‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 37 sur 319 · VIE SCIENTIFIC^UE DE SAINT BERNARD · texte numérisé non relu

VIE SCIENTIFIC^UE DE SAINT BERNARD

Dépuis les débats contre les Hérétiques JUSQU'A LA PREDICATION DE LA CROISADE

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CÏÏAPITBE PREMIER

Mouvement intellectuel du moyen -ftge.

Les débats philosophiques, quand ils agitent profondément les esprits, ne sont jamais des querelles isolées ; ils attestent la vie intellectuelle d'une époque et caractérisent sa tendance. C'est ainsi que le seul énoncé des questions soulevées au siècle de saint Bernard, dément Topinion longtemps dominante qui a fait du moyen-âge une époque d*ignorance et de barbarie. Les riches et nombreux monuments que cette époque a laissés à la nôtre témoignent) au contraire, de sa vigueur intellectuelle ; et le douzième siècle principalement se distingue par sa raison subtile, autant que par la sublimité de son idée.

L'idée philosophique et foncièrement chrétienne qui dominait le moyen âge, c'était le principe de la foi considéré comme foyer de la science. La foi catholique était le centre commun de toutes les branches des connaissances humaines ; et de ce centre vivant et harmoniquement déployé, devaient jaillir, comme d'une source intarissable, les flots de la lumière et de la vérité.

Or, la réalisation de cette idée coïncidait avec la période la plus critique du développement des facultés de l'esprit humain. Les peuples

d'Occident avaient atteint cet âge où l'imagination, épuisée par de prodigieux écarts, commence à s'effacer devant la raison positive ; âge de nubilité intellectuelle qui, dans la vie morale aussi bien que dans la sphère physique, a ses écueils et ses dangers. L'homme qui entre dans un plein exercice de sa raison acquiert| avec le sentiment de sa dignité, la conscience de sa liberté ; il juge, compare et prévoit; Use pose dans sa puissance, se glorifie de sa force et s'irrite contre les entraves.

De là les impatiences, non plus d'une imaginationfougueuse, mais de la raison elle-même aux prises avec l'opposition et bravant l'autorité, pour viser à Tindépendance.

Au XIP siècle, une double direction, celle de ridée chrétienne qui éclairait la science par la foi, et celle de la pensée rationnelle qui établissait la foi par les arguments de la philosophie humaine, se prononça nettement et se sépara en deux écoles distinctes : l'une est per* sonniflée en saint Bernard ; l'autre est représentée par le trop célèbre Abeilard.

Ces deux écoles, du reste, ont, de tout temps et sous diverses formes, divisé le monde scientifique. To^jours, à côté des doctrines sacréec

qui enseignaient les traditions du ciel et de la terre, se sont produites des doctrines rationalistes qui prétendaient créer la science et la dépouiller de ses mystères. De là l'antagonisme de la science chrétienne, fondée sur les principes éternels de la révélation ; et de la science humaine, basée sur les prémices muables des conceptions de la raison. Selon que l'homme s'ouvre à l'action supérieure pour recevoir d'en haut la lumière, ou qu'il s'enferme en luimême pour la faire jaillir de son activité propre, la science sera différente dans ses conséquences pratiques et ses résultats. De ces deux modes de procéder découlent deux doctrines opposées auxquelles se rattachent en définitive tous les systèmes.

Il ne sera point inutile au sujet qui nous occupe de présenter sur ces deux écoles quelques aperçus qui d'ailleurs ressortent des débats auxquels saint Bernard dut prendre une part si vive, et qui en même temps jetteront quelque clarté sur le mouvement intellectuel du siècle où il vécut.

Les sciences humaines étaient tombées dans une profonde décadence à l'époque où le christianisme entra dans le monde. Ce qu'on appelait alors philosophie n'était plus qu'un mélange de systèmes, d'opinions et de doctrines hétérogènes, dont la fusion ou la confusion composait une sorte à* éclectisme, mot étrange qui, sans exprimer le dédain formel de la vérité, suppose du moins l'indifférence ou l'impuissance de la trouver. Quand l'esprit humain abandonné à lui-même, ne peut plus produire de combinaisons nouvelles; quand toutes ses théories sont épuisées, il fait un amalgame des anciens systèmes et les décompose pour les recomposer. Il renverse et démolit les vieux édifices pour choisir, au milieu des ruines, les matériaux d'un édifice nouveau.

En d'autres termes, l'éclectisme, vaste mosaïque, accueille indistinctement le vrai et le faux de toutes les diverses écoles, cherche à démêler la vérité dans un chaos de principes contradictoires, et prétend la faire sortir du sein des éléments confus de la tour de Babel.

Telle était la fameuse école d'Alexandrie, lors de la prédication de l'Evangile. Les théories les plus incompatibles, les doctrines les plus divergentes s'y rencontraient, non pas pour s'accorder et s'unir, mais pour former le plus monstrueux assemblage qu'on ait jamais vu dans les écoles de philosophie. Les traditions antiques des Juifs et de la Perse se trouvaient agrégées aux idées de Platon, aux abs-

tractions d'Aristote et des stoïciens. Il en résulta un bizarre enseignement où les subtilités de l'esprit grec s'adaptèrent aux imaginations et aux superstitions de l'Orient, aux exagérations du mysticisnie de la cabale, et aux illusions de la magie. On eût dit que la Providence, à l'entrée d'une ère nouvelle, permettait a la main de l'homme d'ériger un monuniebt qui attestât aux siècles futurs la folie de la sagesse humaine, quand elle cherclie la science et la vérité en dehors de Dieu.

C'est dans cet état que les prédicateurs de l'Évangile trouvèrent la société civilisée.

La doctrine des apôtres, doctrine positive et immuable, contrastait avec les variations perpétuelles de la philosophie humaine. Us enseignaient, comme ayant autorité ; et la science dont ils étaient les maîtres, s'appuyait sur les traditions divines, sur les saintes Écritures, sur la foi des patriarches et des prophètes.

Illuminés de la lumière d'en haut et dispensateurs d'un enseignement plus sublime que tout ce qui avait été connu dans les siècles antérieurs, les interprètes de l'Évangile firent comprendre au monde la triste expérience que les hommes avaient faite de la vanité de leurs pensées, et les convainquirent de l'impuissance où est l'esprit humain de s'élever par luimême à l'évidence de la vérité.

L'apôtre saint Paul, le savant Docteur des nations, insiste vivement sur cette expérience dans SCS Épitres aux fidèles de Corinthe.

a II est écrit : Je détruirai la sagesse des sages a et je rejetterai la science des savants. Que « sont devenus les sages? que sont devenus les a docteurs ? que sont devenus ces esprits cuc( rieux des sciences du siècle? Dieu n'a-t-il pas « convaincu de folie la sagesse de ce monde*?... a Pour moi, continue l'Apôtre, quand je suis « venu vous annoncer l'Évangile de Jésusce Christ, je n'ai point employé les discours a subtils de l'éloquence et de la sagesse huc( maine... ; je ne me sais pas servi, en vous « prêchant, des moyens persuasifs de la raison a humaine, mais des effets sensibles de l'Esc prit et de la vertu de Dieu, afin que votre foi (( ne soit pas établie sur la sagesse des hommes, « mais sur l'autorité de Dieu *. »

On voit ici, au point de départ des enseignements apostoliques, la différence essentielle des doctrines, selon qu'elles émanent de la parole révélée ou du labeur de l'esprit humain. La vraie philosophie, qui est à la fois science et sagesse, se trouve déposée en germe dans les

* 1 Cor., I, 19. — « /'••>^, 11,1 et scq.

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Livres sacrés ; elle révèle les mystères de Dieu, de rhomme et du inonde, ainsi que les rapports de rhomme avec le monde et avec Dieu ; elle enseigne la chute primitive, la dispersion des races, le développement du mal à côté du bien, la liberté humaine obligée de choisir entre l'un et l'autre, et le plan divin pour la réhabilitation de l'homme et la réharmonisation de la terre avec le ciel.

Ce sont là les vérités principes de toute science ; elles se sont propagées de race en race, pures et intactes dans l'une des lignées de Sem; altérées, et plus ou moins dégradées, parmi les autres descendants de Noé.

Moïse, initié aux secrets de Dieu, fixa sur l'Écriture ces divines révélations ; un peuple, miraculeusement élu entre tous les peuples du monde, en reçut le dépôt; il le transmit à l'Église avec les traditions primitives; et l'Église offre les trésors de ces révélations à toutes les nations de l'univers.

Ainsi s'est conservée et propagée à travers les siècles, la doctrinedes choses divines et humaines, la science des mystères.

C'est cette doctrine que professaient les premiers philosophes chrétiens. Les uns, nés dans le paganisme, avaient été platoniciens; les autres, nés dans le sein de l'Église, mais initiés aux lettres et aux arts de la Grèce, ramenaient toutes leurs connaissances à un même foyer, et puisaient dans la parole divine les principes et la sanction de leur enseignement.

Saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Athanase et tant d'autres cherchaient à conduire les esprits à la source de la vraie science qui a pour objet les vérités éternelles ; et pour résultat, non-seulement les délices de l'admiration et de la contemplation, mais encore le goût et la pratique du bien.

L'enseignement de ces docteurs, comme nous l'avons dit, n'était point argumentatif ; il exposait la vérité d'une manière simple, positive et dogmatique ; la fondant non pas sur les conjectures de la raison, mais sur les affirmations de la parole de Dieu. « Nous n'avons pas été envoyés, disait saint Jean Chrysostome, pour nous lancer dans la joute des discussions, mais pour soumettre les esprits à la foi. Nous n'avons pas la mission d'exposer nos propres pensées ; mais nous transmettons aux hommes le dépôt des vérités que Dieu nous a révélées. Les apôtres ont annoncé simplement la parole de Dieu ; ils n'y ont rien ajouté de leur esprit propre, et nous devons faire comme eux*. » Fidèles à cette méthode ai)ostolique, les i)lii-

losophes chrétiens posaient le dogme comme la vraie condition de la science, et en démontraient les principes immuables par les analogies des lois de la nature, aussi bien que par les faits delà conscience et de l'histoire. Néanmoins, ils ne dédaignaient pas l'argumentation quand ils combattaient les erreurs ou rendaient raison de. leur foi. Ils parlaient le langage scientifique aux savants, s'attachant surtout à montrer l'accord de la doctrine avec les besoins de l'homme, avec ses puissances et ses facultés; et ils la justifiaient par l'éclat de leurs conclusions.

L'enseignement chrétien citait les textes de rÉcriture, les expliquait conformément aux traditions, et en tirait principalement des conséquences pratiques. Et quand le dogme était compromis par les fausses interprétations des novateurs, les évêques, dépositaires et gardiens de la foi, se réunissaient sous l'autorité du Chef suprême de l'Église, pour résoudre les questions controversées, pour en déterminer le sens précis et orthodoxe, et mettre en relief la vérité révélée.

Ainsi se forma la philosophie catholique, émanation lumineuse de la théologie. Appuyée sur le roc de l'Église, la philosophie se tenait unie au dogme et n'admettait les déductions rationelles qu'autant qu'elles ressortaient des inflexibles données de la loi.

Or la rigueur de cette méthode contrarie les instincts d'indépendance de l'homme. La raison présomptueuse, non contente d'approfondir la vérité dogmatiquement définie, historiquement justifiée, logiquement démontrée, a voulu élaborer la science en dehors des voies normales; ce qui constitue la science selon l'homme, en opposition avec la science selon Dieu. Celle-ci procède de la Sagesse divine, d'où lui est venu le beau nom de philosophie ; l'autre est un fruit de la sagesse humaine qui convoite la vérité et en usurpe le nom. Pour elle, la philosophie n'est pas l'amour de la vérité ; mais elle est la recherche de la vérité par le seul génie de l'homme ; c'est-à-dire, comme s'exprime saint Bernard, elle est l'art de toujours la chercher sans jamais la trouver. Cette méthode téméraire s'érigea en rivale de la science chrétienne, et prétendit, au moyen du syllogisme, explorer les mystères les plus cachés.

Tant que la dialectique s'exerçait dans la voie légitime, soumise à l'autorité de la foi, elle ne porta point d'ombrage à l'enseignement

Mn F.pi^t. arl Rom., Il, 53.

mSTOIRE DE SAINT BERNARD.

de l'Église ; elle lui prêtait, au contraire, un secours puissant. Hais, devenue l'auxiliaire de la raison insurgée contre la foi, elle dégénéra en rationalisme, en argumentations sophisti*» ques et puériles qui compromettaient la sain^teté de la doctrine chrétienne, même alors qu*elle voulait la soutenir.

C'est ainsi que la libre pensée entra ouvertement en lutte avec la théologie positive, au douzième siècle. Mais bien antérieurement elle avait préludé à son indépendance; déjà les écoles fondées par Charlemagne étaient imbues de cet esprit nouveau. Ce que Charlemagne entreprit en Occident, le célèbre calife Harounal-Raschid l'avait fait en Orient. De tous côtés surgirent des institutions destinées à seconder l'affranchissement de la raison humaine. Aristote avait fixé l'attention des Arabes. Cette nation, douée de facultés fortes et actives, s'était engouée des ouvrages mal traduits du philosophe de Stagire; et par Tintermédiaire des Juifs d'Espagne, l'Occident participa aux fruits de leurs travaux^ Des cette époque, la philosophie chrétienne, qui jusqu'alors avait été subordonnée à la théologie, commença à dévier et à s'exercer dans une sphère distincte *. L'impulsion que Charlemagne avait donnée aux études, l'excitation qu'il avait présentée à la raison en lui livrant une infinité de questions curieuses, produisirent des disputes plus propres à obscurcir la science qu'à seconder ses progrès. La dialectique, même quand elle était soumise à l'enseignement de l'Église, visait à l'omnipotence par les déductions hardies qu'elle tirait des textes sacrés. Un moine de Corbie, appuyé sur quelque livre de saint Augustin, enseigna que tous les hommes n'étaient animés que d*une seule et même âme. Deux théologiens, Ratranmeet Paschasci

^ La question de saToir si les outrages d*Âristote, transmiâ d'Orient en Occident, vinrent par Constantinople Ou par l'Espagne, a été traitée à fond et parfaitement résolue en faveur de cette dernière voie, par M< Jourdain. {Rech. cril, mr l'origine deê traductions latines d^Aristcle et Us commentaires grecs et arabes. Paris, 1719.)

j * Les Jtti& jouèrent un grand r^le dans la transmission de la science des Arabes aux Occidentaux. Ils avaient, au XII* sièclci en Espagne ainsi qu'en France, de célèbres écoles oh brillèrent Aben Esra, Jonas Ben Maimonides, disciple de l'arabe Âverroès ; David Kiraki, Salomon Jarcki, et d'autres. C'est par ces écrivains rationalistes, interprètes hardis d'Aristote, que 1« judaïsme reçut sa forme moderne ; et les mêmes disputation» qui avaient constitué l'œuvre semi-religieuse et semi-rationaliste du Thalmud, menacèrent d'envahir les écoles de théologie en Occident. Plus d'un ecolâtre, animé de l'esprit de Maimonides, composa des recueils de questions et do Bolutioni dignes de Eure suite au Thalmud judaïque.

souleyèrent de longues discussions sur le mode de la présence réelle. D'autres écriyains se disputèrent sur la manière dont la sainte Vierge enfanta le divin Messie. Toute espèce de questions graves ou puériles devint l'objet de l'investigation rationnelle ^ L'autorité d'Aristote prit graduellement une telle prépondérance, que l'on se permettait de le citer à l'égal des Pères de l'Église ; ni les Papes, ni les conciles ne purent lutter victorieusement contre son envahissement dans les écoles.

Cependant, on ne saurait disconvenir que la méthode scolastique, largement entendue, adaptée par le génie chrétien à l'enseignement de la théologie, n'ait donné un puissant essor au développement vigoureux et analytique des vérités éternelles; et si cette méthode a été presque unanimement reçue au moyen-âge,' si les plus illustres docteurs l'ont appliquée avec bonheur à l'exposition des diverses branches de la science chrétienne pour en faire un seul corps de doctrine, une somme de théologie^ on doit croire qu'elle répondait au besoin du temps ; et dès lors il faut se garder de déprécier cette méthode à cause des abus que ses partisans trop exclusifs ont pu y rattacher. D'ailleurs, comme l'enseigne un savant maître t

a La théologie est une et invariable : c'est la « parole de Dieu écrite, ou la parole de Dieu « non écrite, conservée par la tradition dans « les ouvrages des Pères, dans les conciles de « l'Église, dans les constitutions des Papes. Au « moyen-âge ) elle a adopté une méthode plus (( rigoureuse et en quelque sorte plus géomé- (( trique ; elle a insisté peut-^tre plus qu'aua trefois sur les preuves prises dans la raison, «dans l'autorité d'Aristote et des anciennes a écoles païennes ; mais, au fond, son objet a est toujours le même, sa matière n'a pas a changé, seulement la manière de la traiter a est différente... L'enseignement des derniers a siècles ne diffère de celui des premiers âges a de l'Église que par la forme analytique il et dialectique d'Aristote appliquée à la théoce logie *... D

* Comme les Arahes et les Joife, leurs maîtres, les théologiens rationalistes discutèrent gravement sur des minuties. Ainsi, ils voulurent savoir ce qui serait advenu, si Adam ne s'était pas laissé séduire par Eve ; si les étoiles sont des animaux; pourquoi les plantes ne pouvaient croître dans le feu ; pourquoi l'homme n'avait point de cornes au front ; pourquoi le nés est placé au-dessus de la bouche, etc., etc. La platitude de la plupart de ces questions ne le cède en rien à celles dont fourmille le Thalmud. (Voy. Athelhardi Quœst, perdi faciles,)

* Défense de la Méthode d'enseignement, etc., par M. Boyer, ancien directeur du séminaire Stint-Sulpice, — L'auteur de eet

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« Or, continue l'auteur cité, Tesprit curieux « et raisonneur sur nos mystères est trop voisin « de l'erreur pour ne pas chanceicr et tomber « quelquefoib ians un terrain si glissant ; et a ces scolastiques hardis, pour avoir osé péné- « trer trop avant dans les profondeurs de Dieu, a furent éblouis par les rayons sortis de la nue « où se cache la divine Majesté, et terrassés par « Téclat de sa gloire. Tant de censures des a Papes, des conciles, de la faculté de théologie, a d'un si grand nombre de propositions en- « fantces par l'inquiète curiosité des esprits de « ce temps, attestent à la fois et la vigilance a de l'Église sur le dépôt sacré de la saine doc- « trine, et le danger de cette intempérance du « raisonnement qui dépasse les bornes posées a par la foi M »

Vers la fin du onzième siècle, les écoles, dominées de plus en plus par la passion de raisonner sur toutes choses, dégénérèrent en arènes publiques, où la vérité n'était qu'un jeu auquel s'exerçait la raison armée du syllogisme.

Un des anciens théologiens, que Ton regardait comme un sophiste, parce qu'il contestait les prétentions du rationalisme (Jean le Sophiste), posa en principe que les abstractions de la raison ne pouvaient remplacer les réalités des idées, et que la science ne devait point se fonder sur des mots qui n'exprimaient que les notions de l'esprit. A cette thèse se rattache une célèbre querelle qui consomma le schisme des docteurs en deux camps opposés : les uns, désignés sous le nom de docteurs surannés, parce qu'ils tenaient à l'ancienne méthode ; les autres, appelés novateurs [doctores novi) parce qu'ils avaient embrassé la méthode d'Aristote. Jean Roscelin, chanoine de. Compiègne, soutenait que les idées n'étaient que des mots [flatus vocis) au moyen desquels nous désignons les notions ou abstractions de la raison; il reçût, ainsi que son école, le nom de nominaliste^ par opposition à l'école réaliste, qui regardait les idées conune des conceptions correspondant à des objets réels. L'une et l'autre écoles, bien qu'elles partissent d'un point de vue contraire, se défendaient par la syllogistique ; désormais le rationalisme dominait l'esprit du siècle.

opuscule insiste sur la nécessité de distinguer nettement la scolastique et la théologie, et montre les dangers de confondre ces deux choses. — « Identifier la scolastique avec la théologie, ■ c'est confondre l'habit avec le soldat, l'armure avec le guer- « rier, la science des lois avec les formes du barreau, etc. » (Pag. 3.) > Idem, p. 15, nouvelle édition.

Ce fut Abeilard qui, personnifiant cet esprit en lui-même, se mit à la tôle du mouvement et rendit populaires, en quelque sorte, tant de questions subtiles. Passionné pour la gloire, et plein de confiance en son incontestable génie, il entreprit, avec une liberté inouïe jusqu'à son époque, de prouver la vérité des dogmes par les seules données de la raison, et d'appliquer la dialectique à tous les mystères de la théologie. Il le tenta ; et, sans reculer devant les conséquences d'une méthode si périlleuse, il dogmatisa sur toutes les thèses de la foi et de la morale. Abeilard demeura soumis à l'Église ; mais ses disciples, moins pieux et plus audacieux que lui, poussèrent la nouvelle méthode en dehors de ses dernières limites, achevant ainsi la séparation totale do la théologie et de la philosophie.

Le rationalisme, dont la vogue dut bientôt envahir le plus grand nombre des écoles, ne put s'exercer longtemps sans enfanter des aberrations et de funestes hérésies. L'exaltation de la raison individuelle ne connut plus de frein ; la science ouvrit son sanctuaire aux théories les plus Incohérentes, et l'on vit reparaître les anciennes erreurs déjà condamnées, avec une foule de subtilités nouvelles.

Parmi les fausses doctrines dont les germes avaient plus d'une fois produit des fruits empoisonnés, dès l'enfance de l'Église, celles des Manichéens surtout se réveillèrent au XII* siècle. 11 ne serait pas facile de présenter l'analyse de cette formidable hérésie qui, sous une dénomination commune, réunissait les diverses sectes dés anciens Gnostiques. Admettant deux principes coéternels, l'auteur du bien et l'auteur du mal, les réformateurs du manichéisme modifièrent graduellement leur système, et cherchèrent à le mettre plus ou moins en harmonie avec la doctrine chrétienne. Il en résulta un mélange bizarre de sensualité et d'austérité, de mécréance et de superstition, d'éclectisme et de panthéisme, qui aboutirent à des enseignements abstirdes et à des pratiques odieuses *.

Déjà, au IV® et au V* siècle, les empereurs romains avaient eu recours à des mesures sévères pour exterminer ces sectes dont les assemblées occultes inquiétaient le pouvoir et soulevaient les cœurs honnêtes. Us ne parvinrent qu'à les contenir dans le silence ; et le monde en semblait délivré, lorsque, vers l'an 660, une femme zélée, manichéenne, entreprit

' Primum illorum axioma est, duo rerum esse principia* deiim maluffl et deum bonum. (S. Aug., de Moribus Manich.)

de raviver les croyances dont elle était éprise. Son fils, nommé Paul, se produisit conune Tapôtre d'un christianisme purifié ; et commençant par rompre avec la hiérarcliie catholique, il dogmatisa sans mission, et chercha dans les Livres sacrés, à Tcxclusion de la tradition, un nouveau symbole de la foi.

Ses disciples, lesPauliciens, dignes ancêtres des hérésiarques que nous allons voir apparaître, pères des Vaudois et des Albigeois, et précurseurs des hérétiques du XVP siècle; les Pauliciens ne voulaient de religion que selon le texte écrit de TÉvangile. Ils soumettaient ce texte à la libre interprétation de leur esprit propre qui, à leurs yeux, était toujours éclairé des lumières de TEsprit-Saint. Conséquents avec ces principes, ils nièrent successivement, comme nous le verrons plus tard, les dogmes et les mystères que leur raison ne pouvait comprendre ; et quand le sens littéral des Écritures contredisait trop évidemment leurs interprétations arbitraires, ils se sauvaient dans les ténébreux labyrinthes de la figure et de rallcgorie.

Au IX' siècle, ces sectaires, aigris par les poursuites dont ils avaient été l'objet, et enhardis par leur nombre, mêlèrent la politique à leurs pratiques religieuses, et manifestèrent une opposition assez vive contre les pouvoirs sociaux. Leur conduite était logiquement d'accord avec leurs doctrines. Affranchis de toute autorité dans l'ordre spirituel, ils ne tardèrent imnl aussi à secouer le joug de l'autorité temporelle ; telle sera toujours la marche de l'esprit humain K

L'Asie fut accablée pendant plus de trente ans des suites de ces soulèvements. Les nombreuses sectes du manichéisme, malgré d'horribles supplices, se perpétuèrent à travers les obstacles, et se répandirent insensiblement en Occident où, sur différents points, elles formèrent des associations dont le but avoué était la réforme de l'Église et de l'État. La dégéné-

* M. Guizol,dans Tun de ses cours, a dit celte parole remartiuablc : « La réforme est, pour appeler les choses par leur « nom, une insurrection de Tcsprit humain contre le pouvoir « ab'Olu dans Tordre spirituel. » (Douzième leçon, publiée en juillet 1828.)

Il était, en effet, difficile d'appeler ces choses par un nom •'lus exact.

ration d'une grande portion du clergé et l'ignorance des peuples, la dépravation des mœurs publiques et la cupidité , ne favorisèrent que trop les conquêtes de ces sectaires.

Tant d'éléments de passions et d'erreurs que le temps avait mûris, que le fanatisme avait accumulés, que les intérêts politiques avaient laissésfermenteràrombre,durentcnfinéclater.

Ce fut au siècle de saint Bernard que ce nuage chargé de foudre vint obscurcir l'horizon de l'Église. Une infinité de sectes, diverses par leurs noms et leurs enseignements, s'étaient' unies dans une haine commune contre le catholicisme ; et les bornes étant franchies, il n'y eut point d'excès auxquels on ne poussât les prétentions, les doctrines et les mœurs. Le rationalisme seul était déjà une calamité pour l'Église; mais le concours de tant d'autres germes de dissensions semblait accabler la Chrétienté et exiger une force plus qu'humaine pour en triompher.

Cependant l'Esprit-Saint, qui veille sur l'Église et lui a promis une éternelle assistance, ne la laissa pas manquer de secours aux temps difficiles. Le saint Abbé de Clairvaux, comme un phare lumineux, éclairait cette mer orageuse, et signalait avec énergie les écueils. Qu'on ne s'étonne donc point, en considérant les témérités hardies du XIP siècle, qu'on ne s'étonne pas du zèle de Bernard, de l'acharnement même avec lequel nous le verrons combattre 1 Il avait en face de lui des géants d'orgueil. Abeilard et GilbertdelaPorréattaquaient, sous la bannière delà raison, l'antique méthode de l'enseignement théologique. Pierre de Bruys et le moine Henri soulevaient les peuples contre le Saint-Siège; Herbert et Tranchelme niaient l'efficacité des sacrements et interdisaient le mariage; les Cathares ou Puritains rejetaient l'Ancien Testament et les écrits des saints Pères; Arnold de Brescia, plus véhément que tous les autres, réclamait l'abolition de la hiérarchie ecclésiastique; Éon de l'Étoile se faisait passer luimême pour Jésus-Christ; une infinité d'autres sectes, i)lus extravagantes les unes que les autres, prêchaient partout et hautement la décadence du Catholicisme : il ne fallut pas moins, pour arrêter ce vaste débordement, que la puissance d'un saint Bernard.

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