CHAPITRE SEPTIÈME
Retour à €lairvaux.-— Esprit de prophétie de saint Bernard. — Il s*élève contre Tabus des appellations. — Il provoque une nouvelle expédition contre les schismatiques. — Il est rappelé en Italie.
Saint Bernard, après avoir séjourné une année presque entière en Lombardie, obtint enfin la permission de rentrer dans ses pieux foyers, à Clairvaux. Il prît congé du Souverain Pontife au commencement du printemps de l'année 4135, et se mit en route, le cœur plein d'émotion, laissant la paix à la terre qu'il avait arrosée de ses sueurs, fécondée de sa parole, enrichie de ses bénédictions.
Son voyage à travers le nord de l'Italie, la Suisse et la France, ressemblait à une pompe royale. Les honneurs qu'on rend aux tètes couronnées ne sauraient être comparés à ces respects universels, à ces témoignages d'amour et de gratitude que recueillit sur ses pas l'humble moine dont le front brillait, non pas des insignes extérieurs de la majesté, mais de l'auréole d'une royauté véritable et immortelle.
L'homme de Dieu n'avait pu cacher son itinéraire aux populations empressées. Son passage était en quelque sorte pressenti à l'avance comme ces astres bienfaisants dont l'influence se fait sentir bien avant qu'ils apparaissent à l'horizon. Malgré ses précautions extrêmes, il ne pouvait s'échapper aux hommages qui l'attendaient sur sa route, et l'humilité dont 11 s'enveloppait ne servait qu'à faire ressortir davantage l'éclat de sa sainteté.
Aux portes de Plaisance, il trouva Tévéque et le clergé qui le reçurent et le conduisirent processionnellement dans leur ville. Un pareil accueil l'attendait à Florence. En Suisse, les pâtres descendaient de leurs montagnes pour se joindre à son cortège ; et les bergers des Alpes quittant leurs troupeaux, venaient se jeter humblement à ses pieds, ou poussaient des cris aigus du haut des rochers, pour lui demander sa bénédiction *,
* Ann. Cist.j p. 287, n«« 7, 8. —Est-ce k notre Saint qu'il faut attribuer les noms de grand et de ptUt Saint-Bernard que portent les deux hautes montagnes du Valais? Notre dévotion rous le ferait croire ; mais l'impartialité historique nous
. II arriva enfin à Besançon, d'où il fut con* duit solennellement jusqu'à Langres; et là, non loin de la ville, il trouva ses religieux qui l'attendaient, impatients de revoir leur père* « Tous, dit un chroniqueur, se mirent à genoux et l'embrassèrent, chacun lui parlant à son tour; et, pleins d'allégresse, ils le ramenèrent à Clairvaux. »
Aussitôt que le Saint eut franchi le seuil de son monastère, il alla rendre ses actions de grâces à l'église; puis il assembla ses frères dans la salle du chapitre, où il leur fit une exhortation courte, à cause de son épuisement, mais tendre et touchante. Sa consolation était de retrouver toutes choses dans l'ordre parfait qu'il avait établi avant sa longue absence.
<K Cette maison de Dieu, rapporte la chronique déjà dtée, n'avait pu être ébranlée en aucune de ses parties ; rien n'avait pu altérer la sérénité des humbles moines, ni décourager leur régularité. Us étaient tous animés d'un même esprit, consommés dans l'union fraternelle ; et ils vivaient en paix, gravissant ensemble les degrés de l'échelle mystérieuse de Jacob, et se hâtant d'arriver à la béatitude d'en haut, où réside l'objet des extases éternelles ^..
a Quant au saint Abbé, continue le narrateur, il se souvenait de Celui qui a dit : Je voyais ie diable tomber du ciel comme un éclair *, et il témoignait d'autant plus de soumission à la divine Bonté, qu'il la reconnaissait favorable à ses vœux les plus chers. U ne se glorifiait pas lui-même de ce que les démons lui étaient assujettis ; mais il se réjouissait dans le Seigneur
oblige à penser autrement; car, dès Tannée 966, dit la légende, un serviteur de Dieu, du môme nom, le B. Bernard de Menthon, archidiacre d*Aoste en Piémont, renversa une idole de Jupiter qui était placée sur Tune de ces montagnes, et fit bâtir, en cet endroit même, un monastère destiné à héberger les voyageurs. De là Forigine des célèbres hospices qui, depuis tant de siècles, ne sont pas les moindres merveilles de la charité chrétienne.
* Ann, Cist., cap. v, n« 28. — * Luc, x.
VIE pounouB.
de lire les noms de aen frères inscrits dans le Livre de vie ; puisque, en effet, il les voyait foncièrement unis et enlacés sur la terre dans les liens d'une charité inviolable et sacrée ^ d
Le retour du père de famille à Clairvaux fut le signal d'un renouvellement général dans le monastère. Les bâtiments ne suffisaient plus à la communauté; et comme ils étaient adossés à l'encoignure de deux montagnes, il fallut les démolir pour les transporter ailleurs sur un plan plus vaste.
Le Saint ne consentit qu'à regret à un déplacement si coûteux ; et longtemps il résista aux instances de ses frères, a Considérez, leur dit-il, combien cette maison a exigé de travaux et de dépenses I C'est avec des peines inouïes que nous sommes parvenus à établir des aqueducs pour conduire l'eau jusqu'aux offices et aux dépendances. Quelle opinion aura-t-on de nous maintenant, si nous détruisons ce que nous avons fait! On nous accusera de folie, avec d'autant plus de raison, que nous n'avons point d'argent; et d'ailleurs, ne l'oublions point, l'Évangile nous dit que celui qui veut bâtir une tour doit auparavant calculer ce qu'elle coûtera. »
Ses frères lui répondirent : « Ou il faut repousser les novices que Dieu nous envoie, ou bien il faut bâtir des logis pour les recevoir; car nous serions à plaindre si, par crainte de la dépense, nous mettions un obstacle au développement de l'œuvre de Dieu *. »
Ces représentations touchèrent le Saint, et il céda aux vœux de la communauté. Les travaux, grâce aux secours providentiels qui affluaient de toutes parts, avancèrent avec une incroyable rapidité; et l'on voyait grandir f église qui venait de naître, comme si elle eût été animée d'une âme vivante et capable du mouvement^.
Les nouvelles constructions étaient à peine achevées que plus de cent novices, récemment admis, vinrent grossir le nombre des moines de Clairvaux. La plupart d'entre eux arrivaient des bords du Rhin, où saint Bernard avait prêché Tannée précédente, lors de son voyage en Allemagne. Telle était l'efficacité de sa parole, que, dans la foule des auditeurs, il s'en trouvait toujours quelques-uns plus vivement pénétrés que les autres, qui abandonnaient le monde et se réfugiaient dans les cloîtres, pour s'attacher uniquement à l'œuvre de la sanctification.
* Arm. eut, cap. v, n» 29. — * Ewald., toc. aï., &•• S8, 30. — » Ernald., loc, ciL, n^ 28, 30.
Painm ces derniers, U y en eut un dont la vocation est remarquable.
Saint Bernard, rapporte un biographe contemporains étant venu en Allemagne à l'occasion de la réconciliation de Lotbaire avec les neveux de l'empereur Henri, l'archevêque de Hayence députa au-devant de lui un ecclésiastique, nommé Hascelin, qui lui dit que son seigneur l'avait envoyé pour lui offrir ses service. Mais le Saint, après Tavoir regardé fixement, lui répondit : a Un autre Seigneur vous envoie ici pour le servir. » L'ecclésiastique al* lemand, fort étonné, et ne sachant ce que signifiait cette parole, répéta qu'il n'était venu que de la part de son seigneur, le métropolitain de Mayence. a Vous vous trompez, reprit saint Bernard; Celui qui vous envoie est plus grand que votre seigneur : c'est Jésus-Christ*. » Aces mots, l'ecclésiastique, devinant la pensée de l'abbé de Clairvaux, lui dit : « Croyez-vous peutêtre que je veuille me faire moine ? A Dieu ne plaise; je n'ai jamais eu cette vocation' 1 » Bernard, sans insister davantage, se borna à répéter que la volonté de Dieu s'accomplirait très-incessamment. En effet, peude moisaprès^ Mascelin le rejoignit à Clairvaux, entra au noviciat, et devint un de ses plus. généreux disciples.
L'esprit de prophétie, qui déjà plus d'une fois avait parlé par l'organe du serviteur de Dieu, lui suggéra dans ce même temps une prédiction triste qui regardait son frère Guido, et qu'il prononça avec courage, malgré la peine qu'il dut en ressentir.
Un religieux de Clairvaux était tombé malade en Normandie, où le saint Abbé l'avait envoyé en mission. Plein de sollicitude pour chacun de ses moines, il proposa de faire chercher le malade, afin qu'il eût la consolation de finir ses jours au monastère. Hais Guido, qui administrait les choses temporelles, craignit la dépense du voyage, et en fit l'observation : a Quoi I s'écria Bernard avec l'accent d'une douloureuse surprise, vous faites plus de cas des chevaux et de l'argent que d'un de vos frères ! Puis donc que vous ne voulez pas que aoti*e frère repose avec nous dans cette vaUée, vous n'y reposerez pas non pkisl »
Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Guido, étant allé à Pontigny pour les affaires du
1 Oaadfrid., Vîia S. Bem,, lil^.IY, cap. m, p. 1151.
* Expavit Teatonicus, et miraius quid dicere Yellet... Et contra servus Christî: « fallerîs, ait; major Dominus est qui misit te,-Chrisli«. »
> Ateil a me! non cogitaTÎi qqo 4Mieaditin ctor .oi^um.
couyent, mourut après une courte maladie, et y fut enterré.
L'affliction de saint Bernard, à la mort d'un frère qu'il avait beaucoup aimé, fut profonde; mais elle n'abattit point sa vigueur, selon qu'il arrive souvent en ces sortes d'épreuves; ses regrets n'interrompirent pas un seul jour ses austérités, et ne l'empêchèrent de vaquer ni aux exercices communs, ni aux devoirs de sa charge. Ses prédications étaient quotidiennes ; chaque jour il rompait à ses enfants le pain de la parole ; et, sachant que de tous les aliments le plus doux et le plus nourrissant est celui de la divine charité, A puisait les textes de ses discours dans le Cantique des cantiques^ qui lui fournissait pour lui-même et pour ses frères des inspirations lumineuses.
Retiré dans une cabane de feuillage qu'il avait construite au fond le plus solitaire de la vallée, c'était sa jouissance de vivre parmi les choses invisibles, et de passer des heures tranquilles dans la contemplation de l'éternelle Beauté. Mais il ne se permettait jamais ces purs délassements aux dépens du travail et des devoirs de son ministère. 11 était toujours accessible à ceux qui vivaient de sa vie ; et, outre les soins qu'il leur prodiguait en commun, il dirigeait d'une manière plus spéciale les pas encore chancelants des novices. Son autorité était douce, selon la recommandation de l'Évangile: Les rois des nations les dominent ; mais il n'en doit pas être ainsi parmi vous, où le plus grand doit être le moindre, et où le premier est le serviteur *. Édifier et servir : telle est, en effet, la fonction des supérieurs religieux ; si bien que, sous le nom de pères et de directeurs, ils ne sont réellement que les serviteurs de leurs frères : Omnium me servum feci^. L'abbé de Clairvaux était père par sa sollicitude, mère par sa tendresse, nourrice par sa vigilance, pasteur par sonabnégation,serviteur par ses prévenances et son dévouement.
Toutefois, ni ces soins multipliés, ni les prédications journalières, ni le chant des psaumes ni les embarras de la reconstruction du monastère, ne semblaient distraire son esprit. U était constamment calme, d'une humeur sereine et souriante. Le poids des affaires ne l'empêchait pas de veiller sur lui-même, de travailler à son avancement spirituel, et d'observer la règle commune qu'il regardait comme l'abrégé des conseils évangéliques; n'oubliant jamais que la voie de la perfection est une incessante croissance dans la vertu.
Mais il faudrait entrer dans le cœur de ce
nais u lauorai 1 Lao., zzii. — * I Cor.
r.,xi.
grand homme pour montrer les sentiments qu'il portait à l'Église, à cette Église romaine et catholique, la bien-aimée de Jésus-Christ, la vaste famille des enfants de Dieu 1 On eût dit que tous les maux de l'Église se réfléchissaient dans son âme ; et parfois sa compassion, ne pouvant se contenir, lui arrachait, comme à saint Paul, des plaintes sublimes: «Qui est infirme parmi les fidèles, sans que je sois infirme avec lui ?Qui est scandalisé, sans que je sois moi-même brisé de douleur * ? »
Il y avait à cette époque un abus dans la hiérarchie des juridictions, contre lequel il s'éleva avec force. De toutes les parties du monde, les justiciables des tribunaux ecclésiastiques en appelaient à Rome; et ces appel- ' lations, comme on les nommait, étaient fondées sur la primauté de saint Pierre, que personne dans la catholicité ne songeait à contester. Elles offraient un recours aux opprimés de tous les pays, en même temps qu'elles imposaient un frein aux oppresseurs de toutes les conditions. L'usage des appels à Rome était donc alors ce qu'il est encore, ce qu'il sera toujours, la plus haute et la plus salu^re garantie de la justice, autant qu'elle est possible en ce monde '.
De Rome, foyer de la foi, de la charité et de la lumière, partent les rayons qui répandent dans toutes les contrées du monde la chaleur et la vie. Mais c'est à Rome aussi que viennent aboutir les recours, les aspirations, les gémissenients de toute la terre. L'ordre public retirait de ces communications des avantages immenses; car, d'une part, la juridiction vaguement définie ; de l'autre, la cupidité et souvent l'ignorance des juges, rendaient illusoires les conditions d'une justico régulière. C'est pourquoi le Saint-Siège ouvrait volontiers une voie de redressement à tous, principalement aux orphelins, aux veuves, aux pauvres, aux faibles qui succombaient «sous le joug des forts; et grâce à son intervention auprès des évêques et des souverains, grâce à ses décrets inflexibles, l'iniquité se brisait contre le roc de l'autorité. Cette haute cour de justice, instituée au centre même du christianisme, tenait la balance droite
^ II Cor., XI, 29.
* Fleary, dans son quatrièm» discours sur l'Histoire ecclésiastique, avance que, du temps de saint Bernard, la coutume des appels au Saint-Siége était récente et qu'elle ne se fondait que sur les fausses décrétales qui parurent au neuvième siècle. Cette assertion est démentie par les faits. Le droit d'appel au Pape est aussi ancien que l'Église; et l'on en voit des exemples notoires ; si bien que déjà le concile de Sardique en signala les abus ; et le pape Gélase en fit Tobiei d'un règlement n^écial dès le cinquième siècle.
VIE POUTÎQUÈ.
au milieu des prétentions opposées; elle sauvegardait la liberté contre la violence, les droits légitimes contre l'usurpation, et les principes de Tordre social contre l'arbitraire et la tyrannie.
Or, l'excellence même de cette institution, faisant affluer à Rome toutes les grandes causes de l'humanité, explique les abus qui en pouvaient naître. C'est le sort des plus saintes choses, de s'altérer au contact des passions et des intérêts. Rome, trop facile à recevoir les appels, trop presse quelquefois de les juger, devint graduellement l'unique tribunal des affaires de l'Église, au préjudice des autres degrés de juridiction établis dans chaque diocèse. Il en résulta des conflits qui atfaiblirent l'autorité épiscopale. Les évêques réclamèrent^ et saint Bernard leur prêta son appui pour revendiquer leurs droits dans les limites posées par les canons. L'archevêque de Trêves, dont l'administration paternelle venait d'être entravée par une appellation intempestive, chargea le saint Abbé d'en écrire au Pape, et lui fournit l'occasion de s'expliquer avec une noble franchise. On en jugera par le début de sa lettre à Innocent :
« Je parle avec liberté, dit-il, parce que mon a amour est sincère; et il ne le serait point, si a une délicatesse exagérée ou une timide dé- Q fiance fermait la bouche à celui qui aime. La Œ plainte de l'archevêque de Trêves ne lui est a point particulière ; elle est partagée par beaua coup de prélats, et même par ceux qui vous « sont les plus dévoués. Les pasteurs de nos « provinces, qui ont à CQ^ur le salut des âmes, « protestent tous qu'ils n'ont plus de juridiction , a que les chefs deviennent inutiles, que l'auto- « rite épiscopale est anéantie, puisque l'évêque « ne peut venger les injures faites à Dieu, ni « punir les prévaricateurs dans son propre dio- « cèse. On en rejette naturellement la faute sur a la Cour de Rome. Vous détruisez, disent-ils, d le bien qu'ils font, et vous rétablissez le mal « qu'ils ont détruit. »
Mais après avoir soutenu les prérogatives des évêques contre ceux qui les méconnaissaient, il s'élève avec non moins de véhémence contre les évêques eux-mêmes qui, par un autre abus, exerçaient une autorité arbitraire :
a Bien des gens, continue saint Bernard, sont a scandalisés de voir de tels prélats protégés, « soutenus, favorisés du Saint-Siège. Je consens « à ce qu'on ne les dépose pas, puisque personne « ne les dénonce ; mais des évêques diffamés 0 méritent-ils d'être protégés à Rome?... La
« hardiesse avec laquelle je vous parle me ferait a craindre de passer pour présomptueux, si je « n'avais aussi l'avantage de vous connaître et a d'être bien connu de vous. Je sais quelle est « votre équité ; et vous ne doutez pas, mon trèsce aimable Père, du sentiment qui me pousse et « du motif qui me rend téméraire *. »
Cette lettre n'obtint point une solution assez prompte au gré du zélé moine de Clairvaux. 11 lui en adressa une autre, peu de temps après, dans laquelle, reprenant l'affaire de l'archevêque de Trêves, il écrit ces belles paroles : « Le Siège apostolique a cela de particulier, a qu'il ne se fait nul scrupule de révoquer ce a qui lui a été extorqué par la fraude et le « mensonge , sitôt qu'il s'en aperçoit. Aussi a est-il conforme à l'équité, convenable à la a dignité, que nul imposteur ne profite de son a imposture auprès de la Chaire sainte et su- G prême *. »
C'est ainsi que l'homme de Dieu, du fond de sa cellule, portait sur toute l'Église l'action de son infatigable sollicitude : aucun intérêt, aucun grief, nulle réclamation, n'échappaient à sa vigilance ; et l'épiscopat iDut entier, aussi bien que le Pape lui-même, accueillaient de sa bouche la lumière de la vérité.
Cet ascendant irrésistible ne triomphait pas* moins dans les affaires politiques que dans les^ questions religieuses. La réconciliation que Bernard avait opérée entre Lothaire et les princes de l'ancienne maison impériale avait porté ses fruits en Allemagne. L'empereur pouvait songer désormais à compléter son œuvre en Italie et à faire valoir ses droits sur la Sicile, selon le plan qui lui avait été suggéré, dans l'intérêt de l'Église.
a Je bénis le Seigneur, lui écrivait saint Bera nard, de vous voir couronné du diadème im- « périal, afin que vous soyez le restaurateur de « l'Empire, le protecteur de l'Église, le pacifi- « cateur de la chrétienté. C'est à Dieu seul que a vous êtes redevable de cette haute renommée « qui s'accroît de plus en plus, et qui rend votre c( règne mémorable. Vous lui devez aussi l'heu- « reuse issue de la campagne que vous avez ence treprise pour la paix du monde et le bien de « la religion. Vous êtes venu à Rome recevoir « la couronne ; et, pour mieux signaler votre
* Epist. CLXViii.
* Hoc solet habere praecipanm Apostolica Sedcs, ut non pigeai reTocare quod a se forte deprehenderit fraude elicitum, non Teritate promeritum. Res plena «quitate, et laude digna, ut de mendacia nemo lucretur, prssertim apud sanctam et snmmam Sedcm. (In Mab., Op. 8. Bem.)
HISTOIRE DE SAïNT BERNARD.
a valeur, et plus encore Totre foi , vous y êtes « venu presque sans troupes. Si donc, à la Tue a d'une poignée d'hommes, les peuples etTrayés a n'ont osé se détendre, de quelle crainte yos a ennemis ne seront^ils pas saisis, quand vous a déploierez toute la force de votre bras! Vous a y êtes engagé par un motif d'honneur... Je dsors, ce semble, de mon caractère en vous a animant à la guerre ; mais je ne me fais aucun a scrupule de déclarer qu'en qualité de protec- « teur de l'Église, vous devez la défendre contre «les dangers du schisme; comme aussi, en tt qualité d'empereur, vous devez arracher la « Sicile des mains d'un usurpateur *. »
Lothaire, ébranlé tout à la fois par les dictées Je sa conscience et les intérêts de son trône, irma sans retard une nouvelle expédition.
Dès le printemps de Tannée 1136, dans la laison même que saint Bernard passait à Clairfaux, il se mit en marche à la tête d'une armée îonsidérable, soutenu de presque tous les >rinces germaniques. De son côte, Roger de Nicile se prépara à une résistance vigoureuse; ît le jour était venu où les deux partis en irésence allaient décider, par un choc décisif, lu sort de Rome et de l'Italie. Dans celte grave :onjoucture, il n'était pas possible que le Pape aissât à l'ombre du cloître l'homme qui avait ité le moteur principal de ces grandes choses.
Au commencement de l'année 4137, au moment où les plus hautes questions devaient se résoudre devant Rome, saint Bernard reçut *ordre de se rendre immédiatement en Italie; et il dut obéir malgré ses regrets, malgré sa répugnance de reparaître sur la scène du monde. Offrant donc à Dieu le sacrifice de son repos et de ses consolations spirituelles, il assembla autour de lui ses enfants pour leur dire adieu, et prononça l'allocution suivahte, souvent interrompue par de profonds sanglots :
« Vous voyez , mes frères , combien l'Église est agitée de troubles et d'afflictions. Le parti de Pierre de Léon est, par la grâce de Dieu, abattu en Italie et dans la Guyenne. Les maux qu'il cherche à fomenter encore ne sont plus que des avortons informes, qu'il enfante dans
t Epist. cxxxix.
son délire. Les partisans du schisme sont désarmés dans ces contrées; la grande majorité des chevaliers romains s'est attachée à Innocent, et les peuples fidèles lui sont dévoués. Mais ils craignent encore les violences d'une populace téméraire, et ils n'osent avouer hautement la soumission qu'ils lui ont jurée. Pierre de Léon a pour défenseurs et complices des hommes pervers qu'il a gagnés à prix d'argent; il n'a pas l'humble foi de Simon-Pierre; il n'a que les enchantements de Simon le Magicien.
a L'Occident étant vaincu , il ne reste plus à combattre qu'une seule nation. Jéricho tombera en ruine par la force de vos prières et de votre psalmodie. Quand, avec Moïse, vous aurez élevé vos mains vers le ciel , Amalech prendra la fuite. Ainsi, pendant que nous combattrons, venez à notre aide , et implorez l'assistance de Dieu par vos ardentes oraisons. Continuez à faire ce que vous faites; tenez-vous fermes dans l'esprit de Dieu ; et, lors même que vous ne vous reconnaîtriezcoupablesd'aucune faute, gardezvous de vous croire justes; parce que Dieu seul juge ceux qu'il justifie, et nul ne peut sonder la profondeur de ses jugements. Ne vous souciez pas d'être jugés des hommes; et, sans vous arrêter ni à vos propres jugements ni à ceux des autres, marchez de telle sorte dans la voie du Seigneur, que vous ne vous exaltiez jamais en vous comparant à d'autres; et que jamais non plus cette comparaison ne vous porte au découragement. Mais appliquez-vous à remplir saintement vos devoirs; et après cela, regardezvous comme des serviteui's inutiles.
« Quant à moi, il faut que j'aille où l'obéissance m'appelle. Je me confie en Celui pour qui je me livre à ces fatigues; je lui abandonne le soin de notre maison et lui recommande la garde de vos âmes, car c'est Lui qui en est le premier Père *. »
Après avoir proféré ces mots, il donna sa bénédiction à l'assemblée des enfants de Dieu, et s'arracha à leurs larmes, les laissant plongés dans une sainte tristesse.
Or il désigna son frère Gérard pour raccompagner en ce voyage.
1 Ann. dst,, p. 322, l*- 4, 5 et
VIE MUTIQUE