‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 30 sur 319 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Continuation des travaux de saint Bernard en Lombardic. — Nouveaux miracles. — Mort de saint

Etienne, fondateur de Tordre de Cîteaux. — Mort de saint Norbert.

« Allez, disait le Sauveur à ses disciples, guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons ; vous ferez tout ce que j'ai fait, et vous ferez même de plus grandes choses*, d

Bernard accomplit à la lettre cette vocation apostolique, et il la justifia par des prodiges qui étaient tout ensemble les actes de la puissance suprême et les indices éclatants de sa sainteté. Le don des miracles rappelle la grandeur primitive de l'homme, et la mission qu'il reçut, dès l'origine, de gouverner ce monde au nom du Créateur ; il dépose dans la nature humaine la force d'en-Haut qui dompte les éléments, domine les créatures et commande à la terre '; car cette force, dans l'état actuel de

^ Mab., in Op. S. Bem,^ epist. cxliv.— * Matth., x, 8.

* Omnis enim natura bestiarum, et volucnim, et serpentium, et c»terorum,doinantiir et domita sont a natura humana. (Jacob., Epist. cath., cap. ni, 7.)

l'homme, est latente, enchaînée, dégénérée. Le noble chef de la création, roi déchu des existences de ce monde, est tombé, par la catastrophe originelle, au niveau des créatures qu'il était appelé à gouverner, et dans la dépendance de celles-là même qu'il avait mission d'affranchir. De là, comme parle saint Paul, le gémissement des créatures terrestres qui soupirent après leur délivrance, et attendent la manifestation des enfants de Dieu*. De là l'œuvre laborieuse de libération et de purification dévolue à l'homme régénéré. A mesure qu'il se relève lui-même et se réharmonise avec son étemel principe, il recouvre, avec les dons

* Afin, Cisf., p. 265, n® 7. — Landulp. junior, Chron, s Nam exspectatio creatura; revelatioDem filioriun Dei exspectat. Vanitati enim creatura subjecta est non valens, sed propter enm qui subjecit eam in spe ; quia et ipsa creatura iiberabitur a eervilute corniptionis, in libertatem glorisefiliorum Dei. Scimus enim quod omnis creatura ingemiscit, et parturit ttsque adhuc. (Rom., viii.)

VIE POLITIQUE

de Dieu, ses prérogatives antiques, et devient l'instrument de la toute-puissance de Dieu.

0 sublime destinée du chrétien l Dès que Tamour divin embrase et sanctifie son âme, il retrouve dans cet amour toute science, toute vertu, toute autorité ; le sceptre de l'empire lui est rendu; et, couronné d'une auréole de majesté, il exerce, avec un légitime pouvoir, les fonctions augustes de Pontife et d'ambassadeur du Très-Haut.

Tel saint Bernard : il commande, et les esprits de ce monde tremblent à sa parole ; les démons eux-mêmes, ces anges infidèles qui sont tombés avec le prince de l'orgueil, rendent témoignage à l'homme de Dieu, et le redoutent comme l'un des juges qui viendront, avec le le Juge suprême, promulguer la sentence du dernier jour.

Les auteurs contemporains rapportent une foule de faits qui attestent cet invincible ascendant. Que de prophéties, que de guérisons, que d'événements extraordinaires et miraculeux ont confirmé la puissance de saint Bernard I Nous ne pouvons les mentionner tous ; nous nous bornerons à deux traits qui feront sourire peut-être quelque lecteur incrédule, à cause du contraste de ces choses avec les opinions modernes ; mais cette considération ne nous arrêtera jamais. A quoi d'ailleurs se réduiraient nos sciences, s'il fallait en élaguer ce qui dépasse la faible portée de l'esprit humain?

Bernard venait d'échapper avec peine aux instances des Milanais, qui l'eussent forcé en quelque sorte de monter sur le siège archiépiscopal ; mais en s'éloignant de Milan, il n'avait pu éviter les démonstrations chaleureuses qui partout éclataient sur son passage. Dès son arrivée à Pavie, sa maison se trouva comme assiégée; le bruit de ses miracles avait rempli toute l'Italie et de tous côtés on accourait pour lui présenter des malades. Sa bénédiction, sa prière, sa seule présence, opéraient des merveilles ; les énergumènes surtout, à sa parole, recouvraient l'usage de leur raison et de leur liberté.

Parmi ces derniers, se trouvait une femme possédée, dont la guérison est rapportée avec quelques détails curieux. « Son pauvre mari, raconte un témoin oculaire ^ l'avait amenée aux pieds du saint. Aussitôt le démon lui fit proférer des paroles injurieuses pour l'abbé de Clairvaux ; et elle s'écria d'un ton moqueur : « Ce mangeur de racines et de choux ne me chassera pas de ma chienne. » 11 multiplia les railleries de ce genre, blasphémant l'homme

< ErDaldus, Vit. B9m^

de Dieu, afin de l'agacer et de le déconsidérer devant le peuple. Mais le Saint connaissait l'artifice de Satan, et se moquait du moqueur. Il voulut que la possédée fût conduite à l'église principale de Pavie, dédiée à saint Syrus, afin de laisser au glorieux Martyr la gloire de cette guérison. Or le démon, continuant à se démener, dit encore : « Syrulus ne me chassera pas, et Bernardulus ne me chassera pas non plus. » Le Saint lui répondit: a Ce ne sera ni Syrus ni Bernard qui te chasseront ; ce sera le Seigneur Jésus-Christ I » Là-dessus il se mit en prière, et implora le secours de Dieu pour vaincre le démon. Mais l'esprit malin, changeant de ton et de langage, s'écria : a Oh ! que je sortirais volontiers de cette chienne I Oh I que je voudrais échapper aux souffrances que j'endure dans ce corps ; mais je ne puis ! d Sur quoi, lui ayant demandé pourquoi il ne le pouvait pas,- il répondit : a Parce que le grand Seigneur ne le veut pas encore *. — Et qui est donc ce grand Seigneur ? — C'est Jésus de Nazareth. — Tu connais donc le Seigneur Jésus ? tu l'as donc vu ?— Je l'ai vu, dit l'esprit. — Où l'as-tu vu ? — Je l'ai vu dans la gloire. — Ainsi, reprit l'homme de Dieu, tu as été dans la gloire? — Oui, j'ai été dans la gloire. — Et comment donc en es-tu sorti ? — Nous sommes tombés en grand nombre avec Lucifer*.

a II prononça ces paroles par la bouche delà femme, d'une voix lamentable ; et tous ceux qui étaient présents l'entendirent distinctement. Le saint abbé lui dit encore : a Ne voudrais-tu pas remonter dans cette gloire et dans ton ancienne félicité? » A cette dernière question, le démon poussa un éclat de voix extraordinaire, et s'écria : « C'est trop tard ! » Après ces mots, il garda le silence, et ne proféra plus une parole.

a Le serviteur de Dieu, s'étant donc remis eu prière, chassa l'esprit infernal ; et la femme s'en alla délivrée.

. a Les nombreux spectateurs de cette guérison continue l'annaliste, en manifestaient une vive joie, lorsque, peu de temps après, cette joie fut interrompue; car, au moment où la femme rentra dans sa maison, le démon rentra dans son corps, et l'agita par des convulsions qui surpassèrent en violence tout ce qu'elle avait éprouvé auparavant. Son mari, consterné, ne savait plus à quoi se résoudre : car, d'une part c'était un supplice pour lui de demeurer avec une femme possédée; et de l'autre, il craignait

* Qoia necdum vult magnas Dominus, ait.

* Cum Lucifero, iu(|uil, molli cecidimos.

de commettre une impiété en l'abandonnant.

Pans cette perplexité, il prit le parti de retourner à Pavie (car il n'habitait point la ville) et d'y ramener sa femme. Mais il n'y trouva plus le serviteur de Dieu ; il le suivit jusqu'à Crémone, où, l'ayant rejoint, il lui raconta son malheur et versa beaucoup de larmes. Saint Bernard, touché de compassion, entra dans une église vers le soir, et passa toute la nuit en prière. Le lendemain, il exorcisa une seconde fois cette infortunée ; et, de peur que le démon ne reprît quelque pouvoir sur elle, il lui fit attacher au cou un parchemin où il écrivît ces mots : Je te commande, Satan, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, de n'avoir plus jamais la hardiesse d'approcher de cette femme I Depuis lors, elle vécut eu paix, et n'éprouva plus de rechute*. »

. a II y avait dans la même ville, raconte le moine Ernold, un démoniaque dont les étranges hurlements étaient un sujet de risée pour beaucoup de monde, mais qui inspirait une grande pitié aux hommes sérieux et charitables. C'était un malheureux qui aboyait quand il voulait parler; et si vous l'aviez entendu sans le voir, vous l'eussiez pris pour un chien. A l'approche de saint Bernard, cet homme poussa, en effet, des cris semblables à ceux d'un chien furieux qu'on assommerait à coups de bâton. Hais le serviteur de Dieu menaça le démon et le chassa au nom de Jésus-Christ. Puis, ayant ordonné à cet homme de parler, celui-ci rendit grâces à Dieu, entra dans l'église, assista aux divins offices, et continua à remplir les devoirs d'une personne raisonnable et sensée '. »

Quant à saint Bernard, aprèsavoir parcouru, selon les ordres du Pape, différentes villes de la Lombardie, il dut revenir à Milan. Il avait partout apaisé les ressentiments et rétabli la paix, excepté à Crémone où sa médiation n'avait point été acceptée. Cette ville, enflée de sa prospérité matérielle, n'appréciait point les biens d'un ordre supérieur que lui présentait l'homme de Dieu; et celui-ci eut hâte de s'en éloigner. De graves motifs réclamaient d'ailleurs sa présence à Milan. L'archevêque Anselme s'était soumis, et offrait de se purger des condamnations qu'il avait encourues. Il fallait le réconcilier à son tour avec le Pape qui l'avait excommunié, et avec le peuple, dont il s'était attiré la juste animadversion. Saint Bernard, à

1 In nomine D. N. J. C, prapcîpio tibî, dapmon, ne hanc amodo mulierem pra^sumas contipgere, etc. (Ernaid., Vtltk S. Bern., lib. II, cap. iv, no 21.)

« Ernaid., lib. Il,' cap. iv, h» 23,

la vue de son repentir, mit autant de chaleur à le défendre contre de rigoureux adversaires, qu'il avait mis de zèle à le poursuivre auparavant; et il réussit, à force de tact et de prudence, à le faire réintégrer dans ses fonctions sacrées *.

L'heureuse issue de ces diverses missions lui permit de prolonger son séjour à Milan, pour y fonder une œuvre à laquelle il pouvait vaquer avec d'autant plus de sécurité, qu'il n'avait plus à craindre les sollicitations relatives au siège archiépiscopal. Outre les réformes publiques, fruits de ses labeurs en Lombardie, ses prédications avaient fait naître en plusieurs âmes des pensées plus élevées, des résolutions plus héroïques, des désirs de détachement total du monde et de perfection chrétienne. C'était à ces âmes d'élite que le saint Abbé se sentait particulièrement voué.

On l'a déjà dit : la part qu'il prenait malgré lui aux affaires temporelles de son siècle n'était à ses yeux qu'une mission transitoire; iL la remplissait par obéissance, et n'y trouvait de consolation qu'autant qu'elle concourait au but plus spécial de sa vocation religieuse. Ce but, c'était de réveiller la vie intérieure, d'allumer des foyers de prières, de réunir en un seul faisceau les âmes embrasées d'un même esprit et d'un même amour, afin de réaliser le vœu le plus profond de Jésus-Christ, l'unité : Sm unumf

Il fonda donc dans le voisinage de Milan, au milieu d'un site pittoresque, une maison de son ordre, à laquelle il donna le nom de Claravalk ', tant elle lui était chère 1 II appela des religieux deClairvaux pour la gouverner; et ce nouveau monastère, digne Se son nom, se peupla bientôt d'un nombre considérable d'âmes ferventes, dont les oraisons, les sacrifices et les travaux devaient être pour les Milanais un gage assuré de grâce et de protection.

« Je remercie Dieu du fond de mon cœur, a écrit-il aux novices de Milan, de la fermeté « qu'il vous a donnée pour fouler aux pieds la « gloire de ce monde et rechercher la gloire du c< ciel. Oh ! que les hommes sont aveugles et « ennemis d'eux-mêmes ! Oh ! que les enfants « des hommes connaissent peu leurs vrais ina térêtsl Combien ils se font illusion quand ils

* Ânn. Cist.,^. 267, n» 7.

« Ann. Cùt., p. 267, n»' 7, 10, 11. — Ughelli, dans son Italie saa-éêf ouvrage important par son érudition et les curieux renseignementa qu'il fournit, parle avec grand éloge d'une maison de novices fondée par saint Bernard, aux portes de Milan. Voy. Italie sucée, l. IV.

VIE POLITIÛUE.

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a ambitionnent si ardemment la yaine gloire « qu'ils se décernent 1^ uns aux autres, selon «le reproche de l'Évangile! Et combien est à funeste leur fin dernière, quand ils ne se a mettent point en peine de la gloire qui vient a de Dieu. Pour vous, chers enfants, vous avez « échappé par la grâce divine à cette fatale sée duction; vous êtes devenus en toutes choses «la bonne odeur de Jésus-Christ; vous tratf vaillez à glorifier Dieu, à réjouir les anges, à « édifier les hommes. Ah ! si la conversion d'un a seul pécheur produit une si grande joie au « ciel, quelle allégresse, quelles réjouissances « n'y doit pas causer la conversion de tant de tu personnes honorables et distinguées de la « ville de Milan * I »

C'était vers le milieu de l'année 1134. A cette époque, Tordre de Cîteaux éprouva une perle immense, à laquelle nul ne fut plus sensible que saint Bernard. Le bienheureux Etienne, l'un des premiers pères de la famille Cistercienne, et le premier guide de celui qui devait être dans la suite le guide de son siècle; Etienne, le nouvel Esdras, comme l'appellent les biographes, qui releva les murs de la Jérusalem terrestre ; le nouveau saint Benoît, qui, espérant contre toute espérance, avait vu le faible germe du désert se multiplier si prodigieusement et ombrager le monde de ses branches multiples; Etienne, le patriarche de Cîteaux, montait au ciel, pendant que Bernard, son disciple et son fils spirituel, enfantait un autre Clau^aux en Italie.

Il avait senti les approches de la mort, et s'y était dignement préparé. Dès l'année 1 133, dans l'assemblée des abbés de l'Ordre, il avait déclaré que les forces, et non le cœur, lui manquaient pour continuer les fonctions de sa charge. 11 supplia, les yeux baignés de larmes, qu'on le soulageât d'un fardeau sous lequel il succombait, et demanda quelques jours de repos avant de descendre dans la tombe. Ce fut, à défaut de saint Bernard, un autre saint moine de Clairvaux, nommé Raynard, qui devint supérieur général des Cisterciens, à la place de saint Etienne. Celui-ci, après sa retraite volontaire, ne tarda point à terminer sa vie par la mort bienheureuse du juste. Voici en quels termes l'Exorde de Cîteaux • en rapporte les touchantes circonstances :

a Le temps était venu où le saint vieillard dut recevoir la récompense des travaux qu'il avait entrepris au service de l'Église, et passer

1 s. Bern. epist. cxxxiv.

* Exord parvom cist., vol. I| p. 270. .

de l'état si pauvre et si humble qu*il avait choisi, selon les conseils du Sauveur, au banquet du souverain Père de famille. Les abbés de sa filiation, au nombre de vingt, s'étaieni assemblés à Cîteaux pour assister à sa dernière heure et entourer de leurs soins le saint patriarche qui les quittait pour retourner dans la céleste patrie. Lors donc qu'il était à l'extrémité et qu'il semblait presque éteint, ils s'entretenaient tout bas de ses grands mérites et témoignaient qu'ils l'estimaient heureux, puisque, après avoir fait tant de bien, il pouvait s'en aller à Dieu avec une entière sécurité. Mais à ces paroles, que saint Etienne avait entendues, il se ranima et recueillit ses forces : Que ditesvous? soupira-t-il. Je vous proteste, ô mes frères, que ja vais à Dieu avec autant de crainte que si je n'avais fait aucun bien ; car si ma faiblesse a porté quelque fruit par le secours de Jésus-Christ, j'appréhende en ce moment de n'avoir pas reçu sa grâce avec l'humilité requise, et n'y avoir pas correspondu avec assez de fidélité et de reconnaissance.

a Sur cela, continue le narrateur, le saint Abbé, rendant le dernier souffle, passa victorieusement au milieu des puissances de l'air, et arriva au royaume de la paix du ciel, qui toujoursavaitétél'uniqueobjetdesespensées^»

En cette même année, et presque au même temps, le 6 juin 1134, mourut, bien qu'il fût encore dans la force de l'âge, un autre ami de saint Bernard et son fidèle coopérateur en Italie, le vénérable Norbert, fondateur de l'ordre de Prémontré. Ses relations nombreuses et intimes avec l'abbé de Clairvaux; la célèbre Congrégation dont il posa la première pierre; et enfin l'édification qu'il donna au monde par sa. sainteté, par sa doctrine et ses précieux travaux, nous obligent d'entrer ici dans quelques détails concernant ce grand homme.

Illustre par sa naissance autant que par la distinction de son esprit, Norbert avait reçu dans son jeune âge la tonsure cléricale. Ses parents le destinaient aux honneurs ecclésiastiques; mais ses goûts, son éducation mondaine, ses illusions précoces, l'attachaient à la terre et l'entraînaient aux plaisirs. Il dissipa les années de sa jeunesse au milieu des fascinations de la cour, luttant sans cesse contre l'aiguillon de sa conscience; mais éteignant les dernières lueurs de la lampe intérieure dans lo torrent des passions.

^ * Hist, de Ctt.^ vol. !, Ht. IÏI, cli. xi. — Etienne monrat le 23 mars 1134. Le Martyrologe roxnaia le nomme à la date du 17 avril, jour de sa canonisation.

in

La voix du cœur, quand elle est méconnue, se réyèle quelquefois au dehors sous des formes etErayantes, et retentit comme un écho terrible à l'oreille endurcie. Le jeune Norbert, ainsi que l'apôtre Paul, fit l'expérience de ce phénomène.

Un jour, se rendant, accompagné d'un seul domestique, dans un village 'de Westphalie, il chevauchait doucement sur une plaine immense, quand tout à coup le ciel se couvre, et le tonnerre, au milieu des feux et des éclairs, éclate sur sa tête. Éloigné des habitations et plein d'effroi, il laisse courir son cheval à toute bride pour chercher un abri; mais au même instant les orages redoublent, et la sombre nuée lance un coup de foudre qui renverse à la fois le cheval et le cavalier. Norbert, pendant plus d'une heure, reste étendu sur le chemin, sans mouvement et presque sans vie. Cependant il se ranime : une étincelle d'un feu plus intense et plus puissant avait jailli dans ses propres ténèbres; et comme l'Apôtre des nations il s'écrie : a Seigneur, que voulez-vous que je fasse? — Faites le bien et fuyez le mal, lui répond une voix mystérieuse; cherchez la paix et employez vos forces à l'acquérir. »

Dès ce moment, Norbert devint un nouvel homme. Haïssant ce qu'il avait aimé, recherchantce qu'il avaitdédaigné,son âme, embrasée d'un zèle apostolique, et affamée de pénitence, n'aspira plus qu'à servir le Sauveur Jésus- Christ. L'archevêque de Cologne l'ordonna diacre et prêtre en un même jour; et le bénédictin Coron, célèbre par sa haute piété, le prépara, durant une retraite de quarante jours, aux fonctions du saint autel.

Norbert était alors dans la trentième année de son âge. Tout le reste de sa vie ne fut qu'une vérification littérale d'une autre parole qui avait été dite de saint Paul : Je lui montrerai combien il aura à souffrir pour mon nomK Ses mœurs exemplaires, les remontrances qu'il adressa aux grands du monde et au clergé, ses prédications éloquentes, l'exposèrent aux traits de la calomnie et de la malignité. 11 passa longtemps pour un novateur, et fut traduit comme tel jusque devant le tribunal du Saint- Siège. Persécuté de toutes parts, blâmé et délaissé par ses meilleurs amis, il vivait dans la solitude, et formait, avec trois autres serviteurs de Dieu, une société intime qui le consolait de ses disgrâces. Encore ces trois disciples, la mort les lui enleva! Et il demeura seul, inutile à tout, oublié, comme un grain de froment que

1 Ego enim ostendam illi quaata oporteat eom pro nomine ffleo pati. (Act. Apost., ix, 16«)

le laboureur insouciant néglige de confier au sillon de la terre. MaisWans les vues de Dieu, ce grain mystérieux dut perdre sa vie propre avant de renaître à une nouvelle vie; et alors qu'il semblait mort et desséché, le rayon de la divine lumière pénétra dans sa profondeur et en fit jaillir des gerbes d'une intarissable fécondité.

Plusieurs hommes dévoués vinrent successivement se grouper autour de saint Norbert. Us se fixèrent à Prémontré, petite terre boiséç, près de Soissons, qui avait été léguée à saint Bernard, et que ce dernier leur avait généreusement cédée *. Us y fondèrent, en se conformant à la règle de saint Augustin , un ordre de prêtres qui, sous le nom de chanoines réguliers, vivaient en communauté; ils pratiquaient à la fois les exercices monastiques et les fonctions sacerdotales, unissant ensemble le reposde la contemplation et l'activité du saint ministère.

Cette nouvelle institution, étroitement liée à celle de Cîteaux, eut un accroissement presque aussi rapide. Bernard et Norbert, attentifs à tous les besoins de leur siècle, se soutenaient mutueUement dans leurs communs efforts. L'un et l'autre, animés d'une même pensée et brûlant d'un même zèle, travaillaient au rétablissement de la discipline ecclésiastique dans les différents concilesoù ils assistèrent ensemble. Récemment encore, ils s'étaient unis pour combattre le schisme et pacifier les troublesde la Lombardie. Lothaire venait d'obtenir pour l'abbé de Prémontré le siège archiépiscopal de Magdebourg. Là, des contradictions nouvelles ravivèrent les anciennes hostilités; et saint Norbert faillit payer de sa vie la périlleuse charge qu'il avait si justement redoutée. Il pardonna sans peine à ceux qui avaient attenté à ses jours; et d'ailleurs, rassasié d'amertume et plein d'œuvres, il était mûr pour le ciel. U mourut à son retour de Rome, à la cinquante-troisième année de son âge*.

1 La belle terre de Prémootré faisait partie de la forêt de Coucy ; elle donna son nom à la Congrégation dont elle fut le berceau. Quant à la donation de saint Bernard, on peut consulter k ce sujet VHtstoire dt Citeaux, vol. llf, p. 159, ainsi que Henriquez, Ann. CiW.,p. 152, n° 69. — Ce dernier mentionne différentes autres donations faites par l'abbé de Claîrvaux à la Congrégation de Prémontré.

* Helyot, Hist. des Ordres religieux, t. II. p. 164. — Au temps de cet auteur, Tordre de Prémontré comptait treize cents maisons d'hommes et quatre cents monastères de femmes. Eu Angleterre, oii se trouvaient trente-cinq de leurs maisons, ces religieux s'appelaient communément les chanoines blancs. Mais cti ordre, trop enrichi des dons temporels, tomba rapidement

VIE POLITIQUE

Ce grand senriteur de Dieu présente cependant un exemple des illusions dont certaines réTélations particulières bercent quelquefois les esprits les plus graves. Norbert croyait et annonçaithautementquerAntechristparaitrait sur la terre du vivant même des hommes de son temps; il fondait cette croyance sur des indices qu'il avait reçus et qui lui semblaient irréfragables. Saint Bernard le désabusa; et voici ce que nous trouvons à cet égard dans une lettre que l'abbé de Clairvaux écrivit à l'évêque de Chartres :

« Vous me demandez si le vénérable Norbert o fera le voyage de la Terre-Sainte. Je l'ignore, a II y a peu de jours j'eus la consolation de le avoir et d'entendre de sa bouche, qui est « comme l'organe du Saint-Esprit, une infinité <r de choses édifiantes; mais il ne me dit rien a de ce projet. J'en vins aussi à l'article de a rAntechrist. U me protesta alors qu'il voyait s d'une manière certaine que l'Antéchrist se 3 manifesterait de nos jours sur la terre, et « qu'il paraîtrait au monde du vivant de nos c contemporains. Les fondements sur lesquels a il appuie cette croyance ne me parurent rien a moins que solides, et ses explications n'ob- « linrentpoint mon assentiment. Uassure d'une « manière positive qu'il y aura encore avant a sa mort une persécution générale dans « l'Église ^... D

La mort de saint Norbert, dont la mission en Allemagne et en Italie avait si efficacement secondé Tapostolat de Clairvaux ; et plus encore la mort de saint Etienne, affectèrent douloureusement le cœur de saint Bernard, et achevèrent de lui rendre insupportable le poids de sa longue absence. La vénération publique, dont il recevait sans cesse de bruyants témoignages, accablait son humilité; et depuis longtemps il sollicitait près du Souverain-Pontife la grâce de revenir à Claivaux, de rejoindre ses frères, de prendre quelque repos dans la paix ide son cloître.

Ce jour désiré n'était pas encore venu pour lui. Le Pape semblait ne pouvoir se passer du saint moine qu'il regardait comme son ange conducteur, comme l'appui et la consolation

dans l'indigence spiritoelle, et à plusienrs reprises les Pape^ JQgérent opportun d'en réformer les règlements. ^ In Op, S. Ikrn.f epist. lvl

de son pontificat, comme la bonne étoile de toute l'Église.

Poursuivant donc son laborieux ministère, le Saint gémissait en secret de l'obligation qui le retenait loin des enfants que Dieu lui avait donnés.

a Je suis forcé, leur écrit-il, de m'appliquer a à des affaires qui m'arrachent à ma trèsa douce retraite. Compatissez à mes peines et a ne blâmez pas une absence où la nécessité a m'engage, mais où ma volonta n'a point de a part. J'espère que cette absence ne sera plus «longue; demandez à Dieu qu'elle ne soit « point infructueuse... Ne nous décourageons « pas. Dieu est avec nous, et je vous suis uni « dans son amour. Quelque éloigné que je pa- « raisse, ceux d'entre vous qui sont exacts à a leursdevoirs, humbles, craignant Dieu, fidèles a à l'oraison, charitables envers leurs frères, a doivent s'assurer que je suis sans cesse avec* « eux. Comment en serait-il autrement, puisque « je ne forme avec vous tous qu'un cœur et a qu'une âme? Et si, au contraire, il y avait a parmi vous quelque religieux déréglé, mé- (c content, inquiet, indocile, désœuvré, iras- « cible, j'aurais beau lui être présent de corps, <x il serait aussi loin de mon cœur qu'il le serait « du cœur de Dieu. Oui, servons Notre-Seigneur « avec crainte, afin de le servir un jour sans « crainte... Pour moi, je le sers joyeusement, « parce que je le sers avec amour; et c'est à a cela que je vous exhorte, mes tendres et biena aimés enfants. Obéissons avec amour, avec ce « grand amour qui bannit la crainte, qui ne se a plaint pas des fatigues, qui n'exagère pas le a prix des sacrifices, qui n'en réclame point le a salaire, et qui pourtant nous fait agir plus

a généreusement que tout autre mobile

« Plaise à Dieu, mes frères, que cet amour et « cette charité fraternelle m'unissent insépara- « blement à vous, et me rendent toujours pré- «sent à vos pensées, à vos doux souvenirs, « surtout à vos prières ^ »

Ces épanchements donnent une idée de la vraie dilection chrétienne. C'est ainsi que les disciples, formés à l'école de Jésus - Christ, s'aiment les uns les autres, et préludent sur la terre aux délicieuses harmonies du ciel!

i s. Bem., epist. cxuii.

Ton L

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