‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 38 sur 319 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Pierre Abeilard. — Coup d'œiï sur ses doctrines. — Sa vie et ses infortunes.

Pierre Abeilard, cet homme aussi extraordinaire par son enseignement que par sa vie romanesque, le père de la sophistique du moyen âge et le patriarche du rationalisme moderne, semble avoir été judicieusement caractérisé par un écrivain de nos jours : « Abeilard est en a théologie ce qu'il est en philosophie, ni tout et à fait orthodoxe ni tout à fait hérétique, mais « beaucoup plus près de l'hérésie que de Tor- « thodoxie ^ » L'histoire de ses calamités, écrite par lui-même, et l'histoire de ses doctrines, combattues par saint Bernard, forment le grand épisode du XII' siècle ; épisode devenu vulgaire à force d'avoir retenti dans le monde, et qui, pendant six cents ans, a remué la science et défrayé les romans.

Il n'est sans doute rien de plus commun, dans les fastes des misères humaines, que de voir notre raison et nos passions s'égarer ensemble; et, sous ce rapport, les aventures d' Abeilard et d'Héloïse n'eussent assurément point mérité les honneurs de l'histoire. Mais quand l'homme que sa passion entraîne et précipite, a été salué, à juste titre, comme la plus forte raison de son temps; quand cet homme se pose lui-même comme l'apôtre du rationalisme et prétend en faire le fondement de la foi, on est en droit d'examiner la solidité d'une telle base, et de l'apprécier par les épreuves de la vie pratique. Les forces spéculatives de l'esprit humain, rapprochées de ses trop réelles faiblesses, présentent une de ces leçons significatives qui ne devraient point échapper aux philosophes!

^ Cousin, ouvrages inédits d'Abeilard, Introd., p. 184. — Nous devons déclarer ici, qu'après avoir longtemps étudié tout ce que nous avons pu nous procurer des ouvrages d' Abeilard, nous n'avons rien trouvé de plus lucide et de plus érudit que cette récente publication de M. Cousin. Le savant professeur est le premier qui ait mis au jour le complément des doctrines philosophiques et théologiques du chef des rationalistes ; et grâce à ses lecherches laborieuses et aux appréciations qui les accompagnent, on peut aujourd'hui saisir parfaitement l'esprit de la célèbre école du XII« siècle.

Abeilard naquit, en 1079, au bourg de Palais, près de Nantes, en Bretagne. On assure que, par un pressentiment de sa future éloquence, ses parents empruntèrent son nom à celui de l'abeille. Il semblait justifier cet augure. Sa facile élocution, jointe à une merveilleuse subtilité d'esprit et à une érudition qui embrassait les auteurs sacrés et profanes, lui assigna de bonne heure le premier rang parmi les maîtres les plus renommés de son époque. Les avantages extérieurs de sa personne ajoutaient à l'ascendant de son génie. Sa taille était haute, son regard plein de finesse, sa démarche noble et fière ; ses traits exprimaient une mâle énergie.

Il avait successivement étudié sous deux fameux maîtres, Roscelin, le nominaliste, et Guillaume de Champeaux, le réaliste. L'exposition des deux systèmes avec leurs multiples nuances, n'entrerait pas aisément dans notre cadre, et n'offrirait d'ailleurs qu'un tableau assez monotone. Il nous suffira, pour résumer une controverse qui a rempli tout le moyen âge, de rappeler la différence tranchée des deux écoles. Le réalisme répondait à la doctrine platonicienne qui admet la réalité des idées, c'est-à-dire l'existence réelle et permanente des idéaux qui leur correspondent. Le nominalisme, au contraire, marchant dans les voies d'Aristote, et confondant les idées avec les notions abstraites, niait la réalité des idéaux, et déclarait qu'ils n'étaient que des mots '.

La question, réduite à sa plus simple signification, était donc de savoir si les choses invisibles, contemplées par l'œil de l'intelligence, existaient réellement sous une forme idéale ; ou bien si elles n'étaient que des abstractions, des notions de notre raison, des symboles de notre langage.

Cette question n'est point futile; elle soulève le plus imposant problème de la philosophie et

* La maxime des réalistes était : Rem de rc prœdiCuri non pusse t seU itleam de ideU. Les nominalistes disaient : End a nno sunt muUtplicanda prœter necessitatem.

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de la religion; de sa solution ressortira, en dernière analyse, le spiritualisme ou le matérialisme. Sans doute les conséquences de ce problème ne sont pas toujours poussées jusqu'aux dernières limites; ses termes varient avec les temps et selon les diverses tendances de l'esprit; mais, toujours et partout, il pose le pivot autour duquel gravitent les investigations de la science humaine. Aussi n'est-ce, à proprement dire, ni à Roscelin, ni à Guillaume de Champeaux que cette controverse commence . Son origine se montre au berceau même de l'histoire ; sa racine est au cœur de l'homme déchu; et elle apparaît dès le premier âge de l'enfance, dans cette première question que l'enfant vous adresse : Est-ce que cela est vrai? L'enfant s'informe de la véracité de votre parole; il veut savoir si votre récit a pour objet une réalité ou une fiction . 11 recherche la vérité ; et sa question, éminemment philosophique, est la même, si vous l'élevez à un niveau supérieur, que celle qui s'agite sous diverses formes entre Platon et Aristote, entre Salomon et l'Académie, entre saint Paul et l'Aréopage, entre lesréalistes et les nominalistes, entre la philosophie rationnelle qui part d'en bas pour remonter en haut, et la philosophie divine qui descend d'en haut pour éclairer les choses d'en bas. Les philosophes de tous les temps ont pris part à ce débat, et tous continuent la discussion, malgré la solution éclatante, donnée il y a dix-huit siècles, par le plus sublime des docteurs : « Nous ne contemplons pas seulement les choses a visibles, a dit saint Paul, mais les invisibles; a celles-ci sont étemelles, tandis que les choses a visibles sont temporelles ^ »

Cette sentence de l'Apôtre est la condition de la vraie philosophie. Mais elle exige la soumission de notre esprit à l'autorité divine; et c'est là ce qui, dans tous les temps, a révolté l'orgueil de la raison.

Quoi qu'il en soit, la divergence fondamentale qui sépare les deux écoles philosophiques est facile à saisir; et si c'était ici le lieu, nous signalerions cette même démarcation dans toutes les branches des sciences et des arts, dans la morale, dans la politique, dans la législation, dans tous les ordres de choses : tous les produits de l'esprit humain pouvant être considérés, comme l'homme lui-même, au point de vue de leur reflet céleste ou de leurs

^ Non contemplantibus nobis qase yidenttir, sed qns non videntur. Qux enim Tidentur, temporalia sant : qus autem non videntur, steroa sunt. (II Cor.p iv» 18.) Voy. aussi Epist. ad Rom., I, 20.

phénomènes terrestres. Mais le sujet qui nous occupe ne nous permet pas cette digression; nous devons nous borner à montrer la part considérable qu'Abeilard a prise dans ce conflit, et les conséquences qu'il en a tirées.

Abeîlard, nourri à la fois des doctrines platoniciennes de Guillaume de Champeaux et des doctrines péripatéticiennes de Roscelin, entreprit, après avoir combattu ses deux maîtres, de concilier leurs doctrines opposées, et de les accorder en quelque sorte dans une théorie intermédiaire. Cette tentative paraissait opportune, car la confusion régnait dans les deux camps.

Les réalistes et les nominalistes ne s'entendaient plus eux-mêmes. Les premiers avaient, dans la chaleur de la discussion, perdu de vue Vidée ^ qui en- effet s'échappe, quand on l'abandonne à la vanité des disputes; les seconds^ jouant sur les mots, confondaient les abstractions artificielles de l'esprit avec les notions véritables et naturelles. Les uns et les autres avaient à la fois raison et tort, selon les différentes perspectives où ils se plaçaient. Si Abeilard, avec des vues lucides, avait nettement distingué les notions et les idées; si, dans la doc^ trine des notions, il avait reconnu la différence qui existe entre celles qui ont leur racine dans l'idée, et celles qui ne sont que des généralisations, des élaborations plus ou moins arbitraires de la raison, il aurait pu mettre d'accord, sinon les docteurs, au moins les doctrines ; et sans porter atteinte aux vérités d'un ordre supérieur, il pouvait conclure au réalisme des notions naturelles, et au nominaUsme des notions artificielles *.

Mais c'est ce qu'Abeilard n'a point fait; et son système intermédiaire, nommé le conceptalisme^ n'a été qu'une nouvelle opinion, sans base, livrée à la polémique des savants. Abeilard, comme la plupart des philosophes de son temps,

^ La difficulté, en ces matières, c'est de s'entendre sur lo sens des mots. Noos appelons notions naturelles celles qni correspondent à Tordre naturel des choses et qui se forment spontanément dans notre esprit, comme les notions de cheval, d'arbre, etc., termes généraux renfermant tous les caractères d'un genre d'une généralité d'individus. Les notions artifidélies^ au contraire, sont celles qui n'ont aucun type dans les choses d'en haut, ni dans les choses d'en bas : telles sont lef classifications factices de certaines sciences modernes qui ne subsistent que dans les nomenclatures et ne contiennent qu'uc nominalisme plus ou moins arbitraire ; ainsi, en botanique^ par exemple, il y a telle classe de monocotylédones qui conw prend à la fois le lis, le palmier, Tasperge, etc.; la famille des chats^ en zoologie, comprend le lion, la panthère, le tigre, le léopard, etc. Ce sont là, si jamais il en fut, des notions ariificielles.

VIE SCIENTIFIQUE

n'admettait qu'une seule espèce de notions, et enseignait avec une apparence d'ironie qu'elles n'étaient ni des choses ni des mots. Que sontelles donc? demandaient à la fois les nominalistes et les réalistes. Abeilard répondit par des mots et non par des choses; il enseignait que les notions étaient des conceptions n'existant que dans les formes de notre raison : solution évidemment analogue à la doctrine des nominalistes. La plupart des ouvrages d' Abeilard attestent d'ailleurs cette tendance *. Abeilard est nominaliste; et ce fut lui qui, par son talent et la forme nouvelle qu'il donna aux systèmes d'Aristote, fit prévaloir la science des mots sur la science des choses.

Aussi, ne reculant devant aucune des conséquences logiques du nominalismc, il posa l'art de raisonner comme le grand pivot de la philosophie; réduisit la recherche de la vérité à une habile dialectique, espèce de mécanique rationnelle à l'aide de laquelle il prétendait construire le système général des connaissances humaines.

Il fit plus. Non content de soutenir les principes de Roscelin et de les mettre en vigueur sous un nouveau nom, il les introduisît dans le domaine de la théologie, et entreprit d'expliquer les dogmes de la religion par les seules forces de la logique. Dans le système d* Abeilard , la foi n'était qu'une estimation [œstimatio^ c'est le mot dont il se sert), c'est-à-dire une opinion provisoire, un préjugé, une conjecture; à la raison humaine était dévolue la tâche de la justifier et d'en démontrer la vérité. Ainsi, discourant sur tous les dogmes, recueillant des textes et des passages de rÉcriturc et des Pères, pour ou contre (sic et novù\ les thèses de théologie, il réduisit les matières de la foi en problèmes, afin de les résoudre magistralement '.

Cette tentative, exécutée avec une habileté consommée, souleva contre lui tous les théologiens orthodoxes, principalement saint Bernard; tous déclarèrent les divins objets de la foi au-dessus et indépendants des jugements de la raison; et ils soutinrent que les démonstrations rationnelles n'ajoutaient rien à la sanction que la parole divine porte en ellemême {justificata in semetipsa. Psal. xviii).

* Voy. Abœl. opp. Inycctm m qnemdam ignarnm dialectîc, p. 238. — Introd. in theologiam christianam, p. 974, etc. — Voy. snrtont le Sic et non publié par M. Consin, édition 1836.

* Voyez son ouvrage Sic et non cité plus haut. Cet ouvrage n'est qu*nn canevas des leçons orales d*Âbeilard. Il contient en genne les Antinomies de Kant et le Doute méthodique de Descartes.

On se demande , en lisant ces sèches discussions, comment des matières si ardues, sur^ tout en philosophie, pouvaient captiver tant d'esprits, et attirer une si grande affluence de disciples I Car les contemporains le témoignent, Une multitude incroyable d'auditeurs de tout pays, de tout âgé, de tous rangs, marchaient à la suite du célèbre professeur, et se passionnaient pour son enseignement; des milliers d'écoliers le suivirent successivement à Helun, à Corbeil, à Saint-Victor de Paris, à Saint-Denis, dans les bourgs, dans les déserts et sur la montagne de Sainte-Geneviève * ; rien ne les décourageait : à peine si les hôtelleries pouvaient les contenir. Les Parisiens n'étaient pas les seuls qui remplissaient les vastes salles du cloître; parmi les disciples se trouvaient une foule d'Allemands, de Romains, d'Anglais, de Lombards, de Suédois, de Danois ; les hommes les plus marquants étaient mêlés dans la foule,' avides d'entendre les leçons savantes de l'audacieux maître.

D'où venait cette popularité? Comment des questions de subtile dialectique pouvaient-elles exciter une vogue si générale, un engouement si passionné. Cette énigme n'est pas difficile à résoudre; elle s'explique par les penchants de la nature humaine. Abeilard était l'homme de son temps ; il secondait l'essor de la secrète passion du siècle, l'esprit d'indépendance qui, sous toutes les formes et sous divers noms, ' travaillait la multitude et aspirait à secouer toute espèce de joug. Abeilard voulait le progrès par les forces humâmes, comme saint Bernard le voulait par la puissance de Dieu. C'était une voie attrayante, ouverte aux présomptions de la science, que de dispenser de cf^oire avant d'avoir compris; et l'esprit humain trouvait quelque gloire à faire comparaître devant le tribunal de sa propre juridiction les dogmes révélés, afin de s'en constituer juge et de les déclarer valides.

11 est vrai qu'Abeilard professa toujours un respect sincère pour l'Église. Il contre-balançait

^ La montagne de Sainte-Geneviève n*était pas alors comprise dans l'enceinte élevée par Louis le Gros autour des faubourgs de Paris. » Du reste, c'est une chose curieuse de lire les détails sur la vogue immense des leçons d' Abeilard. Lui-même, dans l'histoire de ses calamités, rapporte que la foule était si grande, «ut nec locus hospitiisnec terra suf&ceretalimentis. » (P. 19.) « Nnlla terrarum spatla (dit un autre écrivain), nnlla montium cacumina, nulia coocava vallium, etc., quominus ad eum properarent, retinebat. » (Epist. ad Abœl., in Opp. ejusd., p. 218.) «Hemota Britannia... Andegavenses... Pictavi, Vascones et Hiberi : Normania, Flandria, Teutonius etSnevus... praeterea eunctos Parisiorum civitatem habitantes, etc... » {Idem.)

les hardiesses de sa méthode par une foi vive et docile; ses erreurs étaient peut-être plus dans son langage que dans son esprit; et les propositions hétérodoxes qu'il a émises ressortaient moins de ses opinions personnelles que de ses déductions logiques. Aussi Ta-t-on accusé à la fois de toutes les hérésies, et l'a-t-on justifié sur chaque point en particulier. Mais son inexcusable faute est d'ayoir soumis les vérités sacrées au libre examen qui introduit l'anarchie dans le domaine des choses saintes, puisqu'il substitue la souveraineté de l'homme à l'autorité d'en haut.

C'est là, qu'il en eût conscience ou non, ce qui explique à la fois et la vogue et le danger de son enseignement. En donnant à la théologie une base humaine, il posa le principe du rationalisme qui, dans son premier développement, exerça sur la foule passionnée la fascination que le protestantisme produisit trois siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelée de nos jours avec un succès non moins avéré. Toujours l'esprit d'indépendance, de quelque doctrine et de quelque nom qu'il se revête, excitera les sympathies de l'homme déchu; et toute philosophie qiii exaltera l'orgueil humain, tout enseignement qui confirmera la première parole de révolte qui pervertit l'homme dans le principe, sera sûr d'être accueilli avec enthousiasme par la multitude aveugle et ignorante.

Abeilard était à l'apogée de sa fortune, et dogmatisait aux applaudissements du monde, lorqu'il se heurta, dans sa course gigantesque, contre deux pierres d'achoppement : il tomba sur Tune, et se brisa; l'autre l'écrasa de son poids. Héloïse lui fit perdre son nom de philosophe ; Bernard lui ravit sa réputation de théologien.

Avant d'assister aux intéressantes luttes qui s'ouvriront tout à l'heure, achevons de dépeindre l'homme qui les fit naître. Nous l'avons vu dominer la science par le sceptre de sa raison; nous allons voir cette raison si fière et si présomptueuse éclipsée par les fragiles attraits d'une femme.

A Paris, au moment où le nom d'Abeilard était un prestige, vivait une jeune fille qui, elle-même, était une merveille de son temps. Héloïse n'avait pas encore atteint sa dix-septième année, que déjà il n'était bruit que de sa rare intelligence; elle était versée dans la philosophie, les lettres et les arts, et cultivait avec un égal succès le grec, l'hébreu et le latin. Sa beauté n'était pas -moins admirable que son

génie; si bien qu'elle faisait toute la joie et l'orgueil de son oncle, le chanoine Fulbert, qui l'avait élevée. Fulbert n'avait rien négligé pour accroître la renommée de sa fille adoptive ; et pour mettre le comble à sa sollicitude, il la confia aux soins du plus illustre de tous les maîtres. Mais, non content d'avoir obtenu les leçons d'Abeilard, il voulut lui procurer encore les avantages de sa conversation journalière. Il offrit à Abeilard une demeure dans sa maison, et lui remit entièrement l'éducation d'Héloïse.

Abeilard, il faut en convenir, n'était plus dans l'âge des passions; il avait près de quarante ans; de plus, son titre de bénéficier, et sa perspective d'entrer dans l'état ecclésiastique où il pouvait fournir une carrière éminente, jointsàraustérité connue du philosophe, étaient autant de titres à la confiance du chanoine.

Cependant tous ces motifs, et d'autres plus sacrés encore , n'empêchèrent point la passion de souiller le cœur du maître et de l'élève. II. fallut que le scandale devînt public pour éveiller enfin les soupçons de Fulbert. Mais il n'était plus temps. Abeilard enleva la malheureuse Héloïse, et la conduisit secrètement en Bretagne.

Bientôt il revint auprès de Fulbert, lui découvrit la situation, et lui offrit d'épouser Héloïse, à la condition de ne point ébruiter le mariage. Fulbert consent à tout; et les deux époux, mariés en^sa présence, demeurèrent séparés, afin de laisser dans le secret une union qui pouvait nuire au renom du philosophe et compromettre son avenir.

Ce mystère ne resta pas longtemps caché. Fulbert lui-même ne craignit point de le divulguer pour sauver l'honneur de sa nièce; tandis que celle-ci, plus attachée à la prétendue gloire d'Abeilard qu'à son propre honneur, niait hautement le mariage. Dans ces circonstances, Abeilard, pour soustraire son embarrassante épouse aux afflictions dont Fulbert l'abreuvait, lui procura un asile dans le monastère d'Argenteuil ; mais il paya cher les ressentiments d'un oncle outragé , et devint la victime d'une implacable vengeance.

Une nuit, pendant qu'il dormait, cet oncle et quatre sicaires s'introduisirent dans sa demeure, conduits par un valet qu'ils avaient gagné à prix d'argent. Ils pénètrent dans sa chambre, se précipitent, le lient, le bâillonnent, et ne le quittent qu'après avoir consommé sur sa personne les plus indignes traitements. A ses cris, que la confusion rendait plus déchirants, tout Paris s'émeut et accourt. Fulbert

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8*e8t échappé; on lai confisque ses biens, et on lui ôte ses bénéfices; le valet d'Âbeilard avec deux autres complices sont découverts, et subissent la peine de leur crime. Mais Abeilard, devenu insupportable à lui-même, va cacher dans un cloître sa passion mal éteinte et son existence flétrie.

Héloîse ne tarda point à suivre son exemple; elle prit le voile, plutôt pour se dévouer à Abeilard que pour s'immolera Dieu ; et l'un et Vautre, lon^mps séparés, alimentèrent, par un fréquent commerce de lettres, la terrible passion que nulle vicissitude n'avait pu affai-

blir, a J'ai cherché dans la philosophie et dans a la religion, écrit Abeilard, des armes pour a combattre cette flamme que nos malheurs a ont allumée davantage ; mais, hélas 1 en m'ena gageant par des vœux à vous oublier, je a n'oublie que ces vœux*. »

Telles furent les tristes faiblesses du philosophe pendant les premières années de sa retraite. Mais sa carrière n'était point terminée. Sa chute, qui avait eu un immense retentissement, n'avait compromis que sa personne; ses doctrines subsistaient : elles durent tombei sous les efforts de saint Bernard.

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