‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 28 sur 319 · CHAPITRE TPOISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TPOISIÈME

liilcrvenlion de saint Bernard dans la cause de l'évoque de Paris.— Le pape Innocent II a Clairvaux.—

Mission en Aquitaine. — Histoire du duc Guillaume. — Concile de Reims

Les réformes successives que l'évoque de Paris avait introduites dans son diocèse provoquaient depuis longtemps le murmure des ecclésiastiques mondains. Un pernicieux esprit de jalousie et de discorde s'était glissé dans les rangs de la hiérarchie ; et les plus sages intentions du prélat rencontraient des oppositions suscitées par quelques membres de son propre clergé. Cependant les contradictions ne ralentirent pas son zèle et ne parvinrent pas à briser sa fermeté.

II avait auprès de sa personne un vénérable moine, le prieur du monastère de Saint-Victor de Paris, nommé Thomas, qui lui servait de guide spirituel, et lui prétait l'appui de son expérience pour la réalisation de ses desseins. Ce religieux, plein de douceur et d'instruction, jouissait d'ailleurs d'une confiance méritée ; et il n'avait pas craint d'assumer sur sa tête la responsabilité des actes de l'administration épiscopale.

^ Gloriosa dicta sunt de te, civltas Dei ! (Ps. lxxxvu)

Or, parmi ceux qui se signalaient par leurs implacables ressentiments, se trouvait le chanoine Thibaut Nautier, archidiacre de l'église de Paris, Ses intrigues et ses malversations avaient plus d'une fois éveillé les soupçons du vigilant prieur de Saint-Victor; et la haute position dont il abusait l'avait seule mis à l'abri d'une sentence. Thibaut cherchait l'occasion de se venger ; et, pour assouvir ses ressentiments, il ne craignit point d'armer ses propres neveux.

Un jour donc que Tévêque, accompagné de Thomas, revenait d'une visite pastorale, ils furent attaqués aux portes de Paris par les neveux de l'archidiacre ; et le moine Thomas, frappé de plusieurs coups mortels, tomlia sur le sein de son évéque, qui le tenait embrassé pour le défendre. Il expira en pardonnant à ses meurtriers. Ceux-ci prirent la fuite ; et leur oncle, l'archidiacre, se hâta de solliciter leur grâce auprès du Pape lui-même. C'est alors

* Ex Epist. xiJi et serm. divers. Nov. edit.

que le pieux évéque de Paris, accablé de douleur, vint à Clairvaux pour réclamer TinterventioQ de saint Bernard auprès du Saint- Siège.

Hais il faut entendre de sa propre bouche le récit de ce drame sanglant. Voici les paroles simples et touchaittes qu'il adressa au Souverain-Pontife, dans une lettre datée de Clairvaux:

a Le docte Thomas, prieur de Saint- Victor, a religieux d'une grande piété, s'était mis en « chemin par mes ordres, un jour de dimanche a ainsi que plusieurs autres moines. Il travaila lait à l'œuvre de Dieu dans un esprit de cha- « rite, lorsqu'il fut cruellement massacré sur « mon propre sein et entre mes bras, devenant « ainsi la victime de ses devoirs et de Fobéisa sance... Les larmes qui coulent de mes yeux i( en disent plus que tout ce que je pourrais « vous écrire. Il suffit de vous exposer simplece ment ce qui est arrivé pour faire sentir à « votre cœur paternel le poids de mon afflic- «tion... Hélas! je n'ai plus ni force ni luc( mière ; j'ai tout perdu en perdant celui que «je pleure; j'ai le titre d'évêque, mais c'était « lui qui en remplissait les fonctions ; il en re- (( fusait les honneurs, mais il en portait le farce deau... Si Thibaut Nautier a recours à votre a Béatitude, daignez lui faire connaître que c( Dieu a exaucé mes gémissements. Ses neveux <i ont été les instruments du crime ; c'est lui ce qui en est l'auteur et l'instigateur. Que Votre a Béatitude n'ajoute donc aucune foi à ses rap- « ports, jusqu'à ce qu'elle soit instruite à fond a de la vérité*. »

Bernard, embrasé de zèle, écrivit à Innocent sur le même sujet ; et dans son langage éclate l'éloquence d'une sainte indignation :

0 La bête cruelle qui a dévoré Joseph, afin a d'échapper aux poursuites de nos chiens ûa dèles, s'est, dit-on, réfugiée auprès de vous, a Très-saint Père.Quel excès de folie 1 Un meur- « trier errant, vagabond, effrayé, court où il a « le plus à craindre. Quoi I prend-il le siège de Cl la justice pour une caverne de voleurs IQuoi ! ce les mains encore fumantes du sang que tu as a versé, tu oses paraître sous les yeux du père, « après avoir tué l'enfant sur le sein de sa mèrel <x Que s'il vient à demander pénitence, il ne a faut point le repousser, sans doute. Hais s'il a ne demande qu'une audience, donnez-lalui, a saint Père ; oui, donnez-la lui ; mais donnez-

1 Celte lettre, écrite sans doute sous l'inspiration de saint Bernard, se trouve dans la collection des épUresde ce dernier, p. 495, n. 159.

a la comme Hoïse la donna aux idolâtres, a comme Phinées aux fornicateurs, comme « Hatathias aux Juifs infidèles ; ou plutôt, pour a vous rappeler l'exemple de votre prédéces- « seur, recevez-le comme Pierre reçut Ananie aetSaphire^ »

La chaleur que mit saint Bernard à exiger le châtiment du coupable n'avait pas seulement pour objet la répression d'un crime ; mais,' saisissant toutes les occasions de déraciner l'ivraie du champ de l'Église, il provoqua des mesures vigoureuses pour assurer le triomphe de la justice.

Nous avons trouvé peu de documents sur les suites de cette affaire ; mais ce qui en montre la gravité, c'est que plusieurs prélats se réunirent à l'abbé de Clairvaux, afin d'aviser ensemble aux moyens de réprimer la turbulence d'une partie du clergé, et de remettre en vigueur des lois tombées en désuétude. Le Pape sanctionna les décrets de cette assemblée et y ajouta d'autres dispositions, dans le but de resserrer les freins de la discipline ecclésiastique*.

Ce fut en cette même année que le Souverain Pontife, accompagné d'un cortège de prélats, voulut visiter en personne la vallée de Clairvaux, pour contempler les choses merveilleuses qu'on lui avait rapportées de ce temple vivant de la Uajesté de Dieu. Le moine Ernald, l'annaliste de Citeaux, raconte cette visite dans son naïf langage :

et Les pauvres de Jésus-Christ reçurent le a Pontife avec une extrême affection. Us n'ala lèrent point au-devant de lui, ornés de pource pre et de soie, ni avec des livres d'église « couverts d'or et d'argent ; mais tout simplea ment avec une croix de bois et vêtus de leur (( grosse bure, témoignant leur joie, non point « par les fanfares bruyantes des trompettes, ni « par les cris d'une allégresse tumultueuse,' (c mais par les modestes chants des hymnef a sacrées. Les évêques pleuraient; le Pape aussi «versait des larmes; tous considéraient la 0 douce gravité et les traits austères de cette (X troupe de saints moines... Les honneurs de la (( réception qu'ils firent au Chef de l'Église ne (( consistaient pas en de grands banquets, mais « en de grandes vertus. Le pain, au lieu d'être a de pure fleur de froment, était de farine dont a le son n'avait point été tiré ; il y avait du

^ s. Bern., Epist.cLvni.

« Hist. de Cit., vol. IIJ, liv. IV, ch. v. — Voyez aussi la lettre CDU de S. Bern. touchant les reproches adressés au clergé.

VIE POLITIQUE

iOO

a petit vin au lieu de vin doux^ ; des herbes au « lieu de chair, et divers légumes pour tenir a lieu de toute espèce de viandes. Mais si par « hasard on pouvait se procurer quelque poisa son, on le servait devant le seigneur Pape, et pour être regardé, bien plus que pour être a mangé *. »

Innocent II, après avoir passé plusieurs jours dans cette vénérable solitude, se remit en route et continua ses visites dans les principales églises et abbayes de France, excitant partout la reconnaissance des peuples pour les bénédictions qu'il répandait sur son passage.

A Paris, il reçut un accueil pompeux. Les Juifs eux-mêmes, dit le chroniqueur, vinrent au-devant de lui, pleins d'empressement, etlui offrirent un rouleau de la Loi, couvert d'un voile. Le Pape leur témoigna beaucoup d'intérêt, et leur dit, en acceptant le présent : Auferat Deus omnipotens velamen a cordibus vestris I Daigne le Dieu tout-puissant ôter le voile de vos cœurs l II séjourna durant les fêtes de Pâquesà l'abbaye de Saint-Denis, où il célébra, avec grande édification, l'office du vendredi et du samedi saints, veillant toute la nuit, et portant sur sa tête la tiare en broderie avec un cercle d'or •. La visite que le Pontife avait faite à Clairvaux ne tarda point à produire ses fruits. Deux choses importantes avaient été décidées : le convocation d'uA concile général à Reims, et le départ de saint Bernard pour l'Aquitaine.

Cette mission, confiée à l'abbé de Clairvaux et à Josselin, évêque de Soissons, était périlleuse. La riche Aquitaine, qui s'étendait alors depuis les frontières de la Picardie jusqu'aux montagnes de Navarre, obéissait au jeune prince Guillaume, dont nous avons déjà parle au chapitre précédent; mais son histoire trèsremarquable exige quelques autres détails et mérite notre attention.

Guillaume X, qui dans la suite devint le beau-père des rois de France et d'Angleterre, et le grand-père de Richard Cœur de Lion, appartenait à l'illustre maison des comtes de Poitou, qui s'arrogeaient le titre de ducs d'Aquitaine. Élevé au milieu des pompes d'une cour splendide, il monira dès son bas âge un caractère indomptable, et une funeste inclina-

* Sapa pro careno. Le mot sapa signifie plutôt un jus d'herbes que du vin ; d^où peut-être vient notre mot soupe. On le traduit aussi ^zr petit vin,

* Si forte piscis inventus est, domino Papae appositus est, et aspecto non usu, in commune profecit. (Ernaldi, cap. i, n. G, p. 1109.)

* Sugerins, Vid. Lud., p. 519.

tion au mal. Mais une fois maître de lui-même et des États de son père, par la mort précoce de Guillaume IX, il se trouva, jeune encore, un des plus superbes feudataires de France, et l'un des princes les plus puissants de son époque. Homme brillant et prodigue, avec les formes d'un athlète et la taille d'un géant, bon chevalier d'armes^ ditun vieux écrivain, il réunissait dans sa personne la beauté et la force, et se montrait à tout venant redoutable et querel* leur.

a A peine, dit une chronique, se contentaitil en un seul repas de ce qui aurait suffi à huit personnes robustes et dans la force de l'âge. Il ne pouvait vivre sans guerroyer; et lorsque ses provinces étaient en paix, il marchait néanmoins toujours armé, obligeant ses vassaux, bon gré, mal gré, de se battre les uns contre les autres : c'était un Nemrod par sa passion de batailler ; un dieu Bel par la quantité de viandes qu'il mangeait; un Hérode par ses crimes et ses incestes ; car, pour ne citer qu'un seul de ses forfaits, il avait retenu durant trois ans, par la violence, la femme de son propre frère ; et il se vantait, comme les gens de Sodome, de ses ignominies ^ i»

Tel était le chef du parti schismatique en Aquitaine ; tel était l'homme pervers auprès duquel on voulut députer saint Bernard.

Ce qui rendait cette mission plus difficile, c'était le crédit illimité dont Gérard jouissait auprès du prince, sans doute à cause dé la tolérance dont il couvrait les scandales de Guillaume. Toutefois ces obstacles ne découragèrent point le zèle de l'abbé de Clairvaux. Il arriva, vers le milieu de l'année H31, sur les terres du duc d'Aquitaine ; et descendit, avec )'évêque de Soissons, dans un monastère de son Ordre, à Chatelliers, près de Poitiers. Là, sans perdre un moment, il avise au moyen d'obtenir une entrevue avec le souverain. Il dédaigne les voies obliques ; et, se confiant en la toute-puissance de la grâce, il va droit au but, et fait prier le prince de se rendre à Chatelliers. Cette démarche hardie étonna même les religieux. Mais Guillaume n'a pas plutôt lu la lettre d'invitation, qu'à la surprise de tout le monde, il se dirige seul vers le monastère, et demeure sept journées entières auprès de l'homme de Dieu.

Chose admirable! le cœur de ce prince, comme le métal exposé aux rayons du soleil, devint brûlant, et sembla se fondre sous Tac-

* Chron. S, Maxentii, p. 408. — Ann. Cist., 1. 1, n. 1, 2 et seq.

tion Tiviflante de la parole apostolique. Il ne quitta le Saint qu'après lui avoir promis avec serment de réparer ses désordres et de faire pénitence.

Ce n'était pourtant pas encore le triomphe définitif de la grftce.

Guillaume, à peine rentré dans son palais, se refroidit, manqua de courage, et prêta l'oreille aux discours perfides de Tévéque d*Angouléme. Celui-ci réussit à le détourner des résolutions salutaires qu'il avait prises; et, comme il arrive d'ordinaire; le dernier état devint pire que le premier. 11 se livra de nou^ veau à ses passions, avec d'autant plus d'emportement, qu'il cherchait à s'étourdir et à refermer la blessure que la parole de saint Bernard, comme une flèche ardente, avait faite à son âme ; et pour étoufi'er le remords, il s'abandonna plus que jamais au délire du crime.

Le schisme dès lors se crut vainqueur, et ne mit plus de bornes à ses violences, Gérard se fit adjuger l'archevêché de Bordeaux qui était vacant, et retint en même temps l'évêché d'Angoulême ; en outre, jaloux et inquiet, tant qu'il voyait en Aquitaine un seul prélat orthodoxe, il fit chasser du siège épiscopal le vénérable évêque de Poitiers, le dernier de ceux de la province qui étaient restés fermes dans la foi, et fidèles au Pape légitime,

Bernard, appelé au concile de Reims, n'avait pu demeurer assez longtemps en Aquitaine pour mener à bonne fin l'œuvre commencée. Sa présence dans les domaines de Guillaume avait d'ailleurs inspiré de si vives inquiétudes aux adhérents de Gérard, qu'on épiait toutes ses démarches ; on en était venu même jusqu'à le menacer de mort, s'il sortait de son monastère. Il fallait à ce torrent de passions violentes un certain temps pour s'écouler. Saint Bernard le comprit ; et, remettant à la Providence le soin de disposer les occasions favorables, il s'éloigna tristement de la terre du schisme, et se rendit à Reims pour obéir aux ordres du Souverain-Pontife.

Ce ne fut qu'après un intervalle de quatre années que l'abbé de Clairvaux put entrevoir la prochaine issue des affaires d'Aquitaine,

Il se trouvait alors en Bretagne, sur les terres de la comtesse Ermengarde, pour la fondation d'un nouveau monastère ^ Le légat du pape Innocent vint l'y rejoindre ; et tous deux, prenant congé de cette digne fille du serviteur de Dieu, se rendirent en Aquitaine \ Ils firent

1 Hitt. de eu. vol. III, liv. IV, ch. xix.

savoir au duc Guillaume qu'ils avaient entrepris ce voyage pour se concerter avec lui sur les moyens de rendre la paix à l'Église et de remédier aux fléaux qui la dévastaient. On lui persuada qu'il ne devait pas refuser une audience à l'homme de Dieu qui était venu de si loin pour la solliciter ; et que, par son entremise, on parviendrait peut-être à rétablir l'union.

Le point essentiel était d'obtenir une conférence. Cette conférence eut lieu. Saint Bernard représenta vivement au duc les effets désastreux que les schismes produisent dans l'Église catholique ; il déplora le malheur de ceux qui déchirent la sainte unité que le Christ a si vivement recommandée ; et, employant tour à tour la prière et la menace, avec cette véhémence qui lui assujettissait instantanément les esprits, il engagea Guillaume à se ranger sous la houlette paternelle du pape Innocent. Guillaume, de nouveau troublé et profondément ému, n'adhéra cependant qu'en partie aux conseils de la sagesse. Il promit Tobédience au Pape lé^ gitime, mais ne voulut pas consentir au rétablissement des évéques dépossédés. Il ne pouvait s'y résoudre, disait-il, parce qu'il avait juré de ne se réconcilier jamais avec eux*.

Bernard ne se contenta point d'une demivictoire. Il cessa d'agir en hommes dit un biographe, etlaissaagir Dieului-même. Le jour donc où la conférence dut être reprise, il officiait à l'autel, lorsque tout à coup il s'arrête au milieu de la célébration 4^8 saints Mystères: il pose la divine Hostie sur la patène ; puis, le visage en feu et Tœil étincelant de lumière, il descend les marches de l'autel, et se dirige d'un pas ferme et digne vers le prince interdit ;

« Nous avons longtemps usé de prières, lui a dit-il, et vous nous avez méprisé l D'autres « serviteurs de Dieu se sont joints à nous, pour c( unir leurs supplications aux nôtres, et vous <c n'en avez point tenu compte. Voici maintea nant le Fils de la Vierge qui vient à toi. Celui a que tu persécutes, le Chef et le Seigneur de a l'Église, le Juge au nom duquel tout genou a fléchira au ciel, sur la terre et dans les ena fersl... C'est entre ses mains, entre les mains a du Juge vengeur des crimes que tombera a l'âme qui t'anime. Le mépriseras-tu ? Traiff teras-tu le Maître comme tu as traité les ser-. a viteurs'? &

Bernard se tait ; la foule est attérée; les lar»

^ Ann, Citl.^ 1. 1, p. 294, n, 7, 8 et seq.

« Hisl. de Cit., vol. III, liv. IV, ch. xx.

» Ernaldi, Vit. 8. Bern,^ lib. U, cap. vi, n.38, p. <i22.

VIE wirriQUE.

mes et les perplexités des assistants décèlent leur frayeur; chacun attend avec angoisse l'issue d'une action qui, comme un éclair sinistre, semblait annoncer une soudaine explosion de lacolèrede Dieu. Guillaume épouvanté ne peut proférer un seul mot; ses genoux tremblent et fléchissent; il tombe à terre; et ses gardes l'ayant releyé, il tombe encore et pousse des cris aigus.

Alors le serviteur de Jésus-Christ le touche, lui commande par un signe de se tenir debout et reprend la parole :

a Allez, lui dit-il d'une voix calme et sublime, a allez présentement vous réconcilier avec « révêque de Poitiers, que vous avez chassé « de -son siège : donnez-lui le baiser de paix en et gage d'une alliance nouvelle ; conduisez-le <K vous-même dans son église, et rendez-lui « aùtantd'honneursque vous lui avez prodigué a d'injures: rappelez à l'unité catholique ceux « que la discorde et le schisme en ont séparés, « et devenez docile à Innocent comme au Pon- « tife que Dieu a placé sur le trône de saint a Pierre*. »

Le duc, vaincu par la force de rEspritrSaint qui jaillissait de la bouche, du regard, du geste expressif de saint Bernard, n'était plus en ce moment qu'un instrument souple de la volonté de Dieu. Ù va et vient ; il exécute instantanément et ponctuellement tout ce qui lui est ordonné ; il se réconcilie avec l'évéque de Poitiers, lui donne le baiser de paix, le conduit au siège épiscopal, rend hommage au pape Innocent, et ensuite il reparait à l'église où saint Bernard achève de célébrer le divin sacrifice.

Au milieu des émotions de joie que cet événement avait causées, un seul homme résistait encore à la grâce de Dieu: c'était Gérard. Plus endurci que jamais dans son opiniâtreté, il n'attendait que le départ du moine de Clairvaux pour renouer ses coupables intrigues ; mais son heure avait sonné. Une mort subite l'enleva sans lui laisser le temps de reconnaître son égarement: ses neveux, qu'il avait enrichis des biens de l'Église, le trouvèrent un matinexpirant dans son lit, horriblement enflé, dans l'attitude d'un forcené qui maudit et blasphème '.

Quant à Guillaume, le rayon de la grâce qui l'avait renversé opérait en lui le merveilleux phénomène d'une complète transformation. Ce n'était plus le même homme depuis que la lu-

* Ernaldi, /Soc. cit., n. 3, p. 1122.

> id.,iU.,\ïh. II, 11.39, p. 1123.

mière divine avait triomphé de ses ténèbres. Abimé dans la contemplation des miséricordes et des justices de Dieu, déchiré de remords, abreuvé de larmes et affamé de pénitence, il résolut de finir, dans les expiations d'une sainte mort, les jours de sa vie terrestre ; et renonçant généreusement aux richesses, à la puissance, aux pompes royales, il s'enfonça dans une solitude où sa vie, semblable à un fleuve qui s'é« coule dans les cavités de la terre, disparut aux yeux des hommes, sans laisser aucune trace que les historiens pussent recueillir,

Guillaume n'était âgé que de trente-huit ans.

Au moment de s'éloigner pour toujours de ses domaines, et voulant disposer de son opulent héritage, il manda auprès de lui l'évéque de Poitiers, le même qu'il avait naguère si cruellement outragé, et qui alors avait reconquis son estime. Il lui confia son testament, que l'annaliste de Citeaux nous a conservé en entier.

Ce document appartient à l'histoire de saint Bernard; mais son étendue ne nous permet d'en extraire que les parties les plus intéressantes :

« Au nom de la sainte et indivisible Trinité a qui est un seul Dieu I Voici le testament que « je fais, moi, Guillaume, avec la grâce de Dieu, c( en la présence de Guillaume, évêque de Poi- « tiers, en l'honneur du Sauveur du monde, a des saints martyrs, de tous les confesseurs, « des vierges, et surtout de la vierge Marie.

« Étant navré de douleur à la vue des péchés a innombrables que j'ai commis par la sug- « gestion du démon avec une audace extrême ; « et pénétré de la crainte du jugement de Dieu ; « considérant d'ailleurs que les biens dont nous «jouissons ici-bas s'évanouissent comme la « fumée qui se dissipe en l'air; que nous ne cf pouvons presque point passer une heure sans c( pécher ; que le temps de notre vie est trèsa court ; que les choses dont nous nous imagî- « nons être les maîtres, sont fort caduques et « périssables, et qu'elles ne laissent que des tf inquiétudes et des embarras ; je m'abandonne c< entre les mains de Jésus-Christ que je veux a servir, en renonçant à tout pour son amour.

a Je place mes filles sous la protection de a monseigneur le roi ; et quant à Éléonore, je c( la lui donne en mariage, si mes barons l'ont

* Quelques clironiqueurs rapportent qu'il inourul à Compostellc, en Espagne, le vendredi saint, 9 avril 1137. (Voy. Chron^ Gaufrcdi Vosiensù, p. 425, 435. — Voir aussi Y Art de vérifier les dates ^ p. 718.) On célèbre sa mémoire à Rome le 10 février.

HISTOffiE DE SAINT BERNARD.

a agréable; et je lui lègue FAquitaine et le Poiatou *. »

C'est ainsi que ce prince, qui commandait en souyerain à toute la France occidentale, se montra vraiment grand, en s'élevant' au-dessus du monde 1 II ne se proposait rien moins que la conquête du ciel ; il aspirait à une royauté devant laquelle s'effacent toutes les splendeurs des trônes de la terre. Grand exemple pour le siècle, et doublement mémorable! car en même temps qu'il édifie l'Église par une héroïque abnégation, il enrichit la France de nouveaux domaines. Les États qu'il lègue au jeune roi . Louis VII, avec sa fille Éléonore, étaient plus considérables que ceux de la couronne de France. Et ces deux actes providentiels, dont les conséquences eurent de longs retentissements, c'est saint Bernard qui en est l'instrument et le moteur !

La conversion de Guillaume et la mort de

Févéque d'Angoulême, arrivées en l'année 1136, mirent fin au schisme dans les diverses 'contrées de l'Aquitaine.

Mais, pour reprendre l'ordre chronologique des événements, il faut se rappeler que saint Bernard, après son premier voyage à Poitiers, s'était rendu au concile de Reims, qui avait été fixé au mois d'octobre de l'année 1131. Tous les évéques de France, ceux d'Angleterre, d'Espagne, des Pays-Bas, et un grand nombre de prélats allemands composèrent, sous la présidence du Pape lui-même, cette auguste assemblée.

Aux princes de l'Église vinrent se joindre le

roi et les plus illustres seigneurs du royaume. *

a Car , dit l'abbé Suger, nous appréhendions

a que les continuelles défaillances du roi ne

[a nous l'enlevassent soudainement; et, comme

a il nous honorait de sa confiance, nous lui

'«conseillâmes de faire couronner son jeune

'«fils, le prince Louis, pour éviter et prévenir

aies contestations qui pouvaient naître à ce

a sujet. Il suivit notre conseil, et se rendit à

a Reims, accompagné de son fils, de la reine et

« des grands du royaume *. »

^ On sait qu'Éléonore, trop célèbre par ses aventnres en Orient, à l'époque de la croisade, quitta Louis VU pour monter avec Henri II, fils de Geoffroy Plantagenet, sur le trône d'Angleterre auquel elle apporta sa dot, c'est-à-dire près du tiers de la France. Henri II, à la suite de cette restitution impolitique, se trouva roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Âi^ou, de Poitou, de Touraine et du Maine. Suger s'était opposé de toutes ses forces à ce fatal divorce, qui démembra la monarchie, introduisit l'étranger dans le cœur du pays, et fomenta les grandes guerres que l'Angleterre fit à la France avec des Français. {Ann. CtsL, t. I, p. 305, n. 4.)

* Sugeriufl, Vit, Lud, p. 318.

Le roi Louis le Gros, raconte un autre écrivain du temps, s'étant présenté au sein du concile, monta les degrés de la tribune où siégeait le Pape, et lui baisa les pieds. Puis, ayant pris place à côté du Pontife, il parla en termes si touchants de la mort de son fils aîné, Philippe, que son discours fit couler des larmes de tous les yeux. Innocent lui répondit avec attendrissement ; l'exhorta à élever ses pensées vers le Roi des rois, et à se soumettre à ses volontés adorables : « Il a pris, dit-il, votre fils aîné dans a l'innocence pour le faire régner dès à préa sent au ciel, vous laissant d'autres fils pour a régner ici-bas après vous. Donc, c'est plutôt a vous, seigneur, qui devez nous consoler; car, « pour nous, nous sommes des exilés; et certes, a l'hospitalité généreuse que vous nous avez a accordée vous attirera une récompense étera nelle ^ »

Après ces préliminaires, le Pape procéda au couronnement du jeune roi Louis VII, « l'oicr gnant avec l'huile sacrée dont saint Rémi a avait oint le roi Clovis à son baptême, et qu'il a avait reçue d'en-Haut,delamain d'un ange*.i> Les sessions du concile durèrent quinze jours. Grâce à l'activité de saint Bernard, auquel le Pape et les prélats confièrent la solution de presque toutes les affaires *, plusieurs canons d'une haute importance pour l'État et pour l'Église furent promulgués.

Ces canons, au nombre de dix-sept, reproduits presque tous dans le second concile général de Latran, se rattachaient au vaste système conçu par saint Grégoire VII, et aux réformes commencées par ce grand Pontife. Les mœurs du clergé et des fidèles devinrent l'objet des plus sages«règlements; et la manière d'administrer les choses saintes, aussi bien que les questions politiques, les droits de la guerre, le négoce et plusieurs points concernant les relations civiles, furent définis dans ce concile selon les principes immuables de la prudence chrétienne *.

• ^ Chron, Maurin,, p. 378.

s Chron. Maurin. 378.

• Ernaldi, Vit. S, Bem., lib. Il, cap. i. n. 5, p. 1109.

* Voir les Actes du 2« conc. gén. de Latran, dup. i, p. 741- Au s^jet des conciles que le pape Innocent présida durant ses

voyages, le professeur Néandre de Berlin rend aux Souverains- Pontifes un hommage que nous aimons à constater dans la bouche d'un protestant. Nous traduisons mot à mot: «C'est une t chose belle, dit-il, que de voir les Papes, même quand ils « sont expulsés de leur siège et obligés de combattre pour y « rentrer, de les voir toigours attentifs aux besoins moraux et c religieux des peuples. Leurs voyages, fréquemment nécessités « par les troubles de Rome, tournaient à l'avantage des contrites « qu'ils parcouraient, en ce qu'ils apprenaient à mieux connaiire

VIE POLITIQUE

L'assemblée, après avoir fait pour l'état moral des peuples tout ce que les malheurs du temps rendaient possible, termina ses délibérations et allait se séparer, quand une nouvelle heureuse vint combler de joie le Pape et les prélats. Le vénérable Norbert, archevêque de Magdebourg, arriva à Reims, et présenta au Souverain-Pontife, en plein concile, des lettres du roi de Germanie par lesquelles Lothaire re-

nouvelait son hommage, et annonçait qu'il était prêt à ouvrir la campagne d'Italie avec les forces réunies des divers États de son empire. L'intervention de la Providence dans les affaires de Rome devenait de plus en plus visible, et laissait entrevoir, au milieu des conflits qui agitaient le siècle, un nouveau triomphe de la Papauté, un nouveau progrès de la civilisation chrétienne.

Page 1