CHAPITRE QUATRIÈME
Épllre de saint Bernard aux peuples de la Germanie. — Son voyage en AUcmagno.
Le saint Abbé de Clairvaux, en portant son regard sur l'Allemagne, ne s'affligeait pas seulement des désordres qui s'y commettaient au nom de la Croix ; il déplorait l'état général de ce pays qui, depuis un grand nombrq d'années,
était en proie à de violentes convulsions politiques. L'un et l'autre pouvoirs, à la suite des querelles de l'Empire et de la Papauté, s'étaient affaiblis, et leur action sur les peuples
* Rom., XI. — * Ibid.
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était presque entièrement paralysée. Les ressentiments des Guelfes et des Gibelins, ton* jours irréconciliables^ opposaient sans cesse de nouveaux obstacles à la consolidation de Tordre public; et Conrad III, à peine assis sur le trône de Lothaire, ne tenait les partis en équilibre qu'à force de concessions.
Pour échapper aux dangers de cette crise, l'Allemagne réclamait, plus que les autres États européens, une influence puissante, capable de rallier, du moins momentanément, les esprits divisés, en les appelant à une œuvre commune. La guerre sainte correspondait à ce besoin ; elle seule pouvait briser les complications des intérêts et des ambitions: c'était la pensée de saint Bernard, comprise par la plupart des hommes d'État de son temps.
Les Allemands, comme nation, n'avaient d'ailleurs pas pris part à la première croisade; ils étaient restés en dehors du mouvement ex- ))ansif et progressif de la civilisation ; de plus Tesprit d'hostilité qui les animait contre le Chef de l'Église les avait privés de l'influence unitive qui avait présidé à la formation des nationalités chrétiennes. Toutes ces déplorables causes furent pour la Germanie une source de vicissitudes. L'empire s'afTaissait sous le poids de son ancienne magnificence ; et les peuples qui le composaient, divisés entre eux, luttaient vainement contre les éléments hétérogènes qui dissolvaient les principes de leur union et de leur prospérité.
Une grande diversion pouvait donc avoir la chance de sauver l'Allemagne. Bernard se sentit pressé d'y allumer le feu sacré des Croisades. Déjà il en avait conféré avec le Pape: la persécution des Juifs lui fournit l'occasion de s'en expliquer ouvertement. Il se disposa dès lors à se rendre en Allemagne ; mais, selon son usage, il se flt précéder d'une lettre dans laquelle, plus que dans tout autre écrit, il manifeste ses hautes vues sur les guerres saintes. Les historiens de Clairvaux ont consigné dans leurs annales cette mémorable épitre; et nous ne craindrons pas d'être trop long en citant ici les principaux passages de ce document.
0 A nos seigneurs et très-honorés pères, les « archevêques, évêques, tout le clergé et les 0 peuples francs de la Germanie et de la Ba- « vière, Bernard, abbé de Clairvaux, qui leur <f souhaite d'abonder de plus en plus dans le « Saint-Esprit.
« L'œuvre pour laquelle je vous écris re- « garde Jésus-Christ et intéresse notre cause a commune : pardonnez donc à l'indignité de
<t celui qui vous parle, en faveur de Celui dont « il est rinterprèie. Je suis peu de chose^ il est « vrai : mais ce qui n'est pas peu de chose, a c'est le zèle dont Jésus -Christ me remplit et pour votre bien...
0 Voici, mes frères, un temps favorable, un a temps de grâce et de salut 1 Le monde chréa tien est dans le trouble, la terre est effrayée; « car le Dieu du ciel a commencé à perdre le a pays où il s'est rendu visible, où il a conversé a avec les hommes pendant plus de trente ans; a un pays qu'il a illustré par ses miracles, con- <r sacré par son sang, vivifié par les prémices cf de la résurrection.
a Et maintenant cette terre de promesse est « saccagée, à cause de nos péchés, par les ena nemis de la Croix I Bientôt, hélas I si l'on ne « résiste vigoureusement à leur fureur, la Cité a sainte sera renversée ; les monuments sacrés « de notre rédemption et les lieux où ruissela a le sang de l'Agneau sans tache seront livrés « à la profanation et au scandale I Que faites- « vous, braves soldats ? Que faites-vous, disaciples de Jésus- Christ? Abandonnerez-vous a le Saint aux chiens; laisserez-vous fouler les « pierres précieuses eux pieds des pourceaux? (( Combien de pécheurs sont allés en ces lieux a pour y implorer la miséricorde divine, après a avoir confessé leurs péchés avec larmes, « depuis le temps où la sainte bravoure de nos a pères en a banni l'impiété! L'ennemi Ta vu, « et en a frémi ; il grince les dents et sèche a d'envie; il excite ses suppôts, tous enfants a de perdition, à ruiner cette terre, à n'y laisser a aucun vestige de la religion...
0 Cette ruine irréparable serait pour les siè- <c clés à venir le sujet d'une éternelle douleur « et pour le nôtre un opprobre et une confusion a sans bornes... Pécheurs! admirez les ressorts a immenses de la bonté de Dieu ! admirez les a abîmes de sa miséricorde I Quelle espérance a de salut plus digne de la Sagesse divine que a celle qu'elle présente àdes chrétiens infidèles, a homicides, ravisseurs, adultères, parjures, 0 ensevelis dans toutes sortes de crimes, en a daignant les rendre ministres et coopérateurs a de ses desseins I
« Grand sujet de confiance pour vous, pé^ a cheurs I Si Dieu voulait vous punir, il rejeta terait vos services, au lieu que maintenant o il les réclame. Je vous le répète, pensez sé- 0 rieusement aux trésors de sa miséricorde. Il «ménage si bien les conjonctures, qu'il ne a semble demander votre secours que pour a avoir l'occasion de vous secourir* Il veut être
« regardé comme votre débiteur, afin de vous a rétribuer, de vous accorder son pardon et la a gloire éternelle*...
a Hâtez- vous donc de signaler votre zèle, de a prendre les armes pour la défense du nom a chrétien, vousdont les provinces abondenten « jeunes et vaillants guerriers, si j'en crois ce a que publie la renommée 1 Relevez votre mialice; mais bannissez votre malice'; malice a déplorable qui, jusqu'à ce jour, vous armait a les uns contre les autres et vous faisait périr a de vos propres mains. Quelle fureur de plon- « ger votre épée dans le sein de votre frère, de a lui ravir peut-être d'un seul coup la vie de « l'âme et celle du corps! 0 douleur! votre vic- «toire vous est mortelle : vous devenez victime a de la bJessure que vous faites à votre frère, a Non, ce n'est pas là du courage; ce n'est ni a de l'honneur ni de la bravoure : c'est une fua reur qui vous fait courir de tels hasards. Je a vous offre, belliqueuse nation, une plus noa ble cause de vous battre, de vaincre et de a mourir avec gloire... Heureux celui qui arti bore l'étendard de la croix I Heureux celui il qui se décore généreusement de ce bouclier a sacré!...
« Après tout, mes frères, je vous donne avis, a au nom de l'Apôtre, de ne point croire à tout a esprit. J'ai de la joie d'apprendre votre zèle a pour la religion; mais il faut qu'il soit tema péré par la science. Bien loin de maltraiter les « Juifs, vous devez les épargner; il vous est a même défendu par l'Écriture de les chasser a de vos terres. Écoutez ce que l'Église en dit 0 par la bouche de David : Le Seigneur rna fait « connaître, touchant ses ennemis, que vous ne devez a pas les tuer, de peur que ton n'oublie mon peuple^, a Les Juifs sont comme les figures et les caa ractères vivantsqui nous rappellent la passion ' a et les souffrances du Sauveur. Us sont disa perses dans tout l'univers, afin que la juste a peine de leur crime senre de témoignage à a notre foi. C'est pourquoi l'Église ajoute dans a le même Psaume : Dispersez-ks par votre u puissance; humiliez-les, ô Dieu, mon protecteur */ d Cette parole prophétique s'est accomplie : ils a sont dispersés, humihés, réduits à une dure a condition. Cependant ils se convertiront un
1 Teneri tuU débiter, ut militantibns sibi stipendia reddat indalgentiam deliclorum, et gloriam sempiternam.
s Cesset pristina non militia, sed plane malitia, etc.
Nous n'avons pas réussi k rendre en français l'énergique originalité du texte latin.
• Ps. LVIII.
^ Disperge illos in virtute tua : et depone ces, prolector meus, Domine. {Ibid,)
«jour, et Dieu jettera sur eux un regard proa pice. Quand la plénitude des nations aura reçu a l'Évangile, tout Israël sera sauvé *. Si l'on ex- « terminait le peuple juif, cette espérance serait « vaine. Lors même qu'ils seraient idolâtres, il ce faudrait les supporter et non point Tes aca câbler. S'ils vous font quelque violence, il y a a des magistrats établis pour les juger et les a punir. La justice chrétienne châtie les re* a belles; mais elle protège ceux qui sont sou« «mis; elle protège principalement ceux qui a sont les dépositaires de la loietdes promesses : a ceux de qui les patriarches sont les pères; desquels a est sorti, selon la chair, Jésus- Christ lui-même, a qui est Dieu au-dessus de tout et béni dans tous les d siècles*,,.
<f II serait nécessaire de donner le commana dément de l'armée à des capitaines habiles, a à des chefs expérimentés; et de faire marcher a les diverses troupes en un seul corps, afin de « les mettre plus à couvert. Vous savez sans a doute les malheurs de Pierre ", dans la prea mière croisade. Cet homme, s'étant mis à la « tête de l'armée qui s'était fiée à sa conduite, a l'exposa à tant de périls, que nul, pour ainsi a dire, n'échappa à la mort, soit par la faim, a soit par le fer. Je craindrais pour vous les a mêmes échecs, si vous suiviez les mêmes « errements. Je prie le Seigneur de vous en a préserver à jamais. Amen *. »
Cette lettre produisit une vive impression sur les populations des bords du Rhin, déjà stimulées par l'exemple de la France. De toutes parts les croisés se multiplièrent, non -seulement en Allemagne, mais en Hongrie, en Angleterre, en Italie, dans toutes les contrées où retentirentlesaccentsdes hérauts de la croisade.
L'enthousiasme, comme le fluide électrique, courait avec rapidité et se propageait partout; l'agitation devint générale. Mais ce mouvement, mal dirigé en dehors de la France, n'aboutissait à aucun résultat positif, faute de chefs capables de le dominer et de le conduire. Le Saint comprit l'urgence de remédier à ces inconvénients, bien qu'à la distance où il se trouvait, ce ne fût pas chose facile de faire prévaloir l'esprit de subordination au milieu jde tant d'éléments contradictoires.
Les épitres qu'il adressa aux Lombards et aux
* Rom., XI.
* Qui sunt Israélite, quorum adoptio est filiorum, et gloria, et testamentum, et legislalio, et obscquium, et promissa. Quorum patres, et ex quibus est Cbrislus, secundum carnem, qui est super omnia Deus benedictus in sœcula. Amen. (Rom., ix, 4, 5.)
» Pierre TErmile. — * Episl. ccclxvi.
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autres peuples d'Italie réveillèrent le zèle, mais ne parvinrent pas non plus à organiser les forces, ni à mettre de l'ensemble dans lés plans de campagne. En Angleterre, les difficultés semblaient plus grandes encore. Jamais ce malheureux pays, depuis Tinvasion des Danois, n'avait présenté des scènes de misère comparables à celles qui le désolaient sous le règne du faible Etienne. L'esprit d'opposition qui fermentait dans les autres pays s'était en quelque sorte naturalisé en Angleterre avec les chefs normands qui l'avaient conquise. Le peuple était esclave; et les seigneurs, retranchés dans leurs forteresses, se provoquaient les uns les autres à des combats journaliers. La couronne elle-même, disputée par la reine Mathilde, était un bourdon de discorde jeté au milieu des passions populaires ^
Ces fâcheuses conjectures neutralisaient en Angleterre les prédications de la croisade. On vit bien un certain nombre de chevaliers s'engager sous la bannière sainte; mais la masse de la nation, comme les flots de la mer qui l'environnent, était en proie à de trop violentes secousses pour qu'il fût possible de la maîtriser. Il fallait laisser à la fureur des partis le temps de s'épuiser par ses propres excès : les crises sociales, comme cellesdes individus, ne peuvent être apaisées que lorsqu'elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude. Saint Bernard, {^ournant donc l'espérance d'unir ce peuple à la grande confédération européenne, concentra ses regards sur la France et sur l'Allemagne, les deux nations qui, parleur intelligence et leurs forces, marchaient à la tête des États chrétiens.
C'était déjà une tentative assez considérable que de rapprocher les Francs gaulois et les
1 On peat lire les détails de cette triste époque de l'histoire d'Angleterrey dans Liogard, vol. II, ch. iv.
Francs de la Germanie, pour les lier ensemble à la sainte cause de la Croix. La situation des Allemands offrait d'ailleurs, à tous égards, plus de ressources que l'Angleterre. En Allemagne, la crise politique touchait à sa période de décroissance; les factions, quoique toujours subsistantes, étaient moins morcelées, moins animées les unes contre les autres; et ces peuples, naturellement portés aux aventures héroïques, manifestaient une pieuse compassion pour les infortunes de Jérusalem. Ils n'attendaient pour s'ébranler qu'un chef digne et capable de les commander. Malheureusement, ce chef ne se montrait pas. L'empereur Conrad III, élu par l'influence des Gibelins, avait en face de lui les Guelfes, qui le tenaient en échec. Leurs inimitiés invétérées n'allaient point, il est vrai, jusqu'à des démonstrations ouvertes; mais elles couvaient une réciproque méflance, une opposition sourde et menaçante qui n'était jamais loin d'un éclat. Nul prince allemand, ni gibelin, ni guelfe, n'eût été accepté par les deux partis; et nul d'entre eux n'eût osé quitter ses foyers pour une expédition d'outre-mer. Ainsi avortaient les généreux élans du peuple germanique.
Saint Bernard se sentait pressé d'aller évangéliser ces vaillants Teutons^ si renommés par leurs exploits, et les enrôler au service de Jésus-Christ. Il prévoyait sans doute une mois» son abondante; mais il ne s'attendait point, en partant, à un succès qui dépasserait celui qu'it avait obtenu en France. L'entrainementde sor. zèle ne lui p«;rmit aucun retard. Il ne tint compte ni des rigueurs de la saison, ni des fatigues, ni des infirmités qui l'accablaient sans relâche; et dès la fin de la même année, 1146, peu de temps après l'assemblée de Chartres, il se mit en route, accompagné de trois religieux de Clairvaux, Philippe, Gérard, et Godefroy h) Biographe.
Tom I.
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CHÀPITEE CINQUIÈME
Entrevues du Saint avec Tempereur Conrad. — Uanifestation extraordinaire du don des miracles.
Le voyage de saint Bernard en Allemagne se rattache à une longue suite de travaux et de merveilles que les compagnons du saint Moine ont enregistrés jour par Jour; que ]es plus graves témoignages attestent hautement ; que le XII* siècle, d'une voix unanime, raconte à la postérité étonnée; et que les historiens, même les plus incrédules, ont dû admettre sans les comprendre ^ .
Godefroy, l'un des secrétaires du serviteur de Dieu, pendant ce voyage, consolait les religieux de Clairvaux, en leur transmettant le récit fidèle des œuvres accomplies en Aile* magne; et cet écrivain, dont la parole est si naïve et si respectable, assure que sa plume ne peut suffire à tant de choses. « Notre révérend Père, dit-il, a plus de facilité à faire des miracles que nous n'en avons à les écrire, »
Il semblait que de sa personne jaillissaient les vertus divines qui autrefois caractérisaient la mission des premiers apôtres de Jésus^ Christ. Son souffle, sa bénédiction, son contact, sa prière, sa seule présence, opéraient
^ An nombre des impesaafs lémoignages qne neoe ponrrions citer ici, Dous ne voulons nous prévaloir que d'un seul, celui d'un protestant, Luden, bistorjcn grave, mais qui, en général, se laisse dominer par l'esprit de sa secte et se montre peu favorable à saint Bernard. « II est absolnment impossible, dit-il, « de mettre en doute l'authenticité des miracles de saint Ber- « nard (durchauf nicht in Zvnifel zu ziehen)\ car on ne ff saurait supposer la fraude ni de la part de ceux qui les râper portent, ni de la part de celui qui les a opérés. »
L'historien allemand, après avoir rappelé, à l'appui de cette remarque, les circonstances au milieu desquelles le Saint rendit la parole à un sourd-muet de naissance, donne à ce miracle une singulière explication : « Si les angoisses de « la piété filiale ont pu rendre subitement la parole au fils « muet de Crésus qui, à la vue du péril de son père, s'écria : « Homme ! ne tue pas mon père! Si la crainte, dis-je, a pu c délier la langue d'un muet, pourquoi la foi ne serait-elle pas « capable de produire le même effet? » (Luden, Gesch, der /?eM/*c/<en, buch XXI, cap. x, vol. X, nota 12.)
L'observation eût été plus lucide et surtout plus chrétienne, si l'historien prolestant avait compris ce que la foi renferme de divin et de surnaturel.
d'innombrables prodiges. A sa Yoix, les mala^ dies les plus invétérées disparaissaient subite^ ment ; et des populations entières, dans plu* sieurs yilles différentes, racontaient avec éton^ nement les miracles dont elles avaient été les témoins. Partout, sur le passage de Tbomme de Dieu, on admirait de soudaines guérisons ; les aveugles recouvraient la vue ; les sourds et les muets parlaient et entendaient ; les paralytiques se relevaient ; des possédés, des fréné» tiques, des énergumènes, se virent délivrés des esprits qui les obsédaient. Mais le plus in* signe de ces miracles était la conversion des cœurs endurcis, et la pénitence qu'embrassaient les pécheurs publics ^
Saint Bernard s'était rendu directement à Hayence, parce que c'était là que dogmatisait encore le fougueux Rodolphe; et, toiyours ému du sort des Juifs, il lui tardait de metb:a fin aux cruautés dont ils étaient les victimes. Son ministère de conciliation faillit, en cetts circonstance, lui devenir funeste; car les haines de la populace étaient implacables, et l'on n'eut pas plutôt appris que l'abbé de Clairvaux intervenait en faveur des Juifs, qu'oa proféra contre lui des murmures et des menaces. Il ne fallut pas moins que l'ascendant de saint Bernard lui-même pour apaiser la se* dition*. Quoi qu'il en soit, il dut s'abstenir d'affronter ouvertement le moine Rodolphe, pour ne pas soulever toute la ville, tant était grande la prépondérance que ce dernier s'était acquise. Il essaya, par les voies de la douceur,
* M. de Sismondi {Hitt, des Franc. ^ vol. V), ne pouvant récuser des faits si généralement attestés, les explique, à la façon de Voltaire, en les attribuant au fanatisme. II faat assurément aux incrédules une bonne dose de crédulité, pour croire que le fanatisme puisse rendre la vue aux aveugles ! Avec certains mots creux et sonores, on se passe de science et de religion.
• Otto Frising., lib. I, cap. xxxix. — Populo graviter indignante et nisi ipsius sanctitatis consideratione revocaretur, etiam seditione movere volente.
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ce que les évêques et les magistrats avaient yainement tenté par les Toies de la force; il le prit à part, lui montra la responsabilité qu'il assumait sur sa tête, et le détermina, à la suite d'un graye entretien, à rentrer dans son cloître. Ainsi disparut de la scène du monde, au seul aspect du serviteur de Dieu, le faux prophète qui faillit compromettre la sainte cause des Croisades par des prédications insensées.
L'ordre se trouvant rétabli à Hayence, Ber* nard se remit en route, et continua le cours de ses travaux apostoliques. Il passa par Worms; et, tout le long du chemin, il enrôla un peuple mniombrabk dans la milice chrétienne; A tel point, dit le chroniqueur, que plusieurs bourgs devenaient des solitudes et quon n'y voyait que des veuves et des orphelins dont les maris et les pères étaient vivants ^ Mais le Saint était pressé de rejoindre TËmpereur, qui tenait alors sa cour plénière dans la ville de Francfort '. II connaissait personnellement Conrad III; et les services qu'il lui avait rendus treize ans auparavant, lorsqu'il réconcilia la maison de Hohenstauffen avec Lothaire, ne pouvaient être oubliés. Aussi espérait-il, dans cette nouvelle situation des affaires, de gagner le monarque au grand objet de sa mission. Il reçut, en effet, un brillant accueil; mais rien ne semblait justifier sa confiance. Aucun des princes allemands ne se montrait, disposé en faveur de la croisade ; et l'Empereur, avec lequel il eut plusieurs conférences, loin d'abonder dans ses vues, déclina toute participation personnelle à une expédition n lointaine et si chanceuse.
Bernard n'insista pas. Se voyant rebuté avec humeur, il cessa toute démarche, promettant, Tvee une extrême mansuétude, quil se garderait désarmais d'importuner la majesté royale '• Il pensa même à reprendre le chemin de Clairvaux; car sa mission en Allemagne lui paraissait tristement terminée. D'ailleurs, ajoute un chroniqueur, iL était impatient de revoir les siens, et de s'en retourner dans son couvent : :ette mère tendre ne pouvant oublier les enfants qu'elle avait enfantés, et qui, depuis près d'une année^ étaient éloignés du sein maternel *.
A Transierat per Wormatiam... et inmimerabilem populam tbi signaverat signacnlo militia Christian». (Godf., de Mirae. 8, B,, p. 1192, in Mab.)
* OccorritFranckewoertsnper Mognn, interritorio Mogontino. (Godf., de Miraculis S. B., p. 4482.)
* Tacnit iv maûsnetiasinras dicens, non esse panritatis 8qs importanins instareregi» migestati. (Phil. de Claravalle, lib. Vf, cap. IV.)
* Neqne enim ÛUonun nieri sui mater poterat oblivisci, sed
Il avait donc hftte de quitter; mais Tempe** reur, craignant d'avoir affligé l'homme de Dieu, mit tout en œuvre pour le retenir encore quelques jours.
Au fond, Conrad était troublé dans sa conscience. Il ne s'était jamais ouvert à saint Bernard, et se gardait de manifester au dehors ses incertitudes; mais tout en se faisant illusion à lui-même, ses agitations trahissaient de secrètes perplexités. Les prévenances qu'il témoignait au héraut de la croisade, la singulière vénération qu'il lui prodiguait devant tout le monde, décelaient, sinon quelque sympathie pour sa mission, du moins la crainte religieuse de lui susciter des entraves.
Un jour, une foule immense se pressait dans l'église pour contempler les traits du saint moine. Il venait de guérir un vieillard paralytique, dont les pauvres de la ville proclamaient les aumônes. Ce miracle, ainsi que plusieurs autres guérisons soudaines, était l'objet des cris d'admiration de la multitude; l'église les célébrait au son des cloches. L'affluenee était telle, que nulle forcené pouvait contenir les flots du peuple courant impétueusement dans la basilique. Saint Bernard, pressé, investi de foutes parts, allait étouffer sous le poids de la foule, quand l'Empereur, se dépouillant de son manteau, le prit dans ses bras, l'éleva en l'air, et le porta jusqu'au fond d'une chapelle de Marie *.
Dans la même ville, le comte Adelphe, un des seigneurs de la suite de l'Empereur, voulut éprouver par lui-même les effets de la puissance du Saint. Il lui amena un enfant aveugle et boiteux , dont la guérison lui semblait absolument impossible. Le thaumaturge le bénit; et à l'instant même l'enfant redresse ses membres perclus, voit la lumière, et s'en retourne guéri *.
On conçoit les émotions que produisirent ces merveilles, et l'autorité irrésistible qu'elles ajoutèrent à la parole de celui qui les opérait. Les peuples en masse demandaient des croix; une armée immense se formait spontanément; tous les cœurs volaient à Jérusalem . Les princes seuls, les grands feudataires de l'empire, tou-
toto fere anno ayeUi a se Viscera sna gravissime qnerebatur. (Id., cap. I, p. 1182.)
^ Un chroniqueur raconte qu'an moment où l'Empereur déposa le Saint aux pieds d'une statue de la Vierge, celle-ci, d'ane Toix douce ) fit entendre ces paroles en langue romane : Ben venia, mi fira Bemharde I A quoi le Saint repondit : Gran merce, mi Domna. (Hermann Comerus, Chron. ad ann. 1140.) Cette légende, diyersement rapportée, appartient à la Monographie de Spire. {Der Kaiser-Dom in Speyer, par Mgi Geissel, archevêque de Cologne, p. 95.)
> Annal, Cisterc,, t. !I, p, 39.
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