‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 282 sur 319 · AU CHAPITRE DE CÎTEAUX · texte numérisé non relu

AU CHAPITRE DE CÎTEAUX

(Ecrite Tan 1150.)

Il désirerait, si ses occupations apostoliques le lui permettaient, assister an chapitre qui doit se tenir à Cileaux. Il exhorte les religieux à développer, dans le chapitre, le zèle et ramonr de la discipline et de \fi perfection religieuse.

Eugène^ évêque^ serviteur dos serviteurs de Dieu^ à ses chers fils G. ^ de Clteaux^ et à tous les abbés réunis à Clteaux au nom du Seigneur : salut et bénédiction apostolique.

i. Nous désirerions, mes bien-aimés fils, nous trouver présent en personne à votre sainte assemblée, afin que, comme nous marchons avec vous dans l'unité du Saint-Esprit, de même nous puissions traiter en commun et de vive voix du progrès des âmes et des moyens de les vivifier par cet Esprit-Saint. Hais comme nous sommes établi par la disposition de la divine Providence pour diriger au milieu de la mer le vaisseau de l'Église, et que nous sommes battu par la fureur des tempêtes qui de toutes parts nous envahissent, nous ne faisons pas ce que nous voulons; nous sommes lié parles devoirs de l'administration qui nous a été imposée, et nous ne pouvons pas conduire nos pas vers le lieu de nos désirs : c'est pourquoi nous ne portons au milieu de vous que notre esprit et notre lettre, et, autant que cela nous est donné, nous nous faisons représenter à votre assemblée par notre charité et par nos vœux. Nous désirons et nous demandons avec toutes les instances possibles que vous teniez, vous aussi, votre esprit uni au nôtre, et que tous ensemble vous imploriez pour nous la grâce du Seigneur tout-puissant. Placé au sommet de la montagne, où nous sommes battu de tous les côtés par le souffle des vents, nous espéroiis

de Saint-Martin de Lion, et ensuite nommé, en 1151, ponr succéder au pieux éYéqne Barthélémy, qui, après trente-hi)it ans d*épiscopat, se retira au monastère de Foigny, de Tordre de Clteaux, monastère quUl avait fondé.

^ Goswin, cinquième abbé de Clteaux.

. que, par le don de Dieu, nous pourrons tenir ' quelque temps dans ce tourbillon, si nous méritons d'obtenir Tappui de tos prières auprès du Seigneur. Hais, afin que par elles nous puissions trouver en Dieu une prompte assistance, et que nous obtenions par votre intercession ce que nous ne pourrions obtenir par nos mérites, nous désirons que votre charité soit toujours attentive au service de Dieu, à l'observance de la règle, au maintien de la discipline et nous souhaitons que chacun de vous, méprisant ce qui est derrière lui, tende toujours en avant, de sorte qu'aucun nuage ne se montre dans vos œuvres et ne puisse empêcher vos prières de parvenir jusqu'à Dieu.

2. Ainsi, mes fils bien-aimés, toutes les fois que vous vous rassemblez, ayez tous soin de corriger ce qui doit êtçe corrigé en quelquesuns d'entre vous, et d'établir ce qui doit être établi pour le salut des âmes et les progrès de rOrdre, car celui qui dédaigne les petites choses tombe peu à peu \ Ne laissez pas sans réforme, même ce qui vous semble de moindre importance. On garde en vain fermées les portes de la cité, si on laisse aux ennemis une seule ouverture par laquelle ils puissent passer: a La scntine mal tenue, dit l'Écriture, produit le même efi'et qu'un vent impétueux » ; et : a Vous avez évité les grands dangers, prenez garde de ne pas périr sous le sable p. Regardez, je vous prie, les anciens pères qui ont fondé notre saint Ordre; considérez comment, après avoir quitté le monde, après avoir tout méprisé et laissé les morts ensevelir leurs morts, ils ont volé vers la solitude, où, tandis que d'autres s'empressaient aux fonctions actives, ils s'asseyaient avec Marie aux pieds de Jésus ■ pour recevoir la manne céleste, d'autant plus abondante sur eux qu'ils s'étaient retirés plus loin de l'Egypte. Ils sont, en efijet, sortis de leur pays et de leur famille; ils ont oublié leur peuple et la maison de leur père ; et comme le Roi s'est épris de leur beauté, il les a fait croître en une grande nation ; il a étendu leurs rameaux jusqu'aux extrémités de la terre, au point que la splendeur de leur lumière a illuminé tout le corps de l'Église. A leur voix la femme de Sarephta a rempli d'innombrablesvasesavecle peu d'huile qu'elle avait dans un flacon '. Ce sont eux qui ont reçu les prémices de l'Esprit, et leur huile pleine de suavité a coulé jusqu'à nous.

3. Vous devez donc réfléchir avec plus d'attention et agir pour ne pas dégénérer de leurs

» Eccl.,XTX, 1. — « Loc, X, 39, 40, — » 111 Rois, xvii, 10, iO.

vertus, mais pour être dans la croissance de l'arbre ce que vous avez été dans son germe. Après avoir reçu d'eux la semence de la vie, portez-en avec eux le germe et les fruits. Considérez comment ceux dont les lampes se sont éteintes souhaitent de recevoir de votre huile; comment plusieurs, après avoir pourri comme des bêtes sur leur fumier, désirent au premier regard de la grâce divine se confier à votre direction et se recommander à* vos prières. Mais comme les enfants de ce siècle s'efforcent aussi, malgré votre résistance, de vous amener à les diriger, et veulent quelquefois, du repos de la contemplation et du silence du désert, vous rappeler aux occupations et aux affaires, remettez sous le regard de votre esprit les institutions de vos pères, et,à l'exempledu Prophète, choisissez plutôt d'être abaissés dans la maison de Dieu, que d'habiter dans les tentes des pécheurs *. Comme vous n'avez rien que vous ne l'ayez reçu, conservez pour Dieu des sentiments dignes de sa bonté et ayez de vous-mêmes des sentiments d'humilité, afin que vous paraissiez suivre les traces de celui qui a dit : Lorsque vous aurez bien fait toutes choses, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles *• Car si vous avez reçu le don des langues, la grâce des guérisons, l'esprit de prophétie, si vos paroles sont plus excellentes et même plus odorantes que les meilleurs parfums, si le monde vous révère et qu'il aime à courir après l'odeur de vos vertus, il est certain que c'est l'œuvre de celui qui a dit : Mon Père jusqu'à présent n'a point cessé d'agir •.

LETTRE CCLXXllI.

AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE

Il est heareux de la lettre pleine de zèle et d'aiTecUoo qae le Pape a écrite au chapitre. Il lai conseille de continuer à protéger toat le monde avec la même soilicitade, et parlicnlièrement les religieux de son Ordre. Il se plaint que Tabbé de Trois-Fon laines ait été enlevé à son gouvernement.

A son tendre père et seigneur, à Eugène par la grâce de Dieu Souverain -Pontife, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : le peu qu'il est

I . La voix de la tourterelle s'est fait entendre dans notre chapitre, et nous avons tressailli d'allégresse. 0 parole pure, brûlante de zèle, pleine de science et de sagesse 1 L'Esprit dévie animait votre lettre : esprit véhément, retentissant comme le tonnerre, etqui nous a enflammés de l'amour de Dieu. II ne me serait pas facile de dire, je l'avoue, ce qui m'a le plus

* Ps. Lxxxiii, 11. — * L- c. xvn, 10. — • Jean, v, 17.

5Sf

charmé dans celte lettre, de votre bonté, ou de notre propre avantage ; de la majesté qui s'abaissait, ou de l'humilité qu'on relevait; de la sévérité de vos reproches, ou de votre paternelle tendresse. Ceux qui parmi nous avaient tant soit peu faim de la justice ont été rassasiés; ceux qui en sentaient moins le besoin, ont été touchés de componction ; ceux qui ne l'éprouvaient pas, ontétéconfondus.Continuez, je vous prie, continuez à agir ainsi. Cette sollicitude que vous devez à tous, il ne faut point la retirer à ceux auxquels elle est due plus spécialement, mais il faut au contraire la leur témoigner avec plus d'abondance. Votre charité est bienfaisante; elle sait s'étendre et non pas se resserrer. Elle rassemble les autres, mais elle les réunit à nous; il n'est pas en dehors de votre apostolat de protéger ceux qui peuvent dire avec l'Apôtre : Voilà que nous avons tout quitté et que nous mus avons suivi ^, Il ne faut pas abandonner ceux qui se sont abandonnés eux-mêmes. Us sont les petits enfants du Seigneur, et ils ont confiance en lui : le serviteur prudent et fidèle ne lesdélaissera pas, lui surtout à qui le tout a été confié. Car ils sont une portion du tout^ un petit troupeau qui, si je ne me trompe, a mérité d'avoir Dieu pour père et de recevoir de son Seigneur la couronne de gloire, et le diadème royal de la main de son Dieu. Ils ne considèrent pas, en effet, comme une usurpation, de se dire héritiers de Dieu, co-héritiers du Christ. Enfin ils ont entendu ces paroles : Ne craignez rien, petit troupeau, parce qu il a plu à votre Père de vous donner le royaume*. Mais en voilà assez sur ce sujet.

2. L'abbé de Trois-Fontaines • était comme un arbre bien planté le long du cours des eaux. Je crains que ce bon arbre qui produisait de si bons fruits, n'en produise plus, après avoir été transplanté. Nous avons vu quelquefois la vigne féconde dans un premier sol, stérile sur un second. Nous avons vu un arbre verdir quand il était bien planté, sécher après avoir été transporté ailleurs. En outre, vous m'aurez gravement blessé au cœur, si vous ne le renvoyez pas; car nous ne faisons qu'un cœur et qu'une âme. Tant que ce cœur sera divisé, ses deux parties seront nécessairement

* Mallh., XIX, 27. — • Luc, xii, 32.

s Hugues, abbé de Trois-Fontaines en Champagne, et non pas de Saint -Anastase aux trois fontaines, près de Rome, quoiqu*en aient pensé quelques auteurs. Hugues avait été, en !i50, créé cardinal, évêque d'Ostie ; et avec lui, deux autres religieux de Clairvaux, Henri et Roland, furent également nommés cardinaux. Il est encore question de Hognes dans les lettres 274, 287, 290, 296, 3ftG, 307.

couvertes de sang. Hélas! comment pourrai-je, privé du bâton de ma vieillesse, porter seul le fardeau que nousavions peine à porter à deux? Si ce qui me concerne est peu de chose, que la blessure grave faite à l'Ordre tout entier vous touche : dans l'espoir d'un bien douteux, ne consentez pas à ce qu'un mal certain s'accomplisse. Que si vous êtes absolument résolu à le retenir, veuillez, je vous en supplie, avoir égard à nos recommandations pour lui, et ensuite lever vos mains vers Dieu, pour qu'il daigne pourvoir cette maison d'un homnie capable. Pour le reste, nous demandons à votre bonté une prompte réponse sur tous les points qui concernent l'intérêt général de l'Ordre, et encore sur quelques autres affaires que nous avons cru convenable ou plutôt nécessaire de vous transmettre par l'entremise de ce même abbé ; mais répondez-nous par des actes, et non par des paroles.

LETTRE CCLXXIV.

(Écrite Tan 1151.)

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