CHAPITRE TROISIÈME
Persécution des Juifs en Allemagne^ à Toccasion de la croisade. — Le Saint prend leur défense.
A l'issue des journées de Vézelay, saint Bernard visita les principales villes de la Bourgogne et des provinces voisines pour enrôler les milices sous la bannière sacrée. L'éclat de ses prédications se confondait avec le bruit de ses miracles, et bientôt la France entière s'enflamma au souffle de l'homme de Dieu. On le regardait comme un autre Moïse, comme le messager du Ciel, chargé d'introduire le peuple de Dieu dans la Terre de promission.
De nouvelles assemblées furent convoquées à Laon, à Chartres et dans plusieurs autres villes, pour hâter les préparatifs de la guerre et aviser aux intérêts des pèlerins. Bernard assista aux plus importantes de ces assemblées; et là où il ne pouvait se rendre en personne, il envoya des lettres, ou se fit représenter par des religieux pénétrés de son espritet capables de reproduire ses discours.
A Chartres, on délibéra sur le choix du général qui, par son génie militaire, pût commander en chef la grande armée, a Hélas 1 dit un annaliste, ce qui paraîtra sans doute incroyable au monde, c'est que, d'un voix unanime, l'abbé Bernard fut promu au commandement de l'expédition, pour marcher en tête des officiers et des soldats ^ »
Le Saint récusa avec effroi ce poste d'honneur ; mais, comme on le pressait vivement de toutes parts, il se hâta d'en référer au Pape, le suppliant de ne pas l'abandonner à la fantaisie des hommes.
«Je ne sais, lui mande-t-il, par quel bizarre a jugement ils m'ont désigné comme le chef « et le capitaine de la milice. Pour moi, je dé- 0 clare qu'une telle charge n'était ni dans ma a pensée, ni dans mes désirs, ni même dans les « bornes de ce qui m'est possible. Autant que « je puis estimer mes forces, je ne parviendrai «jamais jusqu'à ces régions lointaines. Et « d'ailleurs que suis-je pour ranger une ar-
1 Baronius, ad ann, 1144.
« mée en bataille, pour commander la ma- « nœuvre des troupes? Quoi de plus contraire a à ma profession, lors même que j'en aurais « la force et la capacité *?,..»
Les croisés, en donnant leur sufi'rage à saint Bernard, croyaient se rendre invulnérables, tant était grande la confiance qu'il inspirait. Ils pensaient attacher la victoire aux pas de l'armée, en mettant l'armée elle-même entre les mains d'un homme qui participait en quelque, sorte à la toute puissance de Dieu lui-même Mais saint Bernard demeura inflexible; et le Pape approuva sa résolution.
Or, pendant qu'il parcourait, en prêchant avec un admirable succès, diverses contrées de la France, on commettait en Allemagne des violences qui excitèrent au plus haut point sa sollicitude. L'enthousiasme populaire, quand même il procède d'un bon principe, dépasse presque toujours le but qui lui est proposé; trop souvent la passion s'y mêle; et alors, égaré par le délire, le peuple devient cruel et réclame des victimes.
Dès la première croisade , le zèle impétueux des soldats de la Croix s'était allumé contre les Juifs, sous prétexte de ne pas laisser dans leurs propres foyers les ennemis du Christ qu'ils allaient combattre dans les pays lointains. A chaque nouvelle expédition se renouvelaient des scènes de carnage ; et la deuxième croisade était à peine proclamée, qu'une persécution du même genre éclata dans plusieurs cités qui longent le cours du Rhin.
Un moine allemand, nommé Rodolphe, avait quitté de son propre chef la cellule de son monastère, pour conjurer les peuples d'exterminer à la fois les Juifs et les Sarrasins. Il ne trouva que trop de crédit au milieu des populations ignorantes et fascinées. A Cologne, Mayence, Worms, Spire, Strasbourg, les cris de mort contre les Juifs se confondirent avec leA cris de
> Episl. CCLVI.
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guerre des croisés, et partout de sanglants excès faillirent compromettre la cause de la ferre-Sainte *.
Ces tristes nouvelles pénétrèrent de douleur tous les hommes animés du véritable esprit de I*Évangile; mais personne plus que saint Bernard ne déploya, en cette circonstance, le zèle d'une compassion vive et d'une puissante charité. 11 écrivit aussitôt en Allemagne pour arrêter les prédications du furibond apôtre; et, grâce à son intervention, les Juifs trouvèrent des protecteurs.
Ce furent particulièrement les évoques qui prirent leur défense. A Mayence, Tarchevêque Ilenri leur ouvrit sa propre maison; il les recueillit et les couvrit de son cgide. Toutefois, au sein même de cet asile, ils ne purent échapper à la fureur qui les poursuivait; et plusieurs d'entre eux tombèrent percés de coups aux |)icds du charitable prélat *•
Il existe sur cette persécution une touchante chronique, écrite par un Juif contemporain, qui voulut transmettre à la postérité, avec le souvenir des afflictions d'Israël, un témoignage de reconnaissance de sa nation envers saint Bernard. L'écrivain avait treize ans à l'époque de la croisade ; il assista, encore enfant, aux tragiques scènes qu'il raconte. Sa narration se lie trop au sujet qui nous occupe pour n'en point donner ici quelques extraits. Elle commence ainsi ' :
« Moi, Jeschua Ben-Meïr, je suis né au mois de tcbeth 5257. Ma famille appartient à la race d'Aaron; et mon père, chassé du royaume d'Espagne, alla s'établir dans la ville d'Avignon, eu Provence, baignée parle Rhône. De là nous allâmes à Gênes, où nous demeurâmes jusque vers ces temps-ci...
« Lors donc que les Occidentaux apprirent que les Turcs avaient renversé la ville d'Édesse, ainsi que d'autres terres de Juda, conquises autrefois par les incirconcis, le pape Eugène envoya de tous côtés des messagers pour dire aux grands et aui^ petits : Que faites-vous? Les
i Voy. Baronius, iinn. ad. ann. 1146, et les autres ^annalistes du même temps.
* Les protestants eux-mêmes rendent témoignage, en cette occasion, à ce qu'ils appellent Vhumawté des évêqucs {Menschbdikcit und Erbaruieu), Voy. Luden., t. X, buch XXI. cap. X, p, 228,
' L'original de ce document, écrit en hébreu, a été imprimé d'abord à Venise, en 1554 ; puis, à Amsterdam, chez Proops, eu 1730. Nous n'en connaissons point de traduction française ; mais l'historien Vilken en a publié de nombreux fragments en allemand, qui ont senri à notre version. (Voy* BeHraigt zur Oeichiddc dçv Kreuzzujc^ band 111, p. 12.)
calamités sont à leur comble, et vous n*en êtes pas émus? Courage 1 Partez pour la terre d'Israël; volez, exterminez les Turcs, et retranchez-les du nombre des nations î
« Alors le prêtre Bernard alla de ville en ville, et fit entendre en tous lieux les lamentations des incirconcis d'Orient...
« Mais ce temps-là fut pour la maison de Jacob un temps de deuil et de désolation. Elle fut accablée de maux extrêmes et frappée de plaies; ses genoux fléchirent; sa douleur cria dans les entrailles; son visage devint pâle d'angoisses et de frayeur; car un prêtre, nommé Rodolphe, vint en Allemagne, afln de marquer d'un sceau particulier tous ceux qui s'engageraient à combattre pour Jérusalem. Ce méchant homme excita le peuple, par des discours furieux, à exterminer ceux d'entre nous que les anciennes persécutions avaient épargnés. Il leur disait : Allons! En avant 1 Le temps de ces pervers est venu; il faut en finir; il faut les égorger jusqu'au dernier 1
c( Ce prêtre prêcha dans beaucoup de villes, séduisant partout les chiens (les chrétiens], et remontrant qu'il fallait avant tout massacrer les Juifs; puis aller combattre en Palestine. Les Juifs étaient en proie à des terreurs semblables à celles d'une femme qui ressent les étreintes de l'enfantement. Ils tremblaient et frémissaient, ne trouvant nulle part ni refuge ni espérance.
« Alors ils crièrent vers Dieu : 0 Dieu, Adonaïl disaient-ils, jette sur nous un regard de pitié 1 11 n'y a pas cinquante ans que notre sang a été répandu comme de l'eau, et que nous avons été mis à mort pour la confession de ton saint Nom ; et voilà que nous recevons coup sur coup de nouveaux châtiments ! Nous as-tu donc rejetés pour toujours, ô Dieu, Rédempteur d'Israël? Ne feras-tu plus rien en notre faveur pour la gloire de ton nom tout-puissant?
« Le Seigneur Dieu se laissa fléchir par les gémissements de son peuple; il se ressouvînt de son alliance, et usa de nouveau de ses grandes miséricordes. Il suscita contre Déliai un sage nommé Bernard, de Clairvaux, ville de France. Ce religieux (selon leur manière de parler] les apaisa et leur dit : Marchez sur Sion ; défendez le sépulcre de notre Christ 1 Mais ne touchez pas aux Juifs ; et ne leur parlez qu'avec bienveillance; car ils sont la chair et les os du Messie; et, si vous les molestez, vous risquez de blesser le Seigneur dans la prunelle de son œil! Non, le cruel Rodolphe n'a point prêché selon l'esprit de vérité; car la Vérité a dit par la
bouche du Psalmîste : Ne les faites pas mourir, de peur qu'on n'oublie tout à fait mon peuple *. . .
« Ainsi parlait cet homme sage ; et sa voix était redoutable; car il était aimé et respecté de tous. Ils récoutèrent donc ; et le feu de leur colère se refroidit; et ils n'accomplirent pas tout le mal qu'ils voulaientnous faire. Le prêtre Bernard n'avait reçu cependant ni argent ni rançon de la part des Juifs; c'était son cœur qui le portait à les aimer, et qui lui suggérait de bonnes paroles pour Israël.
« Je te bénis, ô Adonaï, mon Dieu; car nous avions allumé ton courroux, et tu nous as pardonnes et consolés en suscitant ce Juste, sans lequel nul d'entre nous n'aurait conservé sa vie. Grâces en soient rendues à Celui qui sauve et qui console I Amen '. »
L'écrivain, après ce préambule, rapporte une foule d'actes de cruauté qui souillèrent plusieurs localités, bien que la persécution cessât d'être générale. A différentes reprises, les Juifs furent contraints de quitter leurs demeures, et de chercher un asile dans les grottes et les cavernes, A Cologne, l'archevêque les fit enfermer dans le fort de Falkenberg, pour les soustraire à leurs implacables ennemis. Deux jeunes Israélites, étant sortis de ce château, furent assassinés sur la montagne; leur malheureux père brava tous les dangers pour découvrir le meurtrier; il le trouva et le traîna de force chez l'archevêque, en demandant avec larmes justice et vengeance. Le coupable fut condamné à perdre les yeux, et mourut après ce supplice. « Qu'ainsi périssent, s'écrie l'écrivain juif, tous les ennemis du nom d'Israël 1 » A Wûrtzbourg, le bruit se répandit tout à coup qu'un chrétien
* Psal. Lvin, 11.
* Nous avons sous les yeux une brochure intitulée : Procès-' x>€rbaldes séances de rassemblée des députés français prof essant la religion juive, Vdj:v&, chez Duzenne, libraire, 1806. Ce recueil renferme de curieux renseignements sur la décadence du Judaïsme moderne. On y lit, entre autres, la déclaration formelle, que, lors même que leur Code religieux ou les interprétations qu'on lui donne, renfermerait desdispositiom civiles ou politiques qui ne seraient point en harmonie avec le Code français, ces dispositions cesseraient dès lors de les régir (page 30). Ainsi d'un trait, ils ont placé le Code de Napoléon au-dessus du Code sacré de Moïse !
Dans un discours prononcé par le secrétaire de cette assemblée, on voit l'impossibilité d'expliquer humainement les persécutions [que les Juifs eurent à subir pendant près de deux mille ans. L'orateur Israélite convient cependant que la Pro^ vidence voulait punir ce peuple. (P. 175.) Il ne recherche pas la cause d*nn si long et mémorable châtiment : mais il rend témoignage aux ecclésiastiques de tous les pays, aux Pontifes romains, en particulier à saint Bernard, qui ent cpnstammeDl protégé le peuple juif.
avait été noyé dans le fleuve. On accusa les Juifs de ce crime; aussitôt la populace s'ameute contre eux et les massacre en grand nombre, a Rabi Isaac, continue le narrateur, fut tué sur son livre, avec vingt et un de ses disciples qui l'entouraient. Une jeune fllle, la sœur de l'un de ces derniers, ayant été prise, on l'entraîna malgré ses cris dans la maison du mensonge; et, comme elle eut le courage de cracher sur l'idole, on l'accabla de coups, et elle resta sans connaissance sur le marbre du parvis. Elle feignit d'être morte, ne remuant ni le pied ni la main^ de peur de s'attirer de nouvelles tribulations. Mais, vers minuit, après que tout le monde eut quitté Téglise, il vint une chrétienne qui aborda la Juive avec compassion, la cacha chez elle pour la guérir, et la rendit ensuite à son père. Que le nom de Dieu trois fois saint soit éternellement bénil Amen. »
Ces actes criminels, qui se renouvelaient tous les jours, troublèrent la sainte joie et l'espérance que la croisade avait données à Bernard. Le serviteur de Dieu écrivit de rechef à l'archevêque de Mayence ; et dans sa lettre éclate l'indignation que lui inspirait l'odieuse conduite de Rodolphe :
«... Je n'ignore pas, dit- il, cette sentence que « le Seigneur lui-même a prononcée : // est « nécessaire que le scandale arrive, mais malheur « à celui par qui il arrive^/ L'homme dont vous « me parlez n'a reçu sa mission ni de Dieu, ni « des hommes, ni par l'homme '. Que s'il pré- <i tend avoir le droit de prêcher, par cela seul « qu'il est moine ou ermite, apprenez-lui que « l'office d'un moine n'est pas de parler, mais «de pleurer; que pour un ermite, le grand « monde devrait être une prison, et le désert «'un paradis. Celui-ci, au contraire, regarde « comme une prison sa solitude, et comme un « paradis le grand monde ! 0 homme sans « cœur! 0 homme sans pudeur, dont la folie « s'est produite au grand jour, afin qu'elle ap-
^ Nccesse est cnim nt veniant scandala; venimtamên vs homini illi, per quem scandalum venit I (Malth., xviir, 7.)
• ...Ncque ab homine, neque per hominem^ sed neque a Deo missnt venit. — M. Michand, dans son Hist. des Croisades^ y. Il, p. 158, dit, en parlant de Rodophe, que ce moine était chargé de prêcher la croisade. D'autres historiens s'expriment dans les mêmes termes. On voit, par la lettre de saint Bernard, que cette assertion est complètement erronée, et nous tenons d'autant plus à la rcctifler, que, dans une foule d'ouvrages modernes, on attribue avec une coupable légèreté aux chefs de l'Église les méfaits de quelques ministres inférieurs. Par ce procédé, si commun au XVIIl« siècle, on semble rendre la religion elle-même responsable des scandales de certains hommes sans mission dont elle désavoue les actes et condamne les paroles.
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ff paraisse aux yeux de tout le monde 1 Je lui « reproche trois choses : d'abord , d'avoir a usurpé le ministère de la prédication ; en- « suite, d'avoir bravé l'autorité des évéques ; a en troisième lieu, d'avoir approuvé l'homi- «cide...
a Quoi donc ! l'Église ne triomphe-t-elle pas « plus heureusement des Juifs par la persua- 0 sion et par la force de la vérité, que par le « tranchant du glaive ? Est-ce en vain qu'elle « demande, par une prière incessante *, que le « Seigneur notre Dieu délivre cette nation per- « fide du voile qui lui couvre les yeux et lui a cache la lumière? La prière de l'Église n'au- « rait point de sens, si elle désespérait de ra- « mener à la foi ceux qui maintenant sont a incrédules. Elle prie, parce qu'elle connaît « les vues miséricordieuses de Celui qui rend « le bien pour le mal, l'amour pour la haine. « Que dit l'Écriture? Ne les tuez pas*. Ei encore : et Quand la plénitude des nations sera entrée, tout a Israël se convertir a.,. ^ car il est écrit : De Sion a viendra Celui qui les sauvera et effacera Vima piété de Jojcob *. Et encore : Quand le Seigneur n rétablira Jérusalem, il rassemblera les enfants « dispersés d'Israël *. Voilà ce que nous enseigne « l'Ecriture. Et toi, tu prétends faire mentir aies prophètes et les apôtres! Tu prétends «rendre inutiles les trésors de miséricorde « réservés dans le cœur de Jésus-Christ ! Non, a la doctrine que tu prêches n'est pas ta doc- «trine; c'est la doctrine de l'esprit de té- 0 nèbres ; c'est le père du mensonge qui t'a « envoyé ; tu répètes les leçons de ton maître, a de celui qui fut homicide dès le commencement •; « de celui qui aima le mensonge, et en accomaplit les œuvres. 0 doctrine détestable I ô a monstrueuse et infernale sagesse, opposée à a celle des apôtres et des prophètes, ennemie « de la grâce et de la piété ! doctrine sacrilège a qui a été conçue par l'impiété, et qui enfante a l'iniquité... Je me borne à ces mots, je ne « puis en dire davantage '. d
Sans doute, un terrible anathème pèse sur
1 ... nia universalis oratio qu» offertur pro perfidis Judxis, a aolis orla usque ad occasum, ut Deos et Dominus noster auferat velameOy etc.
> Deus ostendet mihi super inimicos meos, ne occidas eos : nequando obliviscaotur populi mei. (Psal. lviit, 12.)
* ... Donec pleoitudo gentium intraret, et sic omnis Israël salvus fieret, sicut scriptum est : Veniet ex Sion qui eripiat, et avertat impietatem a Jacob. (Rom., xi. 25, 26.)
^ iËdificans Jérusalem Dominas : dispersiones Israelis cougregabit. (Psal. cxlyi, 2.)
* Joan., viii, 44.
* Epist. cccLXY. Ad Heoric. Moguntin* arcU.
les Juifs. Ils ont méconnu le divin Messie ; ils ont repoussé la grâce; ils ont blasphémé le Saint d'Israël^; et c'est pour cela que, les yeux fermés au soleil de la vérité, ils traînent à travers le monde, depuis près de deux mille ans, le poids d'une visible réprobation. Signe élevé au milieu de toutes les nations de la terre, le Juif semble condamné, pour l'exemple, à la flétrissure de l'exposition publique. Toujours debout, comme au temps de la Pâque, il passe, il traverse les siècles, tremblant au bruit d'une feuille qui vole^ ainsi que l'avait prophétisé Moïse * ; parce qu'il se sent coupable, dévoyé et banni d'entre les enfants de Dieu. Les prophètes d'Israël avaient prédit cette lamentable destinée; mais les mêmes prophètes en prédisent la fin.
a Les enfants d'Israël, dit l'un d'eux, seront, a pendant un longtemps, sans roi, sans prince, a sans sacrifice, sans autel, sans éphod et sans « théraphims. Mais, après ce temps, ils revien- « dront; ils chercheront le Seigneur leur Dieu, « et David leur roi ; et, dans les derniers jours, a ils recevront, avec une frayeur respectueuse, a le Seigneur, et les grâces qu'il leur prodia guera •. »
Une infinité d'autres textes sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament, annoncent avec évidence la conversion des Juifs; et l'enseignement unanime des Docteurs de l'Église expose magnifiquement ce grand acte de miséricorde.
Ainsi, le religieux intérêt que saint Bernard témoigne aux restes d'Israël, n'est point un sentiment nouveau. Sa charité est la môme que celle qui brûlait le cœur du grand Apôtre de • la gentilité ; et l'épître de saint Bernard n'est qu'un écho fidèle des paroles que saint Paul écrivait aux Romains :
a Est-ce que Dieu a rejeté son peuple? Non, a certes ; car je suis moi-même Israélite, de la a race d'Abraham et de la tribu de Benjamin, a Que dirai-je donc ? Les Juifs sont-ils tombés a de telle sorte, que leur chute soit sans re- « mède? A Dieu ne plaise! Mais leur chute est a devenue une occasion de salut aux Gentils, a afin que l'exemple des Gentils leur donnât de a l'émulation. Que si leur chute a été la ria chesse du monde, combien leur plénitude « enrichira-t-elle le monde encore davantage ! a Et si leur perte est devenue la réconciliation « du monde, que sera leur salut, sinon un rea tour de la mort à la vie ? Que si les prémices « des Juifs ont été saintes, la masse l'est aussi;
* Isaî., I, I. — • Levil., xxvi, 46. — * Osée., m.
« et si la racine est sainte, les rameaux le sont a aussi...
a Or, si quelques-unes des branches ont été a retranchées; et si tous, qui n'étiez qu'un olia vier sauvage, avez été enté parmi celles qui a sont demeurées sur Folivier franc ; si vous u avez été rendu participant de la sève et du a suc qui sort de la racine, n'ayez pas la pré- « somption de vous élever contre les branches a naturelles. Sachez que ce n'est pas vous qui a portez la racine, mais que c'est la racine qui a vous porte.
(c Mais, direz-vous, ces branches naturelles «ont été rompues, afin que je fusse enté à « leur place. Cela est vrai : elles ont été rom- « pues à cause de leur incrédulité ; et pour avons, vous êtes demeuré ferme dans la « foi.
a Cependant, prenez garde de ne pas vous a élever, et tenez-vous dans la crainte ; car, si a Dieu n'a point épargné les branches natu- « relies, vous devez craindre qu'il ne vous « épargne pas non plus.
a Que si eux-mêmes ne demeurent pas dans a leur incrédulité, ils seront de nouveau entés a sur leur tige, puisque Dieu est tout-puissant a pour les enter encore. Et si vous-même avez a été coupé de l'olivier sauvage, qui était votre « tige naturelle, pour être enté contre votre a nature sur l'olivier franc, à combien plus « forte raison les branches naturelles de l'oli- «vier seront -elles entées sur leur propre « tronc 1 »
L'Âpôtre continue :
« Je veux bien, mes frères, vous découvrir «ce mystère et ce secret, afin que vous ne « soyez point sages à vos propres yeux; c'est
a qu'une partie des Juifs est tombée dans l'aa veuglement, jusqu'à ce que la multitude des a nations entrât dans l'Église; et qu'ainsi tout a Israël soit sauvé, selon qu'il est écrit : Il sora tira de Sion un Libérateur qui bannira l'ima piété de Jacob.
« Telle est l'alliance que je ferai avec eux, a lorsque j'aurai effacé leurs péchés.
tf Donc, quant à l'Évangile, ils sont maintea nant ennemis, à cause de vous ; mais quant <i à l'élection, ils sont aimés à cause de leurs (c pères. Car les dons et la vocation de Dieu <r sont immuables, et il ne s'en repent point ^»
Oui, le jour doit venir où Dieu, sortant de son secret, comme autrefois Jacob de son douloureux sommeil, se ressouviendra de l'enfant prodigue : Suscepit Israël puerum suum, recordatus misericordiœ suœ. Alors il se lèvera; et avec un cri de mère, il dira à la grande Église : Ce iils était perdu; mais il est retrouve I II était mort; mais il est ressuscité l Et les os humiliés d'Israël tressailleront d'amour : Exsul-] tabunt ossa humiliata. Et ce vieux peuple d^' Dieu, accourant du midi et de l'aquilon, tom*. bera au pied de la Croix, et Dieu effacera de sou front la tache du sang 1
Et puisque, selon l'Âpôtre, les vocations d'en-Haut sont irrévocables, et les dons de Dieu sans repentance, le peuple juif, après avoir écrit les premières pages des Livres sacrés, reparaîtra dans les derniers jours, et tracera la sublime péroraison de l'histoire du monde.
a 0 profondeur des trésors de la sagesse et a de la science de Dieu I Que ses jugements a sont impénétrables! Que ses voies sont pleines « de mystère ' 1 »