‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 35 sur 319 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

La campagneromaine était encore parsemée, à cette époque, d'un grand nombre de châteaux où des princes italiens se retranchaient pour viser à l'indépendance. Ils s'étaient partagé, en quelque sorte, les divers quartiers de Rome pendant les troubles politiques ; et les factions, en guerre les unes contre les autres, occupaient les tombeaux de Scipion, les thermes de Caracalla, la tour de Crescence, le Colisée luimême. Le Pape réussit, tantôt par la voie d'une patiente longanimité, tantôt par la terreur des foudres spirituelles, à modérer, sinon à éteindre entièrement l'effervescence des partis.

Spectacle sublime que celui d'un prêtre désarmé qui, dominant toutes les passions et les intérêts de la terre, se fortifie par les coups mêmes qui le frappent et fait prévaloir pai-tout. les droits sacrés de la justice l

La suprématie du Pape, qui avait dégagé' Rome de son asservissenient, seconda avec non moins de succès l'affranchissement des communes dans les Républiques italiennes. C'est le témoignage que rend un des plus savants historiens de l'Italie, a L'autorité pontificale, ditil, rattacha les communes à une sorte d'unité qui, sans nuire à leur variété, forma de l'Italie une nation plus fortement constituée que la France ou l'Allemagne d'alors. Elle n'était pas condensée autour du palais d'un roi, mais vigoureusement groupée autour des trois grands foyers de l'autorité : l'église, l'hôtel de ville et le château. Grâce à ces avantages, l'Italie serait parvenue à de hautes destinées, si les empereurs ne l'avaient bouleversée pour s'y créer leur parti '. »

Que serait devenue l'Europe, au milieu des perpétuels conflits des souverains entre eux, des souverains avec la féodalité, de la féodalité avec les peuples, si la seule autoritédominante et généralement acceptée ne se fût saisie, d'une main forte, des rênes de la civilisation pour constituer l'ordre social, consacrer les limites des droits et des devoirs, et sauver l'unité catholique?

Rome n'avait plus qu'un seul ennemi à combattre; et cet ennemi, intéressé à fomenter de nouveaux schismes, résidait au sein de l'Italie. Roger de Sicile avait dissimulé ses ressentiments tant que Ranulphe l'avait tenu en échec devant Salerne ; mais celui-ci étant mort et les changements survenus en Allemagne ayant favorisé d'anciennes prétentions, Roger recourut aux armes, et menaça de nouveau les États Romains.

^ Cantu., Uist, univers. ^ vol. X, ch. xxix.

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' A la rue de ses progrès, lePape alanné n'eut jias le temps d'attendre le secours des troupes étrangères. Il leva lui-même une armée, et marcha en personne contre le roi de Sicile. Son zèle et de pressants dangers le remplirent de résolutions intrépides: il fallait, dans sa pensée, en finir hardiment avec cet adversaire. La bataille se donna; mais, si elle tourna à l'avantage du Pontife, ce ne fut point par la gloire de ses armes; ce fut, au contraire, par l'humiliation de sa personne. Les deux armées s'étaient à peine rencontrées, que Roger, par la plus habile manœuvre, enveloppa le Pape avec une majeure partie de ses troupes, et le retint en son pouvoir.

Cet événement arriva le 22 juillet J138.

Le Pape fut conduit au camp de Roger; n ais celui-ci, à la vue du Père commun des fidèle?, touché de compassion, tomba aux pieds de son prisonnier, et lui témoigna tous les respects que lui suggérait la foi chrétienne. Innocent lui-même, sensible aux procédés du vainqueur, se montra disposé à user de condescendance; et tous deux résolurent de terminer les hostilités par un traité de paix. Dans ce concordat, Innocent II confirma les prérogatives que l'antipape avait conférées au roi de Sicile. Roger, de son côté, consentit à recevoir l'investiture de ses États de la main du Pontife ; et, grâces à ces concessions réciproques, il obtint une seconde fois la couronne, en qualité de vassal du Saint-Siège.

C'est ainsi que la Sicile fut définitivement érigée en royaume. Les avantages matériels restèrent à la maison de Roger ; mais au Sainir Siège revinrent les fruits spirituels de cette alliance. Roger, rentré dans les voies de la soumission, s'appliqua à coordonner les élé-

ments hétérogènes de ses États ; car la Sicile offrait alors un mélange bizarre de peuples dont les origines, les mœurs, les langues, les traditions n'avaient rien de commun ; et parmi ces populations flottantes de Grecs, de Normands, d'Arabes, deHusulmans el d'Indigènes abattus par une longue servitude, il n'y avait ni règle fixe, ni magistrature reconnue, ni gouvernement régulier.

Roger, las de guerroyer, comprit que la religion seule aurait le secret de civiliser ce pays conquis : la vraie civilisation n'est en effet que l'application des principes évangéliques à la vie sociale. Il s'adressa à saint Bernard, et le conjura par une lettre pressante de lui amener lui-même une colonie de moines de Clairvaux. Bernard ne se rendit pas personnellement à ses instances ; mais il lui envoya des religieux avec une lettre conçue en ces termes :

c( Ma bassesse a trouvé grâce auprès de Votre a Altesse, au point que vous désirez me voir, a He voici I J'accours, non pas dans mon corps, (t mais dans mes entrailles. Car qui donc me « séparera des frères que je vous envoie ? Je a suis avec eux, quelque part qu'ils aillent, a lors même qu'ils iraient au bout du monde. a En les possédant, ô prince, vous me possédez a moi-même ; vous avez la pupille de mes yeux, a mon esprit et mon cœur. Que si la portion la a plus chétive de ma personne vous manque, a qu'est-ce que cela fait? Infirme comme il a Test, mon corps ne saurait suivre mon âme a qui vole ; son partage, c'est le tombeau ^ o

Le roi de Sicile accueillit les religieux de Clairvaux avec munificence. Il leur accorda de vastes terres, où bientôt s'alluma un foyer de prière, de charité et d'édification : c'était l'esprit de saint Bernard.

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