CHAPITRE ONZIÈME
Démêlés du roi de France avec le comte de Champagne. — Inlervention de saint Bernard. — Visite do
saint Malachie à Clairvaux. — Question de l'Immaculée Conception.
Dans le temps même où finirent les guerres d'Italie, un nouvel orage provoqua la vigilance du Souverain-Poniife. Il eut à sévir contre le roi de France, au sujet d'une contestation qui devint sanglante.
La part que saint Bernard prit à cette affaire exige que nous la rapportions avec quelques détails.
Les domaines de rÉglise, dont les revenus
* s. Bern., Epist. ccvii
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étaient aontent un objet de discorde entre les pouvoirs ecclésiastiques et séculiers, avaient excité la cupidité de Louis YII. Ce jeune prince, jaloux d'exercer son autorité sur les provinces nouvellement réunies à la France par son mariage avec Élèonore, leur contestait lellroit d'élection et certains autres privilèges. En plusieurs occasions, de graves désordres éclatèrent à la suite de prétentions réciproques. Or le siège épiscopal de Bourges, métropole d'Aquitaine, étant devenu vacant, Louis Vil voulut forcer le choix du chapitre et lui imposer une de ses créatures. Le chapitre résista ; et le Pape, tranchant le conflit, nomma de sa propre autorité Pierre de Lachâtre à l'archevêché de Bourges.
Cet acte d'autorité suprême fut regardé par Louis le Jeune comme un empiétement sur les droits de la couronne ; il jura, dans sa colère, que jamais il ne permettrait à Lachâtre de prendre possession de son siège ; et, poussant à bout ses ressentiments, il persécuta l'archevêque de Bourges qui se réfugia sur les terres de Thibaut, comte de Champagne.
Thibaut, déjà brouillé avec le roi pour une offense personnelle *, prit les armes et repoussa les troupes royales ; mais, inférieur en nombre, îl vit ses domaines envahis et ravagés par le meurtre et le pillage. Innocent II n'avait pu contempler de sang froid les vengeances de Louis le Jeune, et lui avait adressé des remontrances énergiques. Saint Bernard lui-même, Tami de Thibaut et le directeur de sa conscience, s'était entremis dans cette querelle pour en arrêter les conséquences funestes.
« Je crains, écrivit-il au jeune roi, que Votre a Altesse ne rende mes travaux inutiles. Il « parait qu'elle quitte avec trop de légèreté les a conseils sages, tandis qu'elle écoute, au conc traire, les suggestions du démon qui la « pousse à mettre tout à feu et à sang... Votre « Altesse se forme, par un secret châtiment de a Dieu, une fausse idée des choses; elle regarde « comme un atfrontce qui lui est honorable, et « comme un honneur ce qui lui est honteux ; on « peut lui reprocher d'aimer ses ennemis et de flt haïr ses amis. Si vous continuez d'en agir « de la sorte, j'ose vous prédire que votre pécché ne restera pas longtemps impuni. Je
* Loais VII avait foit casser par plusieurs évèques, sans attendre le jugement du Saint-Siége, le mariage de son cousin Raoul de Vermandois avec la sœur du comte de Champagne. Le Pape, ne pouvant tolérer ce scandale, excommunia Raoul et cassa le second mariage que ce prince s'était hâté de contracter avec une parente du roi.
« VOUS invite, avec le zMe d'un Ddèle serviteur, Q à mettre un terme à ces procédés et à vous «convertir comme le roi de Ninive; afin de «prévenir la main de la justice de Dieu qui « déjà est levée pour frapper... Souvenez-vou8 « de ces paroles de l'Écriture: Les blessures d'un a ami valent mieux que les baisers d'un ennemi^. »
De tels avertissements ne manquaient pas d'ordinaire de produire leur effet ; mais l'esprit du monarque était trop exaspéré contre le Pape, trop emporté contre ceux qui avaient méconnu sa propre autorité, pour prêter l'oreille à la voix de l'homme de Dieu. 11 sembla même affronter l'interdit que le Souverain-Pontife avait prononcé; et, embrassant dans une même vengeance Pierre de Lachâtre et ceux qui l'avaient protégé, il continua ses courses en Champagne, souleva contre Thibaut de puissants adversaires, et combla la mesure de ses exactions.
Ce furent les excès mômes de ses emportements qui épuisèrent son impétueuse colère.
n avait ordonné l'attaque du bourg de Vitry, qu'il assiégeait ; bientôt il s'en rendit maître ; à sa parole, on y mit le feu. Les flammes, malheureusement, gagnent la principale église où la plupart des habitants s'étaient réfugies; et Louis Vil contempla avec horreur les sinistres effets de ses ressentiments*. Plus de treize cents habitants, hommes, femmes et enfants, périrent d'une manière effroyable dans ce desastre ; leurs cris retentirent au cœur du roi et le frappèrent d'épouvante ; le remords abattit son orgueil ; il devint tout à coup docile au Pape ; et, pressé de rentrer dans la communion de l'Église, il conjura saint Bernard de solliciter son absolution.
Chose bizarre ! il ne se croyait point en droit de déposer les armes, parce qu'il avait juré avec serment qu'il combattrait, envers et contre tous, la nomination de l'archevêque de Bourges ; et dans son recours au Pape, il demanda tout à la fois d'être absous de ses crimes et délié du serment qui l'avait porté à les commettre 1
(( Vous n'ignorez pas, écrivit en cette occa- « sion saint Bernard au Souverain-Pontife ; « vous n'ignorez pas que c'est un déshonneur «chez les Français de violer un serment, a même inconsidéré; quoique tout homme de «bon sens doive reconnaître que nul n'est « obligé de tenir des engagements illicites '. »
^ Epist. cczxT. ^ * Le nom de Vitry^le^BrûU atteste aujourd'hui encore cette catastrophe. (Voy. Recueil des hist&rietu de France, t. XII, p. ii6.)
> Ns^m probro dicitur, sicut optUne nostis, apud Francigcnas
itë
Cette affaire traîna en longueur, à cause des intérêts du comte de Vermandois, qui se compliquaient avec ceux du comte de Champagne ; et durant les négociations, souvent interrompues et reprises, Thibaut se trouvait dans une situation désolante. Ce prince chrétien, dont tous les biographes s'accordent à faire Téloge, eut à subir dans sa vieillesse les plus tristes vicissitudes. La plupart de ses vassaux, enhardis par les revers de sa fortune, se déclarèrent contre lui, et continuèrent sourdement les agressions du roi de France. Abandonné de ses alliés, et n'ayant plus de troupes pour se défendre, il manda auprès de lui Fabbé de Clairvaux, afin de puiser au sein de la religion la force dont il avait besoin pour supporter de si dures épreuves.
Le serviteur de Jésus-Christ lui remit devant les yeux les grands modèles de la patience chrétienne, et l'exhorta à marcher sur leurs traces, pour mériter la vraie gloire. Il lui représenta, à l'exemple de l'Apôtre, que Dieu châtie ceux qu'il aime ; qu'il ne frappe que pour guérir ; que si nous souffrons avec Jésus- Christ, nous régnerons avec lui; qu'enfin la véritable vertu s'épure dans l'adversité; et tandis que les succès énervent l'âme en l'exaltant, les tribulations lui donnent du ressort, et la détachent de la terre pour l'élever au ciel.
Cependant, après de longues négociations, l'abbé de Clairvaux parvint à apaiser les querelles. Il réconcilia si parfaitement le comte de Champagne avec le roi de France, que ce dernier, devenu veuf de sa seconde femme, épousa la fille de Thibaut; et de ce mariage naquit Philippe-Auguste, qui lui succéda au trône *.
Saint Bernard, dans le cours de sa vie publique, ne rencontra peut-être pas un incident plus pénible que celui qu'il venait de conduire à une si heureuse issue. L'amitié particulière qu'il portait au comte de Champagne, et les bienfaits signalés dont l'ordre de Cîteaux était redevable à pe vertueux prince, lui avaient imposé l'obligation de soutenir énergiquement ses droits. Mais tant de passions s'étaient soulevées dans ces débats, tant de personnages éminents y avaient pris part, qu'il était difficile de s'y entremettre sans exciter contre soi
juramentum soWcre, quamiibet maie publiée jucatum sit, quamvis nemo sapiens dubitet illicita joramenta non esse tenenda. (Epist. ccxix.)
1 Quelques auteurs rapportent que le vieux comte de Champagne alla fmir ses jours à Clairvaux, oh il prit l'habit religieux. Le fait est possible ; mais nous n'avons rien trouvé dans les annales contemporaines qui nous autorisât à l'afiirmer.
des inimitiés redoutables. Il y eut un moment où il se vit en butte aux plus vifs reproches de la part du roi de France et du Souverain-Pontife lui-même. Celui-ci, fatigué des démarches que l'abbé de Clairvaux poussait jusqu'à l'importunité, lui ferma son cœur et suspecta la droiture de ses intentions ^ Mais rien ne put ébranler ni sa patience ni le généreux dévouement qu'il prodiguait à son ami.
a Hélas I écrit-il au Pape, je languis, je m'é- <c pouvante à la vue des maux dont le royaiune « est menacé. Il y a un an que je vous adresse « les mêmes supplications ; mais à cause de « mes péchés, sans doute, j'ai aigri votre hua meur, au lieu de l'adoucir. S'il m'est échappé a par un excès de zèle, quelques paroles ({ue a j'aurais dû supprimer ou dire en d'autres a termes, je les désavoue et vous prie de les «oublier. Si, au contraire, j'ai parlé comme je « je le devais, faites en sorte que je n'aie pas a parlé en vain *. »
C'est en l'année 1143 que le Pape leva l'interdit qui pesait depuis deux ans sur les États de Louis le Jeune. Alors seulement l'archevêque de Bourges, Pierre de Lachâtre, put prendre possession de son siège ; et l'abbé de Clairvaux recueillit les fruits de son infatigable persévérance.
Au milieu de ces tribulations et des fatigues de tous genres, saint Bernard conservait une tranquillité douce et parfois pleine de jouissance. 11 vérifiait en lui-même la fidélité des promesses évangéliques, et se plaisait à répéter souvent la parole du roi-prophète : Vos consolations, ô Seigneur, ont surabondé dans mon âme, â proportion des douleurs qui y ont abondé '.
L'une des grandes joies qu'il ressentit, et qu'il exprimait avec l'cITusion d'une vive reconnaissance, ce fut celle que lui procura la visite de saint Malachie, évêque et métropolitain d'Irlande. II le connaissait de nom ; ou, pour parlerle pieux langage des chroniqueurs, il le voyait et l'aimait en Dieu depuis longtemps *. Ces deux admirables disciples de Jesus- Christ,mystérieusementattirésrunversrautre, souhaitaient avec ardeur de se rapprocher.
L'année 1139 combla leurs désirs. Saint Malachie, obligé de se rendre à Rome, traversa la France et vint à Clairvaux, où son âme, comme le puissant métal qui s'attache à l'aimant, s'unit
* Voy. Rép. de S, Bern. à Innocent, Epist. ccxviii.
* Epist. ccxix.
> Secundum multitudinem dolorum mcorum in corde mco, consolationes tus Isetificavcrunt animam meam. (Ps. xcxiii.)
* Ann, Cl*/., I, p, 370, n^* 1, 2 etseq.
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étroitement au cœur de saint Bernard . A l'aspect des scènes évangéliques que présentait le désert de Clairvaux, ravi de voir et d'entendre l'homme extraordinaire qui avait offert au monde cette œuvre du ciel, il s'écria comme la reine de Saba : Ce que je vois de mes yeux dépasse tout ce qu'on m'avait rapporté de la sainteté de ce monastère! Heureux ceux qui sont à vousl Heureux vos enfants qui jouissent toujours de votre présence, et qui entendent les paroles de sagesse qui sortent de votre bouche!
Les consolations du saint évêque furent si profondes, que ne pouvant plus se détacher de Clairvaux, il voulut y finir ses jours. Mais Bernard, bien qu'il lui accordât l'habit de rOrdre, ne consentit point à l'admettre au nombre des religieux; il robligea,au contraire, à continuer son voyage et ses fonctions épiscopales.
Saint Malachie, à son retour de Home, emmena en Irlande plusieursmoines de Clairvaux, et fonda un monastère de l'Ordre qui bientôt enfanta quatre autres maisons irlandaises. Leur action civilisatrice renouvela foncièrement cette contrée, qui depuis plusieurs siècles était retombée dans la barbarie; et la face de l'Irlande se transforma à tel point, qu'on lui appliquait la parole du Prophète : « Ce peuple, qui n'était pas mon peuple, est devenu mon peuple. »
Plus tard, à l'occasion d'un second voyage à Rome, saint Malachie revint à Clairvaux; et, selon qu'il l'avait désiré et prédit, il y mourut entre les bras de saint Bernard, et fut enterré dans l'église du couvent.
La vie et la mort de cet humble apôtre de l'Irlande donnèrent au siècle une édification si admirable, que saint Bernard lui-même entreprit d'en écrire l'histoire. 11 la publia, ainsi qu'il le déclare dans sa préface, afin de réchauffer la piété du clergé et des fidèles, par l'exemple des vertus d'un si grand évêque *.
C'est ainsi que l'abbé de Clairvaux consacrait a la sanctification des âmes le loisir que lui laissaient ses fonctions abbatiales et les affaires publiques. D'autres écrits sortirent de sa plume à la même époque.
Nous mentionnerons ici sa mémorable lettre au Chapitre de Lyon, au sujet de la fête, nouveUementinstituée,de l'Immaculée Conception
de Marie. Sentinelle vigilante de l'Eglise, il s'éleva contre cette fête, parce que le Saint- Siège n'en avait pas pris l'initiative. Il crut, dans un temps où toute espèce de questions subtiles captivaient les imaginations, devoir signaler au Pape une solennité dont le mystère n'avait point encore été dogmatiquement défini.
a La Vierge royale, dit-il dans son épître, est a comblée de tant de hautes prérogatives, qu'il a ne semble pas opportun d'établir des fêtes a nouvelles... Louez-la comme la Vierge révérée a des anges, désirée des nations, honorée des « patriarches et des prophètes, élue de Dieu, « choisie entre toutes les autres ; louez-la <i comme le canal des grâces divines, comme la a médiatrice du salut, comme la réparatrice du « monde. Célébrez enfin par mille hommages « Celle qui est élevée au-dessus des anges; car a c'est là ce que chante l'Église, et c'est là ce « que l'Église m'a appris à chanter.... Mais j'ai « scrupule d'admettre ce qu'elle ne m'enseigne a pas... Du reste, dit-il en terminant, je défère « entièrement ce point, comme tous les autres, a au jugement etàl'autoritédel'Égliseromaine, a et je déclare que je suis prêt à me rétracter, 9 si j'ai avancé quelque chose contre la décision « qu'elle portera *. »
Saint Bernard, aussi humble que savant, ne combattait point la doctrine de l'Immaculée Conception, tcllequerÉglisel'atoujours admise et comprise. Dans sa lettre aux chanoines de Lyon, il ne s'oppose qu'à un excès de zèle qui empiétait sur les droits du Saint-Siège. Peutêtre aussi avait-il en vue certains enseignements erronés qui soutenaient que Marie avait été conçue, comme son divin Fils, par l'opération du Saint-Esprit; ce quin'ajamaisétélacroyance de l'Église \
Marie n'a pas été conçue, comme Jésus-Christ, dans un sein virginal; mais, par un privilège unique, elle a été conçue sans péctié; et tandis que le genre humain tout entier s'écrie avec David : Ecce enim in tniquitatibus conceptus sum, et in peccatis concepit me mater mea, elle seule, entre tous les enfants des hommes, a été préservée, dès le premier instant de sa conception, de la tache du péché originel. Voilà ce que l'Église professe et enseigne.
C'est ce glorieux et consolant mystère qui a
t De Vit. et Gest. S. Maiac, in Op. Mabillon, vol. I. — La vie de saint Malachie, divisée en trente et un chapitres, contient de précieux documents sur rhistoire occlésiastique d'Irlande. Outre ce livre, saint Bernard prononça encore deux sermons sur le même sujet. Ce sont des oraisons funèbres dont l'usage pai-alt avoir été assez fréquent au douzième siècle.
^ Roman» prssertim Ecclesis auctoritati atque examini totum hoc sicut et estera qus ejusmodi sunt, universa réserve : ipsius si quid aliter sapio, paratus judicio emendare. (Epist. CLxxiv.)
* Nisi forte quis dicat de Spiritu sancto eam et non de viro ocaceptam fuisse. )S. Bern., Epist. ad Lugd.)
clé proclamé de nos jours, du haut de la chaire du Prince des apôtres, par le grand Pontife Pie IX. La promulgation solennelle du dogme n'est que Taflirmation de l'antique croyance; elle déflnit et proclame la tradition, dont Tuni" yersalité aété attestée par l'unanime témoignage des évoques catholiques. Partout en effet où rÉvangile a été prêché, depuis les siècles primitifs, rimmaculée Conception de la Mère du Sauveur a été professée par les Pères et les docteurs de rÉglise, enseignée par la théologie, chantée dans les liturgies, honorée par les peu* pies chrétiens.
Il est évident que saint Bernard, le ûdèle in-* terprète des Écritures et de la tradition catholique, ne différait pas des autres docteurs ; il n'était inexorable qu'en matière de discipline et d'orthodoxie.
La question de l'Immaculée Conception, en-
tendue comme elle devait l'être, n'a d'ailleufs jamais excité de contradictions sérieuses dans l'Église. A l'époque de saint Bernard, elle n'oc^ cupa que passagèrement l'attention publique. D'autres questions plus ardentes se dressèrent devant le siècle ; elles ouvrirent au zèle de l'abbé de Clairvaux une nouvelle sphère d'activité, une carrière toute scientifique, où son génie ne brilla pas avec moins de splendeur que dans sa carrière politique. Le schisme avait été matériellement étouffé; mais de funestes divisions subsistaient dans les esprits; et la même tendance qui portait les peuples à se* couer le joug au pouvoir temporel, poussait la raison humaine à s'affranchir de l'autorité spirituelle.
De là une grande phase de la vie de saint Bernard, que nous verrons se déployer et grandir dans les chapitres suivants.
FIN DS Là TAOISIÂIIS ÉPDQQB.
QUATEIÉME ÉPOQUE