LETTRE CCXLVII
AU MÊME, POUR l'aRCHEVÊQUE DE REIMS.
n désapproove comme trop précipitée et trop sévère la sentence rendue contre Samson, archevêque de Reims, pour loi retirer l'usage du pallium.
A son très-tendre père et seigneur, à Eugène, par la grâce de Dieu Souverain Ponlife, Bernard, dit abbé de Clairvaux, le peu qu'il est.
1. Que Dieu vous pardonne, qu'avez-vous fait? Vous avez couvert de confusion le visage d'un homme plein de modestie; vous avez humilié à la face de l'Église celui même dont l'Église fait l'éloge. Vous avez réjoui tous ses ennemis; mais combien de personnes n'avezvous pas attristées? 11 n'y a pas de bornes à cette affliction, parce que ses amis sont innombrables. Cher à Dieu et aux hommes, il subit le châtiment d'un grand crime sans avoir été convaincu d'aucun , sans en avoir confessé un seul. Nous avons un Phinées, nous ressentons les effets de son zèle, Tlsraélite est massacré, mais il n'était point avec une Madianite. On lui
* m Rois, XXI, 27-29. — « Matt., xxiil, 12.
S. Bern. — Tome I.
impute d'avoir couronné le roi ^ mais il ne croit pas avoir dépassé en cela l'étendue de ses privilèges. On lui reproche d'avoir osé célébrer sciemment les saints mystères dans une église interdite ; il le nie. 11 prouvera le premier point quand le temps en sera venu, et il se justifiera du second. Cependant, soit. Considérons* comme établi tout ce qu'il a été permis ou tout' ce qu'il a plu à ses adversaires de dire contre lui en son absence. Devait-il pour ce seul abus être si durement frappé, être si sévèrement réprimandé, après tant d'actions dignes d'éloges? Peut-être même auriez-vous considéré comme une vertu, qu'il n'eût péché qu'une fois, si son jugement était sorti de votre bouche et non de^ celle de ses ennemis. D'ailleurs, que fallait-il' faire dans cette difficile conjoncture? On était dans un jour solennel, devant une cour en fête, en présence d'un jeune roi, et il s'agissait, ce qui est plus que tout cela, d'une affaire de' Dieu, c'est-à-dire de l'expédition de Jérusalem pour laquelle tout ce monde était rassemblé. Assurément, toutes ces circonstances ne permettaient en aucune façon qu'on s'abstint de célébrer la messe et de remettre solennellement au roi la couronne, avec les honneurs qui lui
^ Louis le Jeune fut couronné plusieurs fois. Une première fois à Reims, du irivant de son père, il reçut la couronne des mains du pape Innocent en 1131. Orderic Vitale, livre xiir, sur l'année 1138, parle d'un second couronnement qui eut lieu à Bourges et il s'exprime ainsi : « L'an 1138, le jpur de No61, Louis, roi des Français, fut couronné à Bourges, au milieu d'un grand concours de nobles et de gens de basse condition, venus de toutes les provinces. Les évèques métropolitains et leurs suOragants se réunirent' en cette ville avec les consuls et les dignitaires, et promirent obéissance au nouveau roi. a Orderic l'appelle le nouveau roi parce qu'il fut alors couronné comme roi d'Aquitaine, après la mort de son père. 11 fut couronné une troisième fois par Samson, archevêque de Reims^ avant l'expédition de* Jérusalem, probablement pour recevoir de ses sujets au moment de son départ le serment de fidélité. Horstius pense que ce troisième couronnement eut lieu à Chartres, où se régla l'expédition de Jérusalem. Mais on voit par notre lettre et par celle du Pape Eugène III, que le couronnement eut lieu à Bourges. Ces lettres montrent que les archevêques de Reims revendiquaient. le droit de couronner les rois en quelque lieu que se fit la cérémonie. Pierre de Bourges et Yves de Chartres refusaient de reconnaître ce privilège. Mais saint Bernard, loin de le contester, parait au contraire l'admettre. Ce privilège leur fut confirmé en 1190 par une décision de Louis VII, approuvée par des bulles des papes Alexandre III et Innocent III. (Voyez sur ce sujet l'ouvrage très^complet du père Marlot, grand prieur de Saint-Nicaise de Reims, sur le couronnement des rois de Fiance^ publié en 1654 en français.)
Quant au pallium que le Souverain-Pontife avait interdit à Sam on» il était alors estimé à un si haut prix, que saint Bernard eût mieux aimé qu'on lui retirât le droit de célébrer la messe, plutôt que cette jâarque d'honneur fût retirée à l'archevêque de Reims ; et saint Malachie de son côté fit deux fois le voyage d'Irlande à Rome pour l'obtenir.
sont dus. 11 li'était tnème pas convenable de ia part de Tarchevéque de Bourges d'empêcher que le roi ne reçût cet honneur.
2. Puisque les choses se sont ainsi passées, nous pensons qu'il y a place pour la miséricorde, car une si grande nécessité justifie ce Prélat de toute faute d'orgueil. Avez-vous donc le pouToir de frapper ainsi, et n'ayez-vous pas celui de guérir? Vous sayez qui a dit : Je frapperai et je guérirai K A Dieu ne plaise que yous ne teniez pas le langage, surtout le langage de clémence, de celui dont yous occupez la place. Ainsi que, pour cette fois seulement, la flèche de Jonathas revienne en arrière et s'il est nécessaire, qu'elle soit plutôt lancée contre moi. J'aurais supporté plus facilement, je l'avoue, qu'on m'interdit la célébration de la messe, que de voir retirera l'archevêque l'usage du pallium. Il est encore un point qui ne doit pas peu arrêter votre pieuse sévérité en cette affaire, c'est qu'elle pourrait donner à votre fils, le roi Louis, une raison de se blesser et de s'irriter vivement en voyant qu'il a été lui-même toute ia cause de ce mal. Cela ne convient pas en ce temps-ci ; il est à craindre que le bien entrepris sur votre conseil par ce monarque, avec une grande et généreuse résolution, n'ait pas, ce qu'à Dieu ne plaise! un heureux succès, s'il le poursuit au milieu du scandale et avec le trouble dans l'âme. Pour le reste, vous avez ordonné, j'ai obéi, et l'autorité de celui qui me commandait a rendu mon obéissance féconde. Car j'ai parlé, j'ai annoncé et leur nombre s'est accru au-delà de toute mesure. Les villes et les bourgs deviennent déseds; sur sept femmes à peine en est-il une qui trouve un mari, et il ne reste partout que des veuves, dont les époux sont vivants.
LETTRE CCXLVin.
(Écrite ran 1146.)
11 atertit le Soaverain-Pontifc de ne pas prêter trop facilement Toreille à Tévèque de Séez, malgré les supplications de celui-ci pour rentrer dans sou évèché.
i. Je n'ai pas l'habitude, comme beaucoup de personnes, de recourir à des préambules, ni à des détours pour vous parler; je vais droit au bùt.Un séducteur s'est rendu près de vous pour tromper quelqu'un, je suppose, mais à Dieu ne plaise que ce soit vous; car cela ne pourrait avoir lieu sans dommage et très-grand dommage pour beaucoup de personnes. De même
^ Deut., xxxii, 39.
qu'il est toujours mal de tromper, de même aussi il est mal le plus souvent de se laisser tromper par un méchant. Hais il existe des dif- JEérences selon les personnes qui sont trompées et les faits où elles le sont Plus votre puissance et votre dignité sont grandes, plus la surprise où l'on peut vous jeter est non-seulement dangereuse, mais encore honteuse, surtout dans les affaires de l'Église. Si par exemple ce petit renard rusé de Séez vous circonvenant et vous charmant par ses artifices, comme il médite de le faire, parvient à rentrer avec votre autorité dans la vigne du Seigneur des armées, dont il a en peu de temps ravagé la plus grande partie, avec quelle malice, je vous le demande, n'exercera-t-ii pas sa fureur sur ce qu'il a laissé? Hélas I il dévorera ce qui reste; car après être parti comme un renard, il reviendra comme un lion, et ce n'est plus sa ruse, mais sa cruauté qu'il exercera, tant sur le clergé que sur le peuple. Il faut veiller sur ses artifices, de crainte; qu'ils ne dégénèrent à la fin en fureur.
S. Ne vous laissez donc pas toucher par son aspect lamentable, par ses habits grossiers, par son visage suppliant, par ses yeux baissés, par ses paroles humbles, ni même par ses petites larmes, qui, savantes dans l'art du mensonge, coulent à sa volonté, comme on le rapporte. Toutes ces choses ne sont que le dehors et vous savez qui a dit : ISe jugez point d'après la surface *. De tels faits sont les apparences, mais non pas toujours l'essence de la piété. Ce sont ces vêtements de brebis que les loups, comme nous l'api^end le Seigneur, prennent fréquemment pour faire un plus grand carnage de brebis, celles-ci ne se cachant point, tandis qu'ils viennent sans être aperçus *. Voilà pourquoi quelques-uns des nôtres même vous ont écrit en faveur de cet homme. Circonvenus par. de pareils mensonges, ils ont peu réfléchi à cette parole si vraie et si prudente du Sage : Il y en a qui s'humilient avec malice et dont le cœur est plein de tromperie^. Ne vous arrêtez donc pas à ses paroles, ni à ses manières, interrogez ses œuvres; vous le connaîtrez à ses fruits. On dit de lui beaucoup de choses graves, on les répétera même en face de lui, s'il y a quelqu'un pour examiner et pour juger l'affaire. Je ne veux pas rapporter tout ce que j'ai appris. U ne faut en effet ni tout croire, ni tout rejeter. Je n'expose brièvement qu'une seule conjecture; à vous de juger si elle a quelque certitude. Pourquoi s'est-il soustrait aux juges qu'on lui a donnés ? Accuse-t-il les personnes? elles
« Jean, vu, 2i. — * Matth., vu. 15.— « Eccl., xix, 23
ne sont pas suspectes. ÀUègue4-il rincomaiOdite du lieu? c'était dans son pays, au milieu de ses parents : là, à peu de frais, sans grand déplacement, toute raifaire pouvait s'expliquer facilement et commodément. Il ne reste donc plus qu'à supposer que cet homme, par ruse, a fui la multitude de ses accusateurs à qui leur pauvreté ne permet en aucune façon de le suivre hors de leur patrie. Nous rendons grâce au seigneur évêque de Lisieuxqui, pris du zèle de la maison du Seigneur, n'a épargné ni ses peines, ni sa bourse. C'est un bon frère, qui a soin de donner une postérité à son frère défunt K Témoignez-lui, vous aussi, votre reconnaissance, car sa sollicitude ne semble pas peu servir à votre réputation; c'est parla que le méchant sera convaincu et renversé ; ce qui fera votre gloire.