‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 34 sur 319 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

La paix se rétablit dans les Etats chrétiens. — Concile général de Rome. — Soumission de Roger

de Sicile.

Saint Bernard ne dissimula pas la plaie de son coeur; mais, selon le précepte du Livre de la Sagesse, il ne se laissa point abattre au jour de l'affliction ♦, et la croix à laquelle il demeurait

* Landate Dominum de cœlîs; landate enm in excdsis. (Pb. cxLvnr.)

* Ubi est, mon, mioria tua! Ubi est, nioA, stimulus tuuil (I Cor., XV, 55.)

> In manus tuas,Domine, comméndo spiritum meum (Ps. xxx.) ^ Ecci.y z» 20.

fidèlement attaché, lui communiquait une vertu mâle et généreuse.

Ses religieux, empressés autour de lui, plems de sympathie, lui prodiguaient d'ailleurs le baume des consolations fraternelles. Ces consolations, le monde ne les connaît pas; il n'en soupçonne pas les intimes douceurs ; il n'a aucune idée des aiîections ferventes qui, sous les austérités de la vie religieuie, embrasent et

* In Cant. cantic, scrm. xxvi.

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dilatent les âmes consacrées à Dieu. Les couvents où règne la charité de Jésus-Christ sont des demeures du ciel. Mais l'homme charnel n'en voit que les murs extérieurs; et il s'en éloigne, comme celui qui ne juge d'un fruit savoureux que par Técorce, ou comme le passant qui n'aperçoit que la haie d'épines qui entoure les jardins plantés de fleurs. Rien dans le monde, ni les succès, ni la popularité, ni les faveursdes grands, ni les triomphes d'aucune espèce, ne pouvaient remplacer pour saint Bernard les incomparables joies delà communauté.

Cependant les courts instants de repos que le Saint venait goûter au monastère n'étaient jamais exempts de peines et d'entraves. Peu de jours s'étaient écoulés depuis son retour à Clairvaux, quand la mort de l'évêque de Langres éveilla de nouveau sa sollicitude. Le duc de Bourgogne avait désigné, pour remplir ce siège vacant, un moine de Cluny qui n'était ni digne ni capable de succéder au prélat qui avait gouvernécet important diocèse. Clairvaux se trouvait sous la juridiction de Langres; en sorte que saint Bernard eut à lutter tout à la fois contre l'autorité du duc de Bourgogne et les puissants abbés de Cluny. Il porta cette affaire jusque devant le Pape; et, à force d'instances, il parvint à faire annuler la nomination première, pour élever sur le siège de Langres un religieux de Clairvaux qui occupa saintement ce poste pendant plus de vingt ans.

L'Italie recueillait à cette époque les fruits de sa médiation. Innocent II s'appliqua, dès l'extinction du schisme, à pacifier les esprits, à remédier aux maux du siècle, et à étendre sur toute la chrétienté les rameaux de la paix.

Il convoqua, dans les premiers mois de l'année 1139, au palais de Latran, un concile général où plus de mille évéques vinrent de toutes les parties du monde se réunir sous sa présidence. Parmi eux, on remarquait les patriarches d'Antioche etd'Aquilée; mais, dit un chroniqueur contemporain, Innocent II y parut le plus vénérable de tous, tant à cause de la majesté qui ennoblissait son visage que par les oracles qui sortaient de sa bouche S

Ce concile est célèbre par les canons qu'il promulgua avec une imposante solennité. Il voulut tout à la fois extirper les désordres que le schisme avait introduits dans la discipline, et prévenir le retour des actes d'insubordmation dont une partie du clergé s'était rendue coupable. C'est pourquoi les Pères du concile,

^ Chron. Maurimac.

entrant dans les vues du Pape, prononcèrent d'une voix unanime la dégradation des partisans du schisme et la déposition des prélats qui les avaient favorisés.

La sentence fut rigoureusement exécutée; mais elle atteignit, comme les autres, le cardinal Pierre de Pise, celui-là même qui, après avoir été un des plus ardents schismatiques, s'était soumis à saint Bernard et avait abjuré son égarement aux pieds du Pape. Réconcilié depuis lors avec l'Église, il ne croyait pas mériter les châtiments sévères contre lesquels l'abbé de Clairvaux s'était rendu caution, et il s'adressa à ce dernier pour se plaindre de la rigueur extrême dont il était l'objet.

Bernard embrassa cette cause et la prit à cœur. Il écrivit plusieurs fois à Innocent en faveur du cardinal, sans obtenir de réponse satisfaisante : il indisposa même le Pape, à force de revenir sur cette réclamation ; mais sa grande âme, affamée de justice, ne put se résoudre à sacrifier des griefs légitimes. Il adressa de nouvelles lettres au Pape, au risque de perdre ses bonnes grâces ; et les termes dont il se sert sont remarquables :

a Qui donc me fera justice de vous-même? 0 dit-il au Souverain-Pontife. S'il y avait aua dessus de vous un juge devant lequel je a puisse vous citer, je montrerais de quelle a sorte j'aurais voulu agir encette circonstance, a II y a le tribunal de Jésus-Christ ; je ne a l'ignore pas. Mais à Dieu ne plaise que je a vous accuse devant ce tribunal où je vouodrais, au contraire, vous défendre! C'est a pourquoi j 'ai recours à celui qui a reçu la « mission de rendre justice à tous ; j'en appelle a de vous à vous-même ^ »

Cette énergique intervention dut nécessairement produire son effet. Le Pape se rendit favorable aux représentations de l'homme de Dieu, et rétablit Pierre de Pise dans ses dignités.

Innocent II avait reconquis à Rome et dans tous les États de la Chrétienté la plénitude de sa puissance ; il l'affermit entre ses mains et en usa avec bonheur. Ce fut à la suite de ses exhortations que les princes allemands, réunis à Mayence, placèrent sur le trône de l'Empire, cinq mois après la mort de Lothaire, le duc Conrad de HohenstaufTen, le même qui, sous le règne précédent, s'était fait proclamer roi d'Italie. Depuis lors, Conrad avait donné au Saint-Siège des gages non équivoques de bonne foi et de dévouement ; et, dans les dernières

^ Epist. ccxiii.

VIE POLITIQUE

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campagnes, il s'était montré aussi vaillant que fidèle *. Son élection obtenue au préjudice du gendre de Lothaire, Henri le Superbe, eut pour TAUemagne de graves conséquences, en réveillant l'interminable lutte des Guelfes et des Gibelins. Cependant, malgré de violentes oppositions, Conrad III fut couronné à Aix-la- Chapelle par un légat du Souverain-Pontife, le 6 mars 1138.

II écrivit en cette circonstance au saint Abbé de Clairvaux pour l'informer de son couronnement ; et dans sa lettre il signale avec amertume les atteintes qui avaient été portées à la dignité royale. La réponse de saint Bernard est significative :

« Jamais, dit-il, je n'ai désiré l'affaiblissement du pouvoir royal; car j'ai lu ces paroles dans l'Écriture : Quiconque résiste aux puissances résiste à Dieu. Mais je vous exhorte à mettre en pratique, de votre côté, cette divine sentence ; ce que vous ferez si vous rendez au Saint-Siège Apostolique et au Vicaire du Bienheureux Pierre le respect que vous voulez que l'Empire vous rende à vous-même. J'aurais d'autres choses à vous dire ; mais je vous les communiquerai plus utilement de vive voix •. »

Ces courtes paroles résument les conditions de tout gouvernement chrétien. Les peuples obéissent volontiers au prince qui se montre lui-même soumis à Dieu ; mais ils n'acceptent pas le joug des hommes qui prétendent commander en leur propre nom. Il n'y a de légitimité dans le pouvoir et de dignité dans l'obéissance que là où Dieu est le principe de l'autorité.

Innocent avait fait preuve de vigueur alors qu'il se trouvait banni de Rome ; mais une fois affermi sur le siège du Prince des Apôtres. et vainqueur même dans ses défaites, il sut igouter à l'ascendant de la Papauté tout ce qu'il avait concédé au prince temporel. Cette auguste puissance reprit graduellenient dans les affaires du monde sa direction souveraine, et poursuivit avec un merveilleux succès le mouvement d'unification sociale que saint Grégoire VII avait inauguré.

^ L'histoire rapporte que dans le cours de ses campagnes, Conrad, ayant mis le siège devant le château de Weinsherg, près de Heilbroun, le réduisit à capituler: mais, par un sentiment chevaleresque, tout en stipulant que les hommes resteraient prisonniers de guerre, il accorda aux femmes la faculté de se retirer avec ce qu'elles pourraient emporter. Il vit alors chacune d'elles sortir des portes, chargée de son mari ; spectacle qui excita la générosité de Conrad et inspira la verve des poètes (Cantu, Hht, univers,)

> S. Bern., Epist. clxxxiii.

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