‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 269 sur 319 · LETTRE CCLVI · texte numérisé non relu

LETTRE CCLVI

(Écrite l'an 1146.) AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE.

n engage Eugène à donner du secours à l'Ëgliae orientale. Le Pape ne doit pas perdre courage à cause de l'échec éprouvé dans la perte de la ville d'Édesse. Saint Bernard s'étonne d'avoir été choisi à Chartres pour diriger la guerre.

1 . Ce n'est pas une parole sans importance qui vient de retentir, ce n'est qu'une trop pénible nouvelle. Pour qui est-elle triste, ou plutôt qui n'afflige-t-elle pas ? Il n'y a que des enfants de colère qui ne sentent pas s'allumer en eux la colère, qui ne déplorent pas ce déplorable événement et qui au contraire se réjouissent et triomphentdecesaffreux malheurs. Pour le reste des hommes, la tristesse est générale, parce que l'intérêt l'est aussi. Vous avez bien fait de louer le très-juste zèle de notre Église de France, et de la fortifier par l'autorité de vos lettres. Je vous le déclare, il ne faut agir dans une affaire si générale et si grave, ni avec tiédeur, ni avec timidité. J'ai lu dans un sage : a 11 n'y a pas d'homme de cœur dont l'énergie ne croisse avec la difficulté même des circonstances *.»Pour moi, je dis quelafoi doit, dans un chrétien, s'augmenter au milieu des épreuves. Le flot est monté jusqu'à l'âme du Christ ; on l'a touché à la prunelle de l'œil. Il faut tirer aujourd'hui du fourreau les deux glaives *, dont il est parlé dans la Passion du Seigneur, puisque le Christ soufTre une seconde fois au lieu même où il a déjà soufTert. Or, quel autre que vous pourra le faire ? Ces deux glaives sont à Pierre, et ils sont tirés, l'un sur son ordre, l'autre de sa propre main, toutes les fois que cela est nécessaire. Et, en efiTet, au sujet de celui-là même qu'il ne convenait pas d'employer, il a été dit à Pierre : Remets ton glaive au fourreau *. Donc ce glaive aussi était à lui, mais il ne devait pas être tiré par sa main.

i Sénèq., lett. 22 à Luciile.

* Voyez sur les deux glaives: De la Considérati<m, cluip.3, Ijettre aux chevaliers du Tempte, chap. 2. Jean, xvui, 11.

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2. Je pense qu'il est nécessaire et qu'il est temps de tirer ces deux glaives pour la défense de l'Église orientale. Vous devez imiter le zèle de Celui dont vous tenez la place. Que serait-ce d'occuper la dignité et de négliger la fonction ? Une voix s'écrie : « Je vais à Jérusalem pour y être crucifié de nouveau. * «Quand bien même les uns seraient indifférents et les autres sourds à cette parole, il n'est pas permis au successeur de Pierre de faire semblant de ne pas l'entendre. Il dira, lui aussi : Quand bien même tous seraient scandalisés^ moi je ne le serai pas *; il ne s'efTraiera pas des échecs de la première armée, et il donnera au contraire tous ses soins pour la réparer. L'homme en devrat-il donc moins faire ce qu'il doit, parce que Dieu fait ce qu'il veut? Pour moi, en présence de tant de malheurs, comme chrétien et comme fidèle, j'espérerai un avenir plus heureux, et j'estimerai comme un bonheur extrême que nous soyons tombés dans ces diverses épreuves •. En réalité nous avons mangé le pain de la douleur et nous nous sommes abreuvés du vin de la componction. Pourquoi vous défier, ami de l'Époux, comme si l'Époux dans sa sagesse et dans sa bonté n'avait pas, selon son habitude, réservé jusqu'ici le bon vin? Qui sait si le Seigneur ne va pas se tourner vers nous et pardonner, en laissant après lui la bénédiction * ? Certes c'est ainsi que la divinité céleste a coutume d'agir et de juger ; je parle à quelqu'un qui ne l'ignore pas. Quand donc de grands biens arrivent-ils aux mortels, sans que de grands maux les aient précédés ? Et, pour n'en citer qu'un exemple, ce bienfait unique et singulier de notre salut n'a-t-il pas été précédé par la mort du Sauveur ?

3. Vous donc qui êtes l'ami de l'Époux, montrez-vous tel dans le besoin. Si, comme vous le devez, vous avez pour le Christ ce triple amour sur lequel votre prédécesseur a été interrogé, si vous le chérissez de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces, vous ne vous réserverez rien, vous n'épargnerez rien dans ce grand péril de son Épouse ; mais vous dépenserez pour lui tout ce que vous avez de forces, de zèle, de sollicitude, d'autorité, de pouvoir. Un danger extraordinaire demande des soins extraordinaires. Les fondements sont ébranlés, et il faut faire les plus grands efforts pour résister à une ruine

i Hégésip., de Ëicid., lib. 3, cap. 2.— « Mallh., xxvi, 33. — » Jacq., I, 2. — * Jocl, il, 14.

en quelque sorte imminente. Je vous dis ces choses avec confiance, mais avec sincérité et dans votre intérêt.

4. Au reste, il y a une autre nouvelle que , vous avez apprise déjà, si je ne me trompe : c'est que, dans l'assemblée de Chartres ^ on m'a, je me demande dans quelle intentionJ choisi en quelque sorte pour chef et commandant des troupes. Soyez sûr que ce n'est ni d'après mes conseils ni d'après ma vo-j lonté, que ceci se fait ou s'est fait, car il n'estpas même en mon pouvoir, autant que je puisse mesurer mes forces, d'aller jusque-làJ Qui sui&-je, moi, pour ranger une armée en bataille, et pour marcher à la tête des soldats?! Quoi de plus éloigné de ma profession, quandi bien même les forces ne me manqueraient! pas, ou que l'expérience ne me ferait pas défaut ? Mais ce n'est pas à moi à donner là-dessus des leçons à votre sagesse ; vous savez tout cela. Je vous supplie seulement, au nom de cette charité particulière que vous me devez, de ne pas me livrer aux volontés des hommes ; mais! de rechercher les desseins de Dieu, comme vous y êtes spécialement obligé, et de donner vos soins pour que tout s'accomplisse conformément à ce qu'est sa volonté dans le ciel.

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