‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 5 sur 319 · J«SD., II · texte numérisé non relu

J«SD., II

sphère s'épure et se renouvelle par la tempête.

C'est ainsi que l'Église sort triomphante de cette première épreuve. Les persécutions précipitent, il est vrai, les âmes énervées, les chrétiens de nom ou de circonstance; mais elles raniment la ferveur des vrais disciples, les détachent de la terre, enflamment l'espérance, accroissent la charité, resserrent l'union, enfantent les martyrs.

La concupiscence des yeux est la tentation subtile d'un âge plus avancé, âge où la curiosité tourmente l'esprit de l'homme ; où l'œil avide de lumière plonge dans la science, et sonde témérairement les mystères divins. De là l'épreuve des fausses doctrines qui fascinent et captivent les esprits inquiets, plus chrétiens en spéculation qu'en pratique. Il faut alors que l'hérésie se produise au dehors, et se formule : elle ronge les membres de l'Église; mais les parties infectées sont bientôt retranchées; le corps est purgé des venins de l'erreur; le dogme est dégagé de ses ténèbres par des définitions précises; la vérité reparaît avec plus d'éclat.

L'épreuve de l'hérésie n'est donc pas plus fatale que celle des persécutions ; elle contribue, au contraire, à la manifestation des dogmes sacrés'. Si les Domitien, les Dioclétien, les Valérien, les Maxence, ont fait surgir par leurs violences les saints Sixte, les saints Laurent, les Polycarpe, les Perpétue, et tant d'autres martyrs de la foi; les hérésiarques ont suscité les plus éminents docteurs de la science chrétienne: Ârius a fait grandir saint Athanase; Pelage, saint Augusën ; Nestorius, saint Cyrille; et les plus magnifiques enseignements de notre saint Bernard sont dus en partie aux écrits d'Abeilard et des hérétiques contemporains.

L'orgueil de la vie est la concupiscence de la volonté humaine s* exaltant jusqu'à se diviniser. A toutes les époques on a vu des cœurs superbes qui, dans leur fol orgueil, ont dit que Dieu n'est pas 1 Mais jamais plus que de nos jours, le panthéisme n'envahit les diverses branches des connaissances humaines; jamais il ne promulgua plus audacieusement ses doctrines, et n'en tira des conséquences plus hardies et plus captieuses. Serions-nous destinés, de nos temps, à subir cette dernière épreuve ? Quels en seront les caractères et les suites ?

Notre objet n'est pas d'entrer dans cette question; mais ce que l'expérience de dix-

' Improbatio quippc liaereticonim facit eininere quid Ecclesit sentiatf et quid liabeat vera doctrina (S. Aug. Confer., lib* VII. XIX.)

neuf siècles nous permet d'affirmer, c'est que rÉglise catholique sortira victorieuse de cette crise, comme de toutes les autres, et que sa victoire affermira le règne de réternelle Vérité.

Le développement simultané du bien et du mal ici -bas nécessite un combat perpétuel qui caractérise la vie du chrétien et la vie de l'Église. Nous lisons dans l'Écriture que ceux qui étaient employés à rebâtir les murs de la Ville sainte faisaient leur ouvrage d'une main et tenaient leur épée dans l'autre*. Telle est lattitude de l'Église ; telle est sa double fonction; elle est essentiellement militante; mais, en même temps qu'elle combat, elle construit et édifie, elle grandit en silence et s'élève magnifique vers les cieux.

C'est une erreur trop commune, quand on parle de l'histoire ecclésiastique, de confondre l'idée avec les faits, le plan divin avec les événements humains. On oublie que l'Église, comme la personnalité humaine, n'est pas seulement un corps, mais une âme. Unum corpus et unus spiritus*.,. Distinction très-importante; et nous pourrions en déduire de très-graves et nombreuses conséquences. Nous n'en indiquerons ici que deux, parce que dans la suite de cet ouvrage, elles trouveront une application spéciale.

D'abord, pour être membre vivant de l'Église, il ne suffit point de s'attacher à son corps, à ses formes extérieures: il faut adhérer profondément à sa foi, participer à sa vie spirituelle, et communiquer avec tous les véhicules qui transmettent, imurrissent et augmentent cette vie. Unus Dominus, unafides,unum baptîsma '.

Secondement, pour appartenir à l'Église d'une manière intégrale et radicale, il ne suffit point d'embrasser sa foi, de professer sa doctrine, de puiser aux sources de sa vie: il faut encore se lier à son corps, vivre dans sa forme organique, prendre place dans son immortelle hiérarchie. Unum ovileet unuspastor^.

Car l'Église, dans sa partie humaine, est corps et âme : elle est corporelle, en tant qu'elle réunit ou travaille à réunir tous les hommes en un seul corps de nation, sous le gouvernement d'un seul chef; elle est spirituelle en tant qu'elle travaille, sous la direction et l'autorité du même chef, à l'union intérieure des âmes, à l'édification des saints.

De là les diverses opérations dont parle l'A- ,p6tre, et qui se rapportent, les unes à la for-

1 Nehemias, iv, 17. — «' Ep., iVj 4. -^ « Ibid. 5. — 4 Joan., X) 16é

mation, à la conservation de l'unité extérieure ; les autres à l'animation, à la sanctification de l'unité intérieure ^ Saint Augustin a saisi la vaste portée de cette distinction, et l'a indiquée clairement dans ces paroles: eU y a deux a modes d'existence, deux sortes de vie dans a l'Église: l'une se produit par la foi, l'autre « se manifeste dans la forme; celle-ci estas- « sujettie aux vicissitudes du temps, celle-là « participe à la stabilité, à la quiétude de l'éter- «nité; l'une agit, combat, travaille, Fautre « jouit, contemple et se repose ; l'une est bonne « mais elle est encore dans la tribulation ; «l'autre est plus excellente, car elle goûte « déjà la béatitude. La première est représen- « tée par saint Pierre, la seconde est signifiée « par l'apôtre Jean ". »

Il serait intéressant de vérifier, par le développement même de l'Église, la réalité historique de ce point de vue; de caractériser, sous ce double rapport, les paroles et les actes, les missions diverses des hommes apostoliques; de suivre, à travers les générations, les progrès simultanés de l'esprit intérieur et du corps de l'Église ; d'étudier, autant que cela est possible, l'action et la réaction, l'influence réciproque de ces deux termes et les connexités nécessaires qui les lient. On remarquerait d'un côté les accroissements extérieurs et les transformations successives de l'Église, dans le temps et l'espace; de l'autre, on découvrirait ses communications incessantes avec le monde invisible, d'où elle tire la vie qu'elle transmet à toutes les parties du corps par différents organes; ses rapports avec le ciel, d'où elle reçoit les germes célestes qu'elle transplante sur la terre; et les hautes inspirations, les idées fécondes, le feu divin qui, par intervalles, enflamment et illuminent le monde.

D'une part, travail intrinsèque de la vie, acti- \ité religieuse et sociale, œuvres extérieures de charité, de science, de civilisation; de l'autre, vie ascétique qui tend moins à se propager dans la multitude qu'à travailler à la perfection du petit nombre; vie intime, cachée, qui se déverse avec précaution et se distribue avec mesure dans les âmes capables de la re-

« Eph., IV, 11.

* Duas vitas sibi divinitus prœdicatas et commendatas no vit Ecclesia, quanim una est in fidc, altéra in specie; una in tempore pere^inationis, altéra in a'temitate mansionis; una in îabore, altéra in requic; una in via, altéra in patria; una in

opère actionis, altéra in mercede contemplationis Ergo una

bona est, scd adhuc misera; altéra melior et beata. Ista signifîcata est per apostolum Pctnim ; illa per Joannem, etc., etc. (S. Âug., tract. 124, in Joan,, post médium.)

INTRODUCTION

cevoir et de la comprendre; vie des hommes de Dieu qui touchent à peine la terre, et cependant y laissent des traces profondes et lui communiquent ces impulsions mystérieuses, CCS vibrations étonnantes qui, souvent d'un point ignoré du globe, vont retentir jusqu'aux extrémités de l'univers.

Il serait peut-être possible de rechercher dans les entrailles de l'histoire ces foyers ardents d'où jaillit la lumière, et de signaler les principes d'où sortent, parfois à quelques siècles de distance, certains événements dont les causes initiales nous demeurent inconnues. On suivrait mieux alors la marche solennelle de la Providence, si différente de nos vues étroites ; on comprendrait mieux les origines des choses, leur signification, leur explication; et à coup sûr, l'histoire ecclésiastique serait plus vivante qu'elle ne l'est dans ses récits ordinaires. Car si on néglige cette face supérieure de l'histoire, son côté céleste, que reste-t-il, sinon une série de faits incohérents, et des actes qui trop souvent affligent la piété ? 11 faudrait n'indiquer que d'une manière générale les querelles et les conflits des passions humaines qu'on retrouve partout, et étudier plus à fond la vie des saintes âmes qui appartiennent plus proprement au cœur de l'Église; c'est là surtout qu'est le mobile profond des choses et la raison secrète des phénomènes apparents.

Rien n'est plus facile à constater, dès l'origine du Christianisme, que ces deux éléments de la chrétienté.

Le principe de l'unité catholique est nettement formulé dans l'Écriture, clairement consacré par la tradition universelle. Pierre est choisi pour être la personnification de ce principe; il est reconnu et proclamé prince des apôtres, chef des pasteurs et des brebis. 11 est la tête du corps de l'Église, l'organe visible de l'autorité de Jésus-Christ; et dès lors sa fonction souveraine, avec son caractère inunuable et infaillible, dut se transmettre, et s'est effectivement transmise, d'âge en âge, jusqu'aux derniers temps.

Mais au fond de la vivante hiérarchie, le cœur, l'âme, eut aussi en quelque sorte son type, son représentant dans l'Église. Ce mystère, quoique moins textuellement annoncé, est cependant, selon saint Augustin, positivement indiqué. Pierre, il est vrai, reçoit sa haute mission de la bouche du divin Maître; mais Jean, le disciple de l'amour, semble recevoir la sienne sur le cœur même de Jésus-Christ. Seul entre tous les apôtres^ il repose sur le

sein du Sauveur ; et là, il puise, pour ainsi dire, la vie intime de ce Cœur sacré, afin de reproduire ce cœur en lui-même et de le représenter mystérieusement dans l'Église.

La vocation de saint Pierre est un fait manifeste, et tout le monde connaît les merveilles par lesquelles éclatèrent sa puissance et sa prééminence. Mais la vie de saint Jean est enveloppée de saintes ténèbres : l'apôtre de l'amour est donné à Marie, non comme un disciple à son maître, ni comme un fils à son père ; mais comme un enfant à sa mère, afin de demeurer avec elle dans le mystère; afln de perpétuer dans l'Église la voie ascétique, la voie de l'enfance évangélique, la vie intime, humble, cachée : la vieduCœur de Jésus-Christ.

Il y a toujours des continuateurs de la vie de Marie et de Jean, comme il y eut toujours des successeurs de Pierre et de Paul : ceux-ci sont connus et doivent l'être; les autres peuvent être ignorés, mais ils ne subsistent pas moins dans l'Église: Sic eum volo matière donec veniam, quid adte^l^,,

La tête est la partie saillante, dominante du' corps; elle doit être visible el accessible à tous. Aussi bien, les Souverains Pontifes, successeurs du Prince des Apôtres, ont été posés comme la lampe sur le chandelier saint, pour éclairer le temple et resplendir, comme l'œil de Dieu, sur tout l'univers. Mais les saintes âmes qui composent le noyau mystérieux de l'Église', mènent une vie cachée en Jésus- Christ, et ne font sentir leur action centrale que par la chaleur viviflante qu'elles répandent sur tous les points de la surface. Ce sont des foyers d'amour qui absorbent avec éner-. gie le feu d'en haut ; leur influence est invisible comme celle du cœur, bien qu'elle éclate toujours par quelque côté : on les reconnaît à certains caractères; ils se distinguent par une humilité extrême, par leur éloignement du monde et des dignités et de toute autorité ostensible. Le mystère est l'élément de leur vie, la condition de leur activité, la sphère de leur existence.

C'est le plus souvent dans la solitude, dans la silencieuse cellule d'un monastère, que réside l'âme inconnue, méconnue peutnètre, qui attire par sa prière, ou souffle par sa parole, ou rayonne par son regard, la céleste étincelle.

Souvent encore ce sont des femmes qui, par leur volonté plus passive, leur âme plus aimante et plus patiente, servent d'organes de transmission à la vertu d'en-haut. Les femmeî

A Joan.f XXI) 22.

IIISTOIIIE DE SAINT BERNARD

d*ailleurs, selon les indications de TÉvangile, appartiennent plus spécialement à la vie intérieure de l'Église. L'Apôtre déclare que leur soin doit consister à parer l'homme invisible caché dans le cœur, par la pureté incorruptible d'un esprit de douceur et de paix ^. Elles sont positivement exclues de toute fonction éclatante , de toute mission publique ; et cependant elles exercent une sorte de sacerdoce intime au sein de la chrétienté; elles conservent comme en dépôt les semences de la piété; et TEsprit- Saint dans le cénacle a posé sur elles, en la personne de Marie, les rayons du feu apostolique, aussi bien que sur les apôtres *.

C'est une femme qui a offert, sur l'autel de Golgotha, le véritable sacrifice d'Abraham; c'est une femme qui, la première, a annoncé la grande et glorieuse nouvelle de la résurrection du Sauveur '. Une femme se trouve presque toujours à l'originedes grandes choses; et l'on pourrait signaler, à toutes les époques les plus mémorables de l'histoire, une de ces îimes d'élite qui, malgré son éloignement de la scène du monde, dirige, décide, arrête ou pousse les plu§ vastes événements*.

Combien le monde est redevable à ces âmes! Telle vierge, simple et pure, vivant pour Dieu dans le secret et le silence, ignorée ou méprisée des hommes, et s'ignorant elle-même, sauve

> I Petr., III, 4. — « Act., i, 13,- i4.

" « Ces saintes femmes, envoyées par l'ange,» ont fait la fi fonction d'évangélistes, et sont devenues les aj^ôtres des « Apôtres mêmes, lorsqu'elles se sont hâtées de leur annoncer R dès le matin la miséricorde du Seigneur. » (S. Bernard., In Cant. ennt,, LXV.)

^ M. Ozanam, dans un ouvrage remarquable à tous égards, s'exprime ainsi sur ce siget : « On dirait que rien de grand ne .dût se faire au sein de TÉglise, sans qu'une femme y eiU part. D*abord beaucoup d'entre elles descendirent aux amphithéâtres avec les martyrs; d'autres disputèrent aux anachorètes la possession du désert. Bientôt Constantin arbora le Labanmi au Capitole, et sainte Hélène releva la Croix sur les murs de Jérusalem. Clovis, à Tolbiac, invoqua le Dieu de Clotilde; en même temps que les larmes de Monique rachetaient les erreurs d'Augustin, Jérôme dédiait la Vnlgate k la piété de deux dames roiriaincs, I^autc et Eustochie. Saint Basile et saint Benoit, les premiers législateurs de la vie cénobitique en Orient, étaient secondés par le concours de Macrine et de Seliolastique, leurs sœurs. Plus tard la comtesse Mathilde soutient de ses chastes mains le trône de Grégoire VU. La sagesse de la reine Blanche domine le règne de saint Louis; Jeanne d'Arc sauve la France; Isabelle de Castille préside à la découverte du nouveau monde. Enfin, dans un âge plus proche, on aperçoit sainte Thérèse se mêler à un groupe d'évèques, de docteurs, do fondateurs d'Ordres par lesquels s'opéra la réforme intérieure de la société catholique. Saint François de Sales cultive l'âme de madame de Chantai comme une fleur choisie ; et saint Vincent de Paul conKe à Louise Marillac le plus admirable de ses desseins, rétablissement des filles de la Charité. » {Dnnfc, Phflowphie catltotuiun du XIII* mWe,p. 291.)

souvent à son insu et à Tinsu de tous, la'bité, la province, la région qu'elle habite. Comment les sauve-t-elle? Par son amour, par ses souffrance, par sa prière. Elle puise aux sources divines la vie qu'elle épanche comme vme rosée; elle neutralise, par la vertu dont elle est pénétrée, les effets du mal; elle présente au Soleil de justice un foyer attractif où ses rayons puissent descendre; et ainsi elle vivifie la chaîne sacrée, ç'est-à-dire la religion qui tient la terre unie au ciel. Les prophètes déclarent qu'il n'eût fallu qu'une seule de ces âmes pour sauver Jérusalem. « Voyez et considérez; parce courez les places de Sion î Si vous trouvez un « seul homme qui agisse selon la justice et cher- « che la vérité, je pardonnerai à toute la ville*. «J'ai cherché parmi eux, dit le Seigneur, « quelqu'un qui se présentât comme une haie « entre eux et moi, et je n'ai trouvé personne* I»

Le bien est contagieux comme le mal, plus que le mal; parce qu'il a plus de vertu substantielle, plus de consistance, plus de force expansîve. 11 se communique sympathiquement aux membres d'un même corps; et pourvu qu'il trouve accès dans l'un deux, il gagne de proche en proche et répand au loin son influence victorieuse.Cela explique comment certaines âmes pures expient par leurs souffrances les crimes de beaucoup d'autres, et comment les larmes du juste lavent la terre du sang qui* crie vengeance.

On a vu cependant, surtout dans les sombres jours de l'Église, quelques-unes de ces âmes d'élite appelées à remplir une mission plus spéciale, à exercer d'une manière plus directe et plus immédiate leur action décisive sur les destinées du monde. Alors, descendant de la montagne avec Jésus-Christ, elles marchent sur la mer orageuse, et apparaissent, au milieu de la nuit, devant la barque de saint Pierre, comme des spectres lumineux qui projettent sur l'horizon une lueur inconnue ; elles commandent aux flots et à la tempête; les orages se taisent, et la sérénité renaît au ciel et sur la terre. Toujours l'intervention directe de ces âmes qui tiennent au centre de l'Église, annonce quelque chose de grand et d'extraordinaire ; il se passe alors dans le siècle engourdi des phénomènes étranges, semblables à ceux qu'on remarque dans certaines maladies sans nom, quand les organes sont paralysés et que l'activité immédiate de l'esprit remplace, en quelque sorte, toutes les fonctions suspendues.

Lorsque l'Église est en souffrance; quand

* Ezcch., xviii, 2. — * Jcrcm., v, 1.

INTRODUCTION

ses principaux organes manquent de vigueur, et que la sève divine ne circule plus librement dans ses membres, alors arrive un secours inattendu: l'envoyé de Dieu se montre comme [>ar enchantement à tous les regards, proclamant les volontés du Ciel. Puis, quand son œuvre est accomplie, il disparaît et rentre dans sa grotte solitaire, laissant à l'Église un nouvel ordre d'ouvriers évangéliques, à la société une nouvelle civilisation, à la science de nouvelles idées, aux arts de nouvelles découvertes, au monde de nouvelles espérances.

Tel saint Bernard, pauvre moine du XIP siècle. Il parle: c'est la bouche de Dieu. Les Pai)es, à sa voix, reprennent force et puissance ; les empereurs, les rois, les princes de l'Église et du siècle, ne sont plus que ses instruments. Les peuples émus le regardent et attendent: il donne le signal, et tous marchent à l'unisson. L'Europe entière se jette sur l'Asie et va réveiller rOrient de son léthargique sommeil !

Bernard a disparu du monde. Mais, après le long tumulte d'armes et de pensées qu'a soulevé son passage, que voit-on? Une admirable unité se reconstituant, au milieu des ruines, dans tous les ordres de choses: union religieuse dans l'esprit de paix, par l'extinction des schismes; union ecclésiastique dans l'esprit d'obéissance, par la réforme de l'ordre monastique et clérical; union intellectuelle dans l'esprit de foi et de science, par la lutte victorieuse contre le rationalisme et l'hérésie ; union politique, par les résultats moraux et matériels des Croisades.

Et c'est un simple moine, un homme de prière et d'amour, un religieux sans autorité extérieure, sans richesse et sans pouvoir, sans force matérielle, sans secours humain, qui donne au moïide ce magnitique spectacle I

Dans les premiers temps de l'ère chrétienne le foyer mystérieux de la vie évangélique est Jérusalem: c'est de là que part la bonne nouvelle du salut. Pierre l'apporte à Rome, et fonde le centre visible de la Catholicité dans la capitale du monde. Rome est, si on peut le dire, le pôle primitif et supérieur de l'organisme; elle est, par rapport à Jérusalem, ce que la tête est au cœur. Rome a la primauté, la juridiction, l'autorité souveraine; elle tient les rênes de toutes les Églises, parce qu'elle est le siège du successeur de Pierre, du Pasteur des pasteurs et du Père de tous les fidèles; elle a le dépôt des traditions ; elle est l'infaillible interprète de la doctrine sacrée.

Jérusalem est l'Église mère; elle est sans

éclat et sans apparence; elle forme le nœud mystique qui attache le \isible à l'invisible, le temps à l'éternité. C'est à Jérusalem que se compose, au commencementdu Christianisme, le noyau des âmes contemplatives qui, plusf tard, se perpétueront dans les déserts, dans les cloîtres, dans les ordres monastiques.

Aussi le grand Apôtre des nations, saint Paul, en même temps qu'il soumet toutes les Églises à l'autorité de saint Pierre*, les lie en-, tre elles et les unit par la charité à l'Église de. Jérusalem. C'est dans ce but qu'il recueille les aumônes de la Centilité dans tous les lieux où il engendre de nouveaux fidèles; c'est sur les saints de la Judée qu'il appelle l'attention de toutes les églises de la terre; non pas qu'il n'y eût des pauvres ailleurs; non pas, comme il le dit lui-même, que l'assistance temporelle fût le motif principal de ces offrandes, mais il fallait des véhicules extérieurs aux relations d'une fraternité intime; il fallait des témoi-gnages visibles de communion entre les mem-, bres et le foyer primitif du corps *.

Plus tard, quand l'Église est organisée, et ' que ses diverses parties tiennent ensemble dans Vunité de l'esprit par les liens de la paix ' , son développement reproduit successivement les diverses phases de la vie même de Jésus- Christ. Les chrétiens, pleins de foi et d'innocence, sont comme des enfants nouveau-nés. C'est le premier âge de l'Église. Le corps est à peine formé, et déjà le sang coule; les Hérodes du siècle poursuivent l'Église primitive pour lui ôter la vie : l'immolation d'une foule de martyrs rappelle le massacre de Bethléem ; la dispersion des saints à travers le monde renouvelle le mystère de la fuite en Egypte. « C'est c( ainsi, dit saint Bernard, que ce qui s'est ac- « compli mystérieusement dans le chef se rea produit historiquement dans son corps *. »

^ Cum enim Christas universum gregem suum Pétri curae tradiderit, hinc apostoli singuli acquircbant,ut ita loquar, Petro ; omnes illae partiales societates seu ecclesiac coalescebant in unam universalem sub regimine Pétri, qus proinde jam ab ipsis apostolicis temporibus caiholica seu universalis nancapata Âiit. (J. Perrone, S. J., Prœleçt, tkeolog, in colieg. roman., vol. I, p. 227.)

Voyez les sources historiques sur lesquelles le savant théologien appuie cette assertion, et qu'il cite dans son ouvrage.

* I Cor., XXVI, 3. — II Cor., ix, 12, 13.

' Solliciti servare unitatem spiritus in vinculo pacis (Eph., IV, 3.)

^ S.Bern.,Serm.63. — S. Augustin exprime la même pensée: « Tout ce que Dieu a voulu qu'il arrivât dans le crucifiement « de Jésus-Christ et dans sa sépulture, dans sa résurrection et « dans son ascension au ciel, où il a la gloire d'être assis à la « droite du Père ; tout cela, dis-je, n'est arrivé que pour être, a non-seulement dans le sens mystique, mais aussi dans h-t

Pendant que les Sixte, les Éleuthère et les autres saints Pontifes de Rome maintiennent l'unité du corps, contre les tentatives insi* dieuses ou cruelles des empereurs, les Clément, les Justin, les Irénée, les Cyprien, travaillent à l'union des esprits par leurs luttes savantes contre les hérésies orientales; et saint Antoine, saint Hilarion, saint Pacôme, sainte Marie d'Egypte, attirent les âmes contemplatives dans les solitudes où la vertu germe avec force, comme dans de fertiles et vastes pépinières.

Trois siècles de persécutions, loin d'arrêter l'essor du Christianisme, avaient rempli le monde de chrétiens fidèles. Il était temps que l'Église se constituât dans l'ordre politique^ et que son Chef prit une position plus haute, une attitude plus majestueuse, plus analogue à son auguste fonction. Un nouvel âge, de nouveaux besoins, de nouveaux progrès, réclamaient des grâces nouvelles.

La foi de sainte Hélène monte avec Constantin sur le trône, et du haut du trône elle domine l'empire. Alors la Croix, si longtemps regardée comme un objet ignoble, se dévoile et apparaît à la face du monde, resplendissante de lumière, comme le symbole du triomphe et du salut. Les idoles du paganisme tombent, vaincues par la constance chrétienne, et laissent les temples déserts; la parole de Jésus- Christ les purifie et les transforme; l'Église catholique réorganise l'ordre social et politique; son Chef visible étend son action plus loin que les limites anciennes de l'empire; les voies romaines facilitent les relations des évoques entre eux et leurs communications avec l'Évêque des évêques; des conciles plus fréquente, plus nombreux, permettent d'établir plus d'uniformité dans la liturgie, dans la discipline. Telles sont les suites heureuses de la conversion des empereurs. L'esprit évangélique pénètre peu à peu dans les mœurs et les institutions. Les lois reçoivent une sanction religieuse; elles obligent le for intérieur et développent la conscience publique; Tafifranchissement des peuples fait des progrès rapides : le christianisme a pris possession du monde.

L'Église était alors dans toute la verdeur du printemps; elle présentait, dans sa forme jeune et vigoureuse, une abondante floraison de vertus, d'idées, de sciences, de richesses intellectuelles; mais cette gracieuse saison dut subir l'épreuve des intempéries : il faut que

« actions, la représentation de la vie chrétienne qui est menée « ici-bas par les membres de l'Église , etc. » [Enchind,, cap. XTV.)

les fleurs passent et que les feuilles tombent pour que les fruite atteignent leur maturité.

Le règne de Constantin environna l'Église d'une auréole de gloire humaine ; il la combla d'honneurs et de trésors : la sainteté des fidèles en souffrit des atteintes. De plus, la prodigieuse extension de l'Église, son contact avec la vie de ce monde, et le mélange hétérogène des peuples qui embrassèrent la foi, entravèrent les voies de l'esprit et firent prédominer la forme terrestre sur l'élément divin. Une purification énergique devint nécessaire: les révolutions de l'empire en furent les préludes. Le monde romain, après la mort de Constantin, se brise en deux parties; et au même temps s'affaisse le bras de chair sur lequel s'appuyait la société chrétienne. L'Orient, rongé par de subtiles hérésies, se détache peu à peu de rOccident où la foi, encore vierge , résiste avec plus d'énergie auxenvahissemente de l'erreur. Arius se pose comme l'organe des doctrines subversives qui jettent le trouble et l'esprit de révolte dans le IV** siècle.

Sous des formes captieuses qui atteignaient le dogme de la divinité de Jésus-Christ, il séduisit les esprite flottante, et faussa les croyances faibles et superficielles.De menaçants nuages couvrent l'Église. L'empereur Constance se livre aux Ariens; la puissance séculière, trop longtemps invoquée, s'arroge le droit d'intervenir dans les choses spirituelles: il en résulte une servitude qui bientôt obligera l'Église à combattre pour reconquérir sa liberté. Plus tard la puissance spirituelle, maîtresse du monde, provoquera une réaction dans le sens contraire : l'état social combattra pour son émancipation politique.

L'Église gémissait de ces rudes épreuves. Constance avait chassé de leurs sièges les évêques orthodoxes; la violence et la surprise causèrent la chute de plusieurs d'entre eux. Osius, autrefois le défenseur de la doctrine catholique, succombe aux tourmente; le concile de Rimini, presque tout entier, se trouve, comme à son insu, enveloppé dans les filète de l'hérésie; la confusion et l'erreur semblaient triompher partout.

Mais, durant cette tourmente, et au milieu des ténèbres du siècle, l'esprit chrétien pré* sente dans les solitudes de Scété et de la Thé^ baïde un merveilleux spectacle. Des milliers de fidèles, désabusés du monde, et d'innom* brables vierges réunies autour de la sœur do. saint Pacôme, pratiquent de concert les règles de la perfection évangélique, et conservent

INTRODUCTION

intègre le dépôt du trésor de la piété. Les serviteurs de Dieu, formés à l'école des déserts, rallument le flambeau de la foi vacillant. Le grand Athanase, comme un autre Elisée, hérite du manteau de saint Antoine et marche dans son esprit ^ Il est jeté et rejelé d'Orient en Occident par les puissances du siècle; et sur la longue route de son exil, il sème la parole de vie et proclame le symbole de l'éternelle Vérité.

C'était le temps où le rationalisme païen contestait l'un après l'autre les dogmes catholiijues. Déjà les Gnostiques avaient opposé leurs fausses traditions aux traditions de l'Église. Sabellius ne voulait connaître dans le mystère (le la sainte Trinité qu'une seule personne sous trois noms; les Ariens avaient rejeté le culte du Fils de Dieu. Maintenant c'est Macédonius qui nie le Saint-Esprit; Célestius et Pelage attaquent le dogme du péché originel, et les Semi-Pélagiens attribuent aux seules forces de la raison humaine le commencement de la foi et de la justification.

Cependant ces formidables hérésies se brisent tour à tour contre la digue romaine. Loin d'altérer la pureté de la foi, elles servent à la mettre dans un jour plus lumineux. Le dogme se détermine dans une définition plus rigoureuse, par l'effet même des subtilités qui le menacent; et l'étude donne l'essor à la science théologique. Les docteurs de l'Église surgissent. Jérôme, simple prêtre retiré dans la grotte de Bethléem, entreprend des travaux immenses, et fixe le texte de la divine parole dans une version que l'Église admire et consacre. Le savant Augustin, que sa propre mère enfante à la grâce, devient l'apôtre de la grâce, et brille d'un admirable éclat, au milieu des lumières du monde.

Si, dans cette longue période de labeurs, nous voulons chercher la veine de la piété vive et vivifiante, c'est en Europe, c'est en France, en Italie surtout, qu'il faut porter nos regards. On voit, en effet, dès le V siècle, Benoît et sa sœur Scholastique répandre les semences de rÉvang:ile dans les diverses régions de l'Occident, dont ils défrichent le sol inculte, en même temps qu'ils en corrigent les mœurs barbares.

Sur le sommet du mont Cassin s'élevait un temple antique consacré à Apollon, Benoit y monte; il brise l'idole et renverse l'autel du faux dieu. Au milieu des ruines, il invoque le nom de Jésus-Christ. Ce fut l'origine d'un

1 V.la Vie de taint Antoinef^u saint Âlhanase, ch. xxxii.

sanctuaire d'où sortit, dans la suite des siècles, une filiation de trente-sept mille maisons monastiques !

La Providence avait réservé ce secours à l'Église pour la prémunir contre le choc des peuples barbares qui vinrent se ruer au sein des nations chrétiennes. L'Orient et l'Occident durent subir cette sanglante épreuve. En Orient, malgré les efforts des disciples de saint Basile, l'élément barbare absorbe peu à peu l'élément chrétien déjà corrompu par les doctrines d'Arius, de Nestorius et d'Eutychès. En Occident, au contraire, c'est le Christianisme qui dissout et investit la domination barbare. Le pape saint Léon, comme un rempart inébranlable, s'oppose seul à la ligue des peuples et les arrête aux portes de Rome; sainte Geneviève, plus puissante que les armées gauloises, les arrête aux portes de Paris. Les eaux vives qui descendent du mont Cassin et se répandent sur toutes les terres de l'Europe, adoucissent les peuples nouveaux. Bientôt l'É-! glise,dégagéedes sectateurs turbulentsd'Arius,! impose sa loi au maître de l'empire; l'unité catholique, plus compacte que jamais, sort triomphante des ruines de l'ancienne Rome et de la barbarie.

C'est un fait unique, et le plus extraordinaire de l'histoire, que cette divine permanence de l'Église, attaquée de toutes parts et toujours combattant, sans jamais succomber 1 Tandis que l'Europe est bouleversée en tous sens, que toutes les barrières sont rompues, toutes les portes ouvertes, toutes les puissances abattues, et que le grand empire se décompose en mille pièces, l'Église reste debout et subsiste 1 Elle subsiste vierge dans sa foi, vivante dans sa hiérarchie, pure et incorruptible dans sa morale, invincible dans son autorité, invariable dans son enseignement; bien qu'elle tolère, en les modifiant, les lois, les coutumes, les institutions des nouveaux maîtres du monde, devenus ses propres enfants 1 . Ce fut sans doute un temps de perturbation et de ténèbres; et, dans le confiit des armes, on ne signale que difficilement les progrès incessants de l'Église. Néanmoins, au milieu de la fermentation universelle, l'œuvre divine se poursuit chez tous les peuples. Tous entendent sa parole ; tous ressentent l'attraction mystérieuse qui tend à fondre ensemble les éléments hétérogènes, le côté visible de l'Église est obscurci ; la cime de l'arbre disparait en quelque sorte dans les brouillards; mais ses racines plongent dans une insondable

profondeur, et se nourrissent, au-dessous des décombres du monde, d'un suc divin qui prépare des fruits nouveaux et merveilleux.

L'arbre catholique reverdit au Vp siècle. La pieuse Clotilde présente le fruit de vie au valeureux chef des Francs ; et par son influence, les apôtres de l'Occident vont convertir la noble nation gauloise. Clovis, le plus zélé des princes de son temps, mérite le titre de Roi Très-Chrétien, dont ses successeurs se décoreront avec un juste orgueil. La parole évangélique dès lors fait de rapides conquêtes et se propage de contrée en contrée. Les messagers du pape Grégoire le Grand abordent en Angleterre; la France les protège; des évêqucs français les consacrent; une princesse de France, la victorieuse Berthe, convertit le roi Éthelbcrt, son mari. Une autre sainte non moins illustre, la fille du roi de Mercie, est embrasée d'une étincelle divine et communique son ardeur à sa mère, sainte Ermenilde. Toutes les deux, illuminées d'une même lumière, se retirent dans le cloître, et donnent naissance à ces nombreuses maisons de prière qui font éclore en Angleterre la sainteté des temps primitifs.

Grégoire avait été élevé malgré lui sur le siège apostolique. Ce grand Pontife éclaire le monde par ses écrits, et le dirige par la sagesse de son gouvernement.

Sa sollicitude s'étend aussi loin que la catholicité, et grâce à sa vigilance, les mœurs publiques se réforment selon les principes de l'Évangile. En Espagne, il confirme les Visigoths dans la foi orthodoxe; il relève en Afrique les églises qui défaillent; les Lombards et l'Italie rebelles quittent le schisme et rentrent dans l'unité. Partout la paix se rétablit, la discipline se restaure, l'hérésie s'efface, la hiérarchie se resserre, le règne de Dieu triomphe.

Mais pendant que l'Église fructifie en Occident, en Orient tout périt et se dessèche. Le mystère d'iniquité qui s'est formé dans le monde en même temps que le mystère d'amour, et s'est développé parallèlement avec lui, se rend visible au VIP siècle.

Mahomet parait. Sa doctrine de chair et de sang, soutenue par l'attrait des plaisirs et la terreur des supplices, captive avec une déplorable facilité les Orientaux amollis et dégénérés. Elle envahit la Cité sainte et les antiques patriarcats d'Asie; elle chasse le Christianisme des lieux de son enfance; elle pénètre toujours précédée du glaive, dans les églises d'Afrique, jadis si florissantes^ et en détruit jusqu'aux

dernières traces. Sur toutes les terres que foule Mahomet, l'apostasie commence son hégire elle travestit l'œuvre divine ; son règne s'organise et se constitue à l'instar du royaume de Dieu; elle établit à La Mecque la parodie de Jérusalem ; elle fonde la nationalité bâtarde des fils d'ismaël, dont les douze patriarches figurent dans la Genèse, aussi bien que les douze fils de Jacob; et à cette nationalité se joignent et adhèrent les autres peuples charnels qui composent, en se dissolvant, le vaste empire des Califes.

A mesure que l'Orient se détache, les peuples occidentaux convergent plus vivement vers le centre de l'unité chrétienne. Les prodigieux travaux des disciples de saint Benoit avaient préparé de loin l'empire de Charlemagne. Leur esprit évangélique s'était perpétué par une filiation d'âmes saintes qui brillaient comme des étoiles au milieu de l'obscurité des siècles.

Le moine anglais saint Boniface, devenu archevêque de Mayence et apôtre de l'Allemagne, établit sur les bords du Rhin plusieurs monastères de religieuses, venuesd'Angleterre, afin de nourrir la piété des peuples nouvellement convertis. L'une d'elles, sainte Liobe, d'une illustre famille anglo-saxonne, abbesse de Fulde, vivait dans l'intimité de la reine Hildegarde, femme de Charlemagne; et sa correspondance avec l'archevêque de Mayence atteste la part prépondérante qu'elle prit aux plus graves déterminations de la cour d'Aixla-Chapelle. Sainte Walburge, associée à cette pieuse colonie, s'acquit une si universelle considération, que, par une exception inouïe, elle fut chargée d'inspecter non-seulement les monastères de femmes, mais encore le fameux couvent des moines de Heidenhein *. Les merveilles de sainteté qui éclatèrent dans ces heureuses contrées doivent leur origine aux célestes vertus qu'y déposèrent les filles spirituelles de saint Boniface.

Un travail interne excitait dans toute l'Europe le même esprit et les mêmes besoins; la religion avait cimenté des relations et des intérêts communs entre la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, la Germanie. Le pape Léon III favorisa la tendance de cette époque; il conçut la pensée hardie de faire revivre l'empire ro-

* Voy. Bult., Hist. de Vord. de Sainf-BenoU .Ssiiwie Liobe, d'après d*autres documents, était abbesse de Bischo&beim sur la Tauber, qui était l'abbaye-mëre de tous les couvents de femme qu elle a fondés. La reine Hildegarde la faisait venir i Aix-la-Chapelle pour la consulter sur les affaires d'État.

INTRODUCTION

main, afln de consolider l'union religieuse par Tunité politique.

Fort de cette haute inspiration, il la réalise, sans consulter le prince français, et pose la couronne impériale sur la tête de Charlemagne. Ainsi reparaît en Tan 800, par l'autorité du Souverain-Pontife, le puissant empire d'Occident qui avait cessé avec Augustule en l'année ^76.

Charlemagne est manifestement suscité pour coordonner ensemble les peuples européens, et pour imprimer une direction forte et uniforme au mouvement d'ascension de la société chrétienne. Sa puissance formidable devient le véhicule de la Papauté. Toujours et partout vainqueur, il affermit l'indépendance du Saint- Siège jusqu'alors harcelé par les Lombards, par les autres maîtres de l'Italie et par les Romains eux-mêmes. 11 unit son épée au glaive spirituel, pour réprimer les abus, châtier les désordres, soutenir la justice et propager la foi.

Tant de peuples, auparavant étrangers les uns aux autres, devenus tout à coup frères, en entrant presque tous à la fois dans le sein de l'Église, avaient besoin d'être unis par un lien plus puissant que la force. Il fallait que l'instruction vînt dissiper leurs ténèbres et leur apprît, avec leurs vrais intérêts, leur destinée commune. Charlemagne pourvoit à ces besoins. Il établit dans son propre palais un foyer de lumière; il appelle à lui des moines habiles dans les lettres et les sciences: les Alcuin, les Éginhard , Adélard de Corbie , surnommé l'Augustin de son siècle, Gundrade, sa sœur, aussi célèbre par son génie que par ses nobles vertus; et avec leur concours, joint à l'assistance de plusieurs disciples de saint Benoit, il fonde des écoles, ranime le goût des études et provoque partout le réveil de l'esprit.

La chrétienté était parvenue , sous le sceptre de Charlemagne, à un haut degré de grandeur spirituelle et matérielle. Mais, nous l'avons vu, l'existence terrestre de l'Église ne présente, comme celle de l'homme, qu'une alternative continuelle de gloire et d'obscurcissement, de repos et de combat, de succès et de défaites ; et malgré la stabilité de son état intérieur, malgré la permanence de son être immortel, elle est assujettie dans sa forme ou dans son corps aux vicissitudes des temps et aux conditions de la vie humaine.

Dans la dernière moitié du XP siècle, le chaos recommence. Le grand corps politique se décompose entre les mains débiles des fils

de Charlemagne. De toutes parts, les peuples rompent leur bari et débordent en Europe. Les Sarrasins en Espagne, en Sicile et presque aux portes de Rome; les Hongres en Allemagne, les Normands au nord, les Huns à l'est, les Slaves au nord-est, et une foule d'autres peuplades sans nom et sans patrie, errant sur tous les chemins, se rencontrent, s'entre-choquent, se brisent, se mêlent ensen>ble dans leur propre sang, et font du monde entier un champ de bataille. Ces calamités vinrent à la suite des dféaillances morales de la chrétienté, qui eut encore à subir des épreuves d'un autre genre.

La puissance temporelle des Papes, nécessaire à leur action spirituelle, condition principale de la civilisation du monde, eut aussi des excès qui réagirent sur la hiérarchie catholique. Le sacerdoce perdit de sa dignité, et les peuples chrétiens oublièrent jusqu'aux premières notions de la science du salut. Onl vit, en ces jours mauvais, des légats de Rome,j avides de richesses et infidèles à leur mission.» apporter le trouble là où ils devaient annoncer la paix. Personne n'ignore la prévarication de ceux qui avaient été chargés de pacifier l'Église de Constantinople.

Depuis longtemps les Grecs, abandonnés à l'esprit d'orgueil, supportaient avec impatience les grandeurs de Rome. En 866, la rupture si redoutée éclate. Les disputes sur le dogme n'en sont que le prétexte, et le perfide Photius,: imitant la révolte de Jéroboam *, entraîne les Grecs hors des voies de la vérité, après les avoir détournés du centre de l'unité.

La nuit s'amoncelait de plus en plus sut cette triste époque. L'Église, ravagée au dehors par les fléaux de la guerre et du schisme, affaiblie' au dedans par ses propres pasteurs , semblait avoir perdu la route de l'avenir.

Les ordres monastiques eux-mêmes, qui jusqu'alors avaient résisté au marteau des adversités, se trouvaient dépourvus de cette force interne qui répare les pertes et ranime invisiblement la vie. L'ordre de Saint-Benoît, si fort dans son principe, si fécond dans ses développements, avait porté ses fruits. Maintenant les membres de cette antique et vaillante milice, enrichis par la munificence de Charlemagne, s'endormaient dans l'abondance des biens de la terre. Leur mâle discipline, leurs règles austères, leurs laborieuses études, n'avaient plus de nerf; leur esprit appesanti sous le poids des prospérités matérielles, ne pro-

« III Reg., XII, 26.

jetait plus la lumière de la science et de Tédiiication.

La sève bénédictine est impérissable ; mais elle passe à de nouvelles branches sorties de la même tige.

Au X* siècle, le foyer n'est plus au mont Cassin ; c'est à Cluny, sur la terre toujours fidèle des Gaules, que la Providence fait jaillir la source mii bientôt ranimera les champs altérés de FEglise. « Ce saint Ordre, composé d'abord de douze frères, dit un chroniqueur, multiplia merveilleusement, et remplit la terre d'armes innombrables de serviteurs de Dieu; toutes les congrégations renommées de l'Italie et des Gaules adoptèrent les règles de Cluny *.» De là sortirent les saint Bernon, les saint Odon, saint Hugues, saint Mayeul, saint Odilon, Pierre le Vénérable, et une foule d'autres réformateurs illustres qui, à l'ombre du cloître, rétablirent les pratiques pures de la vie ascétique, et dans le monde enseignèrent les principes de la modération et de la justice chrétiennes.

Munie de ces puissants auxiliaires, l'Église parvint à un nouveau degré de sa croissance. Elle a traversé les diverses phases de Tenfance et de l'adolescence; elle en a manifesté les défauts et les qualités. Le X" siècle, époque d'angoisse et d'universelle frayeur, fut pour elle un âge critique. Au siècle suivant, lorsque le premier millénaire du Christianisme fut passé, les peuples, revenus des terreurs que leur avait causées l'appréhension de la fin du monde, entrèrent dans une ère nouvelle.

Remarquons ici l'admirable économie de la Providence dans la dispensation des dons de la grâce, selon les situations et les besoins de l'humanité.

A chaque phase de l'Église, de nouvelles influences prévalent, de nouveaux secours apparaissent. Tantôt, quand la vie morale faiblit, on voit les hommes du mystère, les âmes d'élite, de saints anachorètes, enfanter des générations spirituelles, et réchauffer de leurs paroles brûlantes la piété engourdie. Tantôt, quand l'Esprit de vérité est entravé dans son essor, et que l'Église se débat avec l'erreur, on voit la sainteté, la force, la science, étinceler sur le siège de saint Pierre, et soutenir la doctrine orthodoxe contre toutes les puissances de Tenfer. Tantôt, quand le corps de la société chrétienne périclite et que les liens politiques se relâchent, comme au IX" siècle, ce sont des

* Rodolphe le Chauve, p. 49.

princes séculiers que Dieu suscite pour défendre les droits de l'Église et maintenir les lois de Dieu.

L'histoire des différents États de l'Europe., dans le cours des XP et XIP siècles, vient à l'appui de cette remarque. A aucune époque on ne vit en même temps plus de saints rois assis sur les trônes de l'Europe.

La couronne impériale, que les rejetons dégénérés de Charlemagne avaient abandonnée aux princes allemands, brillait alors d'un vif éclat sur la tête d'Othon le Grand. A la mort de cet empereur, la régence de ses vastes États échut à sainte Adélaïde, sa veuve, qui dirigea les conseils de son fils, Othon II, procura la conversion de plusieurs peuples de la mer Baltique, réconcilia les Bourguignons avec leur roi Rodolphe, et introduisit dans les affaires publiques la régularité admirable qu'elle avait établie dans sa propre maison.

L'empereur saint Henri II, proche parent et successeur des trois Othon, élevé sous les yeux du savant évêque Wolfgang, justifia le choix du corps germanique qui l'éleva sur le trône en l'année 1002. 11 réunit en sa personne les qualités chrétiennes, royales et guerrières, captivant par sa clémence les peuples révoltés de la Lombardie, et maîtrisant par ses armes la Pologne, la Bohême, la Moravie, et les Sarrasins qu'il chassa de l'Italie. La femme de ce pieux monarque, sainte Cunégonde, est mentionnée par tous les historiens pour la part directe qu'elle prit aux nombreuses et utiles institutions de l'Empire.

Si de la Germanie nous portons nos regards sur d'autres •contrées, nous serons encore frappes du même spectacle. En Hongrie, l'illustre saint Etienne, auquel le pape Sylvestre Il conféra le titre de roi, au commencement du XP siècle, extirpe l'idolâtrie de ses États, promulgue un code qui dura plusieurs siècles, et règle les relations morales et civiles de ses sujets. En 1080, un autre saint roi, Ladislas P% continue l'œuvre d'Etienne, son prédécesseur; il ne se contente point de consolider la nationalité dans ses propres États; il prend les armes contre les Huns, les plus redoutables des barbares; et, après les avoir humiliés en plusieurs rencontres, il défait les Polonais encore idolâtres, les Russes et les Tartares.

Saint Canut, le compétiteur de Guillaume le Conquérant, régnait en Danemark. Ce grand capitaine, aussi pieux que vaillant, contre-balança l'influence croissante des puissants ducs de Normandie, et mourut martyr de son zèle,

INTRODUCTION

après HToir introduit la foi catholique dans les provinces de Courlande et de Livonie *.

La Norwége était perpétuellement en guerre avec les Suédois ; elle fut pacifiée, vers le milieu du XP siècle, par le roi Olaûs, que l'Église honore également d'un culte public. Ce prince, doué d'une haute sagesse, avait fait venir d'Angleterre des moines recommandables par leur science et leur piété; et s'appuyant sur l'expérience de ces hommes de Dieu, il encouragea les études, et fit fleurir des lois équitables non-seulement dans son royaume, mais aussi en Islande, où la foi s'était propagée.

Saint Edouard le Confesseur, éprouvé par de grandes infortunes, monta en quelque sorte miraculeusement sur le trône d'Angleterre, en 1042. Sous son règne, un des plus heureux dont l'histoire conserve le souvenir, on voit disparaître l'arbitraire de la législation. Le code connu sous le nom de Lois d'Edouard le Confesseur devint le fondement du droit britannique, et fut solennellement confirmé par Guillaume le Conquérant, a La sage administration de ce prince, dit un historien, avait autant et même plus de pouvoir sur le peuple que le texte des lois. L'harmonie qui régnait entre lui et l'assemblée générale de la nation, produisit un bien-être qui devint l'idéal de ce que les peuples désiraient sous les règnes suivants. Les barons anglais, aussi bien que les Normands, en appelaient à la loi et à Tadministration d'Edouard *. » Les historiens accordent les mêmes éloges à la reine Edith, sa femme, qui joignait des qualités éminentes à un grand savoir. Une autre reine célèbre, sainte Marguerite, parente de saint Edouard, régnait avec Halcolm en Ecosse, et perpétua dans sa race les précieuses traditions qui rendirent son nom si cher aux Écossais. Les Slaves eux-mêmes, ceux qui habitent la côte septentrionale de l'Allemagne, eurent à leur tête, dans le X* siècle, un prince chrétien. Godescale, auquel l'Église rend le culte des saints, et que les chroniques contemporaines exaltent conune un héros '.

En France la dynastie royale venait d'être renouvelée. Le pieux Robert, succédant à la puissance restreinte de Hugues Capet, hérita de la sagesse de ses pères et continua leur plan politique, dont le but était d'absorber en un seul corps de nation les différents États indépendants qui se partageaient la Gaule. Ce

1 Oesroches, Hist, de Danemarck, t. Il, p. 315.

* Gardon, Hât. du pari. , t. I, p. 37, 47.

* KianUins, Vandaiiœ, 111). II, cap. XLVi.

prince entretenait des rapports suivis avec l'empereur saint Henri : tous deux s'accordèrent à pacifier les peuples et à les diriger dans les voies chrétiennes.

Le XP siècle est évidemment une époque constitutive et d'affermissement. L'Esprit de Dieu anime les souverains et préside à leurs conseils; la fluctuation des peuples a cessé; les émigrations générales se sont arrêtées; partout la parole civilisatrice de l'Évangile a retenti; et les nations barbares se trouvent profondément entremêlées avec les peuples chrétiens. Il fallait, avant de fonder les États distincts de TEupope moderne, que les peuples fussent amenés, par des croisements et des mouvements en tous sens, aux difTérentes positions qu'ils durent occuper sur la terre, et dans les milieux les plus conformes aux desseins de la Providence.

L'humanité chrétienne était alors dans son adolescence; les facultés correspondantes à cet âge s'étaient épanouies, et réclamaient une sphère d'action plus brillante : le mouvement de progression se faisait remarquer moins dans le corps que dans l'esprit. L'Église entre dans une phase nouvelle.

Déjà la raison commence à poindre et se manifeste par des organes isolés. Ses impatiences contre les entraves, ses révoltes contre l'autorité, ne sont que les préludes des prétentions téméraires qui éclateront plus tard.

Mais la faculté qui domine presque exclusivement cette époque, c'est l'imagination. Reflétant en mille nuances la lumière de la foi, elle éprouve le besoin d'exprimer tout en images; de peindre, de symboliser les mystères qui jusqu'alors étaient demeurés cachés dans le sanctuaire. De là le merveilleux essor de l'art catholique, et les productions monumentales! du moyen âge : magnifique période qui cepen-i dant eut aussi ses revers ; car, à mesure que' l'esprit intérieur se jette au dehors, et que les temples ouvrent plus largement leurs portails pour s'éclairer de la lumière des sens, l'action de la lumière divine s'affaiblit et peu à peu se retire. Le développement excessif des œuvres d'imagination, loin de seconder la pensée chrétienne, l'embarrasse et la comprime; la foi dégénère, la piété se dessèche quand elle s'attache exclusivement aux formes extérieures, au lieu de puiser son aliment à la source invisible de la grâce et de la vérité.

Ces déviations, dont saint Bernard a vivement déploré les excès S caractérisent le siècle dont

1 Ad Guill. de S Thierry, cap. zu«

nous parlons. Les extravagances de l'imagination produisirent les dérèglements des mœurs; et le clergé, aussi bien que les fidèles, se laissa entraîner à ces écarts.

Du reste, quand on considère avec quelque attention les trois siècles qui suivirent le premier millénaire, on est frappé de l'originalité que présente cette turbulente période. C'est en grand, et sur une échelle immense, la vie de l'adolescent livré aux divagations de sa volonté et de ses fantaisies. Généreux, entreprenant, passionné, sans expérience du monde, l'homme du moyen âge rêve un vague idéal. Ce n'est pas la vie grossière des sens ; ce n'est pas la vie prosaïque de la raison ; ce n'est pas le chemin battu du milieu entre la vertu et le vice; la modération,ia teiftpérance, la prévoyance, sont choses peu connues de cet âge. On poursuit l'idéal à travers toutes les voies bonnes ou mauvaises; et ne pouvant l'atteindre, la volonté s'irrite ou se décourage: elle se tourmente dans les excès de l'exaltation ou de l'abattement; elle s'élance aux sommités de la perfection, ou se précipite dans l'ignominie du crime.

Tel est le caractère de ces siècles, où l'on ne rencontre rien de médiocre. Le moyen âge est surtout remarquable par la diversité tranchée des œuvres qu'il enfante. La bizarrerie est dans tous les ordres de choses : dans la vie privée, c'est le besoin d'émotions fortes, l'amour des courses aventureuses, la passion ardente, capable de grands forfaits ou de grandes vertus; dans la vie publique, c'est l'etTervescence des peuples impatients d'affranchir la Terre-Sainte, plus impatients encore de s'affranchir euxmêmes; dans la science, c'est le goût des subtilités orientales envahissant la théologie et soulevant à tout propos des questions audacieuses qui se multiplient sous le glaive du bourreau appelé à les trancher; dans les arts, c'est l'alliance monstrueuse du beau et du hideux se produisant ensemble jusque sur le fronton des temples, où l'on voit, dans un même groupe, des monstres grotesques et les anges du ciel, des vierges gracieuses et les spectres de l'enfer.

Le clergé, avons-nous dit, participait à l'esprit de ce temps. Les instituts monastiques euxmêmes en furei^t atteints, et offraient le contraste choquant des passions les plus incompatibles avec la vocation religieuse : professant la pauvreté évangcliqueet accumulant des trésors; renonçant aux pompes du monde et briguant les honneurs; faisant vœu d'obéissance et secouant toute espèce de joug. Une telle

anomalie compromettait la sainteté de l'Église ; mais de l'excès même du désordre allait sortir un ordre nouveau.

Le mouvement de rénovation partit d'un simple moine. Hildebrand, poussé par l'Esprit de Dieu, se lève de sa cellule et va s'asseoir sur le siège de saint Pierre, où les voix romaines l'appellent. De cette hauteur, dominant à la fois le corps et l'esprit de l'Église, Grégoire VII s'empare du gouvernement général du monde. Son idée, c'est la grande idée catholique : l'unité. Son plan, c'est de christianiser le monde en rattachant tous les pouvoirs sociaux à la hiérarchie ecclésiastique. Sa mission, c'est de régénérer par l'action centrale de la Papauté, la vie morale et la vie politique, afin de réharmoniser ces deux puissances dans un foyer commun.

Cette harmonie a été le problème de toutes les phases critiques de l'histoire. Toujours on chercha à déterminer les limites et les rapports réciproques dès deux puissances. L'une ressortelle de l'autre? l'État doit-il se séparer de l'Église ; l'Église doit-elle se séparer de l'État? ou bien les deux pouvoirs doivent-ils être identifiés? Questions graves qui ont soulevé d'interminables débats. Saint Grégoire VII, nouvel Alexandre, trancha ces difficultés avec le glaive magistral de sa parole. Il proclama à la face du monde le principe de la suprématie spirituelle, et déclara que la Papauté, investie de la puissance d'en haut, et représentant Dieu lui-même sur la terre, est nécessairementélevée au-dessus des pouvoirs politiques. Pénétré de cette vérité, le saint Pontife en tira hardiment les conséquences et s'efforça de les réaliser.

Il faut le dire : malgré ce qu'elle semblait avoir d'intempestif dans son application immédiate au siècle, malgré les contradictions et l'effervescence qu'elle excita de toutes parts, il était bon que cette haute doctrine fût promulguée. Le temps était venu où le principe de la centralisation universelle, idée fondamentale du Christianisme, devait être implanté dans le monde; et tout en déplorant les sanglants démêlés qui s'y rattachèrent (et quelle vérité est entrée dans le monde sans effusion de sang!), on ne saurait méconnaître l'impulsion vigoureuse que ce principe a donnée à la civilisation chrétienne *.

* M. Guizot {Cours d'histoire modenie^ 10« leçon) repwcî 6 à saint Grégoire VII, comme une faute grave qui a empèchi le succès de son œuvre, d'avoir divulgué ses plans et proclamé trop haut sa doctrine sur la nature du pouvoir spirituel. Nous croyons que, sur ce point, le célèbre liislorieo fonde son juge •

INTRODUCTION

Ce n'est point ici le lieu de justifier les actes de Hildebrand ' ; il y eut peut-être dans l'expression de son vouloir quelque chose de trop Tif, de trop inflexible. Mais si, à la distance où nous sommes placés de cette mémorable époque, nous voulons en apprécier le caractère, il faut, sans s'arrêter aux détails, envisager l'ensemble des résultats et des progrès accomplis.

La rénovation sociale qui s'était manifestée au commencement du XP siècle manquait d'essor, parce qu'elle ne trouvait point d'appui dans le clergé. La piété des princes contrastait avec la mollesse des pontifes; et tandis que les divers États chrétiens cherchaient à prendre foiTTie et consistance, Rome était demeurée en dehors du mouvement. Les Sergius 111, les Benoît IX, les Jean X, et quelques-uns de leurs successeurs, avaient laissé languir l'action du Saint-Siège. De là une perturbation des pouvoirs et une périlleuse confusion dans les éléments de la civilisation. Le corps politique, isolé et morcelé par le démembrement des petits États et la multiplicité des barrières, était comme abandonné à lui-même et végétait profondément endormi dans la vie matérielle. Les princes séculiers, privés de lumière et de direction, s'étaient arrogé, d'abord par zèle, ensuite par intérêt, l'administration des choses spirituelles. Les prêtres se firent guerriers; les rois trafiquaient des dignités sacrées; partout les évêchés, les abbayes, les titres et les bénéfices ecclésiastiques devinrent la proie des princes temporels qui en gratifiaient leurs créatures ou les vendaient au plus offrant.

Rome elle-même se voyait exposée à ces lamentables abus ' ; et tant de désordres, dont saint Bernard eut à combattre les propagateui^, semblaient alors sans remèdes. Le témoignage des historiens du temps peut seul en faire comprendre l'étendue. « Les princes, dit le moine « de Cluny que nous avons déjà cité, choisissent « en général, pour gouverner les églises et les a âmes chrétiennes, les hommes dont ils es- « pèrent recevoir le plus de présents. Aussi des

ment sur les règles d'une politique trop humaine. La mission du SouTerain-Pontife consistait, à notre avis, bien plus à exposer énergiquement son plan qu'à le réaliser dau toutes ses parties. 11 fiillait que les principes supérieurs fussent posés: les conséquences se développent dans leur temps.

Dans une éducation bien &ite, on enseigne au jeune homme bien des vérités dont le sens ne s*ouvre et ne s'élargit qu'avec rage y et qui n'entrent qpe successivement dans la pratique de la vie : il en est ainsi de l'Église et de l'éducation de l'humanité.

^ Un auteur protestant s'est chargé de ce soin. Lisez VIJiii. de Gtéyoire V//, par Voigt ; ouvrage plein d'intérêt,

* Baronii Annal, ecrf, ad an. 1044.

Page 1