CHAPITRE DEUXIÈME
Le Saint reçoit la mission de prêcher la croisade. — Difficultés de cette mission. —
Assemblée de Yézelay.
Eugène III avait tellement pris à cœur les souffrances de l'église d'Orient, qu'il eût désiré à l'exemple du pape Urbain II, se rendre en France et emboucher lui-même^ selon son expression, la trompette évangélique, pour appeler tous les guerriers du royaume très-chrétien à la défense du saint Tombeau ^ Mais les récentes révolutions de Rome le retenaient au delà des Alpes, et l'empêchaient de présider en personne l'assemblée de Vézelay. Il délégua, pour remplir cette mission apostolique, l'homme dont l'autorité surpassait en quelque sorte celle du Pontife lui-même : confier à saint Bernard la prédication de la croisade, c'était en assurer le succès.
Les ordres du Saint-Siège accablèrent de frayeur l'humble moine de Clairvaux. II avait atteint, à cette époque, la cinquante-quatrième année de son âge; et son existence semblait un
^ Voy. Bull, du pape Eagène III pour la seconde croisade, in BuÛanum romanum novissimum. — « Oplabal ipse (dit Odon de Denil) tum sancto operi manum primam prxsens iropoDcre ; sed tyrannide Romanomm prspeditus, non potuit. » (Odo de Diog., p. 12.)
permanent miracle, tellement son corps, amaigri par les austérités, épuisé par les fatigues, était frêle et languissant. A peine pouvait-il se tenir debout; et, depuis trois ans, il ne sortait plus de son monastère que pour les affaires le? plus'urgentes de sa congrégation : encore s'en excusait-il souvent; car, dit un chroniqueur, il était si exténué, que chaque jour on croyait qu'il rendrait le dernier soupir ". Et pourtant ce corps fragile et délicat retrouvait des forces surhumaines toutes les fois qu'il était appelé à servir d'organe à l'Esprit de Dieu. Alors il s'animait graduellement, rapporte un de ses contemporains; et la parole sortait onctueuse de sa bouche, comme un fleuve de lait et de miel, en même temps qu'elle jaillissait de sa poitrine comme d'une fournaise d'amour.
Le moine Wilbold, abbé du Mont-Cassin, qui
1 Epist. 256, ad Eug. PP.
> « Corpus tenue et pêne pnemortuum. » (Od. de Diog.,
« Traclus sum viribus, écrivait saint Bernard lui-inéme en « 1143, et iegiliinam habeo cxcusalionem ut jam non possim « discurrere ut solebam. » (Epist. ccxxvui.)
avait vu saint Bernard peu d'années auparavant, et qui avait été frappé de son éloquence, s'exprime ainsi à son sujet : a Cet homme vénérable, amorti par les rigueurs du désert, est extrêmement pâle; il porte des traces si profondes d'humilité, de componction et de pénitence; il respire une si parfaite sainteté, qu'il persuade en se montrant, bien avant que de faire entendre sa voix. Il est doué d'un excellent génie et de qualités extraordinaires; il parle avec sin^plicité; son élocution est claire, lucide et forte; son action est toujours simple et naturelle, son geste plein de grâce -et d'énergie. La vue de ce grand homme vous touche; ses discours vous émeuvent, ses exemples vous portent à la vertu *. »
Ainsi la haute renommée de Bernard, et les dons précieux dont il était doué, avaient fait oublier au Pontife les infirmités corporelles de celui qui était son père en Jésus-Christ. 11 le chargea solennellement de prêcher la guerre sainte, et lui adjoignit d'autres hommes apostoliques pour coopérer à ce ministère. « Toute- «fois, ajoute naïvement Guillaume de Tyr, a parmi ceux qui furent chargés de ces missions « agréables au Seigneur, le premier et principal « délégué fut le sieur Bernard, abbé de Clairtf vaux, homme de sainte conversation, et en c( tout et partout d'immortelle recordation ". »
La volonté formelle du Saint-Siège prévalut sur toutes les hésitations; et Bernard, plein de zèle pour l'Église, plein de déférence pour son Chef, comptant d'ailleurs sur la grâce promise à l'obéissance, embrassa courageusement le fardeau de cette mission laborieuse.
Des obstacles de tous genres se dressèrent devant le Saint; car les populations au milieu desquelles il allait se rendre, pour les arracher à leurs foyers et les précipiter sur l'Asie, ne se trouvaient plus dans les conditions favorables (jui avaient existé au temps de la prédication de Pierre l'Ermite. Nous avons déjà indiqué plusieurs des causes qui contribuèrent à ce changement. Il en est une qu'il ne faut point omettre, parce qu'elle ajouta aux résistances que saint Bernard eut à vaincre.
Dans la nouvelle phase où le siècle était entré, une prodigieuse activité se manifestait dans les œuvres de l'art, aussi bien que dans les conceptions de l'esprit. L'idée chrétienne qui, sous toutes les formes et dans tous les ordres de choses, poussait à une rénovation géncrale,inspiraprincipaleineutrarchitecture,
1 Vilboldi, abb., Epist. CXLVU.
« GiiiU. Tyr., xvi, § 18.
et la transfigura dans la construction des édifices religieux.
Ce n'était plus la beauté païenne idéalisant la vie terrestre; c'était la beauté du christianisme symbolisant les pensées du ciel. Les monuments sacrés se multipliaient en tous lieux; et la nouveauté de leurs formes, l'originalité de leur style, leur caractère sérieux et grave, sont les indices de l'esprit qui dominait lacivilisation.Lamagniflcencedecesbasiliques était le grand objet de la dévotion populaire au temps de la prédication de la seconde croisade.
De vastes confréries, mettant en commun leurs efforts et leurs trésors, s'étaient formées en diverses contrées, pour payer à l'Église une dette de reconnaissance, et laisser, en passant sur cette terre d'exil, des témoignages de leur foi. Ces confréries étaient admirablement organisées; les hommes et les femmes, riches et pauvres, nobles et bourgeois, aspiraient à l'honneur d'en faire partie; et nul n'y était admis, s'il ne s'était, par une humble confession, réconcilié avec Dieu; si, en outre, il ne faisait vœud'obéirausupérieurde l'association, et de secourir, selon les règles de l'Évangile, les frères malades.
Rien n'était beau comme la discipline religieuse qui coordonnait dans une même hiérarchie la multitude des travailleurs. Ils marchaient, bannière déployée, par monts et par vaiix^ sous la conduite d'un prêtre, et se mouvaient tous ensemble comme un seul homme. Nous lisons à ce sujet des détails curieux dans une lettre écrite en 4145, par le supérieur d'un monastère en Normandie, qui vit surgir une cathédrale splendide à l'emplacement de sa modeste église :
« On n'a jamais ouï, s'écrie l'abbé de Saint- Pierre, on n'a jamais vu tant de princes, de seigneurs puissants dans le siècle, des hommes d'armes et des femmes infirmes, plier volontairement sous le joug, et s'y laisser attacher comme des bêtes de somme, pour charrier de lourds fardeaux. On les rencontre par milliers traînant parfois une seule machine, tellement elle est pesante; et transportant, à de grandes distances, du froment, du vin, de l'huile, de la chaux, des pierres et autres matériaux pour les ouvriers I Rien ne les arrête, ni monts, ni vaux, ni même les rivières; ils les travci^ent comme autrefois le peuple de Dieu. Mais la mcrvxMllc est que ces troupes innombrables marclient sans désordre et sans bruit... Leurs voix ne se font entendre qu'au signal donné; alors ih chantent des cantiques ou implorent merci
VIE APOSTOLIQUE
pour leurs péchés... Arrirés à leur destination, les confrères environnent l'église; ils se tiennent autour de leurs chars comme des soldats dans leur camp. A la nuit tombante, on allume des torches; on entonne la prière, on porte l'offrande sur les reliques sacrées; puis les prêtres, les clercs et les fidèles s'en retournent avec grande édification, chacun dans son foyer, cheminant avec ordre, psalmodiant et priant P'^'r les malades, les pèlerins et les affligés *. »
Telle était, au XIP siècle, l'expression symbolique de la piété. Elle fixait l'imagination active des peuples, tout en coopérant, d'une manière efficace, au travail interne de l'esprit catholique qui toujours, et sous toutes les formes, tend à unir les hommes dans une œuvre commune. Ainsi apparurent, sur le sol de la chrétienté, les impérissables chefs-d'œuvre du monde moderne, témoignages magnifiques de la fécondité des associations, quand elles ont pour principe la foi, et pour ressource la charité chrétienne I
On le conçoit, ces ouvrages pleins de charmes durent susciter plus d'une entrave aux hérauts de la guerre sainte. 11 en coûtait infiniment de laisser là le monument sacré, pour courir les chances d'une expédition lointaine, lorsque d'ailleurs on pouvait, sans quitter le foyer domestique, travailler à la gloire de l'Église, et participer aux indulgences que les Souverains-Pontifes avaient accordées aux confréries ouvrières. De telles excuses, d'ailleurs légitimes, jointes aux appréhensions que la prudence humaine avait répandues sur l'issue douteuse de la croisade, paralysèrent les sentiments belliqueux, et affaiblirent le prestige des résolutions de Bourges. Néanmoins, dès qu'on apprit que l'abbé de Clairvaux avait embrassé cette cause, pour la prêcher au nom du Souverain-Pontife , toutes les considérations se turent, et l'on n'attendait plus que les oracles de l'homme de Dieu.
L'assemblée de Vézelay avait été ajournée à la semaine sainte de l'an 1146. C'était à cette époque seulement, que saint Bernard devait commencer sa mission. Mais, dans l'intervalle, il ne demeura pas oisif; sa correspondance témoigne du zèle qui le consumait, et ses épîtres peuvent nous faire pressentir la chaleur des discours qu'il prononça d'abondance, discours dont il ne reste malheureusement aucune trace dans les annales contemporaines '.
* Haimo, Abb. S. Petri super Divam. (Voy. Mabill., Ann. ord. S, Bened., tome VI, p. 392.)
* Les discours que M. Michaud met dans la bouche de salut
Voulant tout d'abord poser le fondement qui attire la grâce du Ciel, il adressa une lettre au patriarche de Jérusalem, pour lui recommander principalement l'hu^iilité, vertu sans laquelle les autres vertus échouent, et qui seule remplace toutes les autres. Cette lettre est pleine d'une onction grave et touchante :
a Quand il a plû au Très-Haut de révéler la a profondeur de ses décrets sur le salut du « genre humain, il manifesta de telle sorte son a amour aux hommes, qu'il leur livra son Fils a incréé. Et ce Fils, s'étant fait homme pour a sauver les hommes, appela à sa suite ceux a qu'il choisit, et il choisit ceux qu'il aima *.
«Parmi ces derniers, il en était un qu'il et chérissait particulièrement, c'était le bien- «aimé entre les bien -aimés, l'élu entre les « élus ; et il lui confia, à l'heure suprême du
« sacrifice, sa propre Mère, la Vierge Marie
a A quoi tend ce préambule ? Où veux-je en «venir? Écoutez attentivement. Le Seigneur « en a choisi plusieurs qu'il a revêtus de la di- « gnité sacerdotale ; il a établi plusieurs princes a sur son peuple ; mais entre tous les évoques « du monde, vous êtes le seul préposé à la « maison de David, le seul qui avez reçu en «dépôt cette Terre heureuse où a germé le « fruit de vie, où est née la fleur du mystère, « le lis des vallées... Otez vos souliers, disait au- « trefois le Seigneur à Moïse, car le lieu oU vous « êtes est saint *.
« Et vous aussi, qui habitez ce même lieu, « dépouillez-vous de toute attache terrestre... « Oh 1 que ce lieu est redoutable, où le Soleil « des miséricordes est descendu d'en haut pour « nous visiter î Oh I que ce lieu est vénérable, « où le Père de famille, courant au devant de « son enfant prodigue, s'est jeté à son cou pour « le revêtir d'un vêtement de gloire ; où le « Sauveur du monde, si doux et si aimant, a « versé sur nos plaies de l'huile et du vin ; où « le Dieu de toute consolation a formé avec « nous le pacte d'une éternelle alliance... Oh ! « lieu saint et sacré, où notre divin Rédemp- « teur n'est pas entré seulement avec l'eau, o mais avec l'eau et le sang ', lieu où il a dai- « gné vivre et mourir î Qui sera digne d'y « monter après lui ? Celui-là seul qui a appris
Bernard {Hist. des Croisades, II« vol.) ont été composés par cet auteur sur les matériaux puisés dans les épltrrs. Cette sorte de transformation ne nous semble pas convenir à la véracité historique, et nous n'avons pas cru pouvoir nous la permettre^
*■ De filiis hominum vocavit ad se quos voluit ; et electos do caïteris et dilectos pra; ca?tcris.
* Exod., m, !.— • S. Jean , v. 6,
a de Jésus-Christ à être doux et humble de « cœur. Sans rhumilité, on risque de s'y per- « dre. Voulez-vous donc un appui solide, inéa branlable? Fondez tout sur l'humilité... Elle a seule vous rendra digne du poste que vous a occupez ; elle vous attirera les faveurs de a Dieu qui, tout grand qu'il est, jette ses rea gards sur ce qu'il y a de plus humble au ciel a et sur la terre ^ »
Les relations que le Saint cultivait, depuis un grand nombre d'années, avec les plus illustres personnages de son temps, relations que la Providence elle-même avait formées et multipliées, prirent toutes une nouvelle importance, dès le moment où la croisade fut annoncée. Saint Bernard les fit admirablement servir au succès de son ministère ; et ainsi, avant même de soulever par la force de sa parole tous les peuples de l'Occident, son influence moins manifeste, mais plus pénétrante, allait remuer les sommités sociales sur une multitude de points à la fois. Il dirigeait la conscience des princes et des pontifes, et, par l'ascendant de ses vertus, par la lumière de sa vie sainte, il était le directeur de tout son siècle.
Parmi les âmes qu'il conduisait dans les voies de Dieu, et qui, plus que les autres, réclamaient ses conseils, citons encore la reine de Jérusalem.
Depuis longtemps, et malgré la distance qui les séparait, Mélizende entretenait avec saint Bernard un fréquent commerce de lettres *. Elle était veuve; elle était régente : à ces deux titres, elle avait droit à une sollicitude particulière. Hais saint Bernard, qui adressait des lettres de douze pages au moindre des pauvres et au dernier des moines, n'écrivait que des réponses courtes aux rois et aux puissants du monde :
a Recevez, dit-il à Mélizende, ce peu de paa rôles queje vous envoie comme une semence a d'un pays éloigné, afin qu'elle produise une a riche moisson dans votre cœur... Vous venez a de perdre le roi votre mari ; et le roi votre
< s. Bern., Epist. cccxciii.
* Nous fondons cette assertion sur le passage suivant d'une épltre de saint Bernard à Mélizende : « Je renouvelle le pre- « mier notre ancien commerce de lettres, dans Tespérance c d'une prompte réponse, etc. » (Ep. cclxxxix.) Voy. aussi les Ep. ccvi, ccLi et ccclij, les seules qui se trouvent dans la collection ; mais elles en supposent d'autres qui n'existent plus. Leur style est celui d'un père qui écrit familièrement à sa fille l)irituelle.
Guillaume de Tyr dit, en parlant de Mélizende : « Cette « femme, douée de sagesse et de prudence, porte en son sein « un cœur d'homme ; elle est non moins éclairée que 1.' prince n le plus éclairé. » Cet éloge remonte à saint Bernard.
a fils est un enfant trop faible encore pour pora ter le poids d'une couronne. Le monde a les a yeux tournés vers vous. Dans cette situation, a armez-vous de courage ; montrez dans une « femme la vigueur d'un homme. Réglez toutes a choses avec tant de modération et de pruet dence, que nul de vos sujets ne s'aperçoive 0 de la mort du roi, ne fasse de distinction a entre le souverain qu'ils ont perdu et la sou- « veraine qui le remplace. — Je ne le puis, « direz-vous ; cela dépasse mes capacités ; je « ne suis qu'une femme faible, chancelante, ff novice dans l'art de gouverner. — Oui, ma « fille, ces difficultés sont réelles, et je les con- « nais. Mais, quelque effrayants que soient les a flots de la mer, sachez que Dieu est toutoc puissant pour les calmer : rien ne résiste à « son pouvoir *. »
Ailleurs, il lui adresse ces belles paroles :
c< Pour régner avec dignité sur les hommes, a il est nécessaire, ma chère fille, que Dieu a règne sur vous. La reine du Midi vint à Jérua salem pour entendre la sagesse de Salomon; « elle voulut devenir l'écolière de ce grand a prince, pour apprendre à gouverner ses États, a Mais Celui que je vous propose poijir maître a est plus grand que Salomon ; c'est Jésus- G Christ, et Jésus-Christ crucifié. Apprenez à « son école, en qualité de veuve, à être douce (X et humble de cœur ; en qualité de reine, à « aimer la justice et à protéger l'innocence*. »
Le serviteur de Dieu, soit par sa correspondance, soit par différentes courses apostoliques, préparait les voies à la croisade, et ne négligeait aucun moyen d'exciter le zèle des princes et des peuples.
Enfin, arrivèrent les jours de Pâques de l'année 1U6. La renommée du prédicateur sacre avait attiré à Vézelay une population immense. Le l'oi et ses grands vassaux, la reine Éléonore, un nombre considérable de prélats, de chevaliers et d'hommes d'armes de toutes conditions, se réunirent sur le penchant d'une colline qui, à défaut d'autre place assez vaste, avait été désignée pour la tenue du parlement*. Car, dit une chronique contemporaine, ni la grande église, ni la place publique, ni le château ne pouvaient contenir la foule qui accourait de toutes parts. C'est pourquoi on con-
* Epist. cccLi.— * Epist. ccLXXXxi.
* C'est le mol dont se sert un chroniqueur, magnum paria* menium. (Voy. Gcst. Lud. VU dans les Mém. sur l'hist, de France, vol. IV, p. 329.) — Un autre historien, Odon de Deuil, donne à celle ass.Miiblée le nom de magnum coUoguium, (Voy. Od. de Diog., t. 1, p. 92.)
VIE APOSTOLIQUE
struisit au dehors, sur le flanc de la montagne qui domine la plaine de Vézelay, une machine en bois [vastam machinam^ dit Odon de Deuil ; sans doute une espèce de tribune), afin que Tabbé de Clairvaux pût parler d'en haut à la multitude*. »
« Saint Bernard, fort de l'autorité apostolique, monta donc sur Testrade, ayant à son côté le jeune Louis Vil, déjà orné de la croix; et lorsque l'orateur du ciel commença, selon sa coutume, à répandre la rosée de la parole divine, un cri général l'interrompit : La croix! la croix^I D
Le prédicateur ne put achever la lecture de la lettre encyclique du Pape. Alors, élevant sa voix avec force, il fit entendre les accents plaintifs de la Ville sainte, conjurant les princes et les peuples chrétiens de s'armer pour l'honneur du tombeau de Jésus-Christ.
« Dieu le veut l Dieu le veut/ » s'écrie d'une seule voix l'immense assemblée. Le roi, vivement ému, se jette, en présence de tout le peuple, aux pieds de saint Bernard, et s'engage solennellement à marcher au secours de la. Terre-Sainte. Revêtu du signe sacré de la Rédemption, il parle à son tour et annonce les heureuses déterminations que Dieu lui a inspirées; il stimule l'ardeur des guerriers, et leur représente en termes énergiques l'impie Philistin versant l'opprobre et le blasphème sur la maison de David*. Les paroles du monarque, entrecoupées de sanglots, achèvent d'électriser les cœurs ; l'émotion est générale et les collines environnantes retentissent des cris d'enthousiasme prolongés.
A l'exemple de Louis le Jeune, la reine sa femme demande et reçoit, des mains de l'abbé de Clairvaux, la croix des pèlerins. Plusieurs évoques se décorent du même signe. Après eux, un nombre considérable de seigneurs et de barons se pressent autour de la tribune, et réclament la croix. Parmi les plus illustres, l'histoire cite le brave Robert de Dreux, frère du roi; Henri,
* Odo de Diog., loc. cit.
s « Ascendit S. B. vastam machinam cum rege cnice ornato... ut cum cœleste organum more suo divini verbi rorem fadisset, cœperant undique clamando, Cruces ! cruces ! expetere. (Od. de Diog., ioc. cit, p. 12.)
» Voy. Bibiioth, des Crois., 1. 1, p. 210, où les discours de Louis VII sont rapportés dans la Chronique de Marigny.
fils du comte de Champagne; Théodoric d'Alsace qui, sous sa couronne de cheveux blancs, conservait l'intrépide vigueur de la jeunesse! le preux Enguerrand de Coucy ; Archambault, sire de Bourbon; Hugues de Lusignan, et une infinité d'autres gens d'armes, chevaliers et hommes du petit peuple. La provision de croix qu'on avait préparée ne put suffire au grand nombre de Iguerriers. Saint Bernard, pour contenter leur ardente impatience, déchira ses propres vêtements et en fit des croix. Couvert de lambeaux, il continua jusqu'au soir à semer plutôt qu à distribuer ces glorieux symboles de la foi*. Les jours suivants, l'affluence redoubla, et l'entliousiasme ne fit qu'accroître. Le zèle des croisés se communiqua rapidement de proche en proche, et l'entraînement de l'exemple propagea au loin les merveilleux effets de la parole.
L'impulsion était donnée ; la piété catholique avait triomphé. Aussi, à la perspective de la guerre sainte, les ressentiments et les vengeances particulières s'évanouirent ; des traités de paix scellèrent la réconciliation des princes ; partout on déposait les armes pour les réserver à de plus dignes exploits.
Louis VII, docile aux conseils de saint Bernard, prit d'avance des mesures pour régler les mouvements stratégiques de l'armée. Il envoya des ambassadeurs à Roger, roi de Sicile, afin d'obtenir des vivres et des vaisseaux ; il écrivit à 'rempereur Conrad et au roi des Hongres pour lui demander un libre passage sur les terres de la Germanie et de la Hongrie enfin, se conduisant en chef plein de prudence, il envoya encore des députés à Manuel Comnène, empereur de Constantinople, pour lui communiquer ses desseins et le faire entrer dans la sainte ligue, sous l'étendard de la Croix.
Toutes les dispositions étant prises, on fixa le départ de l'expédition au printemps de l'année suivante; et l'on congédia les croisés.
a Or, ajoute un chroniqueur, tous s'en retournèrent allègrement chez eux; et quanta l'abbé de Clairvaux, il vola de tous côtés pour prêcher la croisade au nom du Dieu des batailles. »
1 El cum eanim fascem praeparatum seminasset potius quam dédisse f, coaclus est vestes suas in cruces scindere et semioare. (Oio de DiogJ loc. cit.