‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 46 sur 319 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Coup d*œil sur les hérésies du temps de saint Bernard.

L'Écriture nous enseigne que le peuple de Dieu travaillait d'une main à l'édification de Jérusalem; et que, de l'autre, il tenait le glaive, toujours prêt au combat ^ De même l'Église^ placée entre la vérité qu'elle édifie, et les té«« nèbres qu'elle repousse, exerce incessamment son labeur et sa vigilance.

D'une part, elle s'applique à féconder, à multiplier dans la cité de Dieu les œuvres de la science, de la piété et de la* charité ; d'une autre part, elle lutte avec une sévère énergie contre toute entrepris opposée aux voies de Dieu. Les doctrines subversives que l'esprit d'orgueil a enfantées dans tous les siècles prouvent la nécessité de cette perpétuelle sollicitude.

Ce serait un travail inutile, et peut-être im* possible, que de retracer toutes les espèces d'aberrations de la raison humaine ; car il n'est point d'erreur si absurde qu'elle n'embrasse, quand, dédaignant les traditions plus hautes, elle suit ses propres lumières dans la recherche de la vérité : tentative présomptueuse, qui aboutit inunanquablemeut à Tanarchie

i U Esilr., IV, 17.

dans la science, aussi bien qu'au désordre dans la vie pratique.

La diversité des vices logiques pourrait être en quelque sorte posée en équation avec les nuances infinies des vices moraux ; et ceux-ci, à leur tour, considérés sous le point de vue psychologique et physiologique, trouveraient sans doute leurs types dégradés, dans la mul-« tiplicité des maux corporels. Cette triple mani^* festation du mal part originairement d'une même souche, et produit, chacune selon son espèce, des fruits de mort.

Chose remarquable 1 une époque d'immoralité amèned'ordinaireunepérioded'aberrations d'esprit, et à leur suite arrivent les fléaux physiques et les maladies corporelles. Ces trois séries de maux se relient Tune à l'autre plus qu'on ne pense. Les mœurs règlent l'esprit ; lesprit dirige le corps ; de là vient que même la santé publique subit l'influence des doC"* trines, comme les doctrines suivent les impulsions du cœur.

Il serait assez intéressant de partir de ce point de vue pour caractériser chaque siècle par la ubture du mal qui le domine, et de

constater les transformations successives de l'esprit qui s'insinue dans le monde. Mais, sans vouloir insister sur ces phénomènes, et pour nous en tenir au siècle qui nous occupe, il est manifeste que le mal s'y est introduit sous la forme des spéculations scientifiques, qui ellesmêmes avaient subi l'influence des mœurs barbares. Ce double fléau eut pour conséquences, un siècle plus tard, des calamités de tous genres et une ère de mortalité effrayante *.

. Nous ne pouvons que mentionner ici les principales hérésies qui se produisirent au Xll" siècle; bientôt nous verrons saint Bernard aux prises avec elles.

La méthode d'Aristote, comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent, fut le grand instrument à l'aide duquel les novateurs entreprirent de justifier leurs extravagances. L'espèce d'engouement que l'étude des philosophes grecs avait excité dans les écoles du moyen âge poussait jusqu'à l'absurde les docteurs rationalistes. Les uns, entraînés parles séductions manichéennes, posaient en face de Dieu une nature primitive, coéternelle avec Dieu, assujettie dans son développement, aussi bien que Dieu lui-même, à des lois nécessaires et absolues *. D'autres, reproduisant les rêveries des Indiens et des gymnosophistes, voyaient dans la création l'objet éternel de l'amour divin, et enseignaient que tous les êtres créés étaient consubstantielsavec Dieu: panthéisme grossier qui confondait ensemble Dieu, l'homme, le monde et la nature'.

D'autres, et c'était la tendance la plus générale de l'esprit du siècle, portaient dans la théologie chrétienne le goût des disputes que la dialectique avait rendu plus subtil; de manière que, discourant sur les dogmes, ils les mutilaient, pour ainsi dire, afin de les adapter à des catégories préconçues, et de les soumettre anx étroites classifications de l'école.

Enfin des fanatiques austères, sous le prétexte de purifier les mœurs, entreprirent de

< On connaît les étranges et nombreuses maladies qni éclatèrent à la fin du XII1« siècle. Ce fut surtout sous le règne des Valois que les populations furent décimées.

* D^Argentré, Coliect. judic, 1. 1.

9 S. Bern., in Cant.y serm. Lxxi. — Le panthéisme allemand, surtout récolc de Hegel, ne semble être qu'une filiation de ces anciennes erreurs. Il faut lire, sur cette question, Touvrage de M. Tabbé H. Maret, publié récemment sous le titre à^ Essai sur le panthéisme dans les sociétés modernes^ 1840. —Voyez aussi une remaniuablc dissertation sur le même sujet, par M. Tabbé Is. Goschler, le savant traducteur du DicUostr natrt enajclayédique de la Théologie caUwlique»

réformer la doctrine catholique ; et arrachant tout ensemble du champ de TÉgUse les plantes de la terre et les plantes du ciel, ils composèrent un nouveau christianisme dépouillé de ses vivantes traditions, qui se brisa en mille fragments sous leurs mains dissolvantes.

Ces hérésies, longtemps couvées dans les ténèbres, déployèrent ouvertement leurs symboles, à l'époque où Arnold de Brescia se flattait d'avoir abattu le Chef de l'Église. Ce fut dans le Languedoc que s'organisa la première propagande ; de là, elles infectèrent la Provence et plusieurs diocèses de la France méridionale. Les vices, les scandales publics, dont un grand nombre de clercs se rendaient coupables dans ces contrées, ne prêtaient que trop d'armes aux novateurs. Ceux-ci n'attaquèrent d'abord que le clergé ; mais du clergé, ils passèrent à la hiérarchie ecclésiastique; de la hiérarchie, à l'autorité centrale de l'Église ; et, cette digue, une fois rompue, les erreurs pénétrèrent par torrents dans toutes les écoles schismatiques; chacune de ces écoles se posant comme la seule véritable Église, sous un nom emprunté soit à son chef, soit à la ville où elle venait de surgir*. C'est ainsi qu'on vit apparaître presque simultanément les différentes sectes manichéennes qui, favorisées par le comte d'Albi, se rendirent dans la suite si redoutables, sous leur nouveau nom d'Albigeois*.

Les Pétrobrusiens, disciples de Pierre de Bruys, avaient été leurs prédécesseurs. Us se divisèrent, et de leurs disputes naquirent les Henriciens, plus hardis que les autres. Tanchelme et ses partisans, désignés dans l'histoire sous le nom d'hérétiques de Cologne, mitigèrent les doctrines du moine Henri, et les propagèrent en Flandre, à Cologne, à Utrecht, en Hollande. Les Apostoliques de Périgueux, les Cathares d'Italie, les Patarins ou Parfaits d'Allemagne, les Pauliciens, les Passagiens, les Bons-Hommes, les Arnoldistes, les Publicains et une foule d'autres, se signalaient par la diversité de leurs théories, et par leur commune révolte contre l'Église catholique '.

Le manichéisme des Albigeois, ainsi que le témoignent les monuments contemporains, n'était pas, à la vérité, la même doctrine que celle de Manès. Us enseignaient que Dieu avait

^ En retraçant ces faits, on croirait écrire l'histoire de la réforme du XV1« siècle : tant il est vrai que les mêmes errements conduisent toi^jours à des résultats identiques.

» Dupin, Hist, deseontrov.y X1I« siècle, p. 356.

s On peut lire le sommaire de ces différentes hérésies dam VUitt. des controv. au XU^ siècle, Dupin.

VIE SCIENTIFIQUE

créé Lucifer; queceluî-ci, s'étantréyolté contre Dieu, fut chassé du ciel avec ses anges ; et que banni des régions invisibles, il avait produit le monde visible sur lequel il régnait. Dieu, pour rétablir Tordre, avait alors créé le Christ lequel, aussi bien que Lucifer, n'était par conséquent qu'une créature de Dieu, Sur ce dernier point, les Albigeois s'accordaient avec les Ariens.

Ces sectaires, pleins de ressentiments contre le clergé, a cause des rigueurs dont ils avaient été l'objet, attaquèrent principalement tout ce qui, dans la religion, se lie au sacerdoce. Ils rejetèrent la doctrine des sacrements, les cérémonies du culte, les prérogatives des pontifes et condamnèrent la dime, en même temps que la possession des biens ecclésiastiques. L'appât de ces biens augmenta la vogue de leurs prédications. Tous les mécontents, à l'exemple de quelques seigneurs cupides, ne demandaient pas mieux que d'envahir les domaines de l'Église. Saint Bernard, appelé à les combattre, fait un hideux tableau de leurs enseignements et de leur moralité. Il les accuse de mener une vie dissolue sous des apparences trompeuses, et signale en particulier leurs aberrations touchant le mariage, le baptême des enfants, l'abstinence des viandes, le purgatoire et la prière pour les morts *.

Parmi ces hérésiarques, Pierre de Bruys se signalait par son audace. II dogmatisait en Languedoc et en Provence, tandis que son disciple, Henri, prêchait à Lausanne et dans différentes contrées de la France *. Le premier était laïque ; le second était un moine renégat. Tous deux enseignaient que les enfants encore privés de l'usage de leur raison ne pouvaient recevoir efficacement le baptême, et ils rebaptisaient les adultes qui entraient dans leur secte. Outre cette nouveauté, ils professaient des doctrines que le vénérable abbé de Cluny a réduites à cinq chefs : 4" ils condamnaient l'usage des édifices sacrés, des temples, des autels, et les faisaient abattre; 2* ils rejetaient le culte de la Croix ; 3*^ ils défendaient la célébration de la messe, comme inutile ou superstitieuse ; ^* ils enseignaient que la prière et les bonnes œuvres, non plus que la messe, ne pouvaient contribuer au soulagement des défunts ; 5° ils éliminaient, du canon des saintes Écritures, plusieurs livres de l'Ancien et du Nouveau Testament. On voit ici tout le protestantisme en germe.

* Dans les commentaires in Cant. 64, 65, 66, ces erreurs sont longuement exposées.

* S. Bern., Epist. ccxu.

Ces pernicieuses hérésies soulevaient les populations ignorantes, et fomentaient de lamentables désordres. La Provence surtout offrait le spectacle d'une foule de chrétiens rebaptisés, de temples profanés, de croix abattues.

a Les églises sont désertes, s'écrie saint Ber- « nard en contemplant, sur les lieux mêmes, a les ravages de l'ennemi de Dieu ; les églises a sont désertes, les basiliques sans peuples, les a peuples sans prêtres, les prêtres sans bona neur, et les chrétiens sans Christ ! On déa pouille nos temples comme des synagogues; a on ôte aux sacrements tout ce qu'ils ont de 0 sacré ; on enlève à nos fêtes solennelles leur et auguste solennité ! Les hommes meurent 0 dans leurs péchés, et lésâmes passent, hélas I « de cette vie au redoutable tribunal de Dieu, « sans avoir été réconciliées par le sacrement « de Pénitence, ni munies de la sainte commuci nion. Les petits enfants sont exclus de la vie, a puisqu'on leur refuse la grâce du baptême, a et qu'on les empêche d'approcher de Celui oc qui, cependant, a dit : Laissez venir à moi les a petits enfants M... »

Oh ! que ce langage exprime bien la vraie sollicitude évangélique I Saint Bernard ne perd pas son temps à réfuter des arguments ; il est trop pressé de sauver les âmes, et nous allons le voir à l'œuvre, non pour disputer ni pour discourir, mais pour instruire et guérir *.

Tandis que les Henriciens se fortifiaient à Toulouse, d'autres hérétiques, exaltés par Tanchelme, propageaient leurs utopies en Flandre, à Cologne et dans une partie de la Hollande. Tanchelme ou Tanchelin n'était, comme Pierre de Bruys, qu'un simple laïque. Il prétendait avoir la mission de réformer la discipline et l'enseignement de l'fcglise. Comme les autres réformateurs de son temps, il déclama d'abord contre le Pape, contre l'épiscopat, contre les usurpations du clergé ; puis, il interpréta à sa manière le sacrement de l'autel; et, continuant à dogmatiser avec une présomption imperturbable, il enfanta tout un nouveau système de religion.

Exalté par le succès de ses prédications, Tanchelme ne se crut pas seulement un apôtre : il se posa comme le fils de Dieu lui-même,

^ Basilicœ sine plebibus, plèbes sine sacerdotibus, sacerdotes sine débita reyerentia sunt, et sine Chrislo deniqne christiani. Ecclesis synagogx reputantar, sacramenta non sacra censentur; dies festi fnistrantar solemniis, etc. (Epist. ccxli.)

* Saint Bernard empêcha le triomphe de Thérésie au X1I« siècle. Que serait-il advenu s'il y avait eu un saint Bernard m XVI« siècle ? Que serait-ce, de nos jours, si nous avions US saint Bernard ?

soutenant que Jésus-Christ n'était Dieu, que parce que le Saint-Esprit était en lui ; que par conséquent, lui, Tanchelme, ayantreçu, comme Jésus-Christ, la plénitude du Saint-Esprit, était également fils de Dieu. Le peuple le crut, et Tanchelme fut acclamé un homme-Dieu. On assure même, et Abeilard entre autres le témoigne, qu'il permit qu'on élevât un temple en son honneur, tandis qu'il renversait les temples consacrés à Jésus-Christ.

Le plus long chapitre de l'histoire des hérésies est celui de leurs contradictions, de leurs variations et de leurs inconséquences. Tanchelme avait commencé sa carrière par protester contre le dérèglement des mœurs cléricales; il la finit en donnant des scandales plus monstrueux que ceux contre lesquels il s'était élevé. La fascination de ses disciples était telle, qu'ils se glorifiaient des ignobles faveurs que V homme divin daignait accorder à leurs femmes et à leurs filles • .

Quelques sectes, issues de celle de Cologne, étaient arrivées, par une autre voie, sinon aux mêmes extravagances, du moins à une sorte de christianisme non moins dénué de vie et de vérité. Ils enseignaient, écrit le prévôt de l'église de Cologne à saint Bernard, que les seuls parfaits composaient la vraie Eglise, et que le reste des chrétiens était abandonné à la super^ stition. Leur pierre d'achoppement avait été le dogme du purgatoire ; ils ne voulurent point l'admettre, et prétendaient que les âmes, au sortir du corps, passaient immédiatement en leur lieu, soit au ciel, soit en enfer.

a Demandez-leur donc, s'écrie saint Bernard, « demandez-leur qu'ils vous expliquent ce que « Jésus-Christ veut dire, quand il parle d'un a péché qui ne sera remis ni en ce monde ni a en l'autre. Pourquoi Jésus-Christ aurait-il a tenu ce langage, s'il n'y avait en l'autre vie a ni rémission, ni purgatoire possible *? »

La rupture de ce seul chaînon des enseignements de l'Eglise fit crouler, poiu* ces hérétiques, tout l'ensemble de la doctrine catholique. Après avoir nié le purgatoire, ils nièrent Tefficacité de la prière pour les morts; et, comme cette liturgie était consacrée par la tradition, il fallut, pour y échapper, nier encore la tradition; et enfin, les prières pour les morts étant textuellement autorisées par l'Ecriture, on rejeta aussi ces teïtes sacrés. De plus,

^ Voyez son histoire et sa doctrine dans Dupin, lîisi, des eontrov, aa XII" siècle. — Voyez aussi Dici. des hérésies^ article Tanehelin on Tanchelmem

* Cant.y serm. Lxvi.

les Pères des premiers siècles, notamment saint Augustin, priaient pour les morts; et l'Eglise tout entière, dans tous ses offices, fait la commémoration des morts. Donc, répondent les hérétiques, saint Augustin et les docteurs suivaient en ce point les rêveries du paganisme; et l'Eglise, dès les premiers siècles, s'égarait dans les superstitions de l'idolâtrie. Ainsi tombaient une à une, sous la hache d'une superbe logique, toutes les colonnes de l'antiquite chrétienne.

Cette espèce de christianisme, dépouillé de ses dogmes fondamentaux, de ses traditions, de son culte, de ses monuments séculaires, de tous les témoignages de son intégrité, ne tarda point à se mélanger avec les doctrines d'un faux mysticisme qui, rejetant les formes pour ne garder que l'esprit, abandonna l'homme a la vanité de ses pensées.

Les Cathares, ainsi appelés à cause de l'indé^ fectible pureté qui, selon eux, caractérisait leur Eglise, ouvraient la porte aux plus étranges croyances, tandis qu'ils la fermaient aux en* seigncments catholiques. Selon ces hérétiques, le démon est le créateur des éléments matériels; c'est lui qui a formé le corps d'Adam du limon de la terre, dans lequel un ange de lumière fut incarné. Il fit ensuite la femme ; et, ayant cohabité avec elle, Caîn naquit de leur union. Eve, à son tour, séduisit l'homme; et le fruit défendu, dont parle l'Écriture , n'est autre chose que le symbole de leur commerce \ Ils enseignaient en outre, dit un historien grave,

Ïue le soleil est le diable; que la lune, c'est ve; que les étoiles sont des démons ; et qu'en^ fin personne ne peut être sauvé, s'il n'est de leur secte '.

Ce même auteur parle encore d'une autre hérésie qui, prenant le contre-pied de celles qui rejetaient les saintes Écritures, donnait dans l'excès opposé. Les Passagiens, ne tenant compte d'aucune tradition de l'Église, aspi-i raient à une sainteté pharisaïque, par l'observation littérale delà loi ancienne. Ils soutenaient que Jésus-Christ n'avait point aboli les cérémo-

1 Mulier ad Adamnrn ivit, et qualiter cum ipso coîret ostendit et suasit. — Credere debemos quod ligmim, quod est in medio paradisi, est vulva muliebris. (Voyez Fusilin, I, p. 92.) — Les thalmudistes enseignent, au sujet du péché originel, qne le démon, sous la fonne du serpent, connut chamellement Eve, et communiqua à son sang un poison d'impureté^ qu'elle transmit à sa postérité. Le Zohar, ainsi que les autres docteurs jui&, £goutent que ce venin ne sera extirpé qu*à la venue du Messie (Voy. le Zohar sur la Genèse^ col. 70, et les autrts m* torités citées par M. Drach, lettre lU.)

* Dupin, Hist. des contr. ecc/., XII« siècle.

VIE SCIENTIFIQUE

nies de Moïse; que, pour être sauvé, il fallait revenir au sabbat, à la circoncision, et à toutes les observances de la synagogue *.

Enfln les Arnoldistes, disciples d* Arnold de Brescia, avaient, de leur côté, formulé une religion à leur guise, après avoir rompu avec le Saint-Siège. Leur prédication se dirigeait principalement contre le Pape. Ils voyaient l'Eglise partout, excepté là où résidait visiblement le successeur de saint Pierre. Trente de ces fanatiques passèrent en Angleterre pour y semer leurs théories ; mais ils y furent exterminés avant d'avoir pu commencer leur propagande. L'histoire ne leur accorde qu'une seule prosélyte, encore n'était-ce qu'une vieille femme ; elle seule seconda les novateurs, et reçut la semence de l'hérésie ". Guillaume de Newbrige, historien presque contemporain, rapporte leur interrogatoire et leur supplice ; tous protestèrent, jusqu'au dernier soupir, contre l'aUto-" rite du Pape et l'enseignement de l'Église.

Il y eut dans le même temps un fanatique dont nous ne ferons mention ici que pour compléter ce triste tableau. C'était un noble breton, Éon de l'Étoile, qui, dans le délire de son exaltation, s'annonçait comme l'envoyé de Dieu, chargé de juger les vivants et les morts. Éon avait, dit-on, été frappé de la formule finale de certaines prières qu'il ne comprenait pas : Per Eum qui ventums est judicare vivos et mortvjos. Il se persuada que c'était lui qui était désigné par ces mots, et il le persuada aux autres. Ses prétendues révélations sur la fin du monde et sur le jugement dernier frappèrent les peuples ; et ce ne fut pas sans une forte résistance qu'on parvint à le dompter. Le pape Eugène regarda sa doctrine comme une folle, et non comme une hérésie. 11 condamna l'insensé aune réclusion perpétuelle; mais ses disciples, plus fanatiques que lui, aimèrent

t Dupin. Hiêt, ffês Contr. eccl., ch. vi, p. 349.

« Je regarde cette femme du XU« siècle comme la mère de ranglicanisme ; du moins Ta-t-eile conçu dans ses flancs : une lutre femme a pu Tcnfantef quelques siècles plus lard. En feit de doctrines, le temps de la gestation est plus ou moins long; et, entre un principe posé et les conséquences réalisées, il s'é« tùvXt souvent des siècles.

mieux subir le supplice des flammes que de renoncer au culte de leur maître'.

Telles furent les principales sectes qui se propagèrent au XIl* siècle, et ourdirent contre la foi catholique une co.nspiration qui fit jeter un long cri d'alarme à toutes les sentinelles avancées de l'Église *.

Nous ne parlerons point ici des erreurs de l'évêque Gilbert de la Porée, sur lesquelles d'ailleurs nous aurons à revenir. Ces erreurs provenaient plutôt des écarts logiques en ma-i tière doctrinale que d'une opposition voulue a l'enseignement de l'Église. Gilbert de la Porée n'osa point soutenir, en présence de saint Ber-] nard, les propositions qu'il avait hasardées; et il s'empressa de signer humblement la profes-' sion de foi dont ce dernier avait dressé la formule '.

Il fallait, selon la parole de l'Évangile, que les semences de tant d'erreurs se manifestassent par leurs fruits, avant d'arracher les plantes que le Père céleste n'avait pas plantées. Maintenant ces fruits étaient mûrs; et l'abbé de Clairvaux, chargé par le Souverain-Pontife de prêcher lacroisade, rattacha à cette mission extraordinaire le soin de combattre l'hérésie : C'est par la sainte folie de la croix qu'il allait confondre l'orgueil de la sagesse humaine.

L'ordre chronologique de cette double série' de faits embrasse, dans la vie de saint Bernard, une nouvelle période qui sera l'objet de la dernière partie de cet ouvrage.

1 Éon (Ëa>v) Bignifie Véln, Les gnostiques appelaient Éant de prétendues incarnations de TÈtre suprême qui, suivant eux, se manifestait de temps en teQ^>s sur la terre. Il est probable qu'une vague tradition de cette science occulte ne fut point étrangère à la folie d'Ëon de TÉtoile.

* L'histoire des Albigeois, avec les terribles catastrophes qui s'y rattachent, appartient au XIII" siècle, et n'entre pas dan» le plan de cet ouvrage. La matière, dont nous n'avons indiqué que les premiers éléments, se trouve traitée à fond dans l'ouvrage de M. Hurler, Vie dC Innocent lll et de son iiècte. — La Vie de saint Dominique, pw le R. P. Lacordaire, ouvrage si plein de substance et de lumière, complète l'histoire de cette grande époque.

» Voye», sur la doctrine de Gilbert de la Porée, le P. Péronne. s. J. Prœiect. Theoiog., vol. II, p. 94. — S. Bern., Serm. \x\X in Cant, eant»

Vm DB LA QUATRI&ME ÊPÔQQE.

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