LETTRE CCXLV
(Écrite Tan 1146.) AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE, POUR l'ÉVÊQUE
d'orléans .
n se réjouit du zèle que le Souverain-Pontife a déployé dans la cause de l'évèque d*Orléans, etc.
Agissez toujours ainsi, oui toujours ainsi, je VOUS en prie ; considérez ce que l'on vous de-
^ C'était sans doute Hélie. Ordéric rapporte qu'à la mort de
mande et non qui vous demande. Vous n avez point écouté le roi intercédant pour l'évèque d'Orléans et cependant le roi ne s'en est pas blessé, parce que son cœur est dans la main de Dieu. Quand bien même cela fût arrivé, il aurait fallu le supporter pour ne point offenser Dieu, qui vous deviendra plus propice et qui vous laissera plus tôt respirer en vous délivrant de vos tribulations et de vos douleurs, si vous gardez la justice et que vous n'abandonniez pas la vérité. Il n'est pas facile de dire combien ces actes et d'autres de même nature que chaque jour on publie de vous avec allégresse partout l'univers, remplissent mon cœur de suavité. Voilà sur ce sujet. Maintenant si quelqu'un vous suggère la pensée de m'împoser des charges nouvelles, sachez que mes forces ne suffisent pas à celles que déjà je supporte ; plus vous m'épargnerez, plus vous vous épargnerez aussi vous-même. Je crois que vous n'ignorez pas ma résolution de ne plus sortir du nionastère *. A l'égard du frère Baldice, bien qu'il nous soit cher et indispensable, on vous a obéi sans retard. A l'égard de l'abbé qu'il fallait envoyer à Saint-Anastase *, si cela n'a pas encore été fait, dès que nous en serons informés, nous le ferons; car pour envoyer une autre personne, nous ne l'avons pas osé parce que vous n'en avez rien dit dans votre dernière lettre. Au reste cela se fera aussi rapidement que vous pourrez le désirer. Le seigneur d'Auxerre* et le frère Baldice vous répondront plus complètement et plus clairement sur tous ces
Jean, évèque d'Orléans en 1 1 33 ,1e doyen Hugues fut élu à sa placo. Les historiens de Téglise d'Orléans n'en font pas mention, mais Ordéric s'exprime ainsi : « Lorsque le vieil évèque d'Orléans, Jean, eut laissé le siège vacant, le doyen Hugues qui avait été élu à sa place revint de la cour du roi, mais il fut assassiné dans son voyage par des scélérats, et le diocèse sans chef flotta longtemps comme un vaisseau sans pilote. • 11 en fut ainsi jusqu'à l'année il36« où, après un long désaccord du clergé et du peuple, Hélie fut élu d'un consentement unanime et d'abbé de Saint-Sulpice de Bourges qu'il était, devint évèque. Pierre de Cluny l'appelle : c Un homme sage et instruit », dans la lettre qu'il écrivit en sa faveur au pape Innocent pour obtenir sa confirmation, qui eut lieu en 1137. Après quelques années. Hélie fut accusé par le clergé d'Orléans, auprès du pape Lucius U, des crimes les plus graves. Comme il ne voulut pas se justifier, et que ni Pierre le Vénérable, ni le roi Louis luimême, ne purent fléchir le Souverain-Ponlife en sa faveur, il se décida, sur le conseil de saint Bernard, à se démettre spo.itanément de la dignité épiscopale ; il le fit en 1146, sous le pontificat d'Eugène III. C'est donc à tort qu'Albéric, dans la Chronique de l'année 1149, dit qu'il fut déposé au concile de Reims.
» Voyei lettres 227 et 228.
* On y envoya Raalenus dont il est question dans la lettro 258 et dans les deux suivantes.
' Sans doute Hugues.
points. Nous vous prions de maintenir et de confirmer par yotre autorité l'excommunication que l'archevêque de Pise, Baudouin*, de sainte mémoire, a lancée contre le juge d'Arvora en Sardaigne, car nous croyons que ce prélat, homme de bien, rie l'a fait qu'avec justice. Quand au juge de Torre ', comme on dit qu'il est bon magistrat, je vous le recommande et je vous prie de le conserver.
LETTRE CCXLVI.
(Écrite Tan 1146.)
AU MÉUE, POUR l'ÉVÈQUE D'ORLÉANS QUAND CELUI-CI EUT ÉTÉ DÉPOSÉ.
Il recommande au SonveraiD-Pontife l'évèque d'Orléans qui s'était volontaiiement démis de Tépiscopat ; saint Bernard demande qu'on sauve l'honneur de ce prélat et il ajoute que cela convient à son humilité et à la clémence du Pontife.
1. Il est temps que je vous écrive à mon tour^ non plus en faveur de l'évèque, mais en faveur d'un pauvre et humble moine *, devenu tel de riche et d'élevé qu'il était, ce qui le rend plus digne de compassion. Il n'y a plus en lui de place pour la flatterie, mais seulement pour la pitié. Beaucoup de gens vous ont écrit en sa faveur, pour qu'il restât évêque ; c'était aller bien loin et je n'ai pu me déterminer à faire cette tentative. Mais aujourd'hui, en considérant l'affaire avec plus d'humanité, elle demande que je fasse ce que j'avais évité auparavant. Cet honune avait encore quelques espérances et voici les raisons sur lesquelles elles reposaient. Il disait : l'état des choses est grandement changé, depuis qu'il m'a été ordonne de me justifier. J'ai accepté cette décision rigoureuse, alors qu'il eut été difficile, même à l'homme le plus innocent, d'y satisfaire. Que faire aujourd'hui, que toutes ces difficultés sont presque devenues des impossibilités ? Il n'y a pas d'évêque à Nevers *, ni même à Troyes ; celui d'Auxerre est au delà des Alpes. Or ces prélats forment la plus grande partie
« Voyez lettres 244 et 261.
* Ce juge parait avoir été Gunnarius, juge et soigneur de Sardaigne, qui faisant un pèlerinage au tombeau de saint Martin, repassa par Clairvaux : accueilli par saint Bernard, il s'y fit moine peu de temps après, ainsi que l'atteste Héribert, liv. ii, cbap. 13, des Miracles de saint Bernard.
' D'abord abbé de Saint-Sulpice à Bourges, cet évèque était monté de là, sur le siège d'Orléans, puis il en était descendu et é ait redevenu moine.
^ Voyez la lettre 275.
des évêques de la province, par lesquels je devais être absous. Ce ne sont certes par les témoins qui me manquent, mais ce sont les évêques qui font défaut ou qui sont absents. Quoi donc? Peut-on raisonnablement exiger de moi ce qu'il est impossible de trouver ? Si le juge connaissait cette situation de l'affaire, il serait étonnant qu'il rendit sa décision sur une chose qui est impossible ; ou si elle ne l'est pas entièrement, il s'en faut de si peu qu'elle échappera facilement à une attention superficielle ; or il veut la miséricorde, et non le sacrifice. Quelle utilité trouvera-t-il dans ma perte, pour rechercher mon iniquité et scruter mon péché ? Tout au contraire, comme il est miséricordieux et bon, il oubliera quelque chose, il cachera quelque chose, et pour le reste il y mettra du sien. Il est le maître. Ne lui est-il pas permis de faire ce qu'il veut ? Quand bien même il s'apercevrait que la raison ne me soutient pas autant qu'il le faudrait, pourquoi ne ferait-il pas usage de toute sa liberté et ne se hâterait-il pas de mettre la miséricorde au-dessus de la justice, lui qui joint à l'autorité la douceur apostolique ?
2. Ainsi, bien qu'au milieu de sa crainte i] lui fût permis d'espérer, non sans fondement, ainsi que les siens et lui le croyaient, il a cédé cependant et s'en est remis tout entier à notre jugement. Pour que l'Église ne fût pas plus longtemps fatiguée à son sujet, il a, sur mon conseil, devancé la décision, prévenu le coup de hache, et il s'est démis de son évêché. Il y a une chose, très-clément Père, qui, dans cette situation si digne de pitié, pourrait apporter beaucoup de consolation à cethomme généreux et honnête. Qu'est-ce donc? demanderez-vous. Certes, il ne songe pas aux grandeurs et il n'aspire à rien de merveilleux. Il lui suffirait que votre indulgence lui permît, après qu'il a été évêque, de rester prêtre, et que votre bien-* veillance, le couvrant comme un bouclier, lui épargnât le déshonneur et la marque cuisante d'une flétrissure perpétuelle. Ohl que cette prière est digne d'être exaucée! Après avoir, été dans les honneurs, il ne demande pas à y rester encore, mais à n'être pas déshonoré. Il se contentera d'une position moyenne, quelle qu'elle soit. Qu'on accorde à un homme qui tombe de la gloire, de se retirer dans une situation médiocre et honnête et de ne pas descendre au dernier degré de la honte I II est jeune, de noble race, et il a occupé un poste élevé, il ne fuit pas cependant une place humble, mais seulement l'opprobre. Cette humilité ne
méritera-t-elle rien? L'impie Achab s'est humilié et cela lui a servi * ; une vertu pareille n'aura-t-elle pas de prix dans un homme noble et fidèle? Loin du Siège suprême, loin d'un esprit saint comme le vôtre, de mépriser un cœur contrit et humilié.
3. Si nous disions : Il s'est humilié, qu'il soit ^levé; il n'y aurait en cela rien de trop hardi de notre part. Nous pourrions peut-être nous justifier à Taide d'une règle que vous connaissez parfaitement'. Cependant, aujourd'hui nous ne disons pas, qu'il soit élevé, mais qu'il ne soit pas foulé aux pieds et que nous ne soyons pas confondu dans notre attente. Si nous avons reçu les maux de la main de notre seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas aussi les biens? A vez-vous donc le pouvoir de déposer les puissants de leur siège, sans avoir celui d'élever les humbles? Or, aimer mieux user pour le mal que pour le bien du pouvoir qu'on a reçu, c'est en abuser. De plus, cet homme est accablé de dettes, quoiqu'il soit pauvre et qu'il manque de tout. Que votre autorité ordonne qu'on les acquitte avec les biens de l'évêché; car il est dur pour quelqu'un d'être à la fois privé de sa dignité et écrasé sous le poids de ses dettes.