Tome I
a mine les pasteurs qui ont reçu pouvoir suri a les autres... Voilà ce que vous êtes *. »
Après cette énumération rapide des titres] augustes du Chef de la chrétienté, Bernard met en parallèle les deux éléments, divin et humain, qui constituent le Pontife, et en fait ressortir les contrastes.
« Un homme insensé sur le trône n'est qu'un a singe sur un toit... Écoutez ce que j'ai à vous' « dire à ce sujet. C'est une chose monstrueuse a qu'une dignité éminente et un esprit étroit,' a un poste glorieux et une conduite banale,! a une langue diserte et une main oiseuse, un* a discours éloquent et des actions stériles, un a visage grave et une vie légère, une autorité» a souveraine et une résolution chancelante. Je <c vous présente le miroir, afin que vous recona naissiez vos difTormités..., afin que vous aca quériez ce qui vous manque. Or tout man- « que à celui qui croit ne manquer de rien... a Partant, cherchez à compléter ce qui vous a manque, et n'ayez pas honte de confesser vos a manquements *... »
L'étude attentive des points faibles de notre caractère et des causes habituelles de nos chutes est la condition de la plus importante de toutes les sciences, la science de nous-mêmes. C'est pourquoi saint Bernard veut que le Pape examine chaque jour sa conscience pour savoir s'il devient plus patient, plus doux, plus humble, plus affable, plus courageux, plus sérieux, plus défiant de lui-même ; ou bien s'il a décliné dans les défauts contraires. 11 lui recommande d'être grand dans l'adversité, modeste, inflexible dans la prospérité, discret dans le zèle, dans l'équité, clairvoyant dans l'indulgence. 11 défend les badinages et les railleries qui, entre séculiers, ne conviennent guère, mais entre prêtres, ce sont des profanations. Quanta l'avarice, ajoute-t-il, je n'ai rien à vous faire considérer, car je sais que vous regardez l'argent commode la paille'.
De cette première considération, Bernard passe à la seconde, qui a pour objet la chose qui est au-dessus du Pape. Cette chose, c'est le monde entier, subordonné au Pontife romain,
1 ... Mnis sit, Papa vel Summus Pontifex, etc. (Cap. vir, p. «421 et seq.) — Un des prétendus réformateurs modernes, Calvin, au livre IV de ses Institutions^ dit, en parlant du Livre de la Considération, que c'est la vérité elle-même qui l'a dicté : Bernardus abbas in libris de Considérât ione Ha loquitur, ut Veritas ipsa loqui videa'ur. Si donc saint Bernard a enseigné la vérité, pourquoi le calvinisme enseigne-t-il le contraire ? Il est évident qu'en louant saint Bernard, Calvin a prononcé sa propre condamnation.
* Lib. II, cap. vu. — > De Consid,^ lib. II.
non pas pour être dominé ou possédé, mais pour être gouverné avec sagesse : a Car, dit-il, a il n'y a ni poison ni fer que je craigne pour e vous autant que l'esprit de domination ^ d II veut que le Pape étende sa sollicitude sur tous, sans acception de personnes, parce qu'il se doit à tous, aux sages et aux insensés, aux fidèles et aux infidèles, aux Juifs, aux Grecs, aux Gentils; de manière à procurer la conversion de ceux qui n'ont pas la foi, et à préserver ceux qui la possèdent.
Le Saint rattache à celte considération les plaies de l'Église; il déplore le défaut de zèle dans les uns, un zèle exagéré dans les autres ; il signale l'ambition et la cupidité comme les deux sources malfaisantes d'où naissent les plus déplorables fléaux. Puis, il indique les remèdes, et insiste en particulier sur la nécessité de corriger l'abus des appels trop fréquents et trop faciles.
et On en appelle à vous de toutes les parties « du monde : c'est un privilège de votre pri- « mauté... Quoi de plus beau, en effet, que de « voir les faibles à couvert de l'oppression, dès «f qu'ils se couvrent de votre nom? Mais quel a renversement de voir, au contraire, celui qui « a fait le mal se réjouir 1 Éveillez-vous, homme « de Dieu, lorsque cela arrive 1... »
Bien loin de contester le principe des appellations, il le maintient et en recommande l'usage; il ne critique à juste titre que les excès abusifs qui dénaturaient ce droit. 11 condamme un autre abus, celui des exemptions trop nombreuses, qui troublait la hiérarchie des juridictions.
a C'est un murmure général des églises, « dit-il; elles se plaignent qu'on les tronque et « qu'on les démembre. Vous demandez pource quoi? C'est qu'on soustrait les abbés à la jua ridictioudes évêques; on soustrait les évêqucs « aux archevêques et aux métropolitains. Cela « est-il dans l'ordre , et peut-on l'excuser? «Vous le faites, parce que vous le pouvez; « mais la question est de savoir si vous devez « le faire '. »
Ici le saint Docteur rappelle les moyens les plus capables de régulariser la circulation de la sévc vitale dans toutes les parties de l'Église, afin d'y conserver un ordre harmonieux. C'est au Pape de veiller à ce que chacun reste à sa place, que chacun remplisse les devoirs de son état, que la subordination soit maintenue dans
1 Nam nullum (ibi "vencnum, nnllum glddium plus formido quam libidincm dominandi. (Lib. III, cap. I, p. 423, n* 2.) « Lib. 111, cap. Il, p. 428. — « Lib. 111^ cap. iv, p. 431.
le clergé, la discipline dans les monastères, la hiérarchie dans les divers rangs de la société; et, tout en respectant les institutions anciennes, il recommande qu'on les dégage des entraves qui en paralysent le développement et en tarissent les bienfaits ^
Dans la troisième partie, saint Bernard propose au Pape la considération des choses qui sont autour de sa personne, c'estrà-dire la cour pontificale, les prélats, le clergé et le peuple romain. 11 témoigne quelque embarras de s'expliquer sur des points si délicats, parce que, pour excuser ou justifier les choses blâmables, on prétextera la coutume; et la vérité déplairsi aux satrapes, qui aiment moins la vérité que la majesté •. Cependant, dit-il à Eugène, il y a eu des pasteurs avant vous qui se donnaient tout entiers au soin du bercail; des pasteurs de nom et d'action, qui ne regardaient rien comme indignes d'eux, excepté ce qui pouvait nuire au salut de leurs brebis; et qui sacrifiaient leur temps, leurs biens, leur existence, sans autre vue que de former pour le ciel un peuple parfait.
«Qu'est devenue cette coutume...? Le zèle a d'un bon nombre d'ecclésiastiques se borne a au soin de conserver leur honneur. Ils aca cordent tout à la dignité, rien ou peu à la « sainteté *. Si quelque circonstance vous invite a à vous abaisser, à vous rendre plus accessible, 0 on vient vous dire que cela ne sied pas à a votre caractère , que cela ne convient pas à a votre rang, à votre personnage. La dernière a chose dont on s'occupe, c'est de savoir ce qui a convient à Dieu *... »
Le Saint ne fait grâce à aucune tache, à aucune des faiblesses qui, de son temps, ternissaient l'éclat de la prélature. Il les condamne avec sévérité; puis il revient à Eugène, et lui adresse cette apostrophe :
«Quoi doncl vous laisseriez-vous engager « dans les filets de la mort dont on vous enviaronne? J'éprouve pour vous une extrême a émulation ; et Dieu veuille qu'elle soit efficace a pour vous, comme elle est ardente en moi! « Je connais votre demeure : des incrédules et a des flatteurs se mêlent à votre compagnie. « Ce sont des loups et non des brebis : toutefois, a vous êtes leur pasteur. Que ferez-vous donc?
* Lib. m, cap. V, p. 434.
* Quia non placebit salrapifl, plus migestati quam yeritati faventibus. (Lib. IV, cap. ii, p. 3.)
■ Honori tolum datur ; sanctiUti nibil aut pamm. (Lib. IV, cap. Il, no 5) ^ De ])lacito Dci ultima mentio est. (Lib. IV, cap. il, n» "* )
VIE SCnSNTlFIQUE;
« Est-ce que vous les renierez? Non, assuré- 0 ment; car, dans ce cas, Celui dont vous tenez c la place vous renierait lui-même. Je parle de a saint Pierre. On sait que Pierre ne marchait 0 point orné d'or et de pierreries, vêtu de soie, a porté sur un cheval blanc, entouré de soldats a et d'un brillant cortège de serviteurs. Certes, a sans cet appareil, il crut pouvoir obéir au a grand précepte que lui avait imposé le Seia gneur : Paissez mes agneaux; paissez mes brebis, a Dans ces choses, vous avez succédé à Conastantin; non pas à saint Pierre. Je vous « conseille cependant de les tolérer pour le a temps, sans les regarder comme des néces- « sites. Que si vous usez de pourpre et d'or, ne a croyez pas pour cela que vous êtes déchargé « des sollicitudes pastorales. Vous êtes l'héritier a du Pasteur, ne rougissez pas de l'Évangile ^ »
Une vérité remarquable ressort de ce langage : c'est que saint Bernard regardait Eugène comme étant le successeur de Constantin aussi bien que de saint Pierre ; et, à ce titre, il admettait que, pour se conformer aux usages, le Pape s'entourât de la pompe des rois. Hais il voulait qu'entre ces deux dignités souveraines, celle du Pasteur eût la prééminence; et que la charge pontificale ne fût pas compromise ou comprimée par les exigencesdu siècle.
Le conseil que donne saint Bernard de tolérer ces coutumes, si fortement enracinées dans les mœurs, caractérise la prudence de l'homme de Dieu, et marque la limite qui le sépare des modernes réformateurs dont le zèle sans mis* sion s'est heurté contre des formes temporaires, il est vrai, mais nécessaires. Semblables aux insensés qui couperaient un arbre pour le dépouiller des insectes qui s'attachent à son écorce, ils ont prétendu purifier l'Église en abattant la Papauté. Est-ce donc par l'abus qu'on corrige les abus ? Est-ce par les coups de la mort qu'on rend la santé aux malades ?
1 Lib. rV, cap. III, p. 439.
Est-ce par le désordre et la dévastation qu*on rétablit l'ordre et l'harmonie I Jamais le mal ne triomphe du mal : c'est au contraire, selon la parole de l'Écriture, par le bien qu'il faut vaincre le mal.
Saint Bernard, après une sévère investigation des vices qui s'étaient glissés, avec les fragilités humaines, dans les plus parfaites institutions, indique, comme les véritables remèdes à ces vices, les vertus qui leur sont contraires; et il résume, dans un admirable tableau, celles qui doivent décorer le Pontife romain.
a Considérez avant toutes choses, dit-11, que «t l'Église de Rome, dont Dieu vous a établi le a chef, est la mère et non la dominatrice des a autres églises ; que vous êtes, non le souve- « rain des évoques, mais l'un d'entre eux, le a frère de ceux qui aiment Dieu, et le compaa gnon de ceux qui le craignent. Considérez « que vous devez être la règle vivante de la « justice, le miroir de la sainteté, le modèle de « la dévotion, le dépositaire de la vérité, le dé- « fenseur de la foi, le docteur des nations, le a protecteur des fidèles, l'ami de l'époux, le « guide de l'épouse, le directeur du clergé, le « pasteur des peuples, le précepteur des igno- « rants, le refuge des opprimés, l'avocat des « pauvres, l'espérance des malheureux, le tuii teur des orphelins, le soutien des veuves, a l'œil des aveugles, la langue des muets, le a bâton des vieillards, le vengeur des crimes, « la terreur des méchants, la gloire des justes, a la verge des puissants, le fléau des tyrans, le a père des rois, le modérateur des lois, le ré- « gulateur de la discipline, le sel de la terre, 0 la lumière du monde, le pontife du Trèsu Haut, le vicaire du Sauveur, le Christ du « Seigneur, le Dieu de Pharaon * ! »
Voilà l'idée de la Papauté! Est-il quelque chose de plus sublime ? C'est la mission de Jésus-Christ qui se perpétue àtraversles siècles.
t Lib. IV, cap. vu, p. 43i.
HISTOIRE Dp: SAINT BERNARD.
CHiPITRE SEPTIÈME
Suite du Livre de la Comidération, — Idée générale de la philosophie et de la théologie mystique
de saint Bernard.
Dans le Livre de la Considération, comme dans ses autres écrits, saint Bernard envisage simultanément, et jamais Tune sans l'autre, la voie active et la voie contemplative, la foi et les œuvres, l'amour et ses fruits, la charité et ses prodiges. Le but final de ses enseignements est le même que celui de sa vie : union avec Dieu par la contemplation et l'amour ; union ^ avec les hommes par l'action et la charité. C'est ainsi que dans les instructions adressées à Eugène, après avoir déterminé les rapports du Pontife avec les choses de ce monde, il le transporte dans le monde invisible, dans la sphère des idéaux divins, et lui expose la science qui s'acquiert, non par le travail de l'esprit, mais par l'acte visuel d'un cœur pur qui contemple la Vérité elle-même *.
Ici le saint Docteur, d'un vol hardi, s'élève et plane en quelque sorte dans les régions célestes. Il considère d'abord les anges; il explique leurs noms, leurs diverses hiérarchies, leurs prérogatives, leurs fonctions augustes ; puis, abordant les plus éminents objets de la théologie, il contemple la Majesté divine, le mystère de la Trinité, les perfections ineffables de Dieu; et développe le dogme, si fécond en applications, de l'union du Verbe divin avec la nature humaine.
Saint Bernard, comme tous les écrivains ascétiques, fonde la science sur l'amour, et cherche à initier l'homme aux mystères de l'éternelle Vérité, bien moins par les argumentations de la raison humaine, que par la pureté du cœur et la pratique des vertus.
«Les choses qui sont au-dessus de nous, a dit-il, ne sauraient être exprimées par la paa rôle ; elles sont révélées par l'Esprit : il faut a que la contemplation recherche, que la prière a demande, que la sainteté obtienne ce que la c parole ne saurait expliquer '. »
Heureux ceux qui sont purs de cœur, parce qu'ils
^ QujB enim supra sant, actu non indigent, sed inspectu. (De CoTuid,, lU). V, cap. i.}— * De Consid., lib. V, cap. i.
verront Dieu/ Or Dieu est la Vérité même. Donc, pour contempler la Vérité au sein de ses mystérieux abîmes, il faut commencer par épurer le cœur, en dépouillant l'homme de tout ce qui fait interstice entre lui et la vérité, entre son œil ténébreux et la divine lumière.
A ce caractère profondément chrétien, on reconnaît l'école de philosophie pratique à laquelle appartenait saint Bernard, aussi bien que Hugues et Richard de Saint-Victor; école qui, dédaignant les spéculations abstraites, mettait la science en rapport avec les besoins réels et intimes de l'âme.
Dans les œuvres de saint Bernard, on ne trouve point un ensemble de doctrines scientifiques ; mais elles contiennent des idées éparses, des données fécondes, des perspectives lumineuses qui éclairent tous les vastes champs de la philosophie.
Partant de l'amour divin, comme du foyer d'où jaillit la science, il établit que la pureté de l'âme, condition de la science pure, est en raison de l'amour des choses divines; comme l'impureté de l'âme, cause de toute erreur, est en raison de l'amour des choses terrestres et charnelles. Les progrès dans l'amour, proportionnés aux divers degrés de purification, rapprochent graduellement l'homme de son Dieu. Le Saint en trace la voie ascendante. Il faut que l'âme passe à la fois de vertu en vertu, et de clarté en clarté. A mesure que le feu de l'amour la dilate, son regard s'étend et s'illumine; elle aime et elle contemple : elle contemple ce qu'elle aime; et aime ce qu'elle contemple; et ces deux actes, l'acte de la volonté qui aime et l'acte de l'intelligence qui contemple, se confondront dans l'éternité en un seul et même acte qui unira l'homme à Dieu ^
L'homme n'est homme que parce qu'il aime et connaît; et celui qui aime le plus purement connaît le plus parfaitement. Or, pour connaître l'objet éternel de l'amour, il faut être
^ Voyez Serm. in Canf. con/ïc, passim.
VIE SCIENTIFIQUE
assez épuré pour sentir en soi l'action de Dieu. Ce sentiment est comme Faurore du soleil spirituel qui se lève dansVâme et lui fait pressentir les sublimes réalités du monde invisible; moment solennel et indéfinissable, dont nulle parole ne saurait donner une idée, a Quand je a l'aurais moi-même éprouvé, dit humblement a saint Bernard, croyez-vous que je pourrais et parler d'une chose qui est ineffable 1 Ce n'est « pas la langue, c'est l'onction de la grâce qui 0 enseigne ces choses : elles sont cachées aux «grands et aux sages du siècle; Dieu ne les a révèle qu'aux petits *. »
Toutefois, la marque sensible et assurée de cet épanouissement, c'est la force interne qui nous porte à la pratique du bien, et une certaine initiation à la connaissance de nousmêmes qui précède de plus vastes contemplations. Saint Bernard cherche à éclaircir ce mystère par sa propre expérience :
a Vous me demandez comment j'ai pu re- « connaître que le Verbe était proche... Le a voulez-vous savoir? C'est qu'il est vivant et a efficace; et, du moment qu'il est entré dans a mon âme, il l'a réveillée de son sommeil; il a a ému, attendri, blessé mon cœur qui est a dur, pierreux et malade. Il a commencé à a arracher et à détruire, à édifier et à planter, a à arroser ma sécheresse, à éclairer mes té- « nèbres, à ouvrir ce qui était fermé, à ema braser ce qui était glacé... En pénétrant dans 0 ma profondeur , le Verbe-Époux ne m'a jamais a fait connaître sa présence par des marques 0 extraordinaires, ni par la voix ni par des a formes... J'ai seulement senti son contact par 0 le mouvement de mon cœur; et j'ai éprouvé « l'efficacité de sa puissance par l'amendement a de mes vices, par l'amortissement des passions a charnelles, la correction de mes défauts, le « renouvellement de ma vie, et une sorte de 0 vue générale des choses quim'ontfait admirer « ses perfections *. »
L'âme qui aspire à cette lumière divine doit d'abord, et de toutes manières, s'appliquer à plaire à Celui qui est le foyer de tout bien. Il faut que longtemps elle vive d'une foi obscure, laquelle, se développant peu à peu, s'exhale en œuvres généreuses. Recueillie en elle-même, et attirant le rayon divin, par tous les désirs du cœur, dans son centre le plus intime, elle devient graduellement lumineuse ; elle se transfigure, en quelque sorte, et resplendit devant Dieu, avec la chaleur d'une charité ardente.
a A ce degré, dit saint Bernard, il faut né-
* SenD. Lxxxv, in Cou/. — * Serm. lxxiv, io Cattt.
a cessairement que l'âme se manifeste au de-; « hors, comme une lampe qui était sous le cr boisseau, et qui ne peut plus y demeurer «cachée... Le corps même, image de l'âme, « participe à cette lumière qui se reflète et c( brille dans ses actions, dans ses paroles, dans a ses regards, dans sa démarche, dans son « sourire... La beauté visible de la vertu est le (c signe de la nubilité de l'âme, et la rend a propre au mariage spirituel avec le Verbe a divin *. »
Ce mariage, cette divine union est, comme nous l'avons vu, le terme où viennent aboutir tous les enseignements de saint Bernard. L'alliance de l'âme avec Dieu est le grand objet de l'ascétisme et de la théologie mystique : elle commence et se perfectionné en cette vie, elte se consomme dans l'éternité. Le saint docteur revient infatigablement à cette même idée : il l'envisage sous toutes ses faces, et s'applique à en dégager ce qui pourrait l'obscurcir. D'abord il démontre la possibilité de cette alliance: a Qu'on ne pense pas, dit-il, que l'inégalité des c( deux termes la rende défectueuse ou empêche a sa consommation. L'amour supplée à tout, « remplit tous les vides, comble tous les a abîmes ; il forme un nœud indissoluble, et « rend parfait le mariage spirituel *. »
Il explique ce mystère et en dévoile les glorieuses prérogatives : a C'est un amour saint et a chaste, suave et fort, intime et vif, qui de 0 deux ne fait qu'un, selon le témoignage de a saint Paul : Celui qui adhère à Dieu ne fait plus « qu'un même esprit avec lui *... Heureuse l'âme a qui se lie par ce lien sacré 1 Eh ! comment «l'épouse de l'Amour n'aimerait-elle pas « l'époux ? Comment l'Amour qui est époux ne « serait- il pas aimé de l'épouse * »
Le mode, les conditions et le but de cette sublime union étant posés, Bernard aborde un autre point non moins délicat. Il admet, avec tous les ascètes ", la transformation de l'homme en Dieu ; mais il en écarte soigneusement toute identification panthéistique, par la distinction nette et précise des deux substances, la substance créée et la substance incréée, qui ne peuvent se confondre ; et ainsi il évite l'écueil contre lequel tant de philosophes ont échoué. Le sermon 71, du Cantique des cantiques^ contient sur ce point fondamental des enseignements d'une rare lucidité ; « L'union de
« Serm. Lxxxv, in Cani, — • Serai. Lxxxiii.
• 1 Cor., vr, 17. — * Serm. lxxxiii.
* Voyez entre antres saint Jean de la Croii, à presque foutefe les pages de ses écrits.
« l'homme avec Dieu consiste, non pas dans la •a confusion des natures, mais dans la confor^ a mité des volontés... Entre les trois personnes « divines, il y a unité d'essence et de substance ; a entre Tâme et Dieu, il y a unité d'affection et « de sentiment S »
Cette même vérité est répétée ailleurs sous une forme plus didactique : a Dieu, dit-il en a prévoyant l'objection du panthéisme. Dieu « est l'être de toutes choses, non que toutes a choses soient la même chose que lui ; mais a elles sont de lui, en lui et par lui. Celui-là a donc qui a créé toutes choses est l'être même « des choses qu'il a créées ; mais il est de telle a sorte l'être des êtres, qu'il en est le principe « et non la matière *. »
Saint Bernard, dans ses discussions avec Abeilard et Gilbert de la Porée, insiste vivement sur la nécessité d'exposer avec une rigoureuse exactitude le dogme sacré de la Trinité; car, ainsi que la plupart des Docteurs de rÉglise, il regarde ce dogme comme la principe, la base et la sauvegarde de la science chrétienne.
La Trinité, impliquant dans le Un absolu trois personnes distinctes, donne l'idée complète delà Divinité. En effet, on peut considérer Dieu, selon l'Écriture, comme étant l'être, la lumière et l'amour. Comme Ètre^ le Père est l'abîme infini et absolu de tout être ; le Fils, la manifestation infinie et absolue de l'être ; le Saint-Esprit, la vie absolue et infinie de l'être. Considéré comme lumière^ le Père est l'objet éternellement conaissant; le Fils est le sujet éternellement connu; le Saint-Esprit est le rapport vivant et éternel de l'objet et du sujet. Enfin, le Père, considéré comme amour étemel^ aime éternellement; le Fils est le terme éternellement aimé, et qui de toute éternité répond à cet amour ; l'Esprit-Saint est le rapport substantiel entre le Père et le Fils, l'amour procédant éternellement de l'un et de l'autre.
Ainsi le dogme de la Trinité, énonçant la j)arfaite plénitude de Dieu, si l'on peut s'expri-
^ .,• Non confosio natorarom, Bed Toluatatum coasensio... Per charitatem homo in Deo, et Deiu in homiae est, dicenta Joanne, qnia qui manet in charilate, in Deo manet et Deus in eo... Atqai Deum et hominem, qnia propriis exstant ac distant et Yoluntatibus et substantiis, longe aliter in se alteratrum manere aentimns, id est, non substantiig confusos, sed voluatatibus consentaneoe. Et hxc unio ipsis communio Tolunlalum, et consensus in charitate. Félix nnio, si ezperiaris : nalla, si comparaveris, etc., etc. (In Cant, lxi.)
s Sane esse omnium dixerim Deum, non quia illa sunt quod est ille, sed quia ex ipso, et per ipsum, et in ipso sunt omnia. Esse est ergo omnium quie facta sunt ipse factor eonim ; sed causale, non materiale. (In Cant. iv.)
mer de la sorte, exclut par cela même ta nécessité de la création, pour compléter la Divinité ; il exclut par conséquent aussi toute confusion subtile entre le fini et l'infini. En dehors de l'orthodoxie de cette doctrine, la création ne se distingue point aux yeux des philosophes, de la substance incréée ; et de là les erreurs an* ciennes et modernes du dualisme, du pan* théisme et du polythéisme.
Saint Bernard, appuyé sur ces vérités primordiales, ne craint point de sonder tout ce qui se rapporte à Torigine des choses créées. Il reproduit et développe, dans ses profondes investigations, les pensées de saint Augustin, admettant comme lui, et avec les plus éminents théologiens, la préexistence de la créature dans la Sagesse divine.
a Où placer la raison des choses, disait saint 0 Augustin, sinon dans la sagesse même du « Créateur? Car il ne contemplait hors de lui a aucun modèle dont la création pût être une a copie. Or, il n'y a rien dans l'intelligence 0 divine qui ne soit éternel et immuable. Donc a les principes des choses, que Platon appelle a idées^ ne sont pas seulement des idées ; mais a leur être est l'être vrai *• »
Origène enseignait a que la raison des choa ses, existant dans la Sagesse, par qui tout à a été fait, il s'ensuit qu'il a existé là aussi un a monde plus beau, plus orné, plus grand que a le monde sensible, et dominant ce monde de c< toute la supériorité de l'idée pure sur les a réalités matérialisées ". »
Telle est exactement la doctrine de saint Bernard. Selon lui, les prototype^ des choses d'en bas se trouvent en haut ; et c'est en haut qu'il contemple, d'une manière plus sublime que Platon, les célestes idéaux qui préexistent dans la Sagesse de Dieu.
« La créature du ciel, dit-il, contemple toutes a choses dans le Verbe. Elle voit le Verbe, et « dans le Verbe ce qui a été fait par le Verbe ; a de sorte qu'elle n'a nul besoin d'emprunter c( des créatures terrestres la connaissance du a Créateur. Elle n'a même pas besoin, pour les a connaître, de descendre parmi elles ; car « elle les voit dans un lieu où elles sont d'une a manière plus excellente qu'en elles-mêmes'.»
Bernard donne le nom de prédestination à la préexistence de ces idées : a La prédestination a dit-il, n'a pas commencé avec la naissance de « l'Église ; elle n'a pas même commencé avec a la création du monde, ni avec quelque autre
^ De Quxst. octogint. tribus. Qfxxii. 46.
* Origen., in Ëvang, Joan. — > De Consid,^ lib. V.
VIE SCIENTIFIQUE
c temps que ce soit ; elle a devancé tous les « temps... L'assemblée des élus a toujours été «en Dieu, selon la prédestination: elle lui a « toujours été présente ; elle a toujours été ai- « mée. Car, ajoute-t-il, en empruntant les paa rôles de Tapôtre saint Paul, Dieu nous a 0 comblés en Jésus-Christ de toutes sortes de a bénédictions spirituelles pour le ciel, ainsi a qu'il nous a élus en lui avant la création du a monde, par Tamour qu'il nous a porté, aûn c que nous fussions saints et irrépréhensibles « à ses yeux *. »
Saint Bernard considérait donc Thomme à la fois dans le monde divin et dans le monde terrestre : entre ces deux mondes, il admettait des communications et des participations nécessaires ; et c'est en ce sens qu'il disait a que a les mêmes choses qui sont en nous par la «subtilité de leur nature spirituelle, sont n aussi au-<lessus de nous par la sublimité de « leur être *. »
A l'idée de la création il rattache l'idée de rincamation de Jésus-Christ ; l'une et l'autre ne s'expliquent que par l'amour •, et ont pour fin l'alliance intime de la créature avec le Verbe. De là les mystérieux symboles du Cantique des cantiques; qui expriment les divers degrés par lesquels l'âme, embrasée, transfigurée par Jésus-Christ, est en quelque sorte déifiée avec lui *. Saint Bernard développe ces magnifiques points de vue par des analogies naturelles, et en déduit toute la doctrine de la sanctification.
a Ainsi, dit-il, une petite goutte d'eau, ré- « pandue dans un vase plein de vin, semble « cesser d'être ce qu'elle était, en prenant la «couleur et le goût du vin; ainsi le fer, « échauffé par le feu, s'enflamme et devient « semblable au feu lui-même, en perdant son «ancienne forme; ainsi l'air, pénétré par la « lumière du soleil, est en quelque sorte trans- « formé, et devient lumineux. Voilà comment « il faut que toute affection charnelle se purifie, « cesse d'être elle-même, se transfigure d'une «manière ineffable, et s'abîme totalement
« Scrm. Lxxvni. in Cant. — Benedixit nos (inqnit Panlus, in Eph., I, 3, 6) m omni benedictione spirituali, in cœlestibus, in Christo.sicutelegit nos in ipsoante mundi consti" tutionem, ut essemus sancU et immaeulati in conspeetu ejus in char i taie ; et addit : Qui prœdestinavit nos in adop^ tionem filiorum per Jesum Christum in ipso, secundum propositum voluntatis suœ, in laudem graiiœ suœ^ in quu gratificQvil nos in diiecto Fiiio suo,
* De Prxcept) et Disp., cap. xx.
» Voyez Lib. De diiige/ido Deo, cap. vu et seq.
^ Sic afficiydeiûcari est. (Lib. De dilig, Dec, cap. x, no 28.)
« dans la volonté de Dieu... La substance hu- «maine, à la vérité, subsistera; mais sous « une autre forme, avec une autre gloire, avec « une autre puissance S »
La réascension de l'humanité, opérée pat l'Incarnation du Fils de Dieu, suppose une chute antérieure ; mystère qui soulève le problème de l'origine du mal, de sa coexistence avec le souverain Bien, de sa propagation dans le monde, du mode même de sa transmission. Saint Bernard, sans traiter spécialement ces hautes questions, les touche néanmoins dans plusieurs de ses écrits.
Il établit, notamment dnns son livre sur la Grâce et le libre arbitre^ que le mal, dans sa racine, comme à tous les actes qui le reproduisent et le perpétuent, est toujours l'effet de la liberté de l'être créé. Et cette vérité est si énergiquement enseignée par le saint docteur, que, même à ses yeux, la persistance du démon dans le mal résulte de sa volonté propre, toujours pervertie :
a Ce n'est pas, dit-il, une force étrangère et « violente, mais l'opiniâtreté volontaire et la a volonté opiniâtre du démon qui le fixe dans « le mal, et l'empêche de se porter au bien '. »
Quant à la nature même du mal, difficilement on peut la définir; car, selon saint Bernard comme selon saint Augustin, le mal ne saurait avoir une substance propre : « Si le «mal était une substance, cette substance a serait bonne... Ce qui est mal, dit également a le saint évêque d'Hippone, c'est la diminution « ou la privation du bien *. »
Une question mystérieuse, qui se rattache aux précédentes, est celle de la transmission du mal à travers les générations humaines. Saint Bernard énonce sur ce sujet des opinions assez positives :
^ ... Atque in Dei penitus transfandi voluntatem, etc. (Lib. De dilig, Deo, cap. x.)
* De Grat. et lia. arb., cap. Vf, viii et x. « ... Nec caret (diabolas) libero arbitrio... quodqae is non valet in bonam respirare, non aliéna facit violenta oppressio, sed sua ipsius in malo obstinata voluntas ac voluntaria obstinatio, etc. »
Ce voint de doctrine, qui jette un si grand jour siir le dogme des peines éternelles, a été amplement développé par M. Bautain, Philosophie, vol. II. « L'ange des ténèbres, dit-il, a préféré « vivre de sa vie propre. Elle (cette créature) qui a voulu cet c état violent st contraire k sa nature, à sa loi... elle est dans a les tourments; mais la cause de ses tourments est en elle, « et non en Dieu ; c'est l'énergie de son opposition, l'ardeur « de son vouloir propre ; et son tourment durera tant qu'elle « voudra ce qui est contraire à sa loi ; et elle le voudra toi^ours, c puisque l'amour infiai n'a pu la porter à renoncer à son « orgueil, à reconnaître sa dépendance... »
• S. Aug. Conf,j lib. VU, cap. vu, et Enchir.^ cap. xu.
iU
« La naissance terrestre, dit-il, me perd ; « c'est la naissance spirituelle qui me sauve. « Le péché nous est communiqué par la géné- « ration charnelle ; et la rédemption nous vient « par la génération spirituelle que Jésus-Christ « nous donne par sa croix et sa mort *. »
Il explique sa pensée dans un autre opuscule:
« On comprend, dit-il, que nous ayons tous « contracté le péché d'Adam, puisque nous c< étions tous en lui lorsqu'il a péché, et que « nous avons tous pris naissance de sa chair a dans la concupiscence de la chair. Mais la nais- G sance selon l'esprit, que nous avons reçue 0 de Dieu, nous est bien plus intime que celle « que nous avons tirée d'Adam selon la chair; a attendu que nous avons été en Jésus-Christ « selon l'esprit, bien plus que nous n'avons a été en notre père Adam selon la chair "... »
C'est ainsi que dans toutes les questions philosophiques, le Saint remonte à l'idéal primitif des choses. Il envisage cet idéal sous le double aspect de la science et de la pratique ; car la science, pour être vraie, doit en reproduire le reflet, et môme la pratique ou la vie réelle doit se conformer à cet idéal préexistant qui est à la fois le type et la loi supérieure de l'homme.
Appliquant ces vues à l'ensemble des actes de la Rédemption, il y trouve la réalisation complète du plan de la Sagesse divine, où il reconnaît trois phases auxquelles se rapporte l'action personnelle des trois termes de la sainte Trinité. Il caractérise de cette sorte le triple nœud de l'alliance contractée entre Dieu et l'homme. La première alliance a été faite par le Père ; la seconde, opérée par le Fils, est le complément de la première ; la troisième, consacrée par le Saint-Esprit, sera la perfection des deux. La première a été gravée sur des tables de pierre, afin qu'elle fût, pour ainsi dire, posée en face de l'homme ; la seconde a été implantée dans l'homme lui-même, pour le lier substantiellement à Dieu ; la troisième sera exprimée, manifestée par la vie des élus.
« La création et la réconciliation, dit-il, re- <c gardent le temps présent ; mais la conflrma- « tion regarde le siècle à venir. Le Père a créé c< le monde au commencement des temps ; le
> Terrena nativitas perdit me ; et non multo magis generatio cœlestis conservât me. (DeErr. Abœl.f cap. vi.) * Tract. De Lnude nov, mi/., cap. zi.
«Fils l'a réconcilié dans la plénitude des « temps ; le Saint-Esprit opérera sa consommaa tion à la fin des temps. Le Fils a dit du Père: a Mon Père a agi jusqu'à présent. Et, parlant « de lui-même, il ajoute : Pour moi, j'agis c présentement. Mais le Saint-Esprit pourra G dire à la consommation des siècles : Le Père a et le Fils ont agi jusqu'à présent, et moi je « commence à agir ; c'est-à-dire, lorsqu'il aura c< glorifié notre corps, que notre chair sera a attachée à notre esprit, et l'esprit à Dieu, c L'Ancien Testament nous apprend la création e du monde, et nous promet la réconciliation ; « le Nouveau Testament accomplit cette récon- <K ciliation, et nous en promet la consonuna- « tion *. »
Concluons ce chapitre, où d'ailleurs nous n'avons pu indiquer que sommairement les éléments partiels d'une haute philosophie, en remarquant la liberté avec laquelle saint Bernard aborde les plus ardentes questions de la science. L'école contemplative à laquelle il appartenait, autrement appelée l'école mystique, avait pour base lafoi, et pour flnl'amour : entre ces deux termes, les spéculations philosophiques pouvaient se déployer avec largeur, sous l'œil toujours ouvert de l'Église.
L'autorité ecclésiastique, qui veille sur le dépôt des traditions sacrées, semblable au père de famille qui possède le trésor des choses nouvelles et anciennes ', n'entrave jamais la production des fruits de lumière. Elle encourage au contraire, elle protège, elle provoque toutes les investigations de l'esprit, tous les clans de la pensée, tous les travaux de l'intelligence ; mais elle maintient l'activité intellectuelle dans la voie tracée par la parole révélée, et ne livre point cette parole elle-même aux interprétations arbitraires de Thomme. De même que le glaive de l'autorité civile ne fait trembler que les méchants, l'autorité del'Église n'enchaine que l'erreur et l'hérésie ; et autant elle se dresse inflexible, inexorable, en face des esprits superbes que l'orgueil entraîne en dehors delà foi orthodoxe, autant elle se montre confiante et tutélaire envers le génie qui lui demeure fidèle.
' Serm. xcxir.
* Ideo omnis scriba doctas in regno cœloraro, similis est homini patrifamilias qui profert de thesauro suo nova et Tétera. (Matth., XIII, 52.)
VrE SCIENTIFIQUE.
CHAPITBE HUITIÈME
Écrits ascétiques de saint Bernard. — Traité de Tamour de Dieu. — Perfection chrétienne.
Le regard du saint Docteur, en s'élevant aux plus hautes régions des mystères de Dieu, contemple avec clarté la voie sainte qui conduit riiomme à travers les sentiers de son exil jusqu'à la lumière de la céleste patrie. Il n'a point, comme d'autres Pères de l'Église, composé desouvrages completssur la vie ascétique; mais on trouve dans ses sermons, dans ses lettres spirituelles, surtout dans ses homélies sur le Cantique des cantiques^ les enseignements d'une perfection sublime.
Par l'amour divin il explique tous les dogmes de la foi : comme par l'amour il enseigne la prière et trace les règles de la direction morale : l'amour, la charité, mobile de sa vie pratique, est aussi l'objet capital de sa doctrine.
Un cœur qui aime ne sait pas se taire ; il faut qu'il parle, qu'il s'épanche; c'est une flamme qui ne peut se contenir. Aussi l'apôtre saint Paul, brûlant de charité crie aux Corinthiens : Ma bouche s'ouvre et mon cœur se dilate par l'affection que je vous porte * I II exhale cette ardeur en tout lieu, en tout temps, à toutes les pages de ses divines épîtrcs.
Tel notre saint Docteur : la loi de feu est dans sa bouche, elle déborde avec plénitude. Dans ses lettres, dans ses entretiens, dans ses écrits et ses discours, il cherche des cœurs pour les enflammer, les associer à sa vie, et les élever & Dieu, l'éternel foyer de l'amour.
Que n'est-il possible de retracer ici les magnifiques instructions qui abondent dans ses ouvrages, comme dans des mines inépuisables ! Nous ne pouvons exposer que des sommaires, pour en saisir la pensée vivifiante et la transmettre à nos lecteurs.
a Dieu étant notre Seigneur et notre juge, nous devons le craindre; mais il est aussi notre Père, à ce titre, nousdevons Thonorer ; et enfin il est Époux, et, comme tel, nous devons l'aimer.
et Or, continue saint Bernard, de ces trois sentiments, lequel est le plus noble ? N'est-ce
« Il Cor., VI, 7.
point l'amour? Sans l'amour, la crainte est servile et l'honneur est vain.
« Oui, la crainte est toujours servile, quand l'amour ne vient l'affranchir, et l'honneur qui ne procède point de l'amour, n'est pas un hommage, mais une flatterie. Sans doute l'honneur et la crainte respectueuse se doivent à Dieu; mais Dieu n'accepte ces deux sentiments qu'autant que l'un et l'autre sont accompagnés d'amour. L'amour porte en soi sa valeur ; il plaît par soi-même ; il contient le mérite et la récompense du mérite; il ne demande d'autre cause et d'autre effet que lui-même ; son principe et son fruit sont identiques. J'aime parce que j'aime; et j'aime pour aimer...
a L'amour est quelque chose de grand et d'auguste, quand il se tourne vers son principe éternel, quand il tend vers son foyer, quand il s'alimente perpétuellement à la source d'où perpétuellement il découle.
(c De toutes les actions, de toutes les affections, de tous les hommages, l'amour est le seul parlequel on puisse, quoique inégalement, s'acquitter envers le Créateur et le payer de retour. Dans toute autre voie, le commerce réciproque de la créature avec son Auteur n'est pas possible. Ainsi, par exemple, quand Dieu est irrité contre moi et me menace, lui rendrai-je colère pour colère? Non, sans doute; mais je tremblerai et je le supplierai de me pardonner. Quand il me juge, je ne le jugerai point, je l'adorerai. Mais quand Dieu aime, il veut que je l'aime en retour, et cet amour mutuel constitue la justice *.-»
Ce feu sacré ne saurait s'allumer que par une communication incessante avec Dieu.
L'amour cherche la présence de l'objet aimé ; il réclame la connaissance de ce qu'il aime, il veut de la conversation et de l'intimité. Tout cela s'éprouve à l'égard de Dieu dans la profondeur de l'âme : car le royaume de Dieu est au dedans de nous; c'est au cœur qu'il se révèle. H
< In Canl. Mabill., p. 1558.
fflSTOIRE DE SAINT BERNARD.
faut apprendre à vivre de la vie intérieure pour aimer Dieu en esprit et en vérité. Vouloir aimer Dieu sans le chercher et sans converser intérieurement avec lui, c'est vouloir aimer un objet qu'on n'a jamais goûté, ni senti, ni connu. Pour que Dieu soit l'objet de notre amour, il faut entrer en rapport avec lui au fond du cœur et tourner vers lui toutes les forces, les affections, les aspirations de la volonté. Alors il se manifeste d'une manière ineffable ; et la paix qu'il donne est plus douce, plus délicate, plus délicieuse que tout ce que les créatures peuvent offrir. Alors aussi l'âme unie à Dieu, élevée audessus du monde, entraînée vers l'éternité, s'exhale naturellement en belles œuvres qui sont comme les fruits de la foi, comme la splendeur de Tamour.
Après de vives exhortations par lesquelles saint Bernard invite tous les cœurs chrétiens à goûter ces mystères de divine suavité, il s'arrête au saint Nom de Jésus-Christ, et contemple dans ce nom sacré les germes de toutes les grâces.
a Qu'est-ce qui a répandu la lumière dans le monde, si ce n'est la révélation bienheureuse du nom de Jésus-Christ? L'Apôtre reçut l'ordre de porter ce nom divin devant les rois et les peuples, et devant les enfants d'Israël. C'était là le fanal qu'il allumait au milieu des nations, en leur criant : La nuit est avancée, et le jour va paraître. Quittons donc les œuvres de ténèbres, revctons-nous des œuvres de lumière *; et annonçons en tous lieux le nom de Jésus-Christ crucifié.
« Comment cette lumière a-t-elle triomphé parmi nous? Comment est-elle venue frapper nos regards, alors que, sortant de la bouche de saint Pierre, comme un éclair éblouissant, elle guérit le boiteux du Temple et illumina une multitude d'aveugles? C'est le nom de Jésus- Christ qui l'a manifestée. Ce nom féconde les saintes pensées et les généreux sentiments; il fortifie la vertu et multiplie les bonnes œuvres; il alimente les affections chastes. Toute nourriture laisse notre âme affamée, quand elle n'a point cette huile qui la pénètre, ce sel qui l'assaisonne. Si donc vous prenez la plume, écrivez le nom de Jésus; car si vous faites des livres et que je n'y trouve pas le nom de Jésus, vous êtes pour moi sans goût et sans saveur. Soit que vous interrogiez, soit que vous répondiez, si le nom de Jésus-Christ ne sort point de vos lèvres, vous êtes sans onction et sans charme.
a Oui, il faut le reconnaître, le nom de Jésus est un miel à la bouche, une lumière à nos
< Rom., m, 12.
yeux, une flamme à nos cœurs. C'est le baume qui guérit les maladies de l'âme. Étes-vous triste, pensez à Jésus, prononcez le nom sacré de Jésus; et les nuages se dissiperont, la paix redescendra du ciel. Étes-vous tombé dans le péché et craignez-vous, dans votre désespoir, les pièges de la mort? Invoquez le nom de; Jésus, et bientôt vous vous sentirez renaître à la vie. Point d'endurcissement, point de langueur, point de froideur qui résiste à ce saint nom; point de cœur fermé qui ne s'ouvre à la componction et ne s'attendrisse au nom de Jésus-Christ. Au milieu des périls et des vicissitudes, invoquez le nom de Jésus : vos terreurs s'évanouiront. Jamais homme, dans les néces-' sites pressantes, dût-il être sur le point de succomber, n'a imploré ce nom salutaire sans en retirer un secours. C'est que le nom de Jésus nous a été donné comme un remède à tous nos maux; il réprime la fougue des emportements, le feu des concupiscences, les mouvements de l'orgueil, les déchirements des blessures, la soif de l'avarice, les saillies des passions, les appétits des voluptés grossières.
« Aussi le seul souvenir du nom de Jésus, quand nous le rappelons pieusement à notre mémoire, nous représente le cœur le plus humble et le plus aimant, nous retrace l'idée de la compassion la plus tendre et la plus charitable qui fut jamais. Le nom de Jésus! c'est le nom du plus saint des hommes, l'Homme- Dieu, la sainteté même, le nom de toutes les grâces et de toutes les perfections l Penser à Jésus-Christ, c'est penser au Dieu infiniment grand qui, en nous donnant sa vie pour être le modèle de la nôtre, nous transmet en même temps les lumières, les forces et les assistances nécessaires pour l'imiter et le suivre par nos actes, par nos souffrances et nos œuvres. Le nom de Jésus, quand il darde au fond de l'âme, y dépose la vertu d'en-Haut ^ »
Ces chaudes effusions décèlent le grand cœur d'où elles s'épanchent. A entendre ce langage limpide et vivifiant, ne croirait-on pas assister aux prédications du disciple bien-aimé qui reposa sur le cœur du divin Haitre?
Le Saint contemple avec ravissement les magnificences par lesquelles Dieu a rendu visibles sur la terre sa puissance et ses miséricordes; il y rattache encore l'étemelle loi d'amour, et presse vivement tous les hoinmes d'aimer leur Créateur. Voici ses propres paroles :
« Pour commencer ce discours par le texte du grand maître de l'amour, disons : Quiconqtn
^ In Cant, Mabill., p. 4311.
VIE SCIENTIFIQUE
n'aime point k Seigneur Jésus, quil soit anathmel En effet, je suis obligé d'aimer Celui qui est le principe de mon être, de ma vie et de mon intelligence. Ne point l'aimer, c'est me rendre indigne dé ses bienfaits. Hais, ô Seigneur Jésus I le chrétien est tout à fait digne de mort, et il est déjà véritablement mort, quand il refuse de vivre pour vous; et l'homme qui veut être au monde pour un autre que pour vous y est pour le néant, et n'est lui-même qu'un néant. C'est pour vous-même, ô mon Dieu ! que vous avez fait toutes choses; et celui qui veut être à soi, et non pas à vous, commence à n'être rien au milieu de toutes choses. Craignez Dieu, dit le Sdge^ et observez ses commandements; car c'est là tout l'homme. Donc, si c'est là tout l'homme, sans cela, tout homme n'est rien ^ »
Cette énergique conclusion reparait, sous diverses formes, dans tous les enseignements de saint Bernard; et comme l'amour est la vie même, on ne se lasse point de lire ses innombrables applications. Quel que fût le sujet qu'il entreprît de traiter, il revenait toujours à ce texte. On eût dit que le mouvement naturel de son cœur, comme l'attraction de l'aiguille aimantée, le portait forcément en quelque sorte vei*s le terme suprême de l'amour, où seul il trouvait son aliment, son rassasiement et son epos central.
Il ne lui suffisait pomt de multiplier ce pain de vie dans ses prédications quotidiennes. De même que David s*inspire de sa harpe et lui communique ses extases, saint Bernard dé* charge son cœur trop plein dans ses écrits, et compose un livre spécial sur Yamour de Dieu. Il l'adresse au cardinal Haimeric, chancelier de l'Église romaine, qui peut-être le lui avait demandé. Nous ne ferons point l'analyse de cet opuscule; car il faudrait le citer en entier; ses principales divisions sont d'ailleurs celles que nous avons déjà remarquées dans une lettre que le saint écrivit aux Chartreux de Grenoble. Mais nous traduirons ici le passage qui, au milieu de tant d'autres beautés, nous a paru le plus beau :
a Vous voulez donc apprendre de moi, dit-il au cardinal, pourquoi et comment on doit aimer Dieu. Je réponds : La cause d'aimer Dieu est Dieu même; et la mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mesure *.
a Pourquoi faut-il aimer Dieu? Il faut l'aimer
* Senn. xx, in Cant,
* Cauta diligendi Deum , Deus est ; modus, sine modo diiigere, — Cette belle parole se trouve aussi dans saint Augustin, qui, comme saint Bernard, était Tap^tre de Tamour. Peut-être est-elle sortie primitivement de la boucbe de S. Jean?
parce que la justice et la reconnaissance le commandent. L'infidèle lui-même, l'esprit aveugle, celui-là même qui ne connaît pas Jésus-Christ, a besoin d'aimer Dieu: car il y a au fond de tous les cœurs un sentiment inné de justice qui impose à chaque homme d'aimer Celui auquel on est redevable de tout... Mais si je me dois tout entier à Dieu comme à mon Créateur, que ne lui dois-je pas comme étant mon Rédempteur? Et quel Rédempteur 1 Que rendrai-je au Seigneur pour les dons qu'il m'a faits ? Que lui rendrai-je surtout pour le don qu'il m'a fait de lui-même? Quand je pourrais mille fois me donner à lui, que seraitce, et quelle proportion entre ses dons et les miens?... L'amour qui s'élève à Dieu tend à l'immense et à l'infini; car l'infini, Timmensité, c'est Dieu... 0 amour, saint amour, amour chaste et désintéressé ! sentiment plein d'onction et de délices, où il n'entre aucun alliage de volonté propre, où tout est divin, que vous êtes désirable I Aimer Jésus-Christ, c'est s'unir à Dieu, c'est demeurer en Dieu, c'est vivre dans l'amour *. »
Comme l'infatigable abeille qui recueille le suc des plus douces fleurs des champs pour composer le miel, Bernard puise dans les livres sacrés une abondance de douceurs, afin d'en nourrir les âmes aimantes et de les initier aux secrets de la perfection de l'Évangile. Il répétait à tous cette grande parole: Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ■. « Mais pour gravir les degrés de la perfection, il ne faut pas, dit-il, que notre âme se contente de s'abstenir du mal et des actions réputées criminelles: il faut qu'elle porte une vigilance attentive sur ses sentiments intérieurs, sur ses intentions et affections les plus intimes, et qu'elle en dirige les mouvements jusqu'à ce que la divine charité soit affermie. Si le travail est laborieux, le secours est puissant. Dieu nous donne la main, la grâce nous assiste, l'onction du Saint-Esprit nous enseigne au-dedans de nous et seconde efficacement nos efforts ; par conséquent, tout chrétien doit dire avec saint Paul : Courage, mon âme, je puis tout en Celui qui me justifie.
Le saint, après avoir envisagé le but supé^ rieur de la vie chrétienne et la voie ascendante qui y mène, trace le tableau des obstacles et des pièges qui l'entourent. Il prend pour texte cette parole du Cantique des cantiques: Tel qu est k lis au milieu des épines, telle est ma Uen-aimée entre les filles.
1 In Mabil., p. 583. — > Matth., t, M.
a Prenez garde, ô vous qui aspirez à la blancheur du lis, prenez gai de aux infidèles et aux corrupteurs de votre pureté 1 Considérez de quelle manière vous marcherez avec assurance parmi tant de ronces et d'épines qui se rencontrent, non pas seulement dans le monde visible, mais dans les airs et dans votre propre chair. La possibilité de marcher au milieu de ces épines sans en être blessé résulte, non de nos propres forces, mais de la puissance de Dieu qui vous ordonne de mettre en lui votre confiance, parce qu'il a vaincu le monde. Donc, quelles que soient les diverses tentations qui vous environnent, ne vous découragez pas ; et jamais ne vous laissez abattre, convaincus, comme vous devez l'être, que la tentation produit la patience, que la patience produit l'espérance, et qu'une telle espérance ne saurait être confondue.
a Contemplez les lis des vallées. Admirez comme ils croissent et brillent parmi les ronces qui les entourent. Si Dieu garde de la sorte une simple fleur, combien ne gardera-t-il pas avec plus de soin l'âme bien-aimée, son épouse, qui lui est si chère 1 Redisons donc : Tel qu'est k lis entre les épines, telle est ma bien-aimée entre les filles. Et ce n'est pas une faible vertu que d'être bon parmi les méchants, de conserver la candeur et la simplicité parmi les ruses du serpent, de mener une conduite douce au milieu des esprits malveillants, et de donner des témoignages d'amitié à ceux-là mêmes qui se déchaînent contre nous ^ x>
Reprenant ailleurs le même sujet, il insiste sur les conditions qui sauvegardent la vie pure ; il les résume en deux mots, qu'il emprunte à l'Évangile : Veillez et priez. La vigilance nous détache de la terre, la prière nous élève à Dieu ; la vigilance retranche le mal, la prière nous unit au bien.
Voici ses paroles, dignes d'être méditées :
a Quel homme a tellement retranché tout ce qu'il avait de superflu en lui, qu'il puisse se flatter de n'avoir plus rien à retrancher? Croyez-moi: ce qu'on a coupé repousse; ce qu'on a chassé revient ; ce qu'on a éteint se rallume ; ce qu'on a endormi se réveille. Il ne suffit pas d'avoir coupé une fois ; il faut couper souvent, il faut couper toujours, parce qu'il y a toujours à couper, si on est vigilant.
a Quelque progrès qu'on ait pu faire, ce serait une erreur de croire que pendant cette vie les vices soient tout à. fait extirpés ; ils ne sont que paralysés. Bon gré, mal gré, le Je-
< la Canf.j p. 1432. Mabill.
buséen habite parmi vous ; on peut le dompter, mais non l'exterminer. Je sais, dit l'Apôtre, que le bien n'est point dans ma chair '. Il avoue de plus que le mal s'y trouve... Ainsi vous avez besoin de couper, et de couper tout alentour, parce que la vertu est entourée de vices ; autrement, on doit craindre que les vices qui entourent la vertu ne prennent le dessus et ne l'étouffent. Point d'autre remède contre cet imminent danger, que d'être toujours sur ses gardes, afin d'abattre avec une prompte résolution les têtes de ces vices, dès qu'elles commencent à paraître. Il faut que la vigilance les empêche de croître, si on veut que la vertu se fortifie et se perfectionne. Otez le mal, afin que le bien s'implante ; tout ce qu'on retranche à la nature cupide tourne à l'avantage de. l'âme *...
a Mais, poursuit le Saint, à la vigilance, première condition de la vie chrétienne, il faut joindre la prière continuelle, qui n'est, pour ainsi dire, qu'unedouce etincessante exhalaison de l'encens allumé au fond de l'âme ; prièrej tout intérieure, onction divine, vivant holocauste représenté par la graisse des anciennes victimes, que l'on nourrissait au Temple pour être offertes en sacrifice...
a Quand donc, dans la méditation, le fidèle prie devant l'image sacrée de Jésus-Christ naissant, ou prenant le lait de sa sainte Mère, ou instruisant les peuples, ou mourant sur la croix, il doit exciter son cœur à la haine des vices et à l'amour des vertus évangéliques...., et graduellement il s'élèvera de degré en degré sur l'échelle de Jacob, jusqu'à la plénitude d'un amour parfait *. »
On saisit, dans ces courtes analyses, les deux actes essentiels de l'ascétisme chrétien. Par le premier, l'âme s'applique à dompter les puissances qui cherchent à la détourner du bien. Par le second, elle pratique les actes qui la rapprochent progressivement de Dieu.
Les puissances hostiles qu'il faut combattre et vaincre sont, d'après l'Apôtre, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l'orgueil de la vie : triple racine de l'égoïsme et des passions mauvaises. Mais ce premier travail de mortification, dévolu à la vigilance, se complète parles exercices de la prière et des vertus; car, à mesure que l'âme se détache du mal, elle devient plus capable de s'unir à Dieu et d'accomplir les œuvres divines.
i Scio quia non habitat in me, hoc est in carne mea bonam (Rom., VII, 18.) * In Cant., p. 1497. *- * In Cant., p. i325.
VIE SCIENTIFIQUE
Le résultat de ces deux actes de la sanctification, la vigilance qui expulse le mal, et la prière ou l'oraison qui perfectionne le bien; ce résultat est non-seulement de mettre la volonté humaine en harmonie avec la volonté de Dieu, mais de consolider cette harmonie de telle sorte, que l'union soit foncière, universelle, permanente, c'est-à-dire qu'elle existe dans l'ensemble aussi bien que dans tous les détails de la vie. Dans cette conformité complète réside la perfection.
Alors se réalise cette parole de saint Paul : Hoc sentite in vobisquod et in Christo Jesu *. Tous les sentiments sont en accord parfait avec les sentiments de Jcsus-Christ; et le chrétien sanctifié, transformé en quelque sorte par l'Esprit de Dieu, peut dire avec le même apôtre : Je vis : mais ce nest plus moi qui vis : c'est Jésus-Christ qui vit en moi '.
Notre cadre ne nous permet pas d'insister sur les développements que saint Bernard donne à cette divine philosophie. Nous terminerons ce chapitre par un passage qui, partant de ces principes, expose toute la hiérarchie des affections chrétiennes.
« Montrez-moi un homme qui aime Dieu de tout son cœur et qui le préfère à toutes choses; qui aime son prochain en Dieu, et ses ennemis autant qu'eux-mêmes pourraient aimer Dieu ; qui aime ses parents selon la chair, à cause des lois de la nature i et ses parents selon l'esprit, avec plus d'abondance encore, à cause de la
supériorité des grâces qu'il a reçues par leur organe; qui embrasse ainsi, avec un amour réglé par la vérité, tous les autres objets de la charité; qui méprise les biens de la terre et tourne ses regards vers le ciel; qui use de ce monde comme n'en usant pas, et distingue par un certain tact intérieur les objets dont il peut jouir, de ceux dont il faut se servir; qui ne s'applique aux choses passagères que passagerement, qu'autant qu'il le faut, dans les vues qu'il faut, et parce qu'il le faut; mais qui demeure attaché aux choses étemelles par un amour stable et constant : montrez-moi, dis-je, un homme dans ces dispositions, et je n'hésiterai point à le proclamer sage, puisqu'il discerne toutes choses selon ce qu'elles sont, et qu'il peut dire de lui-même : Dieu a organisé en moi la charité *... »
Cette organisation foncière de la charité, c'est le rétablissement de l'ordre dans tous les sentiments; c'est l'accord parfait de toutes les cordes harmonieuses du cœur de l'homme avec la loi éternelle de l'harmonie.
Quand Dieu occupe sa place au sanctuaire de l'âme chrétienne, quand il domine et vivifie la diversité des affections, et dirige souverainement tous les rayons de l'âme, alors la charité se déploie largement, avec chaleur et plénitude ; et les chrétiens, disciples du Dieu d'amour, aiment immensément Jésus-Christ; et ils s'aiment les uns les autres comme Jésus-Christ les a aimés.