CHAPITRE SIXIÈME
Les miracles se multiplient en Allemagne. — Conversion et mort d'Amulphe de Majorque.
— Retour à Clairvaux.
la mission que saint Bernard avait remplie en Allemagne touchait à son terme. Ses admirables succès, son extension subite et rapide, les heureuses transformations qui en ont marqué toutes les phases, démontrent à la fois la vigueur de ce grand siècle et la puissance de rhomme qui en dirigea le mouvement.
Une telle puissance, quel qu'en soit le mobile, ne produit de si grandes choses que lorsqu'elle s'applique aux besoins réels de l'époque au milieu de laquelle elle se manifeste. Entre certains hommes et les temps où ils vivent, il y a des affinités, des relations sympathiques, une action et une réaction d'influences, dont l'histoire doit constater le phénomène. Ces hommes reçoivent de leur siècle l'impulsion, l'activité, la grandeur, qui les distinguent ; et le siècle reçoit de l'homme son esprit, son caractère, sa physionomie. De là ces grandes figures en quelque sorte hiéroglyphiques, qui apparaissent à toutes les mémorables époques de l'humanité. L'histoire nous les montre, au centre du mouvement social, infatigables comme ces robustes forgerons qui tour à tour attisent et maîtrisent le feu dont l'éclat se projette sur leur visage, pendant qu'ils font plier sur l'enclume le fer qui brûle et durcit leurs bras nerveux.
Ainsi s'explique la supériorité de saint Bernard sur ses contemporains. Nouveau Moïse, il a frappé les eaux ; et les ondulations, commencées en France, se propagent, de province en province, à travers les vastes contrées de la Germanie, depuis le Rhin jusqu'au Danube. L'Europe tout entière s'agite, et l'Asie tremble sur ses fondements. C'est la solennelle inauguration d'une ère nouvelle ; c'est une régénération totale qui s'accomplit dans les entrailles de la société, au milieu des douleurs d'un enfantement laI)orieux. L'Orient et l'Occident se préparent aux combats, et de leur choc sortira le monde moderne.
Bernard, après les événements de Spire, pouvait aspirer au repos ; et tout autre que lui se fût contenté de lever deux formidables armées, à la tète desquelles il venait de placer le roi de France et l'empereur d'Allemagne. Hais les regards du grand homme ne connaissaient point de bornes, et dans le vaste horizon qu'il embrassait, il n'oublia point les intérêts secondaires que les chefs des croisés avaient généreusement sacrifiés à la cause commune.
Le prochain départ de Conrad et de ses compagnons d'armes laissait l'Allemagne dans une situation précaire; elle offt^ait aux Guelfes l'occasion d'attenter à la couronne. Un seul moyen pouvait prévenir ces nouveaux périls; c'était d'enrôler dans l'armée chrétienne ceux d'entre les souverains d'Allemagne qui n'avaient point assisté à l'assemblée de Spire.
Saint Bernard en fit la tentative : elle réussit comme toutes les autres. Il écrivit en Bavière, où les principaux chefs des Guelfes se trouvaient réunis ; et ses lettres, apportées et lues par l'abbé Adam d'Éberach, obtinrent les suffrages que ses prédications avaient excités ailleurs.
Le vaillant guelfe duc de Bavière prit la croix ^ ; un grand nombre de prélats et de barons suivirent son exemple, entre autres le célèbre Otton de Frisingen, esprit grave et positif qui, en Allemagne, s'était d'abord prononcé contre la croisade, comme Suger s'y était opposé en France. Bientôt après, d'autres princes de différentes contrées s'engagèrent, avec l'élite de leurs hommes d'armes, dans la sainte milice. Ladislas, duc de Bohême; Odoacre, marquis de Styrie ; Bernard, comte de Carinthie; Conrad, duc de Zaeringen; une foule de chevaliers et de nobles hommes firent vœu de combattre les infidèles. Parmi les guer* riers italiens, l'histoire donne une mention particulière à Amédée, duc de Turin; à Guil-
^ Otto Frising.' de CetL Frid^ cap. Xi.
HISTOffiE DE SAINT BERNARD.
laume, comte de Montferrat ; à Martin de la Torre, d'une stature gigantesque, qui tomba aux mains des Sarrasins, et fut martyrisé. Ezzelin de Romano reçut le commandement général des Lombards. Les Saxons eux-mêmes, Ices guerriers si braves, si longtemps malheureux, et cependant toujours redoutables à la dynastie de Conrad, s'enrôlèrent sous la bannière sacrée. A l'ombre de la Croix, tous les partis se reposent; tous. Guelfes et Gibelins, s'entremêlent et campent ensemble : « Un proa fond silence se fit dans tout l'Occident, dit a Otton de Frisingen, et non-seulement il n'y ■^ eut plus d'hostilités, mais on eût regardé « comme un crime de porter publiquement « les armes *. »
Saint Bernard passa les derniers jours de cette laborieuse année à Spire, où, comme l'apôtre saint Paul, son modèle, il se faisait tout à tous pour procurer le salut à tous. Sauver les âmes : c'était là sa constante pensée et le but principal de ses travaux. Quel cœur apostolique! Tout entier à son ministère, il relève les uns de leurs chutes, il prévient les défaillances des autres, il réveille ceux qui dorment, encourage ceux qui veillent, et rappelle à tous les inévitables jugements de Dieu, pour les porter à mériter les récompenses éternelles. A le voir, 6n l'eût pris tantôt pour un habile capitaine qui vole de rang en rang pour enflammer les combattants et abriter sous son égide Tarmce tout entière; tantôt pour un médecin compatissant qui se dévoue au soulagement des souffrances humaines, et multiplie les ressources de son art pour guérir toutes les plaies. Les mtérêts temporels, non moins que les autres, n'échappent pas à son génie prévoyant ; et de même qu'aux premiers rayons du jour, les ombres disparaissent; ainsi, à l'aspect du serviteur de Dieu, les contradictions se taisent, les obstacles avortent, les mauvais vouloirs tombent, les démons s'enfuient; tandis que tous les sentiments chrétiens et magnanimes se dilatent dans la charité.
L'heureux disciple de Jésus-Christ se remit en voyage le 4 janvier 1145. A son départ de Spire, l'Empereur, les princes et les innombrables bataillons de croisés, aux armures resplendissantes, se réunirent autour de lui pour l'entendre une dernière fois et lui exprimer un dernier hommage. Bernard leur adressa une exhortation vive et ardente; ses paroles, rapporte le moine Philippe de Cloirvaux, n'étaient pas
i Otto FrisiDg., De Gest. Frid,, cap. xi.
humaines, mais divines * . Enfin l'immense cortège se mit en marche, avançant avec peine, à cause de la foule qui s'accumulait dans les rues et daps les campagnes.
Tout à coup un pauvre enfant perclus se jette au-devant du Saint, et le regarde d'un air suppliant. Cet enfant se relève et pousse un cri de joie : toutes ses infirmités avaient disparu. Ala vue du miracle, l'Empereur, qui chevauchait à côté de l'abbé Bernard, et la foule étonnée laissent éclater leur admiration et bénissent le Thaumaturge. Mais celui-ci, récusant toute louange, et se tournant vers Conrad : « C'est à « cause de vous, dit-il, que cette guérison a été a opérée, afin que vous sachiez que Dieu est « avec vous et que votre soumission lui est « agréable ' 1 »
Le Saint et ses compagnons de voyage, après avoir pris congé de la Cour germanique, redescendirent le Rhin jusqu'à Cologne, pour revenir en France par la Belgique et la Flandre, Ils se reposèrent le lundi5janvier àKreutznach, se rendirent le lendemain à Bobart, vaste bourg situé sur les rives du Rhin ', et s'arrêtèrent à Coblentz, puis à Bingen, où le serviteur de Dieu eut des entretiens graves avec l'abbesse sainte Hildcgarde, célèbre par ses prophéties, dont nous aurons à nous occuper longuement dans un des chapitres suivants.
Les prédications et les miracles de l'apôtre se renouvelèrent dans la plupart des villes et des bourgs qui se trouvaient sur son passage ; mais nulle part l'édification ne fut plus grande qu'à Cologne *. 11 connaissait l'impatience de cette illustre cité pour le recevoir; et afin d'échapper aux honneurs qu'on lui avait préparés, il fit secrètement son entrée le soir. Précaution inutile/ s'écrie le chroniqueur, car la gloire suivait celui qui la fuyait, comme l'ombre suit celui qui marche,
A peine la nouvelle de son arrivée s'élait-elle répandue dans la ville, que les habitants en masse affluèrent devant sa demeure, manifestant leur joie par de bruyants témoignages qui se prolongèrent toute la nuit et le jour suivant. La foule était si compacte et si intolérable ', ajoute l'un des secrétaires, que le Saint
1 Non boinams, scd divînis verbis... (PM!. de Clararal., cap. V, p. 1188.)
s Pbil. de Clarat&l., loc. dté
s Vicus magnas qui saper Rhenoai situa est, et flonùiatui Bobardus. (De Mirac, p. 1193.)
* Magna est civitas; magna illic Dei tvwûo rirtus afltiit; magna illum detotio ooluit popolonim. (Gandfr.i Vit, S, Bêtn. p. 1158; yid. de Miraei, p. 1198, in Ibh.)
» De Miract p. 1194. — £x boc jam «ni iatoleralôliiw ut, etc.
VIE APOSTOLIQUE
Abbé ne pouvait sortir de la maison. Il se tenait à une fenêtre, du haut de laquelle il bénissait le peuple ; et c'était au moyen d'une échelle posée dans la rue, qu'on lui présentait les infirmes, auxquels il rendait la santé * . On n'osait ouvrir les portes à cause de Fimpétuosité de la multitude qui en assiégeait l'entrée, a Moia même, raconte le moine Gérard, ayant voulu « rentrer dans la maison, je ne le pus en aua cune manière ; et depuis neuf heures du a matin jusqu'au soir, je demeurai là, dans la « rue, sans pouvoir atteindre ni la porte ni a l'échelle, tellement les avenues étaient oba struées *. »
Les compagnons du voyage renoncent à énumérer la quantité de miracles qui furent opérés à Cologne durant les quatre jours (du 9 au 12 janvier) qu'ils séjournèrent dans cette ville. Le dimanche, saint Bernard, après avoir célébré la messe à la cathédrale, se disposait à prononcer une allocution. Mais pour satisfaire aux vœux de tous, il prêcha sur la place publique, où ses paroles électrisèrentla multitude. Des guérisons merveilleuses signalèrent cette journée. Une femme qui avait perdu la raison, à la suite d'une émotion violente, lui fut amenée; et au contact de l'homme de Dieu, elle recouvra instantanément sa lucidité et sa force d'âme. Une autre femme, en proie à des convulsions nerveuses, se trouva guérie par le signe sacré de la Croix. Une dame de qualité *, qui depuis quinze ans était privée de l'usage d'un œil, avait vainement employé toute espèce de remèdes; elle se recommanda au serviteur de Jésus-Christ, et son œil fermé se rouvrit à la lumière. Quatorze autres guérisons furent consignées dans le journal du voyage, à la date du même jour; et ces miracles, dit l'un des écrivains, n'ont pas été faits dans les ténèbres, mais en plein jour, en public, devant tout le monde, afin que tout le monde bénisse et glorifie Dieu qui est admirable dans ses saints *.
Et cependant, ces cures soudaines n'étaient que la moindre partie des prodiges que le Saint opérait dans une sphère moins ostensible. Il
* Stabat VIT sanctus in fenestra, et per scalam ofîcrebantur infirmi, siqiiideiii ostium domus nullus aperire aadebat, tantna erat impetus et tumaltus. — Âioai s'exprime le chapelain Eberhard, dans le journal du voyage. {De Mirac.^ p. 1194.)
* Ego fbris adstabam, nec ullatenus poteram introire ; ab hora nona usque ad vesperam sic permansi, etc., etc. {De JUtrac, p. 1194).
» Mulier bonorata, etc. {De Mirac.^ p. 1159 et 1198.)
* ?(eqae in angulo factasunt, sed in publico, ut ab omnibus Deus gtorificetur qui in sanctis suis gloriosus est. {De Mirac^, p. 1194, n» 29.)
semblait, à la vérité, posséder toute la plénitude de la puissance que Jésus-Christ donna aux Apôtres, a chassant les mauvais esprits, et guérissant toute infirmité et toute langueur* ; » mais ces miracles, comme ceux des Apôtres, comme ceux de Jésus-Christ lui-même, renfermaient quelque chose de symbolique, et n'étaient, en quelque sorte, que les signes extérieurs d'une autre espèce de miracle, d'une opération plus interne, plus mystérieuse, qui s'accomplissait dans une région invisible et toute spirituelle.
La conversion des cœurs, les triomphes de la vérité sûr les ténèbres, de la concorde sur les ressentiments, de la justice sur les iniquités, de la piété chrétienne sur la stupide indifférence; tels étaient les grands effets de son ministère. Les maux spirituels, qui depuis si longtemps rongeaient les mœurs publiques, avaient produit une sorte de cécité, de surdité,' de paralysie bien autrement opiniâtre et dan-j gereuse que les maladies corporelles; et c'est à ces profondes plaies de l'âme, qu'il appliquait principalement le baume de sa parole.
De là, les remarquables dispositions qui caractérisaient un grand nombre de croisés. La sympathie vive et spontanée qu'ils manifestaient en faveur de la délivrance des Lieux» saints, provenait d'un besoin foncier qu'éprouve la vraie contrition du cœur ; car le repentir se sent toujours, et irrésistiblement, entraîné vers quelque œuvre expiatoire. A ce point de vue, la croisade ouvrait un vaste champ à la pénitence. Œuvre sainte et militante, elle remuait tout à la fois la fibre belliqueuse et les sentiments religieux des peuples chrétiens, et elle offrait un aliment à toutes les expiations, à toutes les ardeurs.
Cependant, Use rencontrait aussi certaines âmes que ni la perspective des combats, ni Tattrait des aventures lointaines ne pouvaient captiver. Celles qui, après être revenues à Dieu, se sentaient attirées au dedans d'ellesmêmes pour savourer en silence les dons de la paix, réclamaient une carrière plus calme, une pénitence plus intérieure, une vie de prière et de recueillement.
Ces âmes d'élite s'attachèrent plua étroitement à l'abbé de Clairvaux ; et, dans la seule province de Cologne, il y en eut, sans compter les femmes, près de soixante qui abandonnèrent le train du monde, pour se ^anetiûer dana la vie monastique.
Une sollicitude d'un autre genre, mais pkine
i Matth., X, 1.
d'amertume, tourmentait le cœur du disciple de Jésus-Christ : c'était la décadence d'une grande partie du clergé séculier, cause toujours subsistante des affaiblissements de la piété chrétienne. Avant de quitter Cologne, il se renferma seul avec les ecclésiastiques du diocèse, leur représentant que la cupidité était la racine de tous les maux et la cause de tous les égarements, a Fuyez ces choses, leur dit-il avec saint Paul ; pratiquez la justice, la piété, la patience, la douceur. Soutenez le glorieux combat de la foi ; gardez le dépôt qui vous a été confié; évitez les nouveautés profanes; conservez-vous sans tache et sans reproche , jusqu'à l'avènement de Notre-Seigneur Jésus- Christ K »
Tels étaient les textes de ses entretiens, où la sévérité sacerdotale se mêlait à une bienveillance pleine de compassion et de mansuétude.
a C'est de vous, leur dit-il, que l'Écriture « prophétise, quand elle condamne ceux qui ne jtf s'intéressent point aux travaux des hommes, et .« ne participent point à leurs peines *. Isaïe de a même, ou plutôt Dieu, par la bouche du proa phète, a dit de vous : Faisons grâce à l'impie, net il n'apprendra pas à être juste; il commet a Viniquité sur la terre des Saints, et il ne verra a point la gloire du Seigneur '. »
Nous aurons bientôt l'occasion de rapporter d'autres accents prophétiques qui , à cette époque, fm*ent adressés aux ministres du sanctuaire.
L'abbé de Clairvaux, accompagné d'un nombre toujours croissant de nouveaux disciples, s'était rendu de Cologne à Juliers; puis à Aix-la-Chapelle, où il célébra les saints mystères dans l'église de Charlemagne, la plus célèàre de tout le monde romain ^. a Aix, ajoute a naïvement le chapelain Éberhard , est un a très-agréable séjour, mais plus agréable aux a sens qu'à l'âme. La prospérité des méchants a les tue, et malheur à la maison indisciplinée I o Je ne dis pas cela pour leur perte, mais pour a leur amendement, si toutefois quelqu'un lit a ces pages ; et plût à Dieu qu'un seul se cona vertisse et vive • 1 » Le même narrateur men-
» Ad Tim., vi.
* In labore homiQnm non fiuni, et cam hominibus non fiagellabontor. (Psal. lxxii, 5.)
> Hisereamar impio, et non discet justitiam : in terra sanctoram iniqna gessit,etnonyidebitgloriam Domim(l8a!.,xxvj, 10.) De Mirac, p. 1193, no 25.
* In Ula famosifisima toto Romanorum orbe capella. [De Ifirac., p. 1159.}
« Dtf Jfïrac, p. 1195, n» 31.
tionne le fait suivant, arrivé à Aix-la-Chapelle: «Nous étions à l'autel de la Bienheureuse Vierge Marie, et j'assistais moi-même le Révérend Père, quand une jeune fille aveugle lui fut présentée. Il la bénit et la guérit ; mais la foule devint si importune, que nous fûmes obligés de nous dérober avec une extrême précipitation *. »
Citons encore quelques traits du journal des voyageurs.
« Gérard: Aujourd'hui les miracles semblent se multiplier. La foule nous suivait partout, e1 les campagnes regorgeaient de monde comme les villes. Une mère amena sa fille déjà grande ; elle était sourde et muette de naissance. Notre charitable père lui imposa les mains, et aussitôt, en notre présence, elle recouvra l'ouïe et la parole. Nous avions à peine fait quelques pas, qu'un homme, également sourd, fut subitement guéri...
— Godefroy : Jusqu'à ce dernier miracle, je marchais en avant, et je précédais la foule ; mais, frappé des exclamations qui, à chaque instant, retentissaient derrière moi, je m'informai de ce qui arrivait ; et j'acquis la certitude que ce jour-là, sur la route, notre saint père avait guéri une fille aveugle, trois sourds, un boiteux, puis cinq autres aveugles...
— L'abbé Campesce: Lorsque nous entrâmes, le soir, à Juliers, ville qui doit son origine à Jules-César *, nous aperçûmes, prosternée sur les marches de l'église, une femme paralysée. Notre révérend Père, touché de compassion, la prit par la main, et la releva avec une facilité d'autant plus grande, quelle avait une plus grande foi^.,.
— Gérard: Ce matin, après la célébration de la messe, une femme de grande considération, la nièce du comte de Juliers*, privée complètement de la vue à un œil, et n'y voyant presque pas de l'autre, au point qu'elle ne pouvait marcher sans guide, fut instantanément guérie par le seul signe de la Croix. Tous ces miracles font l'objet de l'édification publique, et le peuple reconnaissant ne cesse de les proclamer, aux cris de Christ uns gnade *.' »
Sur toute la route, à Maêstricht, à Liège, Hons, Valenciennes, Cambrai, Vaucelles, des
< Ego ipse patri adstabam, etc. {Id,, loe, sup, cit.) > Vespera yenimus Jaliacum, quod a Jnlio Qesare castnim sdificatom... {De M trac, p. 1195, n* 31.) s Et elevavit eam q[uanta fide,tanta eUam fiicilitate. [tbid.)
* Honorata qaaedam mnlier, neptis comitis Joliaci, etc. (Ibid,)
* Ibid,, /oc. ci7. Le Christ nous eoit propice I
VIE APOSTOLIQUE
prodiges sans nombre signalaient le passage du Saint.
Au sortir de Liège, un jeune homme, aveugle de naissance, lui est présenté. Ses yeux n'étaient pas seulement éteints, disent deux des chroniqueurs, mais ils étaient amortis, et les paupières entièrement closes. Le Saint les ouvre, en les touchant de ses doigts vénérables, et leur rend la clarté. L'heureux jeune homme, à l'aspect de la lumière qu'il n'avait jamais connue, éprouva une émotion extraordinaire. « Je vois I s'écria-t-il ; je vois le jour, je vois les hommes, je vois des êtres chevelus l » Il agitait ses mains, et bondissait de joie. « Maintenant, ô mon Dieu, disait-il, je ne heurterai plus mes pieds contre des pierres * I »
Saint Bernard, malgré le désir qui le pressait de rentrer dans son cloître chéri, crut devoir s'arrêter quelque temps en Flandre, où il savait,conune saintPaul àÉphèse, quune grande et visible porte lui était ouverte*. Les paroles qu'il adressa aux populations de cette province n'avaient pas seulement pour objet la croisade ; elles tendaient à prémunir les fidèles contre les enseignements captieux des hérétiques; et jetant son filet dans les flots du siècle, il en retira une abondante capture d'hommes lettrés et de nobles personnages^.
Parmi ces derniers, l'annaliste de Citeaux rapporte une conversion éclatante dont les circonstances sont pleines d'intérêt. Arnulfe de Majorque était un des seigneurs les plus riches et les plus considérés de la province. Il vivait insouciant au milieu des vanités mondaines, quand, au passage de saint Bernard, il entend une prédication qui fait tomber le voile de ses yeux. Comprenant le sérieux de la vie, et pénétré jusqu'au fond de son âme, il prend aussitôt la résolution de quitter, à l'exemple des patriarches et des apôtres, sa maison, sa parenté, son pays, ses richesses, pour suivre Jésus-Christ. Mais sa famille était nombreuse ; ses fils et ses frères, sa fortune et l'honneur de sa maison réclamaient encore sa présence. Il prit conseil delà prudence humaine, et crut devoir ajourner l'accomplissement de son dessein.
Le temps s'écoulait et Amulfe, loin de se dégager des liens du monde, s'y enlaçait davantage, lorsqu'un jour il voit arriver un pauvre
* Video diem, Tîdeo homines, video capillatos, etc. (Gaudr., De Mirac., p. iU9, et Phil. de ClaraTel., p. 1198.)
« I Cor., xvr, 9.
> ... Et nobiles et litteratos viros mnltos de fluctibiis ssculi ad littas conversionis, etc., etc. {JSzordm magn.^ cap* xxii, p. 1125.)
pâtre qui se jette à ses genoux et lui dit : a Sire, je vous conjure par Jésus-Christ de me conduire àClairvaux, afin de sauver mon âme et la vôtre I » Arnulfe s'émeut à ce mystérieux avertissement. Il rougit de ses longues résistances ; et, surmontant aussitôt les considérations qui avaient enchaîné sa volonté, il part pour Clairvaux avec le pâtre que Dieu lui avait envoyé. II y trouve saint Bernard et lui révèle avec effusion de larmes, les égarements de sa "ne. Mais, à sa grande surprise, l'honurife de Dieu, après l'avoir engagé à persévérer dans Tordre de Cîteaux, ne lui imposa pour pénitence qu'une triple récitation de l'oraison dominicale. «Quoi I charitable père, s'écria le pénitent, est-ce donc que vous regardez comme une bagatelle la conversion d'un indigne pécheur? Certes, dix années de macérations ne suffiraient point à l'expiation de mes péchés, et vous ne m'imposez que trois Pater l » Le Saint lui répondit : « Croyez-vous savoir mieux que moi ce qui vous est nécessaire î — A Dieu ne plaise que j'aie cette présomption 1 repartit Arnulfe; mais je vous en conjure, ne m'épargnez point dans la vie présente, afin que je trouve miséricorde dans la future. — Faites ce que je vous dis, reprit le Père, et faites-le avec confiance ; car, après que vous aurez déposé le fardeau de votre corps, vous irez à Dieu sans autre fardeau *. » Le ton d'autorité de cette réponse tranquillisa la conscience d'Arnulfe et lui rendit un calme parfait.
Or, peu après, cet athlète de Dieu tomba malade d'une inflammation d'entrailles, et le mal fit des progrès si rapides qu'on lui administra les onctions sacrées. Au plus fort de ses souffrances, lorsque le malade sembla rendre le dernier soupir, on l'entendit tout à coup s'écrier d'une voix forte : a Seigneur Jésus, oui, toutes vos paroles sont véritables 1 » II réitéra ce même cri, et le répéta si fréquemment, que l'un des assistants l'attribua au délire, a Non. non, reprit le mourant; ce que je témoignt aujourd'hui n'est point l'effet du délire; mais j'atteste avec pleine conscience que toute parole du Seigneur Jésus s'accomplit infailliblement. Il a promis, dans son Évangile, à ceux qui renonceraient à tout pour le suivre, le centuple en ce monde, et la vie éternelle dans le monde futur. Eh bien 1 j'expérimente en ce moment la vérité de cette pai*ole ; les délices que je goûte au fond de mon cœur surpassent incomparablement les plaisirs du monde... » En
* Quia deposita mole corpons, moz ad Deun sine molesiit pervoUbis.-
acherantces mots, il s'endormit très-paisiblement d'un sommeil didcissime dans le Seigneur ; et ainsi s*accompIit la prédiction du Saint : a Après que TOUS aurez déposé le fardeau de votre corps, TOUS irez à Dieu sans autre fardeau ^ »
Saint Bernard s'était arrêté en Flandre jusque vers la un du mois de janvier. Il passa par Laon et Reinxs, et arriva le 2 février j jour de la Purification, à Châlons-sur-Marne. Dans cette dernière ville se trouvaient réunis les princes français et le roi lui-même, ainsi que les ambassadeurs de Conrad III, qui tous, à la nouvelle de son arrivée, allèrent au-devant de lui et le ramenèrent en cortège. Il repartit de Châlons, le 4 février, se reposa à Bar-sur-Aube et rentra le jeudi suivant, 6 février, dans sa retraite de Clairvaux *.
Semblable à un arbre toujours arrosé qui Qeurit en toute saison, il revenait chargé d'une couronne de nouveaux fruits. Son retour fit surabonder la vie et la joie dans cet heureux asile. Trente postulants des environs de Cologne l'avaient précédé à Clairvaux ; trente autres étaient en chemin bu devaient le rejoindre incessamment'.« On, peut juger des sentiments qui animaient ces religieux, par la lettre suivante qu'ils adressèrent à quelques membres du clergé de Cologne. .Nous en citerons les passages les,plu& saillants.:
a II faut, avant, toutes cho^s^ vous rendre a grâces, ô Seigneur notre. Dioûyavecla, plus < a vive reconnaissance, de nous avoir comblés ce de vos faveurs et de vos miséricordes. D'où a nous est venue^ à nous misérables pécheurs a dignes de l'enier, d'm nous est venue la a grande grâce que vous nous avez faite d'où- (c blier nos iniquités et de nous rendre la paix a au sein de votre protection ?
aO bonté ineifablel 0 charité incompréa hensible qui s'est étendue sur votre grand a serviteur Bernard, choisi pour rassembler a dans votre bergerie des hommes pervers, et « les sanctifier sous sa houlette 1 Nous avons a vu de nos yeux la quantité de peuples qui se « sont convertis et ont embrassé la pénitence a en prenant la croix pour la gloire de ^ésusa Christ ] et cependant ce ne sont que des a laïques 1 Quant à vous, très-chers frères, si 0 votre justice ne surpasse celle des laïquesi
t Herbert, Uv. I, cap. ii.-.-'Li])* Jk Vir, iHuUr, Ciiiercu
dist. 3, cap. VII,— Vi((f 5. Bern», ex Magn. Exord., lib, VU, p. 1227.
« Gaudfr., Ve Mirac, p. 1200 cl seq.
s ^iam triginta secam adduxii eX totidem fer« laclo jam vote et constituta die ventaros prasstolabatar. {De JM trac, p. i201.)
« vous n'entrerez pas dans le royaume des c cieux. Les laïques sont dans le monde, et il a leur est permis de penser aux choses du « monde ; mais, pour vous, il vous a été dit : <( Vous n'êtes plus de ce monde, et je vous ai «séparés de ce monde. Ces paroles ont été a dites aux Apôtres auxquels vous avez succédé « dans la puissance et dans l'autorité, noais a non dans la conversion, dans la conduite et (( dans les œuvres...
« On ne s'étonne pas de voir le troupeau se a nourrir de pâturages terrestres; mais qui ne a s'étonnerait de voir le pasteur lui-même, «courbé vers la terre, manger les herbes «crues et ne penser qu'à la terre? Rougis, « Sidon I les pécheurs et les publicains te pré- « céderont dans le royaume des cieux. La plaie « de ce clergé est lamentable. L'Église est en- « richie de revenus, mais elle est pauvre en « vertus. Ah I depuis que le Roi de gloire s'est « fait pauvre, les vertus n'ont pu subsister long- « temps avec les richesses I C'est une grande « épreuve pour la sainteté de l'Église, que de « lui prodiguer les trésors et l'abondance des « choses de ce monde...
« Que les pauvres chantent donc avec le « Prophète ; Les filets ont été rompus, et nous savons été délivrés/ Puissiez- vous, très- chers « frères, chanter avec nous ce cantique; afin « que la parole de Dieu, qui n'a pas été ina fructueuse en plusieurs membres du clergé « de Cologne, ne le soit pas en vous non plus, « et que yous ne deveniez pas inexcusables, « en marchant dans les voies de. la perdition. «<Nous souhaitons vous avoir ici pour com- « pagnons dans les entrailles de Jésus-Christ « Notre-Seigneur Kn-
Tels étaient les accents des nouveaux frères. Leur ferveur expansive s'harmonisait avec la piété plus intérieure et déjà consommée des anciens. Tous vibraient à l'unisson et vivaient d'une même vie, formant autour de saint Bernard un admirable concert de vertus, de grâce et de charité. A les voir si saintement unis entre eux ; à entendre les accords de leur psalmodie, on eût dit que c'était pour eux que le poète sacré avait écrit ce chant prophétique :
a Oh I quelle douce et délicieuse chose que « l'union des frères qui habitent ensemble I « C'est comme l'huile embaumée qui de la tête a d'Aaron s'écoulait sur sa barbe ; et de là elle «ruisselait jusqu'aux franges de son véte- « ment I C'est la rosée qui, des sommets du
c/^, t. IV, ch. xYi.
VIE APOSTOLIQUE
« mont Hennon, s'épanche sur la montagne « side la bénédiction du Seigneur et la Tie qui « de Sion 1 Dans cette concorde fraternelle ré- < jaillit dans l'éternité '/ » .