CHAPITRE NEUVIÈME
Retour à Clairvaux. — Fondation de nouveaux monastères. — Mort de Gérard^ frôre de saint Bernard.
— Oraison funèbre.
Saint Bernard avait excite à Rome un enthousiasme qui surpassait de beaucoup toutes les ovations dont il avait été l'objet en Lombardie. « Quand il paraissait dans les rues, rapporte un contemporain, les nobles lui formaient un cortège, le peuple le bénissait à haute voix, les dames se pressaient en foule sur ses pas, et tout le monde le saluait avec les plus vives acclamations de respect. Mais combien de temps, s'écrie le même biographe, a-t-il supporté ces honneurs? Combien de jours a-t-il consenti à se reposer, après de si longues fatigues? Il ne prit pas seulement un jour de relâche pour chaque année de travail*; et lui, qui avait employé sept années entières à combattre la discorde, à rétablir la paix, à cimenter Tunion catholique, ne put se résoudre, malgré les instances de ses amis, à demeurer plus de cinq jours à Rome, après Textinction du schisme M»
Le disciple de Jésus-Christ avait hâte de fuir les applaudissements du monde. Il aspirait a près des consolations plus solides, plus vraies, plus durables, plus désirables, dans sa délicieuse retraite, au milieu des frères que Dieu lui avait donnés, et dont les cœurs se confondaient avec son propre cœur.
Revenu à Clairvaux vers la fin de Tannée 1138*, il s'occupa de déverser la plénitude de son monastère en une foule de canaux, qui allèrent épancher dans toutes les parties de l'Europe les eaux fécondes de la grâce et de la piété chrétienne.
L'Allemagne, la Suède, l'Angleterre, l'Irlande, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, laSuisse, môme l'Asie, demandèrent à la France des apôtres de l'école de Clairvaux ; et ces généreux cénobites, pauvres et dépourvus de secours, quittaient en pleurant leur père bien-aimé, pour porter au loin les parfums de l'Évangile.
^ Nec dicm pre anno recipere acquievit.
* VHa S. Bei-n,, lib. II, auct. Ëraaldo, cap. vu, u9 47.
» Ann. Cut.f I, p. 339, n'* 1, 2.
Nous ne mentionnerons point ici le nombre considérable des maisons issues de Clairvaux qui, dès ce temps, fleurirent pour Tédiflcation du monde. Le seul catalogue de ces fondations remplirait un volume*. Nous dirons seulci)u*nt quelque chose du monastère que saint Bernard établit à Rome, sur la demande d'Innocent II. Ce pontife, voulant posséder au centre de la Chrétienté des religieux dont la vie fut un parfait modèle de sainteté, leur offrit les Lâiliiienls abandonnés de Saint- Anastase. près des o.vt\ Salvies,qu'on nommait aussi l'abbaye dcsTroîs- Fontaines*. Saint Bernard j envoya, selon sa coutume, douze moine? sous la conduite de Bernard de Pîse, disciple et digne fils de celui dont il portait le nom. ÎTne glorieuse destinée lui était réseiTée: il devint Pape sous le nom d'Eugène Ilï, et nous verrons dans là suite quelques traits mémorabtes de son histoire. Mais, outre ce Pontife qui, du dernier rang des moines de Clairvaux, fut élevé à la plus haute dignité de l'univers, la même école forma un nombre considérable d'hommes apostoliques, qui successivement sortirent du cloîtn; pour occuper les plus éminentes chaires épiscopales. Le secrétaire intime de saint Beriïard, nommé Baudoin, qu'Innocent 11 avait retenu à Rome, devint cardinalct archevêque de Pise. Etienne et Hugues, autres moines de Clairvaux, se virent à la même époque décorés de la pourpre romaine, et reçurent la charge des deux célèbres églises d'Ostie et de Palestine.
* On peut voir dans les Annales de r ordre de Cîteaux Thistoire détaillée de ces fondations. La plupart oflreut on grand intérêt, mais elles demanderaient un ouvrage à part.
> Cet édifice, un des plus anciens de la Clirctientè, occupe Ten* droit où saint Paul fui décapité. On le nommait Trois-Foiilalnes, à cause de la tète de TApÂtre, qui, en roulant k terre, fit (rois bonds, d'où jaillirent iri/>s sources qu*on voit encore aiijoiin)*biiî. Ce fnt en 625 qae Fabbaye se releva sous l'invacation de saint Anastase. Elle tomba de nouveau en luino, et Innocent 11 la fit rebâtir pour les religieux de Clairvaux, un Tannée 1138. (Voy. Ann. CiW.,I, p 392.)
ilO
Les diocèses de Lausanne, de Sion, de Langres, d'Auxerre, de Nantes, de Beauvais, de Tournay, dTork en Angleterre, plusieurs Tilles d'Allemagne, deux villes d'Irlande, demandèrent et obtinrent pour évêques des moines de ^int Bernard, qui relevèrent par leur sainteté la gloire de Tépiscopat \
Mais la grande âme qui enfantait, comme une mère féconde et bénie, tant d'illustres prélats; le prophète de Dieu, dont les disciples remplissaient tous les degrés de la hiérarchie de rÉglise, l'humble Bernard demeura constamment au degré le plus bas : J'ai choisi la dernière place dans la maison de mon Dieu ', disait-il ivec David; et jamais il ne voulut échanger contre aucun autre avantage celui d'être le serviteur du dernier de ses frères.
Dans ces dispositions, et malgré les soins que réclamaient les fondations nouvelles, il avait repris, dès son arrivée au monastère, les homélies quotidiennes sur le Cantique des cantiques. Intarissable dans ses discours, il ne se lassait point de considérer l'amour infini que lésus- Christ porte aux enfants des hommes; ?t sa parole, chaude et abondante, versait dans les âmes la vie du ciel et l'onction dont son propre cœur était inondé.
Il venait de recommencer le cours de ses prédications, quand Gérard, son frère, tomba subitement malade. Cette affliction lui rappela la prière qu'il avait faite alors que, se trouvant à Viterbe, il ne demandait la santé de Gérard que jusqu'au retour du voyage. Le Saint avait oublié cet accord. Mais, hélas I il reconnut que e moment était venu où il fallait se séparer i'un frère qui lui était étroitement uni par les liens de la grâce, plus encore que par ceux de la nature. Gérardattendaitavec tranquillité son heure suprême; au moment de rendre le dernier soupir, il entonna le chant d'un psaume, neureux de mourir entre les bras de celui de ses frères qui était son père en Jésus-Christ.
A l'occasion de cette mort, les religieux de Clairvaux admirèrent la fermeté de saint Bernard, et l'empire qu'il exerçait sur lui-même. Comme le roi-prophète, il s'était livré à toute sa douleur tant que Gérard était malade et mourant; mais, au grand étonnement des pieux moines, quand tout était fini, il se montra impassible, et sembla avoir étouffé en lui toute plainte, tout gémissement, toute marque de sensibilité. Lui-même présida aux tristes soins des funérailles; il dirigea l'office, les prières;
* VitaS. Bem.y lib. II, auct. Ernaldo, cap. vui, n» 59.
* Pi. Lxxxiii.
et, pendant la funèbre cérémonie, son calme extraordinaire frappa d'autant plus la vaste assemblée des cénobites, qu'il contrastait avec l'affliction de ces derniers, dont la douleur éclatait ensanglots. Bernard jusqu'alors n'avait jamais perdu aucun religieux sans le pleurer avec la tendresse d'une mère; et comment, dans cette douloureuse circonstance, n'avait-il pas une larme à donner à un frère si uniquement bien-aimé, à une âme qui adhérait à la sienne par tant d'amour et de sympathie?
Écoutons de sa propre bouche l'explication de ce fait étrange. Le jourmêmede la sépulture, Bernard, pour n'omettre aucun de ses devoirs, monta en chaire comme de coutume, et continua l'explication du Cantique des cantiques. Tout à coup il s'arrête; sa voix s'éteint; les larmes le suffoquent; des sanglots soulèvent et brisent sa poitrine... Enfin il s'épanche dans le sein de ses frères, et prononce le discours émouvant qu'on va lire. Nous le traduisons presque en entier, pour la consolation de ceux qui pleurent, et afin de leur communiquer les vives émotions que nous avons ressenties nous-même à la lecture de cette oraison chrétienne :
a ... Mon deuil et la peine qui m'accable ne « me permettent pas de continuer... Pourquoi « dissimulerais-je ce que j'éprouve? Le feu que a je cache dans mon sein consume mes en- «trailles; plus je m'efforce de le concentrer a au dedans de moi, plus îl me gagne et me « dévore. Comment donc interpréter ce can- « tique d'allégresse, tandis que mon âme est a triste et abattue? L'excès de ma douleur m'ôte « toute liberté d'esprit, et le coup qui me frappe « éteint en moi toute lumière. Jusqu'ici j'ai fait a des efforts, j'ai pu me vaincre, de peur que a les sentiments de la nature ne l'emportent « sur la grâce. Vous l'avez remarqué , sans a doute; j'ai suivi le triste convoi sans verser a une larme, tandis qu'autour de moi tous pleu- « raient abondamment. Je suis resté l'œil sec a près de cette fosse ouverte, dont la vue me « navrait le cœur. Revêtu des habits sacerdoce taux , j'ai dit sur le défunt les prières de ce l'Église ; j'ai jeté de mes mains, selon l'usage , « une poignée de poussière sur le corps de mon a frère bien-aimé qui dans peu de temps sera « lui-même poussière. Vous vous étonniez de « ne pas me voir fondre en larmes, vous qui « pleuriez sur moi plus encore que sur lui I Et, a quel cœur, fût-il plus dur que le bronze, ne « serait touché de me voir survivre à Gérard?... c( Ah I c'est que je recueillais en moi toutes les « forces de la foi pour me contenir et pour ré-
VIE POLITIQUE
c sister àrentralnementderaffection naturelle ; a me représentant, exposant fixement devant « mes yeux les motifs les plus capables de soutea nir mon courage, de dominer ma faiblesse...
a Hais je n'ai pu exercer sur mes sentiments a autant de pouvoir que sur mes larmes, selon a qu'il est écrit : J'ai été affligé, et j'ai gardé k a silence ^ J'ai voulu renfermer mes douleurs a en moi-même, et elles sont devenues plus ina tenseset plus incisives. Maintenant je m'avoue a vaincu I 11 faut que mes souffrances se proa duisent et jaillissent au dehors. Qu'elles ap- <c paraissent donc à vos yeux; et que mes frères a aient compassion de moi et me consolent! a Vous savez, mes enfants, mes frères, combien a ma peine est légitime; car vous connaissiez ce a compagnon fidèle qui m'a laissé seul dans la a voie où nous marchions à deux. Vous cona naissiez les services qu'il me rendait, le soin a qu'il prenait de toutes choses, la diligence a qu'il apportait dans ses fonctions, la douceur a qui s*exhalait de sa vie sainte et dévouée. Qui <r pouvait être aussi nécessaire que lui? Qui m'a « aimé autant que lui? 11 était mon frère par les a liens du sang ; mais il l'était bien plus par les a liens de la religion. Plaignez mon sort, vous a qui n'ignorez rien de tout cela! J'étais infirme « de corps, et il me soutenait; j'étais timide, et « il me fortifiait; j'étais lent, et il m'excitait; je « manquais de mémoire, de prévoyance, et il « m'avertissait. 0 mon frère ! pourquoi m'as-tu a été arraché? Pourquoi, ô mon bien-aimé, a as-tu quitté ton frère? 0 homme selon mon a cœur! pourquoi avons-nous été séparés par la a mort, nous qui marchions en si parfaite hara monie?
a Non , cette séparation n'aurait pu arriver « autrement que par la mort! Qui donc aurait « pu altérer ce lien d'amour si doux, si tendre, a si vif, si intime, sinon la mort, l'implacable a mort, l'ennemie de toute consolation! Mort « cruelle ! par l'enlèvement d'un seul, tu en « fais mourir deux à la fois : car la vie qui m'est 0 laissée me pèse plus que toutes les morts en- « semble. 0 mon Gérard , il m'eût été plus a avantageux de mourir que de te perdre! Ton 0 zèle m'animait dans mes devoirs; ta fidélité a me soulageait en tout temps, ta prudence a veillait sur mes démarches... Nous jouissions a en commun de notre union fraternelle; notre «conversation nous était chère à tous deux; « mais moi seul j'ai perdu ce bonheur; car pour « toi, tu astrouvé des consolations plus grandes;
« tu jouis de la présence immortelle de Jésusa Christ et de la compagnie des anges. Et moi, « qu'ai-je reçu pour remplir le vide que tu a laisses?... Ah! que je voudrais savoir quels a sentiments tu éprouves maintenant à l'égard a de ton frère, qui était ton unique bien-aimé, a si toutefois il t'est permis encore de penser à a nos misères, de t'occuper de nos afflictions, « toi qui es plongé dans les flots de la lumière « divine, et qui es enivré du torrent des éter- « nellesvoluptés ! Est-ce peut-être qu'après nous a avoir connu selon la chair, tu ne nous connais a plus de cette sorte?... Celui qui est attaché à <c Dieu n'est qu'un même esprit avec lui *. 11 ne a peut plus avoir de pensée et de goût que a pour Dieu et pour les choses de Dieu, parce a qu'il est tout rempli de Dieu.
a Or, Dieu est amour ■; et plus une âme est a unie à Dieu , plus elle est rassasiée d'amour. « Il est vrai que Dieu est impassible; mais il a n'est point insensible, car la qualité qui lui a est propre est de compatir et de pardonner, a Ainsi, il faut que tu sois miséricordieux, toi a qui es uni à Celui qui fait miséricorde; et, a bien que tu sois délivré de la misère, tu ne a laisses point de compatir à nos infirmités; ton « affection est transformée, non point altérée... « Tu t'es dépouillé de tes faiblesses, et non pas a de ta tendresse; car la charité demeure ', dit a l'Apôtre. Non, oh ! non, tu ne m'oublieras a point dans l'éternité!
« Hélas! qui consulterai-je désormais dans « mes peines d'esprit; à qui recourrai -je dans « mes embarras? Qui portera avec moi le far- « deau de mes maux? Qui me prémunira contre « les périls qui m'environnent? C'étaient les a yeux de mon Gérard qui conduisaient mes « pas. Ton cœur, 6 mon frère, était plus chargé, « plus occupé que le mien, des sollicitudes quî a m'accablent. Par ta langue si suave et si pa a tiente, tu venais me suppléer et me retirer a des entretiens séculiers, afin de me laisser 0 jouir du silence que j'aime... Il arrêtait le flot a des visites, et ne souffrait pas que toutes ina différemment vinssent absorber mon loisir; a c'était lui qui se chargeait de les recevoir, et a il ne me les amenait que lorsqu'il le jugeait a nécessaire. Oh ! l'homme ingénieux! Oh! a l'ami fidèle! 11 respectait tout à la fois les a bienséances de l'amitié et les prévenances de a la charité! Ce n'était pas assurément son goût a qui le portait à des soins si importuns; mais a il s'en chargeait volontiers pour me ménager,
« Vt. LXXVI.
^ I Cor., Yi, 17. — * I Jo«n., iv, — ^ I Cor., znL
a pour me soulager ; croyant que mon repos « serait plus avantageux au monastère que le « sien....
a Aussi, aux approches de sa mort : Vous a savez, dit-il, ô mon Dieu, qu'autant il a été a en moi, j'ai toujours désiré la retraite et m*oc- « cuper uniquement de vous; mais ce fut votre « service, le bien de mes frères, le devoir de a l'obéissance, et surtout l'amour de ce frère a qui tout ensemble est mon père et mon sua périeur, qui m'ont engage dans les affaires « temporelles de notre monastère I...
« Oh! oui, c'est la mérité l C'est à Gérard que «je suis redevable du progrès que j'ai pu faire <f dans ma voie. Tu étais dans l'embarras des a affaires, tandis que je me recueillais eu mon « Sauveur; ou bien je vaquais à l'instruction a de mes enfants. Et certes, je pouvais me re- « poser en toute assurance, tant que tu agissais a au dehors comme mon bras, comme la lu- « mière de mes yeux, comme mon cœur et ma a langue. Oui, ta main était infatigable, ton œil a était simple, ton cœur était pur, et ta langue « judicieuse, selon qu'il est écrit : Le juste médite a la sagesse, et sa langue parle avec prudence *.....
a Gérard m'était utile en toutes choses, dans <c les grandes et dans les petites, dans les choses c( publiques et dans les choses particulières, a dans celles du dedans et dans celles du a dehors. Je dépendais véritablement de lui; <x il était tout pour moi, et ne me laissait en a quelque sorte que l'honneur et le nom de a ma charge; lui seul en portait le fardeau. On a m'appelait abbé; mais c'était lui qui en rem- 0 plissait les plus pénibles fonctions; et par son a dévouement, il me procurait le temps néc( cessaire à mes exercices, à mon oraison, à a mes lectures, à mon travail, à mes prédicaa lions, à mes pratiques intérieures...
a Coulez donc maintenant, coulez, larmes, « puisque vous avez besoin de vous répandre l « Que. les cataractes de mes yeux s'ouvrent et a que les eaux en sortent avec abondance, pour « me laver des fautes qui m'ont attiré ce châa timent 1... Je m'attriste, mais je ne murmure a pas. La justice divine s'est acquittée envers « nous deux : l'un a été puni, parce qu'il a dû a l'être; l'autre a reçu la couronne, parce qu'il « l'avait méritée. Je dirai donc : Le Seigneur « s*est montré également juste et miséricor- « dieux; il nous l'avait donné, il noiis l'a ôté; a et, si nous sommes désolés de sa perte, n'ou- (f blions pas le don qui nous avait été fait... Je
^ Os jasti meditabitur sapientiam, et liogua ejus loquetur jodiciura. (Ps xxxvi.)
« demande qu'on supporte mes regrets avec « patience. Rien n'est plus commun que de a voir des morts pleurer des morts. Mais que a font-ils? Beaucoup de bruit et peu de fruit*, a Ceux qui pleurent de la sorte sont eux- « mêmes dignes d'être pleures... Pour moi, je « ne pleure pas les choses de ce monde, mai? «je pleure Gérard. Mon âme était tellemenl a adhérente à la sienne, que les deux n'en c faisaient qu'une. Sans doute, les liens de la 0 chair contribuaient à cet attachement; mais « ce qui nous unissait surtout, c'était le nœud « de nos âmes, la conformité des pensées, des <r volontés, des sentiments. Et comme nous a étions en toute vérité un seul cœur, le glaive « de la mort nous a transpercés tous deux à la « fois, et nous a sépaY-és en deux parts : l'une a a été portée au ciel, l'autre est laissée sur la « terre et dans la boue!... Quelqu'un me dira « peut-être : Votre douleur est charnelle. Je ne a nie point qu'elle ne soit humaine, comme je a ne nie pas que je ne sois homme. Si cela ne « suffit pas, j'accorde encore qu'elle soit chara nelle, puisque moi-même je suis charnel, a esclave du péché, assujetti à la terre, destiné « à la mort.
« Quoi! Gérard m'est enlevé, mon frère par a le sang, mon fils par la religion, mon père « par ses soins, mon unique par sa tendresse, a mon intime par son amour... Il m'est enlevé, «et je ne le sentirais pas! Ah! je souffre..., a mais je souffre cruellement!... »
A ces mots, Bernard s'arrête suffoqué. Il pleure. Les religieux émus poussent des sanglots; ils prient et gémissent...
Le Saint reprend d'une voix entrecoupée :
G Pardonnez-moi, mes enfants..., ou plutôt, a puisque vous êtes mes enfants, compatissez «aux douleurs de votre père.... Non, je ne 0 murmure point contre les jugements de Dieu 1 « Dieu rend à chacun selon ses œuvres : à « Gérard la couronne qu'il a conquise; à moi a la peine qui m'était salutaire... Dieu veuille, « ô Gérard! que je ne t'aie perdu, mais seulea ment que tu m'aies précédé, et que je te a suive où tu es! Car assurément tu es allé rea joindre ceux que tu conviais à louer Dieu, « lorsqu'au milieu de la dernière nuit, avec un « visage serein et d'une voix pleine d'allégresse, « tu entonnas tout d'un coup, à la grande sura prise des assistants, ce verset du psaume : a Vous qui êtes dans les deux, louez le Seigneur;
^ Videmus quotidie mortuos plangcre mortuos suos, fletum maltam elfruclumnuUum; etvereplorandiquiitaplorant! etc.
VIE POLITIQUE
c huei'k au plus haut des deux ^ Alors déjà, 6 à mon frère, il faisait jour pour toi; tandis que « pour nous, il faisait nuit; et cette nuit était a pour toi toute lumineuse.
« On m'appela pour contempler cette mer- « veille, pour voir un homme se réjouir dans « sa mort. 0 mort, oh est ta victoire! 0 mort, où a est ton aiguillon V Tu n'es plus pour lui un « aiguillon , mais bien une jubilation ! • Cet « homme meurt en chantant, et chante en et mourant I Et la mort, cette mère des douleurs, a devient pour lui une source de joie! Je ne « fus pas plutôt arrivé près du mourant, que «t jel'entendischanteràpleine voix cesdernières « paroles du Psalmiste : Monpère,je remets mon a esprit entre vos mains^l Puis, répétant ce même « verset, et appuyant sur ces mots : Phrel Père! a il se tourna vers moi, et me dit en souriant : cr Ah î quelle bonté de Dieu d'être le Père des « hommes, et quelle gloire pour les hommes « d'être les enfants de Dieu I
et C'est ainsi que mourut celui que nous «pleurons; et j'avoue qu'à ce moment je ne « sentais presque pas mon affliction, tellement « son bonheur me faisait oublier ma perte et a ma tristesse I...
<fODieu,je me souviens du pacte que j'ai « fait avec vous et de vos miséricordes, afin que « vous soyez justifié dans vos paroles, et que c vous triomphiez de nos jugements!
« Lorsque Tannée dernière nous étions à «Viterbe pour la cause de l'Église, Gérard « tomba malade; et le mal devenant plus dan- <i gereux de jour en jour, il me parut que le et temps était venu où Dieu voulait l'appeler à « lui. Je ne pus alors me résoudre à perdre sur « une terre étrangère ce cher compagnon de a mon voyage; et, désirant ardemment le ra- « mener à ceux qui me l'avaient confié (car a tout le monde l'aimait, et il méritait d'être « aimé de tout le monde!], je me mis à prier « et à gémir, et je dis au Seigneur : Seigneur, a attendez jusqu'au retour ! attendez que je l'aie « rendu à ses amis, à ses frères! Après cela, « prenez-le, si telle est votre volonté, et je ne ({ me plaindrai pas I
« Vous m'aviez exaucé, et vous l'aviez guéri ! <c Nous achevâmes notre laborieux ouvrage; et tf nousrevînmes ensemble avec joie, rapportant a avec nous des germes de bénédiction. Hélas! « j'avais presque oublié mes promesses; mais avons. Seigneur, vous vous en souveniez; et tf j'ai honte de mes gémissements qui accusent a mon infidélité...
<( Que dirai-je de plus?Vous avez redemandé, a Seigneur, ce qui vous appartenait; vous avez a repris ce qui était à vous.... Mes larmes m'em- « pèchent de continuer... Seigneur, je vous a prie, arrêtez, arrêtez ces larmes et modérez « ma douleur*. »