CHAPITRE QUATRIÈME
Application des doctrines rationalistes à la politique. -* Arnold de Brescia. — Révolution à Rome.
C'est une vérité certaine, et l'histoire du monde l'atteste, que toute idée nouvelle, déposée comme une semence dans l'esprit humain, produit tôt ou tard sçs fruits; en sorte que l'observateur qui contemple son époque peut, en pénétrant d'un regard lucide, les germes contenusdans l'idée dominante, prévoir et prédire tels événements qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, se réaliseront successivement dans les cercles de la vie sociale.
Cette prévision, élevée à un degré supérieur, constitue le voyant, ou le prophète : alors l'œil interne, éclairé d'en haut, découvre dans le mystère d'un principe initial toute la série des conséquences qu'il renferme et qui se manifesteront dans leur temps. Mais une fois que ce principe est entré dans le domaine de l'enseignement public, ses conséquences inhérentes ne sont plus un mystère; et la raison elle-même, à l'aide d'une logique rigoureuse, devient capable de signaler les résultats positifs et les applications lointaines qui en devront sortir *. C'est ainsi que saint Bernard, doué à la fois de la vision prophétique et de la prévision humaine, a le premier protesté contre les doctrines d'Abeilard, et prédit avec une assurance qui paraissait exagérée, tant elle était vive, les hérésies et les bouleversements qu'elles enfanteraient dans les siècles à venir '.
Quelques contemporains lui ont reproché
^ Si, à Tappai de cette assertion, on veut des exemples récents, qu'on ouvre les livres de M. de Maistre, écrits au oomuiencement de notre siècle, et Ton y trouvera la prédiction claire de ce qui se passe de nos jours.
' Voy. l'épltre cccxxxi, citée dans le chapitre précédent.
ses rigueurs; les siècles modernes, et surtout le nôtre, l'ont accusé d'avoir déployé contre Abeilard un acharnement peu digne d'une âme noble et sainte; mais l'histoire a justifié ses appréhensions. C'est d'ailleurs le sort commun des homhies qui veillent sur la montagne, d'être méconnus et blâmés par ceux quidorment dans les ombres.
Du reste, entre les révolutions du XII* siècle et les doctrines qui les firent éclore, il ne s'écoula point un long intervalle. La condamnation d'Abeilard était à peine prononcée, que déjà ses disciples, plus hardis que le maître, introduisaient dans les affaires politiques la méthode du libre examen qu'il avaittransportée du sein de la philosophie dans les questions religieuses. Le rationalisme théorique et pratique offrait un appât aux esprits turbulents; il mettait en question les principes fondamentaux de la science; et au même moment où Tesprit d'indépendance s'insurgeait contre l'autorité de l'Église, un mouvement analogue se produisait dans la politique, et menaçait d'ébranler les bases de l'ordre social.
Ce fut à Rome, autour du Siège même de la plus haute des puissances, que s'agitèrent tout d'abord les doctrines nouvelles. Des hommes influents, bien qu'isolés encore, réclamaient pour la raison le droit de faire en politique ce qu'elle avait essayé en religion; et remuant les passions fébriles de la multitude, ils exaltaient la liberté aux dépens de l'autorité.
De Rome, cet esprit se propagea dans le reste de l'Italie, dans la plupart desvillesd'Allcnircgne et dans plusieurs provinces de France. Un
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mouvement de rénovation universelle, partant d'une même impulsion, devait sans doute, dans les desseins de la Providence, se développer selon le cours lent et régulier des choses; mais, poussé au delà de toutes bornes, et séparé des principes immuables d'ordre et de durée, il menaçait de manquer son but et d'avorter, par une naissance violente et prématurée.
L'ère de la liberté politique avait commencé ; elle ne pouvait, elle ne devait point être comprimée; mais l'Église, la sage tutrice des peuples, avait mission d'en diriger l'essor et de la maintenir dans ses limites *. Les grandes communes s'affranchissaient; le clergé secondait leur émancipation, quand elle s'opérait dans les voies de la hiérarchie et sous l'influence de l'esprit chrétien. Il s'y opposait, au contraire, là où les passions, impatientes des lenteurs de la Providence, devançaient en quelque sorte la maturité des peuples, et réclamaient l'exercice des nouveaux droits par les voies de la rébellion et de la violence.
Les circonstances étaient critiques et d'une gravité extrême. Il s'agissait de conserver l'unité de l'Église dans la diversité des constitutions politiques, et d'organiser la liberté sans affaiblir l'autorité. C'était là le problème qui, en théorie comme dans la pratique, dominait le siècle, et que les événements allaient résoudre.
La France et une grande partie de l'Europe offraient le curieux spectacle des communes qui, se dégageant du joug d'une puissante féodalité, aspiraient à se gouverner elles-mêmes, à se constituer en petites républiques distinctes, à l'instar de celles d'Italie, et à conquérir une liberté sans entraves dans leur vie civile et politique. La plupart de ces communes n'étaient originairement que des confréries ou associations, formées sous la bannière religieuse, qui s'engageaient par serment à revendiquer leurs privilèges et à défendre leurs droits. Les évêques leur octroyaient, ou bien confirmaient les chartes qui, d'abord appliquées seulement aux grandes villes, s'étendirent peu à peu jusqu'aux moindres bourgades. Tel était le mouvement régulier de l'affranchissement. Mais à Rome, plus qu'ailleurs, ce mouvement subit une déviation qui dut aboutir à l'anarchie.
1 Cette mission n*a pa être méconnue même par le célèbre historien protestant. « Que l'Église catholique, dit-il, maintienne pleinement ses principes fondamentaux, son inspiration permanente, son infaillibilité doctrinale, son unité; que, par ses lois et sa discipline intérieure, elle interdise à ses fidèles tout ce qui pourrait y porter atteinte : c'est son droit comme sa loi. » Goizot, Médit, et Études morale^. Préface.)
Les guerres d'Italie, les longues querelles de la Papauté et de l'Empire, le schisme qui, même après son extinction, avait encore des partisans; tous ces éléments de discussions et de discorde étaient en pleine effervescence, et chaque théorie tendait à s'imposer sous la forme d'une doctrine positive. Les questions politiques, tranchées plus d'une fois par le sort des armes, étaient restées spcculativement indécises; elles eurent un terrible retentissement, quand la raison humaine s'offrit à les résoudre.
Ce fut Arnold de Brescîa, zélateur des systèmes d'Abeilard, qui propagea au XU* siècle le rationalismepolitique,dontlesprincipesagitèrent de nouveau le monde au XVI* siècle pour enfanter le protestantisme, et se formulèrent, au XVIIP et au XIX*, sous le nom de libéralisme, de communisme et de socialisme. L'esprit d'indépendance, hostile à toute hiérarchie, produit toujours et partout les mêmes phénomènes, en philosophie, en religion comme en politique. 11 y a identité entre le droit que s'arroge la raison humaine de mettre en question d'abord le principe de la science, puis le principe de la foi, et enfin le principe de l'ordre social. La protestation contre l'autorité , dans cette triple sphère d'activité, se trouve au fond de toutes les doctrines subversives, comme cette espèce de saveur pareille qu'on reconnaît dans les divers poisons de la nature.
L'histoire moderne a peut-être trop exalté le rôle joué par Arnold dans les événements de son siècle; mais il n'en reste pas moins un personnage remarquable, en ce qu'il accéléraple mouvement philosophique commencé par Abeilard ; et que, logicien passionné, il le précipita jusqu'aux dernières conséquences.
Arnold était un moine dont on ignore les antécédents; il avait étudié sous Abeilard, et avait été témoin de sa défaite au concile de Sens *. Esprit enthousiaste et téméraire, d'une imagination bouillante, et d'une volonté active et opiniâtre, il nourrissait, sous les dehors de l'austérité, un immense orgueil. Les vicesdeson siècle aigrirent son caractère; la condamnation de son maître égara son zèle; la rancune, l'esprit d'opposition, la passion, enflammèrent son éloquence. Nouvel Oza, il prétendait soutenir de sa main débile l'édifice de l'Église, parce que, comme dit l'Écriture, les bœufs qui conduisaient l'arche de Dieu regimbaient et la faxà lient chanceler •. 11 ne se contentait point de dé-
* Ann, Cisl.f p. 390, n» 1,
< Extendit Oza manum ad arcam Dei et tenait eam, qnoniam calcitrabant boves et doclinaverunt eam. Iratusqne est indigna-
plorer les désordres ; il se donna la mission de les poursuivre, de les extirper; et sans calculer la portée de ses provocations, il excita les peuples à convoiter le pouvoir et les richesses. Semblable à ces ouvriers imprudents dont le Sauveur blâme le zèle, il se mit à arracher le bon grain avec rivraie, pour nettoyer le champ du père de famille ; et plutôt que de tolérer un abus, il attaquait les plus saintes institutions auxquelles les abus se trouvaient attaches.
Sa pensée, spécieuse au premier abord, et séduisante dans son expression, mais vide de sens, était de ramener TÉglise à son état primitif, c'est-à-dire, aux conditions et aux proportions de son berceau; et travaillant dans ce but, il aspirait à faire table rase, à renverser ce que les siècles avaient fondé, à recommencer l'oeuvre des Apôtres, à reconstituer la société chrétienne sur le plan de ce qu'elle fut à sa naissance ; en un mot, méconnaissant les véritables lois du progrès et les faits accomplis; essayant, pour ainsi dire, de faire rentrer l'arbre dans son germe, il prêchait une réforme disciplinaire qui ne tendait à rien moins qu'à replacer l'Église dans les langes de lenfancc. Cette tentative dut avoir le sort de toute révolution anachronique : elle échoua; mais non sans produire de lamentables désastres.
Arnold prêcha d'abord dans sa propre patrie; il demanda que le clergé fût réduit à la pauvreté, que les évoques ne pussent posséder des biens, que le Pape lui-même renonçât à ses domaines et à sa souveraineté temporelle '. Le premier effet de ces folles théories lut une révolte du peuple de Brescia contre l'évêque de la province; révolte qui obligea Arnold luimême à prendre la fuite.
Réfugié à Rome, il y trouva une sphère plus vaste pour la propagation de ses idées. 11 déclama, dans les ténèbres, contre le luxe et les vices du clergé, contre le pouvoir temporel du Pape, contre la cupidité des grands et des riches, auxquels il attribuait l'asservissement du peuple. Dans ses discours éloquents, le fougueux apôtre invoquait tout ensemble les maximes de Tite-Live et de saint Paul, les noms de Caton, de Fabius, et ceux des Pères de l'Église; il rappelait aux Romains leur ancienne liberté, les splendeurs de la république, la dignité de la vieille Rome; oubliant
tione Dominas contra Oxam, et percussit eum super temcritate. (II Reg., VI, 6, 7.)
* Dicebat enim nec clericos proprietatem, ncc cpiscopos rc^i^alia, nec monachos possessioaes liabcntcs, aliqua rations salvari possc, etc. (Olto Frising., Gcst, Frid II, cap. xx.»)
que cette illustration n'appartenait, sous le règne du paganisme, qu'à un petit nombre de patrices ; que la multitude était déshéritée de tous ces avantages; et que les esclaves qui peuplaient la république, loin d'être des citoyens, n'étaient pas même regardés comme des hommes.
Bientôt, à force de flatter les convoitises, sa clientèle devint formidable. Recherché par les .ordres du Pape, il fut obligé, pour se soustraire aux châtiments, de quitter l'Italie ; et semant sur sa route les funestes semences de ses doctrines, il traversa la France, passa en Suisse, et s'établit enfin à Zurich, où il demeura quelque temps en assurance.
Mais tandis que l'épiscopat semblait rassuré sur les entreprises ultérieures d'Arnold, un homme, du fond de sa solitude, donna l'éveil aux sentinelles de l'Église : cet homme était saint Bernard.
a Ignorez-vous, écrivait-il à l'évêque de Cona stance, que le voleur est entré de nuit, non <c pas dans votre maison, mais dans celle du a Seigneur, dont vous êtes le gardien ? Seraita il possible que vous n'eussiez aucune cona naissance de ce qui se passe chez vous, quand a déjà le bruit s'en est répandu jusqu'à nous, « qui sommes si éloignés ? Savez-vous de qui « je parle ?
« Je voudrais que la prédication d'Arnold « fût aussi saine que sa vie est austère. C'est 0 un homme qui, dit-on, ne mange ni ne boit; « il n'est altéré, comme le démon, que du sang a des âmes. 11 est du nombre de ces gens dont a parle l'Apôtre, qui ont les dehors de la piété a sans en avoir l'esprit; de ceux dont le Seia gneur lui-même a dit: Ils viendront à vous il sous une peau de brebis ; mais au dedans ce sont « des loups ravissants ^ Partout où il a demeuré, a il a laissé de si affreuses traces, qu'il n'a i)lus o osé y reparaître. Sa iiatrie même, agitée par a sa présence, a été contrainte de le chasser... a Banni de France, il enseigne chez vous les a erreurs d'Abeilard, avec une opiniâtreté qui « surpasse celle de son maître... Hélas! si l'É- « criture veut qu'on prenne les petits renards qui « ravagent la vigne du Seigneur *, à plus forte « raison devrait-on lier et enchaîner un loup a cruel prêt à fondre sur la bergerie de Jésusa Christ '. »
1 Attcndite a fabis prophctis qui vcniunt ad vos in vcstimentii oviuu), inlrinsccus autcm suiit liipi rapaccs. (Maltb., vu, 15.)
' Capite nobis vulpes parvulds quaî Ucmoliuntur vincas. (Cant., II, 15.)
' Kpisl. cxtv.
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Le respect qu'inspirait l'autorité de Tabbé de Clairvaux interrompit les prédications de Zurich ; mais le novateur, menacé en Suisse, trouva un asile auprès du légat du Pape luimême, qui avait été, comme Arnold, un des auditeurs d'Abeilard. Ce fut encore saint Bernard qui, par ses énergiques avertissements, le troubla dans cette nouvelle retraite. Il s'adresse directement et sans préambule au légat apostolique :
« Arnold de Brescîa, lui mande-t-il, est un « homme d'une conversation douce et cap- « tieuse ; mais sa doctrine est un poison. 11 a a une tête de colombe et unequeuede scorpion; « créature monstrueuse que la ville de Brescia « a produite, ou plutôt vomie ; que Rome a « rejetée, que la France a repoussée, que a rÂllemagne réprouve, que l'Italie ne veut tf plus recevoir. Et Ton dit que c'est vous qui <c lui donnez asile 1 Prenez garde, je vous en c( conjure, que votre protection ne l'encourage a à faire plus de mal encore... Eh quoi! ne « voyez-vous pas, dans tous les lieux où il a «f séjourné, les déplorables vestiges de son pasa sage ? Est-ce sans raison que le Saint-Siège «l'a forcé de s'enfuir à travers les Alpes? a Protéger un tel homme, c'est être infidèle au a Pape, ou plutôt à Dieu lui-même *. »
L'inexorable vigilance de saint Bernard débusqua derechef Arnold, et le poursuivit dans tous ses retranchements. Mais pendant que le novateur échappait aux condamnations prononcées contre lui, ses doctrines, répétées par de nombreux échos, retentirent partout, et produisirent, principalement à Rome, une effervescence croissante.
Les peuples de Rome et de Tivoli se faisaient à cette époque une guerre acharnée ; leurs jalouses rivalités s'étaient tellement envenimées dans les combats, que le Souverain-Pontife, après avoir vaincu ceux de Tivoli, fut obligé de les défendre à leur tour contre la fureur des Romains. Son intervention évita un massacre général, et empêciîa que la ville ne fût entièrement saccagée: mais la clémence du Pape irrita les Romains et fut l'occasion d'un soulèvement •.
Au signal donné, les mécontents se précipitent sur le vieux Capitole ; et toujours éblouis par le mirage du paganisme, ces peuples insensés forment une ligue pour ressusciter l'ancienne république. Ils se hâtent de constituer un sénat qui, depuis le temps de Charle-
1 Episl. cxcvi.
* OIU) Frising., Chron., vu, 27.
magne, avait disparu de la ville ; ils l'investissent du gouvernement des choses temporelles, et ne veulent laisser aux mains désarmées du Pape que le soin du spirituel.
Cette étrange révolution ne s'opéra point sans effusion de sang. Le peuple, enhardi par son triomphe, et indomptable dans ses débordements, souilla les premiers actes de son émancipation par le meurtre et le pillage; plusieurs édifices furent renversés ; le délire enfanta des crimes, des prélats furent blessés, un cardinal périt dans la mêlée.
Innocent II, déjà fort avancé en âge, et fatigué d'un pontificat laborieux, n'avait opposé que des voies de conciliation aux exigences populaires. Consumé parle chagrin, ses maux s'accrurent avec les calamités publiques, et il mourut, rassasié d'amertumes, le 22 septembre H43.
Dès le lendemain, un nouveau Pontife, Célestin II, fut élevé sur le Siège apostolique ; mais, peu de mois après son exaltation, il reposait déjà dans la tombe ; et Lucius II, son successeur, ne monta sur le trône de saint Pierre que pour payer de sa vie le zèle qu'il déploya contre les excès d'une population égarée *.
Ces sinistres événements augmentèrent les sollicitudes de saint Bernard et redoublèrent en quelque sorte ses forces consacrées aux besoins de l'Église. Il voyait dans Arnold de Brescia le provocateur de tous ces maux, et recommandait instamment qu'on l'enfermât, pour lui ôter la possibilité de souffler le feu qu'il avait attisé, a Hélas 1 s'écriait-il, n'y a-t-il a donc personne assez serviable pour rendre a ce bon office à l'Église ' ? »
Mais Arnold, sorti des ténèbres où il s'était caché, se rendit furtivement à Rome ; et se montrant tout à coup au milieu du peuple dont il était l'idole, il ralluma par sa parole véhémente les passions cupides, et mit en œuvre tous les plans qu'il avait conçus. Il fit nommer, dans le sein du sénat, un patrice pour administrer îa chose publique, renouvela les antiques formes gouvernementales, les anciens noms, les dignités, les magistratures, les fêtes républicaines, et parodia, autant que possible, les institutions païennes de la vieille Rome. Poussant l'extravagance deces illusions jusqu'à la puérilité, on entreprit même la reconstruction du Capitole, conune si le prestige de cette
1 L*annaliste Baronius assure que ce Pape mourut des suites d^un coup de pierre qu'il reçut dans une émeute. * Episl. cxcv.
illustre ruine pouvait ressusciter la valeur de l'antique peuple romain *
Le présence d'Arnold avait împimé à ces agitations une indomptable énergie. C'était principalement la royauté temporelle du Saint- Siège qu'on voulait abattre. Mais cette souveraineté, auxiliaire de la puissance spirituelle^ était un fait trop vivant, trop inhérent aux mœurs, aux besoins, aux intérêts, aux institutions, à Tordre social de la Chrétienté, pour qu'elle put être sérieusement contestée, et c'était une monstrueuse tentative que de s'attaquer au double sceptre qui tenait en équilibre les princes et les peuples, qui présidait tout ensemble à l'unité religieuse et à Tunion politique, et dirigeait le cours de la civilisation du monde. Aussi cette tentative sacrilège ne putelle échapper, pas plus que les autres, à une sorte de réprobation visible de Dieu, qui frappe d'impuissance tout ce qui tend à compromettre la majesté du siège de saint Pierre *•
La révolution romaine, tramée en raison inverse des voies providentielles, ne put avoir ni durée ni consistance; et selon qu'il arrive d'ordinaire, ceux qui l'avaient embrassée avec le plus d'ardeur, s'en dégoûtèrent les premiers et en devinrent les premières victimes. Le
peuple lui-même se lassa de bouleverser la Ville éternelle et d'enseyelir sous les mêmes décombres les choses sacrées et profanes. Le génie de la destruction se refroidit en même temps que la fièvre d'un enthousiasme factice; et l'on n'attendit point l'arrivée de Conrad, qui avait succédé à l'empereur Lothaire, pour rouvrir au Souverain-Pontife les portes de Rome,
Dès l'année 1145, cette courte mais sanglante rébellion se trouvait apaisée. Mais les causes qui l'avaient fait naître continuèrent à se propager ; les orageuses théories n'avaient désenchanté que ceux qui en avaient expérimenté les résultats positifs; elles continuèrent àrallier les esprits inquiets, qui les regardaient comme les plus pures dictées de la raison.
Arnold de Brescia, retiré en Toscane, loin d'abandonner ses projets, les poursuivait avec ténacité, tout en prenant les précautions que lui imposait le soin de son existence. Ce ne fut que dix ans après les séditions d'Italie, en 1155, que l'empereur d'Allemagne le fit enlever et conduire à Rome. Condamné à périr sur un bûcher, il subit son châtiment sous les yeux de la foule qui, après l'avoir exalté comme un saint et comme un héros, le dédaigna comme un insensé et applaudit à son supplice ^