‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 51 sur 319 · CHAPITRE r i · texte numérisé non relu

CHAPITRE r i

Entrevues du Saint avec l'empereur Conrf» ,

Le voyage de saint Bernard en Ar ' rattache à une longue suite de t .

merveilles que les compagnons r t ont enregistrés jour par jou ^ * graves témoignages attester ,• .

le XII* siècle, d'une voix la postérité étonnée; e^ même les plus incré^ sans les comprendre

Godefroy, l'un f . ' de Dieu, pendant gieux de Clair récit fidèle d magne; et naïve et '

« leurs yeux ; encore ne pou* ^rire. // foMdrait des volumes^ nous avons vu, dit l'un d'eux; wms, ks pierres parleraient * IX envoya, à l'archevêque de son journal, qui est de curieux document, d'à'' très chroniquesdu mé mr de suivre, pas à ble missionnaire îrs jours de no pagnie se mit sèrent le »n, et le?

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ne peut rend '

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Il y avait K, plusieurs per- . cvéque de Constance ^uerhard; l'abbé Baudouin ^t i^rovin, ancien religieux d'Eint depuis supérieur du couvent d'En- ^ Untervalden ; puis, trois prêtres sé- '^'^^ : Philippe, archidiacre de Liège, qui se ' *'^' oine à Clairvaux • ; Otto et Franco, aux- ^'elss'était joint encore le célèbre Alexandre ^p'cologne, qui devint un des hommes les plus éminents de l'Ordre de Citeaux *. Ce dernier s'en allait à Rome, lorsque, sur la route, il rencontra le Saint, et fut témoin de ses miracles. A l'heure même, il s'attacha à lui, pour ne plus le quitter jamais. Le cortège se composait donc de onze compagnons de voyage, non compris Bernard, qui tous mentionnaient, chaque soir, dans un journal itinéraire, les faits qui s'ac-

i Vieil tamen coostantia domini Constantiensis. (Philip, de Claravalle, in Op. S. Bern. ad Mabil., page 1182.)

s Eramus autem coin eo, ego, Hermannus, CoDstaot. episcopus, etc. (Philip, de Clarav., sup. cit.)

3 C'est celui-là même qui nous fournit ces détails. Il dit, en parlant de lui, cette chaude et naïve parole : Ego autem intravi tcftolam Jesu, et vale dixisœculo in sceculum^ et in 6œcuium tœcuii, « Je suis entré à Técole de Jésus-Christ, et j'ai dit adieu au siècle dans le siècle, et pour les siècles des siècles. » {Ibid., p. 1182.) Heureux moine !

» Voyez De Vîris iîlust. ord, Cisterc., cap. xxviu

IVf

des t «osi entendre .

X peine achevées, qut .

.me les plus mauvais ', accourureiu recevoir la croix de sa propre main.

— Philippe : Notons ici de quelle manière il rendit la vue à un vieillard aveugle; une vertu étant sortie de notre saint père ; non pas de lui toutefois, mais de la parole et du signe de la vie...

— Hermann : Ce matin , quatrième férié , après la messe, je lui ai présenté une fille qui avait la main desséchée; il l'a guérie à l'instant même.

— Philippe : Je l'ai vu rendre la parole à un enfant sourd-muet de naissance.

— Hermann : Moi-même j'ai parlé à cet enfant, au moment où le signe de la Croix a été fait sur lui ; il a pu m'entendre et me répondre distinctement.

— L'abbé Frovin : Une femme s'est présentée avec son petit enfant aveugle ; le signe de la Croix lui a rendu la vue. Oh l qu'elle fut attendrissante la joie de cette mère, quand son enfant tendit la main vers une pomme que je lui offris!

— Eberhard : En sortant de l'église, un homme infirme et paralytique, qui se traînait

^ ... Plurima inde volamina conficerentnr... et si nos tacnerimus, lapides clamabunt. (Phil. de Clarav., p. il82.)

* Le journal de Philippe ne contient ritiiiéraire que de Francfort à Constance, et de Constance à Spire. Il est suiT d'une autie relation, envoyée de Clairvaux au chapitre de Cologne ; et enfin d'une troisième, que le moine Godefroy adresse à Hermann, évèque de Constance. (Vid. in Op* S, Bern,^ ed Mabil., vol. II, p. 1180 et seq.)

' Dilissimi quiquc, etiam pcssimi«

VIE APOSTOLIQUE

plutôt qu'il ne marchait, se i

*les der-

saint Abbé. A peine celui-ci 1

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son bâton, en ma présence, qlade se trouva guéri, et s'cî

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joie *... B

Ces miracles, inscrits bri'

nt à la suite les uns def

^s oculaires, forment u

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de nos lecteurs.

de telle sorte.

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de Rheinf

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«non^ .ous les pah ^ cris mille fois répeti..

. Kyrie eleison/ Christ uns gnadet cv. aient au devant de lui, et rendaient gloire à Jésus-Christ ^ Tous louaient le Seigneur, et pas une seule bouche ne se taisait à la vue de l'homme de Dieu.

La croisade ne semblait plus qu'un incident, au milieu de cetebranlementuniversel.il parlait, ou plutôt il se montrait ; et, au seul regard du saint moine, au premier son de sa voix, les populations émues fondaient en larmes; et les esprits, devenus souples et dociles, se réconciliaient dans la paix. Un long séjour dans chaque ville était non-seulement inutile,' mais impossible, à cause du concours extraordinaire de la multitude qui accourait, avide d'entendre la parole du Saint, plus avide encore de voir ses miracles. A Constance, comme à Francfort, il faillit, à plusieurs reprises, suffoquer dans la foule. On lui arrachait pièce à pièce ses vêtements, pour en faire des croix; ce qui le molestait désagréablement^ ajoute le chroniqueur, et l'obligeait d'accepter fréquemment des habits neufs *.

Ce fut en cette rencontre, que saint Bernard convertit, entre autres, un jeune chevalier, riche en biens de la terre, pauvre de ceux du ciel, et rempli de vices. Il s'appelait Henri ; il se croyait savant; mais, en assistant aux prédications

^ Phil. 4e ClanT., p. 1183.

« Gaudfr., Vita S. Bem,, lib. IV, p. 1157, * Phil. de CUrav., ioc, cit., p. 1195. ^ Qui propter hoc ipsum nova fréquenter accipere cogebatnr. Voyex Bxord, mag. Cûterc, p. 1223, in Mabil.)

semble sur diverses affaires d'État; et dans cette pompeuse assemblée, la cérémonie du couronnement de l'Empereur dut sgouter encore à l'éclat de la solennité religieuse ^ Mais les dispositions d'esprit de ces hauts personnages affectèrent péniblement le saint Abbé de Clairvaux. Leurssecrètes inimitiés les rendaient ^accessibles aux inspirations généreuses; et .erviteur de Dieu ne parvenait point à faire , ^miner la grande cause de la croisade sur - * Vêts personnels*. Ni les miracles qui , ' ^ raient son ministère, ni les exhorta- . * ", s qu'il adressait aux grands et au -r ^ ; , ' û-même, ne purent triompher de

nrad seul paraissait plus ébranlé

et ses démarches extérieures

- *tes de sa conscience.

■ **. jour après Noël, à la fête

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heureux écu^e.

et tournait en ridicu.

au moment où s'accomplit .

à la renverse, comme frappé a .

sible, et demeura étendu par terre

vie et de sentiment.

incakulable ^ n'attendit

le saint

le af-

un

Son ancien maître, désolé d'une mort s\ neste, se jette aux genoiLx de Bernard, et^ conjure d'avoir pitié de cette pauvre âme, n^l Satan avait remplie de malédictions, n C'est ^ cause de vous, dit-il ; c'est parce qu'il à blag^ phémé contre vous, mon Révérend Père, que ce lugubre accident lui est arrivé 1 — A Dieu ne plaise, répond le Saint, que quelqu'un soit frappé de mort à cause de moi M x> Et, revenant sur ses pas, il se penche sur le corps inanimé de récuyer,et récite à longs traits, d'une voix pénétrée, l'Oraison dominicale. « Posez vos mains sur sa tête » , dit-il aux nombreux assistants. Puis, le frottant de sa salive, dont il se servait souvent comme d'un baume médicinal, il s'écrie : « Au nom du Seigneur, lèvetoi 1 d Et il répète : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, que Dieu te rende ton âme M »

^ Vir Belial, homo totius pratitatis, et boni totius increduius.

* Ite modo, et diabolum iUam sequamini, et ipse vos diabolus appréhendât.

' Canun lugubrem et oecasiim... Hea, inquit, ut propter me qnispiam moriator. {Bxord, magn.y cap. xix, p. 1222.)

^ In nomine Domini, ait, surge ; et iteriim : In nomioe P.,

A ces mots, prononcés au milieu d'un silence émouvant, le mort se relève, et regarde le ciel.

Une indescriptible frayeur, à la vue du cadavre debout et animé d'une nouvelle vie, saisit alors la multitude, et se manifeste par un frémissement. Bientôt l'épouvante se calme, et la population fait retentir Tair des cris d'admiration qui s'élèvent jusqu'aux nues *.

a Maintenant, dit saint Bernard à l'écuyer, quelle est ta disposition? Que vas-tu faire ?

— Je ferai, mon Père, tout ce que vous m'ordonnerez » , répondit l'homme, totalement transformé. Il prit la croix, et s'engagea dans la sainte milice.

Un des assistants lui demanda si, réellement, il avait été mort, a J'étais mort, dit-il, et j'ai entendu l'arrêt de ma condamnation ; car, si le saint Abbé ne s'était bâté d'intervenir, je serais présentement dans les enfers. x> Quant à Henri, touché plus vivement que les autres d'une action si extraordinaire, il se retira à Clairvaux, où il embrassa la vie religieuse ; et, plus d'une fois dans la suite, il raconta, à ses frères assemblés, la grâce qui lui avait été faite, et le prodige dont il avait été témoin '.

Saint Bernard ne tarda point à quitter Constance, toujours suivi des compagnons de voyage qui l'avaient accompagné jusque dans cette dernière ville, sauf l'évéque Hermann, qui céda sa place à un pieux ecclésiastique nonmié Wolkemar. Ils passèrent par Zurich, Rheinfelden, Bâle, Winterthur, et arrivèrent à Strasbourg, la veille du quatrième dimanche de l'Avent, 22 décembre 1146 • . Les miracles ne discontinuèrent point, durant ce mémorable apostolat ; et, si nous entreprenions de les raconter, nous craindrions, pour nous servir des expressions d'un biographe, o de n'en dire pas assez, si nous n*en rapportions que quelquesuns; et de rester au-dessous de la réalité, si nous en racontions beaucoup *. »

Ce qu'il y eut d'admirable dans ses prédications, à Strasbourg et dans les autres villes ger^ maniques, c'est que, ne parlant que le latin ou la langue romane (franque) , il se faisait pour-

et F., et S. S.,De<i8 tibispirittun taum reddai! {Exord, magn,, cap. XIX, p. 1223.)

^ Mirantibas prx gaudio et in cœhm voces toUentibus universis qui aderant et viderant manifeste mortuum revixisse. {Exord, mag,, cap. XIX, p. 223.)

* Exord. magn.f ioeo $up, cit.

* Phil. de ClaniT., lib. IV, cap. m, p. 1187.

^ Odon de Diog : Ne si pauca scripsero non credaiitiir plura fuisse, Yel si molta, materiam videar obmisiise. (Voyei hiblioih. des Çroitad99y t. i, p. 220.)

tant comprendre, et convertissait même ceux qui n'entendaientqueletudesque. «Ces peuples, rapporte le moine de Godefroy, l'écoutaient avec une affection d'autant plus vive, que, parlant un autre langage, ils étaient émus et pénétrés de la vertu même de sa parole, beaucoup plus que des explications d'un interprète qui traduisait ses discours; et cela se voyait, par la componction avec laquelle ils se frappaient la poitrine et versaient des larmes *. d

Cependant, la fête de la Nativité de Notre- Seigneur approchait. C'était le jour solennel qui avait été fixé par l'Empereur pour la tenue d'une assemblée générale* AdiXï% la ville de Spire, assemblée à laquelle saint Bernard avait promis de se rendre. Il quitta donc Strasbourg dans la soirée du dimanche, 22 décembre, et arriva à Spire le mardi suivant, veille de Noël ■. Les peuples accouraient tout le long du fleuve, pour voir passer le navire, et recevoir la bénédiction du Thaumaturge; son seul aspect guérissait les maladies de l'âme et du corps, et la grâce extraordinaire qui l'accompagnait ne tarissait point.

Son entrée dans la ville impériale de Spire a été racontée par un grand nombre de chroniqueurs contemporains. L'évêquc, le clergé et les bourgeois vinrent processionnellement au devant de lui, croix et bannières déployées,' chaque corps de métier portant les insignes de sa profession. On le conduisit, au son des cloches et des cantiques sacrés, à travers la viUe, jusqu'au portail de la cathédrale, où l'Empereur, entouré des princes germaniques bardés d'or et de pourpre, le reçut avec tous les honneurs dus à l'envoyé du Pape. Le concours des fidèles fut immense. On était venu des lieux les plus éloignés pour entendre la parole apostolique, pour voir le Saint, pour solliciter ses' prières.

La procession se déploya depuis la grande porte de la cathédrale jusqu'au sanctuaire, chantant avec allégresse l'hymne de la Reine des cieux. Salve Regina, L'abbé de Clairvaux^ conduit par l'Empereur lui-même, marchait au milieu du cortège, entouré des flots du peuple et profondément ému à l'aspect de la

i Gaudfr., Vita S. Bem,, lib. UI. cap. m, p. 1135. — Remarquons toutefois, avec Vilken (GuscMchie der Kreuzzûge^ lib. m, cap. x), que la langue franque était à cette époque déjà fort répandue parmi les Allemands ; car, dit un vieil bistoricn, iengœ franeoite cor parmy le monte et eiift la plus deltt tùia à lire-et à oir qœ nulle autre. « Genmlem curiam. (OU. Frising., lib. XXXIX.) > Tertia fcria, vigilia fuit dominies NatàWtatis, et nari venimus Spiiam. (Oe Afirac, lib. VI, p. 1187.)

VIE APOSTOLIQUE

majestueuse basilique. Mais lorsque les derniers accents de l'hymne de la Vierge eurent cessé de retentir sous les voûtes sacrées, après ces mots: Et Jesum, benedictum fructum ventris tut, nobisposthoc exitîum ostende [Faites-nous voir Jésus^ le Fils béni de vos entrailles, après notre exil\^ saint Bernard, attendri jusqu'aux larmes et transporté d'un élan extatique, ajouta cette triple exclamation : 0 clemens l o pia ! o dulcis Virgo Maria * !

Cesardents soupirs, ces aspirations si suaves et si fortes, jailiies spontanémentdu cœur de saint Bernard, demeurèrent depuis lors attachées à l'hymne du Salve Jîegina, et en complétèrent la sublime poésie. Elles continuent à être chantées dans toutes les églises de la catholicité, aux temps prescrits ; mais à la cathédrale de Spire, le Salve Regina se chante solennellement tous les jours de l'année, en mémoire de saint Bernard ; tradition-vénérable qui subsiste encore aujourd'hui. Des plaques d'airain, scellées dans le pavé de l'église, désignentà la postérité les traces de l'homme de Dieu, et marquent les endroits où il implora d'une manière si pénétrante la clémence, la piété, la douceur de la Vierge Marie *.

Pourquoi donc, ô Marie, Souveraine et Mère chérie des chrétiens, pourquoi inventons-nous sans cesse des titres et des expressions nouvelles pour vous dire notre amour! C'est que nos cœurs sont trop pleins pour s'épandre;nous ne trouvons pas, dans notre langage, le mot propre qui rende nos pensées. Il nous faut beaucoup de mots : nous multiplions les titres; nous les réunissons tous; et encore, ils ne suffisent pas 1

 Spire, les prédications captivèrent une foule de croisés ; mais les miracles y furent moins nombreux que dans les autres villes, parce que, dit un des compagnons de voyage, il y avait là un trop grand nombre de curieux ; et ce n'est pas en faveur de la curiosité que Dieu manifeste sa gloire '.

La cour teutonique était au grand complet; la plupart des évêques et des princes de l'Empire se trouvaient réunis pour se concerter en-

^ Voyez Der Kaiser-Dom in Speyer, de Mgr Jean de Geissel, card. arch. de Cologne, p. 89 et seq.

s Nous devons ces renseignements, ainsi que plusieurs autres communications intéressantes, k la bienveillance du savant docteur Weiss (aujourd'hui évèque de Spire). Les traditions qui se rapportent au séjour de saint Bernard à Spire se trouvent dans Touvrage plein d'érudition que nous avons déjà cité plusieurs fois, Der Kaiser^Dom m Speyer, par Mgr Geissel, card. arch. de Cologne.

s Phil. de Claraval., p. 1187.

semble sur diverses affaires d'État; et dans cette pompeuse assemblée, la cérémonie du couronnement de l'Empereur dut sgouter encore à l'éclat de la solennité religieuse ^ Mais les dispositions d'esprit de ces hauts personnages affectèrent péniblement le saint Âbbé de Clairvaux. Leurssecrètes inimitiés les rendaient inaccessibles aux inspirations généreuses; et le serviteur de Dieu ne parvenait point à faire prédominer la grande cause de la croisade sur les intérêts personnels*. Ni les miracles qui sanctionnaient son ministère, ni les exhortations graves qu'il adressait aux grands et au monarque lui-même, ne purent triompher de leur inertie. Conrad seul paraissait plus ébranlé que les autres ; et ses démarches extérieures trahissaient les luttes de sa conscience.

Enfin, le troisième jour après Noël, à la fête de saint Jean l'Ëvangéliste, pressé par les nouvelles instances de Tabbé de Clairvaux, il annonça qu'il soumettrait la question de la guerre sainte à son conseil, et que, le jour suivant, il rendrait une réponse définitive*.

C'était un moment solennel. De la résolution de l'Empereur allait dépendre une incalculable suite d'événements. Saint Bernard n'attendit pas jusqu'au lendemain.

Le même jour, il achevait de célébrer le saint sacrifice, en présence de la cour et d'une affluencede fidèles, quand, s'abandonnant à un de ces mouvements qui plus d'une fois avaient produit de grandes choses, il se tourna vers l'assemblée, et prononça des paroles chaleureuses sur les infortunes de la Terre-Sainte.

Au milieu du discours, il regarde l'Empereur, et l'apostrophe directement; il lui parle non comme à un souverain, mais comme à un simr pie homme ^ ; lui rappelle les dons qu'il a reçus et les grâces qui lui ont été faites ; il lui reproche son ingratitude; puis, plein du Dieu qui l'inspire, il s'écrie d'une voix foudroyante : « 0 homme, que répondrez-vous au jour du dernier jugement?... »

Conrad, ému, et tressaillant d'un frisson qui parcourt tout son être, ne laisse pas achever le prédicateur. Il se déclare soumis à la volonté

1 Ibi Conradud coronatus est; ibique adiùit episcopomm principumque conventus. (Phil. de Claraval., ioc, cit,)

* Pacem cupiens reformare... Quorum inimicitiis ab ezei*cita cruels Christi multi detinebantur. (Phil. de Claraval., ioc, cil.)

* ... k quo (rege) hoc tandem responsum obtinuit, quod deliberaret secum et consuleret suos, sequenti die super hoc responsurus. (Gaudfir., Ioc. cit.)

* Non ut regem, sed ut hominem tota libertate convenit (Gaudfir., p. 1188.)

de Dieu, et réclame à l'instant même le signe béni des croisés. Je reconnais^ dit-il en versant des larmes, je reconnais que Dieu m'a accordé de grandes faveurs. Avec Taide du Seigneur, je ne m'en rendrai pas indigne 1 Et il ajouta : a Je suis prêt à vouer ma vie au Seigneur et à exécuterais commandements! »

Il dit ; et la multitude attendrie, électrisée par ce triomphe de la piété, lève les mains vers le ciel, et fait retentir la basilique de ses acclamations prolongées; la ville entière s'é))ranle; l'enthousiasme gagne de proche en proche; et les échos de la terre, dit le chroniqueur, publient avec jubilation les louanges du Roi des cîeux *.

Mais saint Bernard, humble et profondément recueilli après ce miracle des miracles^ comme s'expriment les biographes, détache de l'autel la bannière sacrée ! il la met entre les mains (lu monarque, et ledécore du glorieux symbole du Dieu des armées. Au même instant, les princes de l'empire, pénétrés d'un même sentiment, viennent s'agenouiller aux pieds du prédicateur, et demandent tour à tour la croix des pèlerins.

Parmi eux se distingue le jeune Frédéric de Souabe, neveu de l'Empereur et héritier du trône, si fameux dans la suite sous le nom de Barberousse. Il se revêt de la croix, malgré les larmes et les supplications de son vieux père. Les barons et les chevaliers suivent avec empressement l'exemple de leurs suzerains ; les bourgeois, comme les grands, les menues gens et les gens du grand air veulent recevoir la croix des mains de saint Bernard. Une allégresse toute céleste dilatait les cœurs : la foi, qui seule peut offrir au monde des spectacles si extraordinaires, avait opéré cette transformation com-

plète des esprits, comme par un temps d'orage le jet victorieux du soleil dissipe parfois instan-. tanément les ténèbres, et rétablit la sérénité sur la terre et au ciel.

Aucune question, aucune objection n'eût pu arrêter cet élan unanime ; la grande pensée de Jérusalem dominait toute autre pensée. Les hommes les plus opposés entre eux par leur âge, leurs mœurs, leur condition, leur origine vinrent s'unir dans la même cause, et s'enrôler sous le même drapeau; l'assemblée qui avait été convoquée pour les intérêts de l'Empire, ne s'occupa plus que du sort de la Terre- Sainte. Ce changement soudain passa, comme nous venons de le dire, pour le miracle des miracles * ; un baiser de paix descendu d'en haut circula avec un charme magique à travers tous les rangs, et mit le sceau à la réconciliation générale. Tous, oubliant leurs querelles, se réveillèrent comme d'un long assoupissement, pour s'enflammer d'une nouvelle espérance, d'une nouvelle vie, et savourer les consolations ineffables de la paix chrétienne.

a Chose merveilleuse, s'écrie un chroni- « queur,on vit des larrons et des brigands qui « accoururent pour faire pénitence, et jurèrent a de verser leur sang pour Jésus-Christ I Tout «homme raisonnable, ajoute l'historien, té- « moin de ces prodiges, y voyait le doigt de a Dieu, et n'en était pas moins étonné* I »

Ohl qui donc opérera de nos jours une révolution si désirable? Qui nous unira tous dans une noble et généreuse pensée? Quand verronsnous poindre au firmament l'idée, l'œuvre, le rayon lumineux qui brise l'égoïsme, épanouit les dévouements, relève les cœurs, et retrempe les esprits dans la foi catholique si vive et si vivifiante?....

^ Et ecce populus rapiens verbum de oie loquentis, exclamât < Miraculum miraculoram. (Gaadfr. de Mirac, p. 1158| in in laadem Dei, et resoaabat terra in voces eorum. (Gaudfr., Mab.) lœ. cit., p. il88.) * Otto de Frising., Bibl. des Crois,, 1. 1, p. 528.

VIE APOSTOUQUE.

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