CHAPITRE PREMIER
Idée des Croisades. — Situation de la chrétienté d*Orient.
Terre sainte 1 Terre des misères humaines et des divines miséricordes, je te salue 1 Terre prophétique, patrie de Dieu et de l'homme, c'est toi maintenant qui appelles nos regards. A ton seul nom, une irrésistible émotion nous fait tressaillir, et les accents du chantre royal retentissent au fond de notre âme : 0 Jérusalem, si jamais je t'oublie, que ma langue se dessèche, que ma droite soit mise en oubli I
Hais, pour parler dignement de Jérusalem, il faut emprunter le langage de saint Bernard:
a Je te salue, Cité sainte, Cité du Fils de a Dieu, choisie et sanctifiée pour être la source a du salut l Je te salue, demeure du grand Roi a d'où émanent les prodiges anciens et nou- 0 veaux qui réjouissent le monde 1 Souveraine « des nations, capitale des empires, métropole « des patriarches, mère des apôtres et des pro- « phètes, foyer primitif de notre foi, la gloire a et la bénédiction du peuple chrétien 1 Je te « salue, terre de promission où coulaient au- « trefois le lait et le miel en faveur de tes pre- « miers enfants, et qui as produit, pour les 0 siècles futurs, les aliments de la vie et les re-
ctmèdes de l'immortalité. Oui, Cité de Dieu, « de grandes choses ont été dites de toi \ »
Jérusalem, quoique morte et pétrifiée, semble, comme les ossements du prophète, avoir conservé la vertu de ressusciter les morts qui touchent à ses antiques dépouilles. Son nom, à l'instar du nom de Dieu, d'où îl tire son origine, renferme une force cachée qui, à certains intervalles, se manifeste au monde comme l'étincelle électrique, et propage en tous lieux une consommation sacrée; et quand le monde s'égare, ou s'épuise, ou s'endort mollement à l'ombre de la mort, ce nom mystérieux le réveille ; l'ange qui descend dans la piscine remue les sources de la grâce, et ranime l'esprit de vie dans les veines de l'humanité.
Il n'est pas de grande idée, pas de principe initial, pas d'impulsion venant d'en-Haut, qui, pour se répandre dans le monde, n'ait passé par la Terre-Sainte. C'est là que jaillirent, au commencement, les larmes et le sang de l'homme coupable; là reposent, sous la mon-
' s. Bern., nd Milites Templi^ p. 39
VIE APOSTOLIQUE
2oa
lagne du Crâne S les dépouilles d'Adam et de la mère des vivants. Melchisédech y vint offrir le sacrifice de la réconciliation future; et sous les pas du prêtre, selon l'ordre éternel, naquit Salem, la ville de la paix.
Les trois races de l'humanité, les descendants de Sem, de Cham et de Japhet, y mêlèrent tour à tour leurs cendres à celles du père des hommes. Ainsi se forma, autour de la première tombe humaine, autel primitif de l'expiation, le champ sacré de la mort, vaste cimetière dont l'enceinte dut graduellement se dilater jusqu'aux extrémités du monde. Le sang des animaux, le sang de l'homme, le sang de Dieu, inondèrent successivement cet autel mystique ; et, du sommet de cet autel, sur la Montagne sainte où le Christ consomma son sacrifice, la grâce divine alla répandre ses flots sur les morts, et arroser en tous lieux la poussière d'homme qui doit refleurir un jour.
Toutes les nations semblent avoir quelques droits sur la Terre-Sainte ; du moins a-t-elle été possédée ou occupée tour à tour par les principaux peuples antiques et modernes. De période en période, elle réclame des tribus nouvelles ; et c'est dans le flux et le reflux de leur sang, que Jérusalem, véritable cœur de la terre, alimente les pulsations de sa mystérieuse existence.
Nul doute que les Croisades ne se relient aux anneaux de cette longue chaîne de mystères. N'apercevoir, dans cette mémorable épopée, que l'enthousiasme de quelques guerriers qui courent à la délivrance d'un sépulcre, ce serait dépouiller l'histoire de son idée vivifiante ; ce serait méconnaître le dessein providentiel dans les plus magnifiques développements de l'œuvre du Christianisme.
Nous l'avons dit ailleurs ' ; il y a, dans les faits de l'histoire humaine, un ordre de choses invisibles où les germes, les origines, aussi bien que les conséquences dernières des événements, échappent à nos investigations. Nous ne pouvons saisir ici-bas que les reflets et les efl'ets secondaires des causes cachées ; et, selon
^ Le Calvaire, lieu du erdne^svLT lequel fut plantée la croix do Sauveur, renferme, dit-on, les ossements d'Adam et d'Eve. — Cette croyance est fondée sur une des plus anciennes et des plus respectables traditions, c Le lieu où la croix de Jésus- « Christ fut plantée, écrit saint Ambroisc, répondait directement « à la sépulture d'Adam, selon que les Juifs l'assurent. Et il c convenait, en ciïet, que les prémices de notre vie fussent « placées là même où avaient été posées les prémices de noire t mort. 3 (S. Ambr., p. 1225, éd. Bvued.)
** 'ntiOilurfoa.
TOMJà 1.
la doctrine de l'Apôtre, c'est aux réalités supérieures et permanentes, bien plus qu'aux phénomènes passagers, que doit tendre la science chrétienne. Toutefois, à ne considérer les Croisades que sous le point de vue de leurs résultats positifs, on ne saurait leur contester une sublime idée, une raison divine, en quelque sorte, qui seule a pu produire de si grandes choses.
Le plan que nous suivons, ne nous permet point d'aborder les détails de cette phase considérable de notre histoire. D'autres ont raconté les exploits des héros chrétiens, leurs travaux, leurs conquêtes, leurs éclatantes vicissitudes ; mais nous devons caractériser, à l'entrée de la sphère que nous allons parcourir, l'esprit qui animait les guerres saintes, et l'immense influence qu'elles ont exercée sur la civilisation chrétienne.
Reconnaissons d'abord que la question tranchée par les Croisades n'était pas de savoir si le saint Sépulcre appartiendrait aux disciples du Christ ou aux disciples de Mahomet : il s'agissait de décider lequel de ces deux peuples posséderait la domination du monde.
Cette question capitale fut portée devant le prétoire de la Ville sainte.
La formidable race des Turcs avait étendu son empire sur tout l'Orient ; de là, elle menaçait d'envahir l'Occident; les nations européennes, affaiblies par le morcellement du territoire et par leurs dissensions intestines, tremblaient à l'approche des flots de cette mer impétueuse. Quelle digue eût été capable de les arrêter, de comprimer le torrent, de le refouler, sinon la digue formée par le rassemblement de tous les peuples chrétiens? Hais un tel concours, un soulèvement aussi universel ne pouvait se réaliser, comme toutes les grandes œuvres, que sous l'action de l'idée religieuse. Le divin souffle du Christianisme possède seul la puissance d'exciter, dans la diversité des hommes, un sentiment analogue, d'unir tous les esprits dans une même pensée, dans une même volonté, et d'allumer partout la flamme active d'un même enthousiasme.
Nul sans doute n'avait pu comprendre, ni prévoir, dans le principe, les ramiflcations hautes et vastes des Croisades. L'homme ne connaît pas toujours l'œuvre providentielle dont il est l'instrument : la semence qu'il a semée ne se révèle que par son fruit. L'ardeur des guerriers chrétiens n'aspirait qu'à la délivrance d'un tombeau, et elle délivra la chrétienté tout entière.
n fallait, pour frapper les esprits et se rendre «icccssible à tous, que la pensée supérieure des guerres saintes prit une forme sensible, et se revêtit en quelque sorte d'un symbole populaire.
Arracher au démon la possession de la Terre sacrée, au-dessus de laquelle le ciel s'était ouyert pour rendre témoignage au Fils de Dieu : Toilà ce qui fut compris par tous ; et la divine magie de cette inspiration captiva les sympathies unanimes. 11 en résulta, comme première conséquence, un subit rapprochement des peuples ; une soudaine concordance de sentiments et d'intérêts qui, d'une manière imprévue, mit lin aux discordes religieuses, aux conflits politiques, aux guerres civiles. L'explosion d'un saint enthousiasme brisa l'égoïsme individuel et local ; les nationalités elles-mêmes semblèrent se fondre dans le nom plus large de chrétienté; et Ton vit surgir dans le monde un i)atriotisme nouveau, patriotisme européen et tout catholique.
Un autre résultat des Croisades^ non moins remarquable, fut le relief puissant qu'elles donnèrent à la Papauté, qui reparait inévitablement au faite des choses humaines, toutes' les fois qu'un besoin d'union et d'épanouissement se prononce parmi les peuples chrétiens. Jamais aucune doctrine, aucune nécessité politique, aucun triomphed'armes ou de paroles, ne conféra au Saint-Siège plus de poids et d'influence dans les affaires du monde que le grand acte des Croisades ; et cette impulsion centrale, cette haute prépondérance, était la condition des progrès du moyen âge, aussi bien que des âges futurs.
Qui n'admirerait la force morale qui a pu appeler et réunir sous un même étendard cent peuples comme une seule famille de frères? A peine si, un siècle auparavant, on parvenait à rassembler une armée de cinq à six mille hommes! Ce fut au sein de la grande armée catholique que l'action du Chef de l'Église reprit son ascendant et dirigea la marche de la civilisation. Que si l'on joint, au spectacle de ces grands mouvements, la considération des vertus héroïques que les guerres saintes firent éclore ; si même, en prenant l'extrême opposé, on songe à la foule de chrétiens oisifs et dégénérés que l'Occident dégorgea sur l'Orient, et à la purification vaste qui en fut la conséquence, on découvrira dans les Croisades une nouvelle série de perspectives.
Cotte purification opportune ne se réalisa pas seulement dans le monde moral et matériel;
elle s'opéra, avec non moins d'efficacité, dans la sphère intellectuelle.
Nous avons vu, dans les chapitres précédents, quelle fermentation active soulevait les esprits. La licence de la raison débordait de toutes parts ; et si la sève exubérante n*avait pris, à cette époque, un nouveau cours, elle eût entravé la civilisation naissante, et l'Europe serait retombée dans la barbarie.
On aperçoit ici un des effets immédiats et les plus merveilleux des Croisades. Le nom de Jésus-Christ, prêché partout avec l'autorité de la foi, imposa silence à la raison discoureuse; et, au souvenir des Lieux saints où s'étaient accomplis les mystères de la Rédemption du monde, la piété humble et fervente se réveilla. Les larmes de la componction remplacèrent de stériles discussions ; et aux vaines disputes, pariage des temps insipides, succédèrent l'action et les œuvres, caractères distinctifs des âges de foi.
11 serait difficile de se représenter quel eût été le sort de l'Europe chrétienne, si les expéditions sacrées n'avaient ouvert un nouvel horizon au développement intellectuel du siècle. La civilisation se trouvait bien plus compromise par la déviation de la foi, que par les incursions des barbares; et l'on ne saurait préciser quel eût été le plus grand malheur pour le monde^ ou le triomphe de l'hérésie, ou le triomphe de Mahomet. Ces deux adversaires de l'Église, déchaînés dans le même temps, cherchaient, par des voies différentes, à prévaloir contre elle; ils furent, l'un et l'autre, maîtrisés par les Croisades. L'instinct de ce double péril animait si bien les prédicateurs des guerres saintes, que leurs paroles se dirigeaient tout à la fois contre les hérétiques et contre les infidèles; les croisés eux-mêmes tournaient spontanément leurs armes contre les uns et les autres.
Sans doute la justice, la charité, le désintéressement, l'esprit de Dieu, ne guidèrent pas toujours la masse des soldats de la Croix; nous ne prétendons pas justifier les excès qui, trop souvent, souillèrent leurs triomphes. Mais, quel est l'événement humain sans mélange ? Nous le répétons ; il faut, en portant le regard au-dessus des inévitables défaillances de la nature humaine, s'élever jusqu'àl'idéesupérieuro qui domine les choses de ce monde. C'est cette idée, bien plus que les faits accomplis, qui éclaircit l'histoire. Elle nous fera mieux apprécier aussi l'homme de Dieu, dont la chaleureuse intervention seconda si puissamment les desseins de la Providence.
VIE APOSTOUQUE.
Un demi-siècle s'était à peine écoulé depuis la conquête de la Terre-Sainte, par Godefroy de Bouillon. Laconservationdu nouveau rûyaume^ sous la garde d'une poignée de chrétiens, semblait plus miraculeuse que la conquête ellemême; nulle tentative des redoutables ennemis qui l'entouraient n'avait pu l'ébranler. Les Francs orientaux, confiants dans leurs droits acquis, pleins de bravoure et de foi en l'avenir, vivaient, au jour le Jour, sans s'inquiéter dés préparatifs hostiles qui se tramaient dans le camp des Sarrazins. 11 leur semblait humaine* ment impossible de perdre cette Terre chérie, achetée par tant de sacrifices, et payée, pour ainsi dire, par une si abondante effusion de sang chrétien.
Cependant, vers la fin de l'année 1144, un désastre inattendu troubla leur sécurité, et renversa tout à coup leurs espérances.
La ville d'Édesse, principal boulevard de la chrétienté d'Orient ; Ëdesse qui, selon une antique tradition, était la plus ancienne des villes chrétiennes, puisque son roi avait, dit-on, été converti par Jésus-Christ lui-même; Édesse .'retomba au pouvoir des musulmans. Sa chute fit trembler Antioche, et laissait sans défense la triste Jérusalem, gouvernée alors par une 'femme *. Dans ce péril extrême, l'Orient jeta un cri d'effroi qui retentit en Occident. Les malheurs de la Terre-Sainte excitèrent une affliction universelle ; mais nulle part ils ne trouvèrent plus de sympathie qu'en France. C'était la France qui avait conquis et affermi le nouveau royaume ; des princes français en étaient les feudataires ; un Français était assis sur le trône de Jérusalem. Aussi, quoique tous les États européens fussent intéressés à la conservation de la colonie orientale, la France, liée plus étroitement aux princes de la Terre- |Sainte, y attachait à tous égards son propre onneur.
La nouvelle de la prise d'Édesse était arrivée en Europe au commencement de l'année 1145. Aussitôt la pensée de voler au secours des chrétiens d'Orient monta au cœur de Louis VIL Ce jeune roi, tourmenté dans sa conscience, espérait qu'une si généreuse entreprise effacerait ses fautes, et lui offrirait en même temps l'occasion de signaler sa valeur. Le souvenir
1 La yille d'Édesse était la capitale de la principatité fondée en Mésopotamie par Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon. Elle fut prise, après un horrible massacre, par le sultan de Bagdad, en 1U4. A cette époque, le trône de Jérusalem était occupé par Mélizende, veuve du roi Foulques d'Ai\jou, en qualité de régente, durant la minorité de son Ûls Baudouin III*
de ses injustes démêlés avec le Saint-Siège, les regrets que lui causaient ses exactions en Champagne, et surtout la cruelle catastrophe de \itry-le-Biiilé^ le préoccupaient d'autant plus vivement que son frère aîné était mort avant d'avoir pu, selon sa promesse, accomplir le pèlerinage de Jérusalem.
Quelque puissantes que fussent ces considérations, Louis Vil n'osait pourtant pas s'y arrêter d'une manière sérieuse ; et soit que les difficultés de l'entreprise lui parussent insurmontables, soit que les remontrances de Suger, son ministre, eussent affaibli son zèle, plusieurs mois s'écoulèrent sans que la compassion publique s'exprimât autrement que par des larmes et de vives complaintes.
Il appartenait au Chef de l'Église, au Père commun des fidèles d'Orient et d'Occident, de rendre plus efficace le sentiment qu'inspirait à tous le sort de Jérusalem. Tournant ses regards vers la France, d'où étaient sortis, quarante-cinq ans auparavant, les illustres héros qui avaient conquis le saint Sépulcre, il exhorta leurs fils à défendre cette glorieuse conquête, et offrit à Louis Vil l'honneur de Tiniiative. La lettre du pape Eugène est remarquable :
a L'histoire des temps passés nous a appris a les efforts de nos prédécesseurs pour délivrer « l'Église d'Orient et appeler les peuples chré- (( tiens de toutes les parties du monde à la dé- « fense de la Terre-Sainte. A la voix de notre « prédécesseur, Urbain, d'heureuse mémoire, « les intrépides guerriers du royaume des a Francs et les Italiens, enflammés d'une sainte (c ardeur, ont pris les armes et ont conquis, au a prix de leur sang, cette Ville où notre Sau- « veur a souffert pour nous, et où se trouve le a monument de sa passion...
a Aiijourd'hui, à cause de nos péchés et de a ceux du peuple chrétien (ce que nous ne «pouvons dire sans douleur), la ville d'Éa desse est tombée entre les mains des ennemis «de la croix; d'autres villes ont essuyé le « même sort; l'archevêque d'Édesse a été masa sacré avec tous ses prêtres ; les reliques des « saints ont été dispersées. Le plus grand dana ger menace l'Église de Dieu et toute la chrétf tîenté. Si les conquêtes de vos pères doivent a être affermies par la valeur des fils, j'espère c( que vous prouverez que l'héroïsme des Francs « n'a pas dégénéré... »
Les paroles du Pontife trouvèrent un écho sympathique dans la conscience du roi ; et celui-ci n'attendait plus qu'une occasion solen*
nelle pour manifester publiquement les desseins qu'il avait conçus ^
Cette occasion ne tarda pas à se présenter.
« L'an du Verbe incarné 1145, le jour de la Nativité, dit un annaliste, Louis, roi des Français et duc des Aquitains, tenant sa cour plénière à Bourges, convoqua plus universellementque de coutume, les évéques et les grands du royaume, pour leur confier les secrets de son cœur.
« Après lui, Godefroi, évoque de Langres, homme de grande piété, parla en termes convenables de la destruction de la ville d'Édesse, et du joug honteux que les infidèles faisaient porter aux chrétiens. Utira beaucoup de larmes de l'auditoire, en traitant un sujet si lamentable; puis il invita la noble assemblée de s'unir au roi pour prêter main-forte et assistance à leurs frères.
a Or les paroles de l'évêque et l'exemple du roi ne furent alors qu'une semence dont la moisson dut être récoltée plus tard. On décida qu'une assemblée plus nombreuse se réunirait à Vézelay, dans le comté de Nivernais (en Bourgogne), à l'époque des fêtes de Pâques; afin que, le jour même de la Résurrection du Seigneur, tous ceux qui seraient touchés de la grâce concourussent à exalter la Croix et à combattre pour la cause de Jésus-Christ.
a Le roi, plein de sollicitude, envoya des députés au pape Eugène, chargés de l'informer de ces choses. Les ambassadeurs accueillis joyeusement, et joyeusement renvoyés, rapportèrent des lettres apostoliques qui enjoignaient à tous d'obéir au roi dans la guerre sainte, réglant la forme des armes et des vêtements qui distingueraient les soldats de la Croix, et promettant à ceux qui s'engageraient sous le joug du Christ, rémission de leurs péichés, et protection pour leurs femmes et leurs enfants*. »
Une nouvelle croisade fut donc décidée en principe ; mais on crut devoir en ajourner l'exécution. Personne sans doute, n'avait osé ou-
^ La lettre d'Eugène UI n'est pas seulement adressée au roi, reais à tous les Français : Dilectos fllios, principes et universos Dei fidèles pcr Galliam coostitutos. (Voy. Otto Frising., de Ce*i. Frtd,^ lib. J, cap. xxxv.)
« Odo de DJogilo, du JSxpedit. Lud, Vil in Orientem, lib. I.
Nuniii Mantes remissi sunt, litUrat referentes,., Hegi oôiidientiam, armit modum et vestibus imi^onentes, etc.
On voit ici l'origine de l'uniforme ; et nous pouvons remarquer aussi la haute sanction que le Pape donnait à la discipline militaire. Les temps modernes dédaignèrent celle sanclion, et Tou y suppléa par le Code pénal. La diunité humaine a-t-elle gagné à ce cluingeinont?
Tertement blâmer les résolutions du roi ; mais les embarras politiques et les hasards d'une guerre lointaine comprimaient l'essor d'un mouvement spontané: a tous les matériaux d'un vaste embrasement, il manquait encore l'étincelle qui dût y porter la flamme.
La situation n'était d'ailleurs plus la même qu'à l'époque de la première croisade; la connaissance des lieux et des obstacles, le souvenir des maux qu'avaient endurés les compagnons de Godefroy, et enfin l'expérience des vieillards, avaient rendu plus calme l'ardeur des guerriers. L'abbé Suger, le prudent conseiller de Louis YII, dominé par les vues d'une politique trop positive, n'approuvait point le projet de la guerre sainte, et cherchait, sans succès, à en détourner l'esprit du roi*. Fort de ses raisons et de sa conscience, il n'hésita point, dans cette importante conjoncture, à s'en rapporter à la sagesse du saint Âbbé de Clairvaux. Celui-ci fut donc mandé à Bourges; et Suger, en lui soumettant une si grave décision, était loin de prévoir que ce serait lui, saint Bernard, qui embrasserait la croisade avec plus de chaleur, et renouvellerait, au milieu de l'effervescence universelle, le prodige de Pierre l'Ermite.
Bernard, cependant, ne voulut pas se prononcer avant l'arrivée des lettres du Saint- Siège. Ce fut même d'après son conseil, au rapport de plusieurs historiens*, que les ambassadeurs de Louis VU se rendirent à Rome. Mais les lettres particulières que saint Bernard écrivit en cette occasion à Eugène III mettent à jour son sentiment personnel et les vues qu'il fit partager à la Cour roinaine I
« La grande nouvelle d'Orient, dit-il, ne sau- « rait être indifférente à personne : elle est « triste et grave , elle ne peut réjouir que nos tt ennemis. Dans une cause commune à toute a la chrétienté, la sollicitude doit être com- « mune à tous... J'ai lu quelque part que « l'homme de cœur sent son courage aug- «menter avec les difficultés; j'ajoute que « l'homme de bien grandit dans l'adversité. « Jésus-Christ est vivement persécuté ; il est a frappé, si j'ose le dire, dans la prunelle de « l'œil; il est outragé, il souffre dans les lieux a mêmes où il a souffert autrefois...
» Vita Sugerii a W'ilh. de S. Dlonys.
> Il y a ici un point chronologique différemment rapporté par Vilken, Gesehichte der Kreutznge, 3 Buch.; et par Luden, Gesehichte des Teutschen Volkes, vol. X, p. 598, n« 40. Nous avons suivi la version de» plus anciens motiidlcs.
VIE APOSTOLIQUE
2lâ
« Le moment est venu de vous servir de l'un « et de l'autre glaive. Vous devez, dans les cir- « constances présentes, imiter le zèle de Celui a dont vous tenez la place. J'entends une voix a qui s'écrie: Je vais à Jérusalem pour y être a crucifié de nouveau! Que les uns soient « sourds à cette voix, que d'autres l'écoutent a avec indolence ; pour vous, successeur de a saint Pierre, vous ne pouvez fermer l'oreille a et vous devez dire: lors même que tous seraient « scandalisés^ moi je ne le serai jamais/..,
a Ne nous laissons pas rebuter par d'ana ciennes défaites ; cherchons plutôt à les ré- « parer. Dieu fait ce qu'il veut ; mais cela ne a dispense pas l'homme de faire ce qu'il doit, a II est vrai que, selon le langage de l'Écriture, a nous avons mangé un pain de douleur et
« nous avons été abreuves d'un vin amer. Esta ce une raison pour que vous manquiez de a courage, vous, l'ami de l'Époux? Peut-être a que cet Époux miséricordieux vous a réservé a le bon vin jusqu'à ce jourl Peut-être que a Dieu, touché de nos afflictions, nous sera dca sormais plus favorable I C'est ainsi, vous le ff savez, qu'il a coutume d'en agir avec les a hommes ; les grâces les plus signalées sont a ordinairement précédées de quelque grande a disgrâce. Le péril est imminent; il demande a de prompts secours. Le zèle qui m'anime me a fait parler avec confiance * ... »
Ces accents cvangéliques répondaient aux vœux du Pontife. Mais, comme nous allons le dire, il en advint, pour le saint Abbé de Clairvaux, des suites qu'il était loin de prévoir.