CHAPITRE CINQUIÈME
Sollicitudes de saint Bernard au sujet de rélection d'Eugène III.— -Son zèle pour la défense du pouvoir
temporel des Papes.
L'Esprit-Saint, qui veille sur les destinées de l'Église, semble attendre, dans certaines grandes vicissitudes, que toutes les ressources humaines soient épuisées, pour signaler d'un
* Otto Frising., Oesta Prid, II, cap. xx. — Quare reaedificandiim CapitoUum, renovandam dignitatem senatoriam, refor* masdumequestrem ordinemdocuit (Arnold). (Otto Frising., I. c]
* La force de la vérité arrache quelquefois des aveux remarquables aux hommes les plus prévenus contre la vérité. Voici deux témoignages que les incrédules ne récuseront pas. « Dans c le moyen 4ge, dit M. Ancillon, où il n*y avait point d'ordre c social, la papauté sanva peut-être l'Europe d'une entière « barbarie. Elle créa des rapports entre les nations les plus c éloignées ; elle fut un centre commun, un point de ralliement r pour les États isolés ; ce fut un tribunal suprême, élevé au c milieu de Tanarchie universelle, et dont les arrêts furent c quelquefois aussi respectables que respectés ; elle prévint et « arrêta le despotisme des empereurs, remplaça le défaut
doigt visible son incessante assistance. C'est surtout dans le choix des Souverains-Pontifes que l'intervention supérieure se manifeste parfois d'une manière étonnante. Alors que toutes
«c d'équilibre, et diminua les inconvénients du régime féodal... » (Ancillon, Tabi. des réuol.du syst, polit, de l* Europe, 1. 1, Intr,, p. 133.)
a Le pouvoir papal, dit un autre écrivain protestant, le « pouvoir papal, en disposant des couronnes j empêchait le des- « potisme do devenir atroce. Aussi, dans ce temps de ténèbres, « ne voyons-nous aucun exemple de tyrannie comparable à celle « de Domitien à Rome. Un Tibère était impossible; Romereût « écrasé. Les grands despotismes arrivent quand les rois se « pei-suadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux : c'est alors que « l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante les plus atroces for&its. » (Coquerel, Essai sur l'iàst, du ehrisL, p. 75.)
1 Voyez, pour toutes les circonstances rapportées dans ce chapitre. Annal. Baronii et Muratorii ad a^n- 1137-1146.
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les choses sont à l'extrémité, et que Tespérance même commence à défaillir, on voit apparais tre, à la dernière heure, Thomme que la Pro»vidence de Dieu amène pour maîtriser la tem»- ]3éte et diriger avec une admirable puissance le cours des éléments,
A répoque dont nous parlons, où la Chrétienté était si profondément ravagée par le schisme, les erreurs, les passions et les vices de toute espèce qui la travaillaient au dedans, et l'enveloppaient en dehors comme d'un véte^ ment souillé, la situation était d'autant plus critique, qu'au milieu des révolutions de Rome l'Église avait perdu successivement trois Papes. Attaquée dans le principe même de sa hiérar* chie, elle était encore privée du Chef visible qui personnifiait ce principe.
Dans ces sombres jours, il eût fallu, selon la sagesse humaine, a la tète de l'Église, un personnage puissant en œuvres et en paroles, un nom éclatant, capable de s'imposer au monde; ou, comme dit l'Écriture, un de ces chariots redoutables amiés de cornes d'airain et de pointes de fer^ pour réduire en poudre les montagnes et les collines. Mais, dans les voies de la Provi** deace, le secours vient souvent du côté d'où on l'attend le moins; et, pour animer la foi, pour confondre la raison présomptueuse, pour déjouer toutes les contradictions, l'Esprit de Dieu va choisir ce qu'il y a de plus faible : un homme, un enfant, un pauvre sans nom, sans nais-^ sance, sans lettres, sans autorité, est tiré du fond d'un cloître pour présider aux destinées de l'univers.
L'histoire des siècles chrétiens est pleine de ces faits merveilleux; mais l'exaltation d'Eugène III sur le trône pontifical est particuliè-rement mémorable.
Le pape Lucius était mort le 25 février 1145. C'était au moment où le peuple égaré, dans l'ivresse de son triomphe, renversait à Rome tout ce qui lui portait ombrage. Les sénateurs prétendaient dicter le choix d'un nouveau Pontife ; les cardinaux dispersés avaient peine à s'entendre ; l'ambition de plusieurs d'entre eux et la brigue des plus influents compliquaient les embarras. Cependant tout ajournement pouvait amener un nouveau schisme avec les calamités des guerres civiles et religieuses.
Dans ces terribles conjonctures, un moine de Clairvaux apprend tout à coup que les cardinaux, d'une voix unanime, lui ont décerné la triple couronne du Prince des apôtres I
Ce moine n'appartenait ni au corps épiscopal ni au collège des cardinaux i c'était le timide
Bernard de Pise, disciple de saint Bernard, que ce dernier avait envoyé cinq ans auparavant à Rome, pour y fonder le monastère cistercien de Saint-Anastase. Encore cette mission semblait-elle au-dessus de ses forces ; car ses fonctions à Clairvaux avaient consisté à soigner k ckauffoir et à faire du feu aux religieux gui étaient transis de froid après matines, parce qu'ils étaient peu vêtus ^ Devenu, malgré lui, abbé du couvent de Saint- Anastase, il eut à subir tant de vexations et de calonmies de la part d'un faux frère, qu'il craignait d'être, selon ses propres expressions, la risée et la fable de la ville*. Dans sa douleur, il avait instamment sollicité son rappel à Clairvaux :
a 0 mon père, écrivait-il à saint Bernard, a depuis que je suis éloigné de vous, ma vie se a consume dans l'affliction , et mes jours s'écouc< lent dans les larmes. Malheureux que je suis, <f je n'entends plus votre voix qui cliarmait si tt délicieusement mes oreilles ; je ne vois plus « ce visage qui m'était si cher et si désirable... a Que ferai-jedonc, accablé comme je suis?... « Soufifrez, ô mon révérend père, que je m'en « aille chercher du repos ; et plaise à Dieu « que le monde nous rejette de telle manière, a qu'il nous oblige par ses persécutions à nous « réfugier dans les montagnes et les cavernes' ! . . .
Ce fut ce moine si faible et si humble, auquel pesait même la charge d'un seul mena* stère, qui se vit subitement élevé au faite suprême de la Catholicité 1 « Or, dit l'annaliste de Cîteaux, par un secours extraordinaire de Celui qui l'appelait à ce poste suréminent, l'abbé de Saint-Anastase éprouva quelque chose de ce qui était arrivé à l'apôtre que Jésus-Christ établit Chef de l'Église : car comme cet apôtre, avant l'effusion du Saint-Esprit, n'avait ni science ni lumière, et qu'il reçut au jour de la Pentecôte tous les dons nécessaires à sa haute vocation, ainsi le pieux abbé reçut, en un instant des grâces si abondantes, qu'il fut changé comme le premier des apôtres, en un nouvel homme ; de façon que tout le monde fut surpris dès l'abord de sa prudence et de sa fermeté *. »
^ Ann. Cist,f p. 393, n» 10. Voyei aussi, pour ce qui coacene l'histoire d'Eugène III, VHistoire de Citeaux^ vol. VI, p. 194. Les auteurs contemporains s'accordent, en général, k te représ^enier comme un homme sans études et sans talents. Baronius seul est d'un aris contraire.
* Epist. Eug. III, no 438, inter epist. S. Bern., ed Mabil.
> Ëpist. cccxi<ui et cccxuv, inter epist. S. Bem., edii. Mabil. — « Utinam et mundus nos abjiciat et repellat in solitii- « dinibus errantes, in montibus etspelunois et cavernis ierr»! »
^ Am. CtsL, t. Ii| p. i, a<* 9t seq. — Oo pourrait eipli^er
Immédiatement après son élection, les cardinaux vinrent le tirer du cloître et le porter en toute bâte au palais de Latran, où le nouveau Pontife, revêtu des insignes apostoliques, fut proclamé sous le nom d'Eugène III.
A cette nouvelle inattendue, Rome s'émeut; le peuple s'assemble tumultueusement et proteste. Mais Eugène, accompagné des cardinaux, quitte la ville durant la nuit, et se retire dans un monastère fortifié, où il reçoit la consécration épiscopale, le 24 mars de la même année
Ces faits &'étaient si rapidement, si spontanément accomplis, que la Chrétienté en demeura longtemps étonnée. Quand le bruit s'en répandit dans les déserts de Clairvaux, saint Bernard, frappé de stupeur, éprouva toutes les anxiétés d'une mère éplorée. Il redoutait, pour son fils spirituel, cette élévation éblouissante; et, dans les premiers moments de son émotion, il écrivit aux cardinaux une lettre dont le désordre même exprime les sentiments divers qui agitaient son âme. Il commence sans préambule :
«Que Dieu vous pardonne 1 qu*avez-vous « donc fait * ? Vous avez rappelé sur la terre un a homme qui était déjà dans le tombeau; vous a avez derechef embarrassé de soins et d'alïaires « celui qui ne voulait ni soins ni affaires; vous « l'avez obligé de se mêler parmi les peuples, «de paraître sur la scène du monde! Vous a faites monter à la première place celui qui a ne pensait qu'à la dernière. Hélas 1 son noua vel état est bien autrement périlleux que « l'autre I Vous contraignez un moine qui était « crucifié au monde de revivre dans le monde I a Lui qui voulait demeurer au-dessous de ses tt frères dans la maison de son Dieu, vous le u choisissez pour le mettre au-dessus de tousl a Pourquoi avez-vous renversé les desseins du « pauvre?...
« D'où vous est venue la pensée d'environner « d'épines et de ronces les sentiers dans lesquels 6 il marchait, de le détourner de son chemin et «d'arrêter ses progrès?.... Qui donc vous a « donné la volonté de vous saisir tout à coup « d'un homme simple et sans lettres, qui s'était « enseveli dans un cloître, et de le placer sur «le trône de saint Pierre? Quoi! n'y avait- « il pas de sages parmi vous? N'y avait-il per- « sonne qui fût capable, plus qu'Eugène, des
4e la même manière Thistoire de Sixte V, si étrangement enterprétée par Tesprit du monde; mais Tesprit du monde ne iomprendrien aux choses de Dieu.
* Parcat Tobis Dens! quid fecislis?... etc.
«fonctions de la papauté? Certes, c'est une «chose tout à fait ridicule de prendre un « pauvre petit homme couvert de lambeaux * «pour en faire le maître des princes, des « évêques, des royaumes et des empires...
« Mais que dis-je? une chose ridicule? N'est-ce « pas plutôt une chose admirable? C'est l'un, ou « l'autre, je ne le nie pas. Je ne rejette pas la « pensée que cela n'ait été l'ouvrage de Dieu, « qui seul opère des choses admirables..., alors. « surtout que j'entends de tous côtés et par « toutes les boudies que le Seigneur lui-même « a fait cette élection. Je n'ai pas oublié la con- « duite de Dieu dans les temps anciens, où no- « tamment il choisit David, son serviteur, et le «tira du milieu des troupeaux... Mais je ne « puis dominer mes appréhensions à l'égard de « notre Eugène; il est fort tendre et délicat, « plein de pudeur et de retenue, plus accou- « tumé au silence et à la contemplation qu'au « maniement des affaires ; en sorte que je « tremble qu'il n'ait point les qualités néces- « saires pour occuper le poste auguste où vous « l'avez élevé. Quelles perplexités croyez-vous « que doive éprouver un homme qui passe, « sans transition, du fond de la solitude et d'une « vie tout intérieure, dansletumultedu monde, « et qui se voit traité comme un enfant qu'on « arrache au sein de sa mère? Hélas! si le Sei- « gneur ne lui prête la main, il faudra néces- « sairement qu'il succombe; et il sera accablé « sous le poids d'un fardeau qui surpasse ses « forces ' I »
Cette lettre caractérise à la fois Bernard et Eugène. Hais en voici une autre, adressée à Eugène lui-même, où les accords des sentiments divers de respect, de tendresse et d'humilité, produisent une déhcieuse harmonie.
« Bernard, abbé de Clairvaux, offre ses très- « humbles hommages à son très-aimable père « et seigneur Eugène, par la grâce de Dieu, « Souverain-Pontife.
« La nouvelle de votre avènement s'est ré- « pandue dans ce pays. Étonné de ce que « j'entendais dire, je différais de vous féliciter, « dans la pensée que vous m'écririez vous- « même. J'attendais que quelque fidèle mes- « sager vînt de votre part me communiquer le « détail do ce qui s'était passé. J'espérais que « l'un de mes enfants viendrait me dire, pour « adoucir ma peine : Joseph, votre fils, est en a santé, et il règne sur toute l'Egypte '/ C'est donc
^ Ridiculum profecto videtur pannosum homuncioncm assnmi, etc.
• Epist. ccxxxvii. — » Gen., xiv, 6.
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« en quelque sorte forcément que je prends la a plume...
« Mais, puisque j'ai commencé, je parlerai à « mon seigneur. Je n'ose plus vous nommer cr mon fils; car le fils est devenu père, et le père « est devenu fils... Vous êtes au-dessus de moi; 0 mais c'est par nioi que vous êtes. Oui, il faut Œ me permettre de le dire, je vous ai engendré
0 par l'Évangile; vous êtes devant Dieu mon « espérance, ma joie et ma couronne : un fils « sage est la gloire de son père '. Il est vrai que <r désormais je ne vous nommerai plus mon a fils : /(? Seigneur vous a donné un nom nouveau *. « C'est la main du Très-Haut qui a fait ce chana gement. De même qu'autrefois Abram reçut « le nom d'Abraham, Jacob celui d'Israël; et, « pour citer de préférence quelques-uns de vos
1 prédécesseurs, de même que Simon fut appelé «Pierre, que Saul fut appelé Paul; de même « aujourd'hui, par un changement que je me « plais à croire heureux et favorable, mon fils « Bernard est devenu mon père Eugène!...
a Après ce changement, il vous reste à faire « changer de nom à l'Église que Dieu vous « confie, en sorte qu'elle se nomme Sara, et « non plus Sarat •. Comprenez cette énigme ; «j'espère que Dieu vous en donnera l'intelli- « gence. Si vous êtes ami de l'Époux, n'appelez « pas son épouse votre princesse, mais la prin- « cesse. Au lieu de vous approprier ce qui est « à elle, soyez prêt à lui donner ce qui est à « vous, votre propre vie... Serai-je le seul qui « n'aurai pas de joie de votre exaltation? Oui, « j'en ressens ; mais ma joie, je l'avoue, est « tempérée par la crainte ; mon cœur est com- « battu par ces deux sentiments opposés. « Quoique j'aie perdu le titre de père à votre « égard, j'en conserve le cœur et la tendresse; «je contemple votre élévation, et je tremble « aux dangers d'une chute. Je suis ravi de « l'éclat de votre dignité, et je frémis au sou- « venir des périls qui vous environnent. Vous « tenez la place dePierre,du Princedes apôtres, « de celui que le Seigneur a établi le Chef et « le Maître de sa maison. Les cendres de son «tombeau se soulèveraient contre vous, si « vous ne suiviez son esprit et ses exemples... « Ses mains étaient pures, son cœur était dés- « intéressé. Il disait avec assurance : Je n'ai ni « or ni argent *. Je n'en dis pas davantage...
« Vous êtes établi le maître des nations et «des royaumes, pour arracher et détruire, « pour édifier et planter. . . Cependant souTenez-
* Prov.. X. 1— » laaï., lxit, 2.
» GcD., XVII, 5; XXXII, 28. — * AcL,in, d.
« vous que vous êtes homme ; sourenez-vous « de quelle sorte Dieu renverse les grands de « la terre. Combien de Papes sont morts en peu « de temps sous vos yeux 1 Leur règne a été « bien court ; il en sera de même du vôtre. Au « milieu des pompes passagères, méditez sans « cesse votre fin, et pensez que bientôt vous « irez rejoindre dans le sépulcre ceux dont « vous occupez la place sur le Trône aposto- «lique \ »
Eugène, après son sacre, alla résider à Viterbe, jusqu'à la pacification de Rome. C'est là qu'il reçut la célèbre députation des évoques d'Arménie, qui vinrent soumettre à sa décision leurs différends avec les Grecs. L'un de ces évêques témoigna devant la cour romaine que, lors de la célébration du saint sacrifice, il avait vu sur la tête du Pontife deux colombes, environnées de lumières ". Cette merveille fut regardée comme le présage d'un pontificat glorieux.
Cependant, à sa rentrée dans Rome, la sédition mal éteinte éclata de nouveau. Les Romains, toujours excités par les réminiscences païennes, s'emparèrent du Capitole, s'y établirent comme dans une forteresse et renversèrent les magistratures pour ressusciter les consuls, les tribuns et un nouvel ordre de chevaliers. L'utopie qui les fascinait avait pour but de supprimer le pouvoir temporel du Pape, et de ne lui laisser que la houlette du Pasteur * ; pensée spécieuse qui plus d'une fois, dans le cours des siècles, a captivé les esprits téméraires et malfaisants.
La Providence, en conférant aux successeurs du Prince des apôtres la charge de Pontife et de Père de l'universalité des chrétiens, a voulu les placer dans une situation exceptionnelle, inaccessible aux intérêts, au-dessus des conflits et des vicissitudes des choses terrestres; et, bien que cette condition ne soit pas inhérente à l'essence même de la Papauté, elle est nécessaire à son action, à sa vaste influence, à la mission divine qu'elle exerce dans le monde.
Saint Bernard, à la nouvelle de ce qui se passait à Rome, ne put garder le silence. Du fond de sa retraite, il se hâta d'adresser aux Romains une lettre éloquente, où respire toute la sollicitude qu'il ressent pour le pouvoir temporel du Pape. Nous en extrayons, en les abrégeant, quelques passages significatifs.
« Frère Bernard, abbé de Clairvaux, exhorte « les grands, les principaux et tout le peuple
1 Epist. ccLvin.— » Otto Frising., Cftron,, VII, cap. xxxv. * Otto Frising., CAron., I, cap. xxxi.
ilé
« de Rome à fuir le mal et à pratiquer le bien, a J'ai le courage de vous écrire, malgré ma « bassesse ; mais j'aime mieux risquer d'être « confondu devant les hommes que de mériter, cpar un silence criminel, d'être condamné « au sévère jugement de Dieu... Il s'agit d'une a affaire qui regarde tout le monde, les petits « et les grands ; quand la tête est en souffrance, « il n'est pas de partie du corps entier qui ne «participe à ses douleurs... Comment aveza TOUS osé offenser les apôtres saint Pierre et < saint Paul, vos glorieux patrons ? Pourquoi « avez^vous attiré sur vous, par une fureur aussi « aveugle que déraisonnable, la colère de Celui « qui est à la fois le Dieu du ciel et le Roi de a la terre, en attaquant d'une manière sacrilège d les privilèges divins et les prérogatives royales a du Saint-Siège apostolique?... Quoi I vos an* <f cêtres avaient fait de Rome la maîtresse de a la terre ; et vous, vous en faites la fable du « monde ! Vous forcez l'héritier de saint Pierre a de sortir de Rome ; et vous expulsez de leurs a maisons, vous dépouillez de leurs biens les a cardinaux et les évéques, les ministres de a Jésus-Christ I...
« A quoi peut-on comparer maintenant votre a ville? C'est un corps sans tête, et une tête a sans yeux, face ténébreuse, dépouillée de ses a insignes... D'où vient, ô Rome, que tu aies «renouvelé tes plaies, en renouvelant tes «excès?... Malheur à toi, cité criminelle 1 ce « ne sont pas des nations barbares, des peuples a ennemis qui font ta ruine ; c'est toi-même (c qui te détruis de tes propres mains; ce sont 0 tes propres enfants qui te renversent...
«0 Romains Ijusques à quand vous exciterez^ a vous les uns les autres à faire le mal? Récon*
< dliez-vous avec les milliers de martyrs dont a les cendres reposent dans l'enceinte de vos a murs, que vous avez offensés par vos fautes,
< et plus encore par votre opiniâtreté à y per- «sévérer. Réconciliez-vous avez vos frères « dans la foi que vous avez scandalisés dans « tout l'univers, par votre coupable révolte... c II ne me reste plus qu*à attendre la nouvelle c si désirée de votre soumission, ou de gémir a sans aucune espérance sur la ruine immi- « nente de votre ville *. »
L'émotion de saint Rernard n'est jamais plus vive que dans les périls de la Papauté ; car alors il s'agit des fondements mêmes de l'Église catholique. Sans doute que la possession d'un petit royaume terrestre n'était point à ses yeux, pas plus que pour Eugène, un objet digne de
^ Bera., Epist. ccxLin.
rambitiondesSouverains-Pontifes,Mais,cclairé de la lumière d'en haut, et appréciant les moyens d'action du gouvernement de l'Église, il soutenait, dans l'intérêt de Rome aussi bien que dans celui de tout l'univers, la nécessité de sauvegarder la double autorité, pontificale et royale, du Vicaire de Jésus-Christ.
Ses sentiments se manifestent avec une énergie plus puissante encore, dans une lettre qu'il écrivit sur ce même sujet, et dans les mêmes circonstances, à l'empereur Conrad.
En voici le magnifique début :
a La royauté et le sacerdoce ne pouvaient se a trouver unis par des liens plus doux et plus « forts que dans la personne adorable du Saua veur du monde. C'est pourquoi il a voulu « naître des deux tribus de Lcvi et de Juda, et a apparaître tout ensemble comme Pontife et «comme Roi. Ce n'est pas tout; il a voulu « réunir ces deux dignités suprêmes dans son «corps mystique, c'est-à-dire dans l'Église, « dont il est le Chef... &
Saint Rernard se fonde sur ces vérités élémentaires pour réclamer, de la manière la plus instante, la conservation du domaine temporel des Pontifes qui exercent sur la terre l'autorité du Roi des rois. 11 continue en ces termes :
« Le bras du Seigneur n'est pas raccourci; « il n'est pas devenu impuissant pour opérer « la délivrance de l'Église. Oui, il la délivrera, « cette Église bien-aimée qu'il a rachetée de « son sang, qu'il a dotée de son esprit, ornée « de ses dons célestes*, comblée même des biens « de la terre *... »
Le saint Abbé de Clairvaux, on le voit, ne fait pas de la Papauté une abstraction qui la relègue au delà de ce monde, dans une région toute spirituelle. Cette sublime institution, quelque surnaturelle qu'elle soit dans son principe cl dans ses attributions, participe nécessairement aux conditions, aux nécessités, aux lois de la vie terrestre. Il lui faut une place sur la terre : place éminente, puisqu'elle doit diriger toute l'organisation de la société chrétienne; place immuable, puisqu'elle est la clef de voûte de rédiûce; place indépendante et souveraine, puisqu'elle est le foyer d'une domination qui s'étend à tous les climats et s'exerce sous toutes les formes de gouvernements.
Comment le Pasteur suprême pourrait-il entretenir ses communications vivantes, incessantes, avec l'immense troupeau catholique, s'il ne se maintenait dans la position territoriale
1 Dotibus cœlestibus exornaTit, diUvil nibilomious eiierreais. (S. Bem., Epiak cxuv.)
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qne la Religion lui a créée, que le sang des apôtres et des martyrs a consacrée, que les siècles ont respectée?
On comprend les alarmes de saint Bernard, L'édifice de la royauté temporelle des Papes lui apparaissait bâti par la main de Dieu pour abriter la liberté religieuse, aussi bien que la liberté politique des peuples. Sa grande âme n'hésitait point à crier : Malheur à la témérité sacrilège qui ose attenter à l'œuvre de la Providence; et, selon le langage de la foi antique, malheur à quiconque ose porter la main sur le patrimoine de saint Pierre I
Bernard n'ignorait pas les conséquences redoutables de l'asservissement des Papes. L'histoire lui avait appris le sort des trente premiers successeurs du Prince des apôtres, tous tombés sous le glaive des empereurs païens. L'empire des princes chrétiens, en maintes circonstances, n'a pas été moins funeste à la dignité personnelle et à l'action spirituelle des Pontifes. ^ Constance avait fait subir à Libère un exil de deux ans ; Théodoric avait donné la mort à Jean 1"; le pape saint Sylvère avait péri de faim et de misère dans l'île Palmaria, sous le règne de Justinien lui-même. Saint Martin P^ était mort dans la ChersonèseTauridë, où Constant II l'avait relégué. On n'avait pas oublié non plus les traitements sacrilèges que Henri IV avait fait subir à saint Grégoire VIL Les leçons du passé éclairaient le présent et l'avenir.
Les novateurs du XIP siècle, comme ceux des temps postérieurs, s'appuyaient sur la fausse interprétation d'un texte de l'Évangile pour contester le principe même de la royauté des Pontifes. Jésus-Christ a dit : Mon royaume nest pas de ce monde. Le même Évangile a dit aux apôtres : Voits n'êtes pas de ce monde. Est-ce à dire qu'ils ne sont pas dans le monde , qu'ils ne peuvent rien posséder en ce monde, qu'ils ne jouissent d'aucun droit sur la terre? Tel n'est pas le sens des paroles évangéliques. Saint Paul affirme, il est vrai, qu'il est comme mort par rapport à ce monde : et cependant il revendique avec dignité ses droits de citoyen. Saint Pierre déclare bien haut qu'il a tout quitté pour suivre Jésus-Christ; et cependant il dispose souverainement des biens que les fidèles mettent à ses pieds. L'Église a toujours été comme l'usufruitière du patrimoine dont Dieu seul possède la propriété. C'est en ce sens que son royaume n'est pas de ce monde; et, comme l'explique saint Augustin, les titres de sa royauté ne proviennent pas de ce monde; son autorité ne dépend paâ du monde, ses
prérogatives sont au-dessus de ce monde *.
n est remarquable aussi que Jésus-Christ, loin de désarmer le Prince des apôtres, lui laisse entre les mains deux glaives que saint Bernard regarde comme les emblèmes des deux pouvoirs. Dans une lettre au pape Eugène, il interprète avec clarté le mystère de ce double, symbole :
« Saint Père, s'écrîe+îl, voici le moment de <r tirer vos deux glaives. Qui le fera, sinon vous c< qui êtes le successeur de celui auquel ces <f glaives furent confiés? L'un et Tautre apparat tiennent à Pierre ; ils doivent être tirés du « fourreau, selon que la nécessité lecommande « l'un par votre ordre, l'autre par vos propres a mains. Il a été dit à saint Pierre : Remettez n votre glaive dans le fourreau^ . Donc ce glaive a lui appartenait aussi bien que l'autre ; seule- « ment il y en avait un dont il ne devait pas a se servir de sa propre main '. »
Ailleurs, il insiste sur la même signification des deux glaives, et il la démontre plus catégoriquement :•
a Si le glaive ne vous appartenait en au- « cune manière, dit-il au Pape, le Seigneur a n'aurait pas répondu aux apôtres : C'est assez, a quand ceux-ci lui dirent qu'ils en avaient a deux; mais il aurait répondu : C'est trop. L'un « et l'autre glaive sont donc à l'Église, et le « glaive spirituel et le glaive matériel ; le pre- « mier doit être tiré pour l'Église, par le prêtre, a le second, par la main du soldat, au signal 0 de l'Église et du souverain *. a
Ces paroles laissent entrevoir ridée complète de la double puissance de la Papauté, telle que la concevait saint Bernard. La puissance temporelle, nous le répétons, a toujours été regardée comme le véhicule de la suprématie spiritlielle; non pas que les pompes royales puissent ajouter quelque chose à la vénération que l'Église porte au Vicaire de Jésus-Christ; ni qu'un sceptre de ce monde puisse rehausser les augustes prérogatives de la houlette du
1 tn Tract. CXVI Evang. S. Joano.
* Joan., XYiii. — s S. Bern., epist. ccLVi.
^ Quid tu denuo usurpare gladiam tentes, quem semeljasfius es reponcre in vaginam ? qucm tamen qui tuum negat, non satis mihi videlnr attendere verbum Domini dicentis sic: « Couverte gladium tuum in TBginam. b Tuas ergo et ipse, tuo foisitatt nntu et si non tua manu evaginandus. Alioquin, si nuUo modo ad te pertineret et is, dicentibus apostolis : Ecce gladii duo bic, non respondisset Dominas: Satis est, sed: Nimis eÀ.Uterqueergo Bccfesite^ et spirituatis seilicet gladius et materiatis ; sed is qaidêm pro Bcclesia, ille vero et ib Bcclesia exereodus : ille sacerdotis, is miLtis manu, sed mu ad nutum sacerdotis etjussum impe/atoris. {De Cmsid.^vi^ 3« — Voy. aussi Exhort. ad rniiites Tempii^ ii.}
Pasteur suprême ; mais, dans les desseins de la Providence,les possessions territoriales durent concourir à la dispensation des bienfaits de la Chaire de saint Pierre, à la dignité souveraine des cbefe de la catholicité, à leur indépendance sociale, à leur mission religieuse et politique.
De ce point de vue élevé, on comprend le zèle de saint Bernard. Grâce à son active et infatigable intervention, l'esprit d'ordre prévalut une seconde fois à Rome.
Eugène III, durant huit années qu'il occupa le ^aint-Siége, déploya tant de sagesse et de vi-
gueur, qu'il parvint à surmonter graduellement les hostilités, aussi bien que les obstacles matériels. Il présenta aux esprits turbulents une dérivation salutaire, en les poussant aux Croisades ; et, pendant qu'il prodiguait vers l'Orient l'agitation européenne, il travailla, au foyer même de la catholicité, par des réformes successives, à la consolidation de rédiûce social.
11 est vrai qu'Eugène avait pour guide saint Bernard : c'était là sa lumière et le mérite de ce grand Pape, comme sa gloire, fut de suivre un tel guide, et de lui demeurer fidèle.