ". »
Le schisme, appuyé sur la violence et la ruse, envahissait le Midi, pendant qu'il était repoussé du Nord, et menaçait de briser Tunitc catholique dans les provinces sur lesquelles le duc d'Aquitaine exerçait son despotique empire. Bordeaux, Tours, Auch, les plus belles contrées comprises entre les Pyrénées et la Loire, et bornées par l'Océan, se trouvaient alors sous la juridiction que s'arrogeait le légat de l'antipape.
La sollicitude de saint Bernard, pressée, comme la grande âme de saint Paul, par le soin de toutes les églises, s'alarma de cet immense danger. Il eût voulu se transporter aussitôt sur les lieux mêmes de la discorde, pour l'étouffer à sa naissance ; mais, retenu auprès de la personne du Pontife pour des affaires non moins urgentes, il adressa aux évêques d'Aquitaine une admirable épître, où il établit le véritable état des choses et discute les motifs qui ont validé l'élection d'Innocent II.
Cette épître est trop longue pour la rapporter en entier ; nous en citerons cependant quelques passages propres à éclaircir ce mémorable événement.
* Epist. cxxv, ad Godfr. Ler.
* Vita 2* S. Bern,t lib. II, cap. vi, n. 32. 33.
iOA
a La vertu s'acquiert dans la paix, se fortifie « dans les combats, grandit dans la victoire. a Voici le temps, mes très-révérends pères, de 0 signaler la vôtre. L'épée qui menace tout le a corps de l'Église est suspendue sur vos tètes ; «plus elle est près de vous, plus elle est à a craindre, plus les coups sont redoutables et cf mortels. Qu'elle est vaine et insensée l'ambi- « tion de ce vieillard qui déshonore ses chea veux blancs et son sacerdoce, pour un titre c éphémère, pour une légation qui lui échappe ! «Quel crime sacrilège de rouvrir par un « schisme la plaie du Sauveur, d'où s'écou- 0 lèrent le sang et l'eau qui unissent tous les a peuples dans une même foi 1 Peut-on fomena ter des divisions sans être l'ennemi de sa croix a et le complice de sa mort I 0 cruelle convoîa tise I Je l'ai déjà dit, et lui-même ne le désaa voue pas ; il eut l'impudence de faire des a tentatives auprès du Pape légitime pour cona server le poste qu'il occupait'; et alors seulea ment, piqué du refus, il se tourna vers le a schismatiquc. C'est ainsi qu'il a usurpé une a charge dont il se sert aujourd'hui pour percer a le cœur de Jésus-Christ et déchirer ses ena trailles I Mais un jour il verra Celui qu'il a a percé...
« Quoi qu'il en soit, il faut que l'oracle du a Saint-Esprit s'accomplisse : le scandale arria vera, mais malheur à celui par qui il arrive * / a Et quel est le misérable auteur du scandale, a sinon celui qui, nonobstant l'élection canoa nique du Chef de l'Église, s'est emparé du a Lieu saint, non point parce que le lieu est a saint, mais parce qu'il est éminent... La pré-
0 tendue élection dont il se prévaut, ou plutôt a la faction qui l'a élu et préconisé, n'a servi a que de prétexte à sa cupidité...
1 0 En effet, la règle fondamentale du droit « canon, en cette matière, est qu'après une prc- « mière élection, on ne peut en reconunencer « une autre. La première était faite; donc la 0 seconde est nulle. Dans la supposition même a qu'il eût manqué à la première quelquesa unes des formalités prescrites, conune les déa fenseurs du schisme le prétendent, fallait-il (( procéder à une nouvelle élection sans avoir c< examiné les défauts de la première, sans l'a- « voir cassé par un jugement authentique ?
a Au reste, il y a deux points à éclaircir : « l'un regarde le mérite personnel des candia dats; l'autre concerne la forme de leur éleca tion. Quant à la personne, afin qu'on ne me a croie ni médisant ni flatteur, je ne dirai que
* Hatth., xviii.
« ce qu'on dit partout et ce qu'on ne saurait a nier : c'est que le pape Innocent II est d'une a vie et d'une réputation au-dessus de la médi- « sance ; tandis que son compétiteur n'est pas a même à l'abri des langues de ses propres a amis. Et quant aux formalités des deux élec a tions, celle d'Innocent est la première à l'éa gard du temps, la plus pure à l'égard de ceux a qui l'ont élu , la plus canonique selon les « règles de la sagesse. Pour ce qui regarde la a priorité, personne ne la conteste, et l'élection 0 a été faite par la plus saine partie des cardia naux, évoques, prêtres et diacres, auxquels a appartenait le droit d'élire le Pape. Ajoutez « que, suivant les anciennes constitutions, le « nombre des suffrages a été assez grand pour a rendre cette élection valide. De plus, Inno- 0 cent n'a-t-il pas été consacré par l'évêque a d'Ostie, à qui ce privilège est réservé ? Si donc a il y a plus de vertu dans la personne élue, d plus d'intégrité dans les électeurs, plus de a légalité dans les formes de l'élection, par a quelle opiniâtreté fatale s'efforcent-ils de lui ce en substituer une autre, contre toutes lesrèa gles de la justice, contre la volonté de tous aies hommes de bien, contre le sentiment a formel de toute l'Europe *?...»
Cette solennelle déclaration consola l'Église et ranima le courage des évoques. Mais le duc d'Aquitaine et son perfide conseiller paralysèrent ces tentatives d'apaisement. Les désordres augmentèrent de plus en plus dans les malheureuses contrées qui leur étaient soumises, et saint Bernard, consumé de zèle pour la maison de Dieu, souffrait d'ajourner le voyage d'Aquitaine, où l'appelaient tous les fidèles opprimés. Un autre voyage lui avait été imposé par Innocent : il dut accompagner le Pontife lui-même en Allemagne.
Innocent II, après avoir recueilli les hommages des grandes puissances de la Catholicité, tournait ses regards vers Rome, et n'aspirait plus qu'à reconquérir la chaire sacrée du Prince des apôtres, afin que, dans la plénitude de son indépendance, il pût maîtriser les dissentiments et faire prévaloir, au milieu des mésintelligences du schisme, l'esprit de paix et de vérité, la parole évangélique, l'action modératrice et conciliante de la charité.
Or, de tous les princes chrétiens, le roi d'Allemagne se trouvait le plus personnellement intéressé à ouvrir au Pontife légitime les portes de la capitale du monde ; car c'était là, dans l'auguste métropole de la Chrétienté, qu'à
* Bcrn., Epist. cxxvi.
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l'exemple de Charlemagne, il devait recevoir la couronne impériale. Innocent s'était donc adressé à Lothaire pour lui demander une entrevue, afin de se concerter avec lui sur les moyens de traverser l'Italie et de se rendre maître de Rome.
La conférence fut fixée, au mois d'octobre de cette même année 1130, dans la ville de Liège. Lothaire et les principaux seigneurs s'y rendirent avec une suite nombreuse d'hommes d'armes pour y attendre le Souverain-Pontife. Celui-ci arriva peu de jours après, accompagné de saint Bernard et d'un cortège de cardinaux et de prélats romains. Il fit son entrée dans la ville au milieu d'un immense concours de fidèles et de toutes les manifestations de la piété populaire.
Le roi d'Allemagne semblait, en cette occasion, prendre à tâche de prouver au monde la parfaite réconciliation de la Papauté et de l'Empire. Il marchait humblement, à pied, à côté du Pape tenant d'une main la bride du chevalblanc que montait Innocent, et de l'autre écartant à l'aide de sa baguette, la foule qui se pressait sur son passage \ Le dimanche suivant, le Pontife célébra en grande pompe le saint sacrifice en présence du roi et de sa famille ; de part et d'autre, on renouvela les protestations de concorde et d'attachement.
Mais ces démonstrations ostensibles avaient été faites d'une manière trop éclatante, trop affectée peut-être, pour ne pas laisser planer dans les esprits quelque vague inquiétude. Le désintéressement n'était point la vertu de Lothaire; et s'il accordait au Pape une armée pour le conduire à Rome, ce ne pouvait être qu'à des conditions dont on redoutait d'avance l'exagération.
En effet, les pressentiments de la cour romaine ne tardèrent point à se justifier; et la réalité ne vérifia que trop tôt les craintes qu'on avait conçues. Lothaire, après avoir promis à Innocent le secours de ses armes, réclama immédiatement le privilège des investitures, tel que ses prédécesseurs l'avaient exercé, avant le concordat de Worms. Il se persuadait que la position précaire du Pontife donnerait des chances certaines de succès à cette demande intempestive : il se trompa.
Lothaire avait oublié que la Papauté jamais ne rétrograde, et que si elle supporte parfois
^ Sugerius, Vit, Lud, VI, lib. G. « Lotharius... hamiltimc ttipsam stratorem offerens, pedes per médium sanct» processionis ad eom festinat, alla manu virgam ad defendendum, alia freanm albi equi accipicos, etc.
avec longanimité des abus qu'entraîne le cours des âges, elle maintient, avec une persévérance non moins héroïque, les principes sacrés aussi bien que les réformes que le temps a sanctionnés. Innocent demeura inébranlable, malgré les menaces et la colère du roi.
La situation était orageuse ; les prélats, frappés de stupeur, tremblaient de voir le Souverain-Pontife sans défense au milieu d'une ville germanique environnée d'une forte armée. Le souvenir des outrages que Henri V avait fait subir au Pape et aux cardinaux, était encore trop présent à tous les esprits, pour ne poini justifier ces appréhensions ; on se crut enlacé dans un piège plus redoutable que celui auquel on venait d'échapper à Rome ^
Cet orage toutefois n'éclata point : Saint Bernard était là pour le conjurer. Plein d'une sainte audace, il s'opposa comme un mur d'airain aux prétentions de la couronne, et les combattit avec le glaive de son irrésistible éloquence *. Il rappela à Lothaire les engagements antérieurs auxquels il devait son élévation sur le trône ; il lui fit comprendre que si l'Église, en certains moments, avait besoin du bras de l'Empire, l'Empire, de son côté, n'avait pas moins besoin du secours de l'Église. Lothaire garda le silence ; il consentit à ne point donner suite à sa réclamation ; mais il en témoigna son humeur en rompant les négociations relatives à la campagne d'Italie.
Il est vrai qu'au milieu des embarras graves où l'Empire se trouvait engagé, la prise de Rome n'était pas chose facile. L'antipape avait déployé une grande activité durant les voyages d'Innocent, et s'était ménagé des auxiliaires nombreux. Maître de Rome, dont il avait augmenté les forces et les défenses, il pouvait compter encore sur le nord de l'Italie, dont les populations lui étaient dévouées; de plus, dans le sud, un incident remarquable venait de ranimer ses espérances.
On se rappelle que les Normands d'Italie avaient été les premiers à reconnaître l'élection d'Anaclet. Ces peuples hardis, trop à l'étroit dans la belle province qu'ils avaient arrachée à la France, s'étaient fixés dans la Calabre et la Pouille, sous la conduite de Guillaume
» Eraaldi Vita 2» S. Bem,, cap. i, n. 5. p. 1109. t Ad quod yerbum (investituraî) expavere et expalluere Romani, gravius sese apud Leodium arbitrât! periculumoITendisse, qoam decliDaverint Roms. »
* Sicut morum se opposait abbas sanctus; audacter enim resistens régi, verbom malignum mira libertate redarguit... (Bm. loe, cit,)
Bras-de-fer et de Humfroy, fils de Tancrède de Hauteville. Mais en 1061, le Normand Robert Guiscard et le duc Roger, n'ayant plus d*ennemis à combattre, aspiraient à ériger en royaume leurs vastes conquêtes de l'Italie et de la Sicile. Il était réservé à Roger II> fils du dernier, d'accomplir ce dessein. Jamais, jusqu'alors, la Sicile n'avait eu, pour ainsi dire, une existence nationale ; jamais elle n'avait obéi à un seul maître; et pendant une longue suite de siècles, elle avait été tour à tour envahie ou possédée par des peuples étrangers \ Le duc Roger II, après la défaite entière des Sarrasins, songea donc à réunir sous son sceptre ses possessions d'Italie, ainsi que les riches provinces de l'ancienne Trinacrie ; et selon la règle du droit public, il s'adressa au Pape pour obtenir la couronne avec le titre de roi.
Le moment du schisme lui parut favorable pour conclure, sans conditions onéreuses, cette grande affaire qui, sous le pape Honorius, avait déjà été entamée sans succès. Les sages lenteurs que le Pontife défunt avait opposées à l'empressement de Roger, entrèrent sans doute pour beaucoup dans la détermination des Normands en faveur d'Anaclet. Quoi qu'il en soit, celui-ci promit la sanction pontificale à l'érection du royaume de Sicile et d'Italie, moyennant l'engagement formel de Roger de prêter mam-forte contre les entreprises d'Innocent. L'acte authentique fut dressé; et il paraît, d'après quelques documents trouvés dans les papiers de Roger, que, pour lier plus étroitement le nouveau royaume de Sicile à la cause du Saint-Siège, le pape schismatique lui promit le patriciat de Rome, et peut-être même la couronne de l'empire d'Allemagne *. A la suite de
^ Depais les temps fabnleox, il n'est presque pas un peuple célèbre qui n'ait abordé les côtes de la Sicile et n'y ait laissé des traces durables. De là l'intérêt historique et les traits originaux que présente encore aigourd'hui cette contrée, dont la diyersité et l'infinie variété . forment une espèce d'assemblage mosaïque plein de contrastes. i
« Le voyageur^ dit im judicieux écrivain qui a parcouru ce « pays, 7 trouvera des ruines et des souvenirs ; mais la réalité « vivante ne saurait jamais le satisfaire. Il y verra des vestiges K de toutes les époques ; il y reconnaîtra l'empreinte des di* « verses nations qui l'ont successivement dominé; il lira son c histoire dans ses monuments, livre immense où toutes les « époques sont représentées par un temple, une basilique ou un « fort ; il passera, des informes constructions cyclopéenncs et c phéniciennes, aux temples doriques élevés par les colonies « ^cques, aux arènes des Romains, aux castels mauresques, « aux chapelles des Normands et aux sombres doi^ons de la « féodalité; et à côté des pompeux débris d'une gloire anéantie, « le spectacle de la plus affreuse misère... » {Voyage en Siciie^ parle baron Théod. de Bussièrc, lettre I.)
' Celte opinion a été émise par le savant historien de rAUe*
ce traité d'alliance, dès l'année 1130, aux fêtes de Noël, le duc Roger II se rendit à Païenne, où, après avoir reçu la couronne des mains d'un légat de l'antipape, il prit le titre de Roi de Sicile par la grâce de Dieu^ titre qui lui fut confirmé dans la suite par le Pape légitime.
On conçoit les complications que cet événement dut ajouter auxaffaires publiques. Anaclet venait d'établir en quelque sorte une solidarité d'existence entre sa cause et celle du nouveau royaume. Il trouvait en Roger un défenseur puissant et doublement intéressé au triomphe de l'antipape, en ce qu'il avait à craindre à la fois les ressentiments de Lothaire et les succès d'Innocent. De plus, les prétentions de Conrad de Hohenstauffen s'étaient réveillées à la mort du pape Honorius. Ses nombreux partisans d'Italie donnèrent leur adhésion à Anaclet, par cela seul qu'Innocent II avait été reconnu par Lothaire. Aussi l'archevêque de Milan, Anselme, celui-là même qui avait couronné Conrad, entraîna facilement dans le schisme la Lombardie tout entière, et détermina les Milanais à prendre les armes pour repousser les tentatives de Lothaire en faveur d'Innocent. Soutenus par les Normands et les Siciliens, ils se disposaient à défendre vigoureusement les accès de Rome.
Ce concours de circonstances diverses eut pour résultat d'unir les intérêts du roi d'Allemagne à ceux du Pape légitime ; et, bien qu'ils fussent brouillés, ils durent s'entendre sur les moyens d'agir de concert.
Tous deux avaient les mêmes ennemis à combattre ; tous deux étaient compromis par la ligue des partisans de Conrad et d'Anaclet ; tous deux étaient en face d'un schisme dont le siège était en Italie, et qui servait de point de ralliement à tous les agitateurs. Une guerre devenaitinévitable. Cependant le faible Lothaire ne pouvait s'y résoudre ; et, toujours préoccupé de l'attitude énergique du Pape à l'égard des investitures, il le laissa partir sans donner suite à l'objet principal de la conférence de Liège.
Innocent quitta l'Allemagne, mécontent de Lothaire, mais heureux d'échapper au piège, et d'avoir résisté à des prétentions arbitraires qui eussent de nouveau troublé la sécurité des églises. 11 revint en France, laissant mûrir les
magne, Henri Luden, vol. X, n. 30, p. 666. Il la fonde sor le passage suivant d'un privilège octroyé au roi Roger: «In quibus Petrus Leonis iptam Rotnam et ab Inde usque Siciliam totam ei terram concesserat, et advocatum romans Ecclesia et patricium Romanorum et regem illum statuent. » (Coi. Udalrici, sub n. 360.)
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événements, persuadé que ]a force des choses nécessiterait tôt ou tard la campagne d'Italie.
Quant à saint Bernard, après de vives instances, il obtint la permission de retourner à Clairvaux pour se remettre de ses fatigues et répondre aux vœux ardents de son bien-aimé monastère.
C'était là le lieu de son repos.
A l'exemple du divin Maître, il quitte la foule, après l'avoir édifiée, et se retire dans la solitude IK)ur y puiser des forces nouvelles. Dans le silence du désert, son âme se dilate et se purifie ; il entend la divine parole ; il contemple la lumière, les magnificences de Dieu et les perspectives de la vraie patrie ; il savoure les délices du saint amour.
Oh I bienheureuse solitude ! seule béatitude I Que de choses glorieuses n'a-t-on pas racontées de vous * I Vous êtes la cité de Dieu , le ciel sur la terre, la sainte montagne de Sion, le mont Horeb, le Cai*mel, le Liban, le Cénacle,
le Calvaire, le Thabor! Vous quitter pour aller dans le monde, c'est sortir de la Terre sainte pour aller en Egypte. Quitter le monde, pour rentrer dans la solitude, c'est revenir de Babylone à Jérusalem I
Tels sont les sentiments, ^els sont les accents de saint Bernard. Il ne veut connaître, il ne veut rechercher que les jouissances de son monastère. Et quelles sont ces jouissances 1 Le centuple de tout ce qu'on a délaissé ici-bas, la vie éternelle, un trône dans les cieux, l'héritage du Seigneur, une joie qui augmente sans cesse et ne finit jamais * 1
Cependant ces inexprimables consolations furent interrompues par un funeste incident. Bernard, à peine arrivé à Claii-vaux, reçut la visite de l'évoque de Paris. Ce prélat, profondément ému, venait le consulter à l'occasion d'un attentat qui avait consterné tous les hommes de bien.