LETTRE CCLVII
(Écrite l'an 1146.) AU MÉHB, EN FAVEUR DU FRÉBB PHILIPPE.
1. Il y a une afiTaire que nous ne mêlons* point aux autres, parce qu'elle nous touche et nous serre le cœur plus que les autres, et qu'elle attend de nous l'insistance d'une prière toute spéciale. Notre Philippe, après s'être élevé, a été humilié : mais après s'être humilié, il n'a point été relevé, comme si le Seigneur n'avait pas dit en même temps les deux paroles '. On emploie contre lui la religion, mais sans adoucissement; on rend un jugement, mais sans mi-
^ Cette assemblée eut lieu en 1146. (Voyez les lettres de Suger et de Pierre le Vénérable.)
* On Yoit par là que cette lettre fut envoyée en même temps que la précédente : elle avait pour objet de demander la grâce de Philippe au si^et duquel on lit dans le catalogue des prieurs de Clairvaux ce qui suit : « Philippe qui avait été évèque de Tarente, puis déposé à l'époque du schisme » pour s'être attache au parti d* Anaclet « vint à Clairvaux ; par grâce on lui accorda d'exercer les fonctions de diacre. » Il était prieur quand mourut saint Bernard.
» Matth.» xxiir, 12.
sericorde. Beaucoup de gens, il ne faut pas se le dissimuler, se sont vis-à-yis de lui servis de cette mesure, mais pour eux, ils ne voudraient pas qu'elle leur fût appliquée. Or, si nous devons être mesurés à la mesure que nous aurons employée % le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n'aura pas fait miséricorde, i^otre apostolat est assez large pour ces deux sentiments, le zèle et la pitié. Pour Thonneur de Votre Majesté, vous aimez la justice ; mais à Dieu ne plaise que ce soit au préjudice de la mansuétude. Cetéconome, dontréloge se trouve dans l'Évangile, a mieux aimé tromper son maître que de ne pas avoir pitié du prochain. Au lieu d'une obligation de cent, il en a rendu tantôt une de quatre-vingts, tantôt une de cinquante. Il a été loué à juste titre, pour avoir préféré la perte des biens de son maître à la perte de son prochain. Or, comme celui qui agit ainsi mérite son salaire, cet homme par là s'est acquis l'amitié des serviteurs que son maître conservait '.
2. Que faisons-nous? Nous entrons dans la discussion, au lieu de présenter notre prière. Cela ne convient pas ; si nous continuons à parler ainsi, nous appelons la justice et non pas jla miséricorde. Je n'ai aucune confiance en ces arguments, pas plus qu'en des toiles d'araignées. On jette vainement le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes '. Je sais combien de raisons plus fortes peuvent m'étre opposées, surtout par un esprit tel que le vôtre. C'est pourquoi mes armes sont les prières des pauvres, et de celles-là j'en ai en abondance. Il faut de toute nécessité que la citadelle de la force, quand même autrement elle serait imprenable, se rende à de telles machines. L'ami de la pauvreté, le père des pauvres ne repoussera pas les prières des pauvres. Et quels sont ces pauvres? Je ne suis pas seul ; je le serais, que peut-être je pourrais tenter encore. Mais tous ceux de vos fils qui sont avec moi, et ceux mêmes qui ne sont pas avec moi, s'unissent à moi dans cette prière. Qui peut les compter ? Le frère Philippe seul fait exception; il ne sollicite pas, il ne demande pas qu'on le fasse ; et j'ignore s'il le voudrait. Autant qu'il dépend de lui, il préfère d'être humilié dans la maison de son Dieu. Et nous-même, ce n'est pas pour lui que nous prions, c'est pour l'Ordre fiuquel profitera grandement, nous en avons l'assurance, le pardon qui lui sera accordé.
* Blatth., vil, 2. — « Luc, xvi, 1-8. — • Prov., i. 17.
LETTRE CCLVffl.
(Écrite Tan lli5.) AU MÊME, POUR LE FRERE RUALENIS ^.
n demande qii*on lui renvoie Raalenus qui, par Tordre da
Sonverain-Pontife, avait été établi abbé de Saint-Ana&tasf, mais qui refusait cette dignité.
Nous savons avec certitude que notre Rualenus ne se tient pas tranquille danslapositîou qu'il occupe, et nous avons l'assurance qu'il ne s'y tiendra jamais. C'est pourquoi il est nécessaire, non-seulement pour lui, mais pour moi, d'y apporter un prompt remède. Car, je vous le dis, je me consumerai tant qu'il sera dans l'inquiétude. Ne vous en étonnez point: nous ne faisons, lui et moi, qu'une âme ; seulement il est le fils, et je suis la mère ; car je vous ai cédé sur lui mon nom et mon autorité de père. L'aifection seule que je n'ai pu transmettre, m'est restée, et c'est elle qui fait mon tourment. Une mère ne peut pas oublier l'enfant de ses entrailles': dira-t-on que j'ai clé cela pour lui, mais je sens bien que je le sluîs encore. Ce nom de mère retentit dans mou triste cœur, et l'affliction de mon âme (larlo incessamment pour lui. Vous demandez de qui je me plains : de moi-même; je me plains a vous, mais je ne me plains ])as de vous. C'est moi, c'est moi qui, mère cruelle et tendre à la fois, n'ai point épargné mes propres entrailles, pour purifier mon coeur dans l'obéissance de la charité. J*ai offert en sacrifice ce chei gage de mon affection, et, sans contrainte je l'avoue, mais volontairement, j'ai obéi à une autorité qui sait contraindre quand elle le veut Il n'en est pas de marne de lui. 11 opposait une résistance vaine d'ailleurs, forcé qu'il était ef par vous et par moi. Pouvais-je donc appréhender qu'il résisterait toujours avec tant de persistance? 11 est du devoir d'un cœur tendre do céder à ces importunités qu'on ne peut pas amener à ce qu'il faut. Autrement, le retcuii là malgré lui, après l'y avoir amené malgré lui, ce serait dur pour lui et sans profit poui personne. Occuper un poste et n'en point tirci de fruit, ne convient ni à ce poste, ni à vous ni à nous, a On ne fait pas le bien malgré soi dit saint Ambroise, quand même ce qu'on
* Rualeous, prieur de Clairvauz, fut, à rélection d'Eugëo^ au SouYerain-PootiQcat, nommé abbé de Saint-Anastase, pré» de Rome ; il est fait meatioo de cette nomination dans la lettre 245.
S Isale, XLix, iS. ^ * Ambr., in Ps. i.
fait serait bien, car l'esprit de crainte ne sexl k rien, s'il ne se trouve unià Tespritde charité.D Nous vous supplions par les entrailles de miséricorde de notre Dieu : montrez un cœiir de père : rendez aux mamelles de sa mère, pendant qu'il yit encore, im enfant dont toute la mala^ die vient peut-être de ce qu'il a été sevré trop tôt. Il vaut mieux le laisser vivre que de le partager. Quelle utilité y aurait-il à sa mort? Tout ce que je sais, c'est que ni un père ni une mère ne diront : Qu'il ne soit ni à vous ni à moi, mais qu il soit partagé^. Vous ne redoutez pas cela peut-être, parce que vous ne croyez pas que ce malheur ait lieu. Hais beaucoup de lettres que j'ai entre les mains et des bruits sourds qui m'arrivent, me remplissent d'alarmes et me font craindre que ce religieux ne s'enfuie, qu'il ne se retire et qu'il ne se sépare non-seulement de vous, mais encore de nous.