CHAPITRE TROISIÈME
Lutte de saint Bernard contre Abeilard. — Concile de Sens. ~ Conversion et fin édifiante
d'Abeilard.
Dès Tannée il2i, Abeilard avait été cité devant un concile assemblé à Soissons, sous la présidence de Tarchevêque de Reims, pour entendre la condamnation de son livre sur la Trinité, composé selon les règles d'Aristote, et contenant des erreurs manifestes. 11 se soumit à la sentence, et brûla lui-même son ouvrage. Mais la méthode dont il usait dans les chaires de théologie le faisait chavirer sans cesse et retomber d'écarts en écarts.
D'un autre côté, l'esprit de hardiesse qui l'animait, et la suffisance avec laquelle il appliquait la dialectique aux questions les plus profondes, attiraient constamment autour de lui une foule de ses anciens auditeurs qui le pressaient de reprendre ses leçons publiques, et lui demandaient, selon qu'il le rapporte lui-même, « des arguments philosophiques propres à satisfaire la raison \ » Cédant à leurs instances, il recommença son cours, au grand contentement d'une multitude de disciples.
11 s'était fait moine à Saint-Denis ; mais son esprit toujours agité n'avait pu tenir dans ce monastère. 11 le quitta pour s'établir dans le diocèse de Troyes, où la générosité de ses amis lui avait procuré une vaste terre qui ne tarda point à se peupler de nombreux partisans. Il y construisit un oratoire auquel il donna le nom
^ Abœl., Introd. ad Theol.
TOMB L
de Paraclet; et là, entouré déjeunes hommes qui accouraient de toutes les contrées, il disserta sur la nature de Dieu, sur les mystères de l'homme, sur les plus hautes questions de métaphysique et de morale, comme faisait autrefois le philosophe de Stagire dans les jardins de l'Académie. Rien n'égale la joie orgueilleuse que ressentait Abeilard à la vue de ses succès ; il l'exprime naivement dans une de ses lettres : « Pendant, dit-il, que mon corps est a enfermé en ces lieux, la renommée fait voler <x mon nom dans le monde entier; tous lesena droits par où elle passe sont autant d'échos «qui le répètent*. »
Mais ce triomphe ne dura point.
Saint Bernard, l'infatigable sentinelle de TÉglise, depuis longtemps observait la tendance des nouvelles doctrines ; il la signalait aux évoques, et poussait des cris d'alarme. Abeilard éluda par des subterfuges les remontrances du puissant abbé de Clairvaux; et, dans l'espoir de se soustraire à l'orage qui grondait sur sa tète, il abandonna le Paraclet, pour accepter l'abbaye de Saint-Gildas qui lui fut offerte en Bretagne. Il est vrai que des motifs d'une autre nature contribuèrent à cette détermination.
Les religieuses du monastère d'Argenteuil
* Abœl., Epist., vol. II.— « Abœl. Episl. i,
mSTOIRE DE SAINT BERNARD.
ayaient été dispersées; et la triste Héloïse, épouse sans époux, religieuse sans religion, âme profondément bouleversée, se trouvait sans repos et sans asile. Abeilard n'hésita point; il lui offrit le Paraclet, et Ty établit avec plusieurs de ses compagnes. L'évêque de Troyes ratifia cette donation ; et le pape Innocent II, accédant aux recommandations de Pierre le Vénérable, conféra à Héloïse le titre d'abbesse de la communauté nouvelle*.
Quant à Abeilard, il languissait à Saint-Gildas; et, quoique malade et toujours consumé de passions tumultueuses, il était impatient de reparaître sur la scène du monde et de se rapprocher en même temps du Paraclet, où l'appelaient sans cesse les pressantes lettres d'Héloïse. Déjà il avait quitté sa retraite et repris ses leçons éloquentes, quand saint Bernard vint le trouver pour lui dessiller les yeux, et le ramener à la vérité par les voies de la douceur. Abeilard, au témoignage de Geoffroy d'Auxerre, parut touché de la démarche évangélique du saint Abbé de Clairvaux. Il lui promit de modifier ses doctrines ; mais de nouveaux écrits dont quelques-uns circulaient clandestinement dans les écoles*, démentirent cette promesse, et annonçaient au contraire, une plus grande audace. De plus, il prit le change; et, enhardi par le zèle de ses disciples, il se plaignit à son tour de saint Bernard, et l'accusa de calomnie.
C'est alors que le serviteur de Dieu rompit le silence, et poursuivît le novateur avec son invincible vigueur. Les lettres qu'il écrivit aux évêques, aux cardinaux, au Pape lui-même, dénotent sa vigilance, et méritent d'être consignées. Nous en donnons ici quelques remarquables extraits :
<( Frère Bernard, abbé de Clairvaux, offre ses a humbles honunages au Pape Innocent, son a très-aimé père.
« C'est à vous, Saint-Père, qu'on doit s*a- « dresser quand le royaume de Dieu est en pé- « ril, ou souffre quelque scandale, principalea ment en ce qui regarde la foi. Tel est leprivi- « lége du Siège apostolique, puisque à Pierre a seul il a été dit : J'ai prié pour vous, afin que « votre foi ne défaille point. Il faut donc exiger a du successeur de saint Pierre ce qui est dit a ensuite : Quand vous serez converti, fortifiez a vos frères. Il est temps aujourd'hui d'accom-
1 Godf., lib. III, n» 13. Le Paraclet élait situé dans les environs de Nogcnt-sur-Seine.
Entre autres le Sic et non, dont saint Bernard fait mention dans son épltre lAxxvii, éd. Mabill,
a plir cette parole, d'exercer votre primauté, de a signalervotre zèle, d'honorer votre pontificat.
a II s'est élevé en France un homme qui, a d'ancien docteur, est devenu théologien nouer veau. Après s'être joué dès sa jeunesse dans a l'art de la dialectique, il se plaît aujourd'hui « à débiter ses rêveries sur l'Écriture sainte ; se <i figurant n'ignorer rien de tout ce qui est a dans le ciel ou sur la terre, il décide toutes «les questions sans jamais hésiter... ; prêt à a donner la raison de toutes choses, il prétend a expliquer même les choses qui sont au-des^ ce sus de la raison ; tentative qui est contraire à G toutes les règles de la foi et de la raison elle- « même.
cf Voici, par exemple, le sens qu'il donne à ces a paroles du Sage : Celui qui croit légèrement est ce un téméraire. Il dit que croire légèrement, « c'est faire marcher la foi avant le raisonnea ment; quoique le Sage ne parle pas de la foi « que nous devons à Dieu , mais de cette « croyance trop facile que nous accordons aux a propos des hommes. Après tout, le pape Gré- (( goire enseigne que la foi divine est sans mérite, c( dès que la raison lui en fournit les bases. « Marie est louée parce qu'elle a prévenu la «raison par la foi; Zacharie est puni pour oc avoir cherché dans la raison les appuis de sa a foi. Notre théologien parle tout autrement... a Dès les premières lignes de son extravagante a théologie, il définit la foi une opinion (œstia matio, une conjecture préalable); comme si « les mystères de notre foi dépendaient de la (c raison humaine, au lieu d'être appuyés, « comme ils le sont, sur les fondements iné- (( branlables de la parole de Dieu !
« Quoi î vous proposez comme douteux ce et qu'il y a au monde de plus vrai 1 Saint Aua gustin ne parlait point de la sorte. La foi, « dit-il, n'est point une conjecture ou une opi* or nion qui se forme en nous par le travail de (( nos réflexions; elle est une conviction inté- « rieure confirmée par la conscience. Laissons a donc ces théories problématiques aux philo^ a sophes péripatéticiens qui se font une règle de or douter de tout, et qui effectivement ne savent a rien. Pour nous, tenons-nous-en à la définia tion du Docteur des nations. La foi, dit cet « apôtre, est la substance des choses qu'an espère, « et le fondement de celles qu'on ne voit pas^. Elle (c est donc une base, et non point une opinion, « et non point une déduction de nos vaines
1 Est autem fideâ sperandanim substantia reram, argumentum non apparentium. (Ad Hebr., xi, 1.)
VIE SCÏÉNtIFIOTJE.
c pensées; elle est iiné certftûde, et non point « une probabilité ^ .. 0
Une autre lettre, écrite au cardinal Haimeric, chancelier de la cour romaine, retient avec la môme sollicitude à ces questions.
V J'ai lu, dit-il, de mes propres yeux, ce que i j'avais entendu des livres et de la doctrine de < Pierre Abeilard. J'ai pesé ses expressions, et € j'ai reconnu le sens pernicieux qu'elles rena ferment. Ce corrupteur des fidèles, cet esprit « contagieux, propre à égarer lésâmes simples, a prétend soumettre à sa raison ce qui ne peut a être saisi que parla foi vive et docile. Le vrai <i fidèle croit sans arguments ; mais ce nova- <« teur, non content d'avoir Dieu pour garant « de sa créance, veut que sa raison en soit l'ar- « bitre. Au lieu que le Prophète dit : Votis ne a persévérerez pas, si vous ne croyez* ; notre doca teur accuse de légèreté la foi qui part du cœur, a abusant de ce passage de Salomon : Celui qui 9 croit légèrement est un téméraire '. . . ft
a Pierre Abeilard , écrit-il encore au pape « Innocent, travaille à détruire le mérite de la a foi, et se met en tête qu'il peut comprendre d par sa raison tout ce que Dieu est. Il monte a jusqu'aux cieux; il descend dans les abîmes; « nulle hauteur, nulle profondeur ne se dérobe a à ses investigations. C'est un homme grand à e ses propres yeux, disputant sur la foi contre a la foi même, enflé de sa science, s'ingérant a dans les secrets de Dieu, et nous fabriquant • des hérésies*. »
a Je vous envoie, dit-il au cardinal Grégorius, «les écrits de Pierre Abeilard, afin de vous « faire connaître l'esprit de ce philosophe. Vous «verrez qu'il suppose des degrés dans la Tri- « nité, comme Arius; qu'il élève le libre arbi- « tre au-dessus de la grâce, comme Pelage ; « qu'il divise Jésus-Christ, comme Nestorius... « Quoi doncl après avoir échappé à la gueule « du lion *, ne devons-nous pas nous mettre en a garde contre le souffle empoisonné du dra- « gon? Le premier n'a point poussé sa rage au « delà du tombeau ; le dernier veut perpétuer « dans les siècles à venir ses mauvaises doc- «trines*. »
La persévérante activité de TAbbé de Clairvaux arrêta bientôt le docteur rationaliste dans le cours de ses succès. Mais Abeilard, qui était de bonne foi et plein de confiance en son orthodoxie, comptant d'ailleurs sur le nombre et
1 Bern., Epist. cxl.
* Si non credideritis, non permanebitis. (Isa!, vu, 9.)
* Epist. cccxxxvm. — * Epist. cxuv.
* AUnsioa à Tantipape Pierre de Léon. — < Epist. cccxxxi,
Pinfluence de ses amis, protesta contre les accusations dont il était l'objet, et annonça hautement rintpntion de se disculper devant un concile général.
C'était en 1440. En cette année même, à l'octave de la Pentecôte, une grande assemblée de prélats et de théologiens devait se réunir dans la ville de Sens. Abeilard écrivit à l'archevêque de cette métropole pour lui déclarer qu'il était prêt à justifier ses doctrines devant tout le monde, et le pria instamment de convoquer l'Abbé de Clairvaux, afin de mettre un terme, par une discussion publique, aux reproches d'hérésies.
L'archevêque ne demandait pas mieux que de soumettre au jugement du concile les questions controversées, et saint Bernard fut invité à s'y rendre, en même temps qu' Abeilard ; mais d'abord il s'excusa.
c L'archevêque de Sens, écrivit-il à Rome, « m'appelle, moi qui suis le dernier de tous,' a pour lutter corps à corps contre Abeilard; et <r il me fixe le jour où ce docteur doit soutenir' « devant l'assemblée des évêques, les assertions « impies contre lesquelles j'avais osé me pro-* « noncer. Je refuse d'y paraître; d'abord, parce a que mon adversaire s'est aguerri dans la dis- « pute dès sa jeunesse ; et je suis d'avis qu'il «est honteux de commettre avec les subtiles « arguties de la raison humaine l'autorité de la « foi fondée sur la parole de Dieu*. Ainsi je « réponds qu'il ne faut pas d'autres accusateurs « que ses propres écrits. Au surplus, cette af- « faire ne me regarde pas personnellement; « elle appartient aux évêques, qui senties gar- « diens et les interprêtes de la doctrine. »
Cependant la seule annonce d'une controverse publique entre les deux plus célèbres personnages du temps excita au plus haut degré l'intérêt de la France entière. Il s'agissait en effet de voir aux prises, non-seulement deux hommes remarquables par leur entraînante éloquence, mais deux chefs d'écoles qui représentaient les deux tendances contraires de leur siècle. Le premier admettait le principe de l'autorité divine; le second proclamait la primauté de la raison humaine : tous deux combattaient pour la cause de Dieu; l'un par la sagesse du ciel, l'autre par la science de la terre.
Cette lutte promettait un spectacle émouvant. Le roi lui-même et les seigneurs de la
^ Abnni, tum quia puer snm, et ille vir bellator ab adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis committi ratiunculis agitandam, etc.
* Epist. cLxxxix.
fflSTOIRE DE SAINT BERNARD.
cour Youlurent en être témoins ; et au jour indiqué, tout ce que le pays, aussi bien que l'Église, renfermait de plus illustre, accourut à Sens, et vint se réunir, dans l'enceinte sacrée, aux prélats et aux pères du concile.
Écoutons saint Bernard :
a II me fallut céder aux prières de mes amis, a Ils voyaient que tout le monde se préparait « à cette conférence comme à une espèce de a spectacle; ils appréhendaient que mon aba sence ne fût une occasion de cbute pour les « faibles et un sujet de triomphe pour l'erreur. « Je m'y rendis donc, quoiqu'à regret et les a larmes aux yeux, sans autre préparation que a celle que recommande l'Évangile ; Ne méditez a pas ce que vous répondrez ; il vous sera donné à a l'heure même * ; et cette autre parole : Le Sei- « gneur est mon appui; je ne craindrai pas ce que a r homme pourra me faire*. »
Ce furent là, dit un chroniqueur, les armes du nouveau David, quand il vint combattre Abeilard, cet autre Goliath revêtu de la pesante armure de la science humaine, et tout chargé du formidable appareil des arguments de l'école*.
Les deux athlètes se présentent ensemble devant l'auguste assemblée ; sur eux se concentrent tous les regards. On produit les pièces; on énumcre les chefs d'accusation; on attend dans un morne silence, qu'Abeilard se disculpe et défende ses doctrines. Mais, ô confusion 1 il veut parler, et la parole lui manque ; et à la vue de saint Bernard, il demeure interdit I
Le serviteur de Dieu ne profite point de cet avantage ; il refuse de terrasser un adversaire déjà vaincu ; il se borne à signaler, dans les écrits d'Abeilard, les erreurs les plus patentes, et lui laisse le choix, ou de les rétracter, ou de se défendre. Mais le philosophe reste muet. Il sort enfin du concile, en proclamant qu'il en appelait au Pape.
Ce dénouement inattendu frappa les esprits d'une profonde stupeur. Le jugement de Dieu semblait dicter lui-même la sentence du concile. Aussi, nonobstant l'appel interjeté à Rome, la condamnation d'Abeilard fut unanimement prononcée. «J'ai vu, s'écrie saint Bernard a avec David, j'ai vu l'impie aussi élevé que les « cèdres du Liban; j'ai passé, et il n'était plus 1»
Ce triomphe éclatant, loin d'exalter l'humble moine de Clairvaux, lui arrachait des gémissc-
1 Noiite cogitare qnomodo aut qnid loquamini ; dabitur enim vobis in illa hora quid loquamini. (Matlh., x, 19.) Dominus milù adjutor ; non iîmebo quid facial mihi homo. (Ps. cxvii.)
« Epist. cLxxxix. — « Vît. S. UctfL. p. 3S2, a» 4, in Mab.
ments sur les misères de la vie humaine; ei dans une lettre au Pape, que nous voudrions pouvoir transcrire en entier, il s'exprime d'une manière touchante:
« // est nécessaire que le scandale arrive^ ; mais a c'est une bien triste nécessité 1 Aussi le proa phète s'écrie-t-il : Qui me donnera les aUes de la a colombe pour que je m'envole dans un lieu trana quille ? Je voudrais être hors du monde, tant <K je suis abattu et abîmé d'affliction. Insensé «t que j'étais 1 j'espérais quelque repos, après a que la fureur du lion eut été domptée, et a que l'Église eut reconquis la paix. Cette paix, « elle en jouit ; mais moi, je n'en jouis pas. Je <x ne me rappelais pas que j'habite une vallée a de larmes, une terre ingrate, hérissée de a ronces et d'épines qui renaissent à mesure a qu'on les coupe. Hélas 1 la charité se refroidit a et l'iniquité tous les jours augmente *. »
Les actes du concile furent déférés à Rome. Le pape Innocent, après avoir examiné les propositions hétérodoxes, confirma leur condamnation, et imposa à leur auteur un éternel silence*.
Abeilard se trouvait alors sur le seuil de deux voies divergentes, dont l'une mène à la vie, et l'autre à la mort. Il pouvait, par une humble soumission à l'autorité de l'Église, éterniser son nom dans le livre de vie ; ou bien, par un indocile orgueil, l'enregistrer au nombre de ces esprits superbes qui, dans leur élévation comme dans leur décadence, imitent l'antique rébellion du prince des ténèbres. La grâce toucha le cœur d'Abeilard I L'humiliation avait opéré dans ce cœur malade une large ouverture : un sentiment nouveau, une émotion semblable à un vaste tremblement s'empara de cet esprit gigantesque ; et dans la profondeur de son âme était descendu le rayon victorieux de la vraie lumière.
Abeilard publia une rétractation dont voici quelques fragments :
« A tous les enfants de l'Église sainte, Pierre « Abeilard, le moindre de tous.
<i C'est une maxime commune, qu'on peut « corrompre les meilleures choses ; et, ainsi (( que le rapporte saint Jérôme, écrire beau-
* Mattb., xvin. — * Bern., Epist. CLXXix.
' Le bref d'Innocenl II, qui sanctionne Tarrèt du concile, se trouve parmi les épitres de saint Bernard, sous le n» 144. Quant aux propositions condamnées, elles sont résumées en dix-neuf chefs principaux, et rapportées tout au long dans la collection de Duplessis d'Argentré. (Coll. judiciorum de novis erroribns, t. l,p. 21.) — On peut les lire aussi dans les œuvres d'Abeilard, réduites à quatorze articles. (Abœl., Epist. 1, cap. ix« édit. Ambos.)
VIE SCIENTIFIQUE
« coup de livres, c'est s'attirer beaucoup de
a censeurs. En comparaison des ouvrages des
K autres, les miens sont peu considérables. Je
« n'ai pu néanmoins éviter la critique, quoique
« dans mes livres je ne trouve point mes fautes
« et que je ne prétende pas les soutenir si elles
«s'y trouvent. Peut-être ai -je erré en écri-
G vaut certaines choses autrement qu'il ne fal-
<( lait ; mais j'en atteste Dieu, qui est le juge
a des dispositions de mon âme, je n'ai rien dit
« par malice ou par une perversité volontaire.
« J'ai beaucoup parlé dans diverses écoles pu-
« bliques, et je n'ai jamais donné mes ensei-
a gnements comme un pain caché ou comme
« des eaux dérobées... Que si, dans la multi-
« tude de mes leçons, il s'est glissé des asser-
« lions hasardées, selon qu'il est écrit, qu'en
« parlant beaucoup, on ne peut éviter dépêcher^ le
« soin de me défendre opiniâtrement ne m'a
« jamais poussé jusqu'à l'hérésie ; et j'ai tou-
a jours été prêt, pour satisfaire aux exigences,
« à modifier ce que j'avais mal dit ou à le ré-
« tracter entièrement. Tels sont mes senti-
« ments; je n'en aurai jamais d'autres *• »
Cet acte ne fut que le premier pas d'un retour plus complet dans les saintes voies de la soumission. Âbeilard avait le dessein de se rendre à Rome, aux pieds du Souverain-Pontife, quand, docile à l'inspiration de Dieu, il voulut d'abord ouvrir sa conscience à Pierre le Vénérable, le savant abbé de Cluny. Son cœur s'attacha aux lieux où il retrouva la paix; il y demanda un asile; et, fatigué des disputes deTécole, dégoûté des vains applaudissements qui avaient exalté son orgueil, il détourna sérieusement son regard des choses fugitives, pour établir, comme saint Paul, sa conversation au ciel. Pierre de Cluny, dont la charité tendre et pleine de délicatesse avait préparc cette heureuse conversion, conduisit Âbeilard auprès de saint Bernard, et mit le sceau à sa médiation évangélique, en réconciliant ces deux grands hommes qui, depuis lors, se donnèrent des gages réciproques d'affection et d'estime. Âbeilard savourant la douce paix que la religion lui avait rendue, vécut encore deux ans, a durant lesquels, dit « la chronique de Cluny, tout a paru divin en a lui, son esprit, ses discours, ses actions. » La mort le trouva prêt, grâce aux fruits d'une salutaire pénitence ; et l'humilité seule, l'humilité, toiyours victorieuse dans les combats de cette vie, toujours efficace pour guérir les plaies du cœur, était parvenue à le délivrer
^ Aix>i^ iater opéra Aboslaf di*
des maux que l'exaltation lui avait attirés *.
Inscrivons ici les dernières paroles qu'il écrivit à Héloïse ; elles sont dignes d'être conservées:
a Vous avez été victime de mon amour; de- « venez victime de ma pénitence. Accomplissez « fidèlement ce que Dieu demande de vous. 11 « est de sa grandeur de ne trouver dans Thom- « me d'autre fondement de sa miséricorde que « la misère humaine. Gémissons de la nôtre au « pied des autels. Il n'attend de nous, pour met- « tre fin à nos maux, que de voir nos cœurs «contrits et humiliés. Que notre pénitence « soit aussi publique que le furent nos crimes! « Nous sommes un triste exemple des imprua dences de la jeunesse. Apprenons à notre ce siècle et à la postérité que la réparation de «nos égarements en a mérité le pardon; et « faisons admirer en nous les prodiges de la « grâce, puisqu'elle a pu triompher de la ty- « rannie de nos passions. Ne vous découragez a pas de quelques retours de tendresse; c'est a un exercice de vertu que de les combattre et « de les vaincre : l'expérience de vos faiblesses « vous apprendra à mieux supporter les faia blesses des autres...
« Si j'ai corrompu votre esprit, compromis «votre salut, terni votre réputation, blesse
^ Abeilard moarat le 21 avril 1142, à l'âge de soixante-trois ans. Son corps fut porté, par les soins de l'abbé de Cluny, au Paraclet, où Hélolse elle-même fut ensevelie le 17 mai 1164. Les dépouilles réunies de ces deux célèbres personnages subirent plusieurs transl«itions, et les vicissitudes de leur vie semblent s'être prolongées après leur mort. Leurs ossements furent transportés à Paris, en 1800, où l'on prétend qu'ils reposent ensemble dans une même tombe au cimetière du Pèrc-Lachaise.
Nous trouvons dans une lettre de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, quelques détails édifiants sur les derniers moments d'Âbeilard : « Je ne saurais dire en peu de lignes les exemples « d'bumilité et de sainteté qu'il nous a donnés, et dont notre « monastère tout entier pourrait rendre témoignage. 11 se refu- « sait tout, excepté le nécessaire ; sa parole et sa conduite « étaient sévères pour lui plus que pour les autres. 11 lisait « continuellement, priait souvent, ne parlait jamais, à moins « qu'il n'y fût engagé dans les conférences familières. Dans ces « saints exercices, la mort, cette messagère évangélique, vint « le visiter; elle ne le surprit point endormi comme tant « d'autres; mais elle le trouva debout et bien préparé. Alors «c avec quelle piété, quelle dévotion, quelle ardeur catholique, « ne fît-il pas d'abord sa profession de foi, puis la confession « de ses péchés! Avec quelle vive tendresse et avidité de « cœur ne reçut-il pas le saint viatique, gage de la vie éter<* « nelle I Ainsi finit Le docte Pierre Abeilard : ainsi trépassa « dans le sein du Sauveur, j'en ai la ferme espérance, cet « homme qui était connu dans l'univers entier, par le bruit de c sa doctrine et de son éloquence, et qui était devenu, à « l'école de Jésus-Christ, doux et simple comme un enfont. c
Pierre le Vénérable composa lui-même Tépitaphe d'Abeilard, en envoyant le corps de cet illustre défunt au ParacieL
« votre honneur, pardonnez-moi, et rappelez- « vous la miséricorde évangélique pour oublier a le mal que je vous ai fait. La Providence veut a nous sauver; ne l'en empêchons pas, Héloïse ; « ne m'écrivez plus. Voici la dernière lettre a que vous aurez de moi. Mais en quelque lieu « que je meure, j'ordonnerai que mon corps
a soit porté au Paraclet. Ce seront des prières if alors, et non plus des larmes, dont j'aurai « besoin : alors aussi vous me reverrez pour 0 foriiûer votre piété; et mon cadavre, plus « éloquent que moi, vous dira ce qu'on aime <r quand ou aime un homme I p