CHAPITRE SEPTIÈME
Assemblée d*Ëtainpes« — * Arrivée du Pape Eugàne in en France. — Départ des Croisés
pour la Terre^aintc*
A peine le Saint eut-il passé quinze jours ou trois semaines à Clairvaux, qu'il se vit obligé de quitter encore une fois son monastère, pour assister à l'assemblée générale des barons et des prélats du royaume, que le roi avait convoquée à Ëtampes.
L'ouverture du parlement se fit le 16 février 1147. Louis le Jeune le présida en personne, et proposa les diverses questions sur lesquelles il appelait les délibérations des conseillers. L'enthousiasme semblait un peu refroidi ; mais à l'aspect de saint Bernard qui venait de conférer pour la milice de la Croix, le monarque et les grandi du royaume des Teutons S les visages s'épanouirent, et l'assemblée ressentit une émotion de fierté chrétienne qui ranima l'énergie des résolutions.
La première journée fut employée à entendre les ambassadeurs de Conrad et les députés de Geisa, roi de Hongrie, annonçant que leurs souverains accordaient auxCrbisés le libre' passage sur leurs terres. On lut aussi les lettres ' de l'empereur grec, Manuel Comnène, contenant les phis emphatiques protestations d'amitié, en réponse à la notification que le roi de France lui avait faite de la croisade. Le style oriental et hyperbolique de ces épitres choqua le bon sens français, a L'évêque de Langres, Godefroy, prenant compassion du roi qui rougissait de se voir encensé de tant de flatteries, et ne pouvant supporter les interminables phrases du lecteur, les interrompit : Mes frères, leur dit-il, veuillez ne pas parler si souvent de la gloire, de la celçitude, de la piété et de la sagesse du roi 1 II se connaît, et nous le connaissons aussi. Dites-lui tout brièvement et droitement ce que vous avez à lui dire *. »
*■ Odon deDiog.,lib. II.
t Odon de Diog., Ub. H. — Ce nèae cbmniqiiew, Odmi de
Deoil, qui ûûsait partie de la Croisade, ne Tent pat noauner
Le lendemain, l'assemblée s'occupa de tracer l'itinéraire pour gagner la Palestine. Les ambas* sadeurs de Roger, roi de Sicile, proposèrent le chemin de la mer comme le plus sûr et le plus favorable au transport des troupes dans les ports de la Syrie. Ils insistèrent vivement sur les avantages de cette voie, sans oublier les nombreux inconvénients, les périls et les difficultés inévitables d'un long trajet par terre, au milieu des pays barbares. Mais le principal motif qu'ils alléguèrent à l'appui de leur opinion, fut le souvenir de l'ancienne trahison ' des Grecs, à l'époque de la première croisade. , La prudence de ces Normands-Siciliens na- fut . cependant pas goûtée; et soit que la haine qu'ils portaient aux Grecs , leurs agresseurs, rendit leur témoignage suspect, soit que la navigation n'offrit. point assez d'attraits à l'esprit aventureux des guerriers français, les conseils de Roger ne prévalurent malheureusement point dans l'assemblée. ' On s'arrêta au projet de descendre la vallée du Danube, pour diriger le gros de l'armée vers Constantlnople.
Toutes les dispositions étant prises, et les conseillers portant leur attention sur les intérêts de la France, durent riviser à la garde du . royaume et à son administration pendant l'absence du roi.
« Donc, après que l'abbé de Clairvaux, dit la chronique, eut fait son oraison pour invoquer les lumières du Saint-Esprit, le roi Loys, refrénant sa puissance par la crainte de Dieu,^ suivant sa coutume, abandonna le choix des gardiens du royaume aux préUU et aux sei^ gneurs. Ceux-ci se retirèrent pour en délibérer, et rentrèrent au bout de quelque délai, après avoir décidé ce qu'il y avait de mieux à faire.
Traiperetir Comoène, par^ ^ue, diHl, ion mmn^ui paé écrit âam le liore ^f vie* 1 Psal. cxxxiii.
Bernard marchait à leur tête ; et, désignant du doigt Tabbé Suger et te comte Guillaume de Nevers, il dit : Voilà les deux glaives que nous avons choisis; cela suffitl... »
« Ce double choix, poursuit le chroniqueur, aurait plû à tout le monde, s'il avait été agréable à l'un des élus. Mais le comte de Nevers protesta qu'il avait fait vœu de se retirer chez les Chartreux; et, en effet, il s'ensevelit peu de temps après dans le cloître, malgré les fortes remontrances du roi, et sans que nulle prière pût le détourner de son pieux dessein ' . »
Il fallut des instances non moins vives pour déterminer l'abbé Sugeràaccepterune fonction qu'on regardait comme une charge et un fardeau plutôt quune dignité. Il s'en défendit longtemps ; mais enfin, vaincu par les sollicitations du roi eipar les ordres du Pape lui-même *, il accepta la régence; et la postérité sait avec quel désintéressement, avec quelle noble intégrité ce ministre fidèle dirigea les affaires du royaume.
L'assemblée ayant terminé ses travaux, on se sépara, pour ne plus s'occuper que des préparatifs du départ. De tous côtés, en France, en Allemagne, dans presque toutes les contrées de l'Europe, les populations se mirent en mouvement; on ne voyait que des croisés, on ne rencontrait sur tous les chemins que des guerriers, des pèlerins et des troubadours. Les temps héroïques semblaient renaître; une espèce de honte s'attachait aux chevaliers qui n'avaient point arboré la Croix : on leur envoyait, en signe de flétrissure, une quenouille et des fuseaux.
Cependant, après la dissolution de l'assemblée d'Ëtampes, saint Bernard s'était hâté de retourner dans son monastère. Il n'y demeura pas longtemps; car les intérêts de la Terre- Sainte, et peut-être d'autres motifs graves sur lesquels les historiens ne fournissent aucune donnée précise, l'obligèrent à entreprendre un second voyage en Allemagne. Il se trouva le 27 mars à Trêves '; et, pendant les apprêts de la croisade, les annalistes nous le montrent tantôt à Francfort, tantôt à Metz, à Toul ; puis àTroyes, à Sens, à Auxerre, à Tonnerre, et dans diverses autres villes. Celte nouvelle mission se rattachait peut-être à une œuvre de haute politique, qu'une partie des croisés allemands dut accomplir. Nous en parlerons plus tard, et nous
i Od. de Diog., lib. I, p. 15.
« ... Sub obedienli» praeceplo cocgit (Kiïa Sugg^ii, XII.)
* Sexto calendaB aprilis, ingredienti Tiro Dei Treverim,
obyiam irit ex more popalus oniveisus, etc. (De ifirac,
cap. XVI, p. 1205.)
exposerons les motifs sur lesquels nous appuyons notre conjecture. Quoi qu'il en soit, ce second voyage ne fut ni moins fructueux ni moins riche en merveilles que le premier. Des miracles devenus vulgaires, à force de se multiplier, des bénédictions visibles, des conversions inespérées, signalaient les traces de l'homme de Dieu, tout le long de la route qu'il eut à parcourir.
« Sur ces entrefaites, raconte le moine Odon, et pour qu'il ne manquât aucune grâce à cette sainte expédition, le pontife romain, Eugène, arriva en France, et vint célébrer la Pâque du Seigneur dans la basilique du bienheureux Denis *. »
C'était au printemps de la même année
Eugène If I voulut contempler, de ses propres yeux, les grandes choses que saint Bernard avait accomplies; et, outre ce pieux désir, il se proposait, pendant que les milices chrétiennes combattraient en Orient, de travailler, avec l'Abbé de Clairvaux, à l'extirpation des hérésies qui s'étaient propagées en Occident.
L'arrivée du Pape en France, sur cette terre si éminemment catholique, si invinciblement fidèle, si invariablement soumise et attachée au Chef de l'Église, redoubla l'enthousiasme des croisés, et produisit une allégresse universelle. Le roi, accompagné d'une cour brillante, alla au-devant de lui jusqu'à Dijon. Là, dès qu'il l'aperçut, il descendit de cheval, et se jeta aux pieds du Pontife, les couvrant de baisers et de larmes. Eugène accepta, au nom du Roi des rois dont il tenait la place sur la terre, le témoignage de piété du roi de France; il loua hautement les vertus héréditaires de l'illustre famille de Hugues Capet, en donnant une mention spéciale à Henri, frère du roi, qui, depuis de longues années, pratiquait à Clairvaux la perfection monastique, et se distinguait, entre tous les religieux, par l'austérité de sa vie '.
Après ce discours, qui édifia très-agréablement les fidèles^ le Souverain-Pontife^ et Louis le Jeune prirent la route de Saint-Denis, où ils arrivèrent la veille de Pâques. La solennité religieuse fut célébrée dans la royale basilique^ avec la pompe que conunandait la présence du
< Post h«c, ne aliquid deesset benediciionis aut gratis, Romanua Pontifez Eugenins, venit, etc., etc. (Od. de Diog., i, p. 15.)
* Chronic. Mauriac, in Bouquet, Rec. desHist. de France, vol. XIII. — On se rappelle que le pape Eugène III avait été, en même temps que le prince Henri de France, simple moine à Clairvaux.
VIE APOSTOLIQUE
Sil
Saint-Père et de la cour de France. Les principaux chefs des croisés assistèrent aux offices ; et, parmi ces personnages, on remarquait avec un juste orgueil le grand maître des Templiers, entouré de cent trente chevaliers du Temple, Tenus exprès de Jérusalem pour se joindre à l'expédition sacrée. Ce beau jour fut, pour le roi et tous les hommes d'armes, un jour de réjouissance et de saintes consolations. Toutes les grâces semblaient se réunir sur l'armée ; et l'ÂUemagne enviait à la France le bonheur de posséder dans son sein le lieutenant du Sauveur du monde ^ l'héritier du Prince des Apôtres *.
Le séjour du Pape à Paris, et ses ordonnances pleines de sagesse, amenèrent de notables perfectionnements dans la discipline ecclésiastique ; mais il en résulta des murmures et des résistances. Plusieurs clercs, non contents de protester sourdement contre la Cour pontificale, ourdirent contre elle une opposition qui donna lieu à une étrange aventure.
« Eugène III, raconte l'abbé Albéric, étant allé processionnellement, le jour des grandes Litanies, à Sainte-Geneviève, les clercs de cette église, armés de verges, se jetèrent sur les gens du Pape, qui furent bien battus; et le sang coula dans la bagarre *. »
Le Pontife, pour châtier les coupables, remplaça le clergé de Sainte-Geneviève par les chanoines réguliers de Saint-Victor, auxquels cette antique église fut octroyée. Mais les mécontents ne se* tinrent point en repos; ils fomentaient chaque jour des émeutes, venant même, pendant la nuit, tapager et troubler l'office des Matines. Ils firent tant, que le ministre Suger dut employer les moyens extrêmes; il les menaça terriblement de leur crever les yeux, et de détronquer leurs membres *.
Cette menace rétablit l'ordre dans Paris.
La principale difficulté, au point où en étaient arrivées les choses, consistait à trouver des ressources pour subvenir aux énormes frais de la croisade. Les ofTrandes des fidèles étaient sans doute considérables; mais -elles ne pouvaient
1 L'emperear Conrad envoya, à plusieurs reprises, des députés au Pape pour rengager à venir en Allemagne. La dernière députation, composée de trois prélats illustres, le supplia d'agréer au moins une entrevue avec TEmpereurà Strasbourg; mais le Pontife ne se rendit à aucune de ces invitations, pour des motifs que les historiens interprètent différemment. (Voy. Luden, Gesch. d. l^euUchtn Voiks, t. X, buch. XXI, cap. ii, p. 250 et seq.)
' Gallicanae Ecclesis multum ex hoc gravats^ snnt. {Cfiron. Mauriac.)
> ... Octtlorum excscationem et mombrorum detruncalion^m terribililer promisimus. (Epist. Suggerii, ux.}
TosiE L
suffire à l'entretien d'une grande armée. Pour se créer de nouveaux revenus, Louis VII leva des impôts, contracta des emprunts, établit des taxes qui furent approuvées par le Souverain-Pontife. La plupart des grands seigneurs, se trouvant dans le même embarras, durent recourir aux mêmes expédients. Il est vrai qu'ils possédaient d'immenses richesses territoriales; mais ils n'avaient point de fortune pécuniaire, parce que, vivant sans prévoyance, ils dépensaient habituellement la totalité de leurs revenus.
On sait combien ces embarras exercèrent le génie financier de l'époque, et contribuèrent à l'œuvre de la civilisation moderne, par les franchises accordées, à prix d'argent, aux bourgeois et aux communes. Des secousses violentes suivirent parfois l'émancipation des peuples ; mais la liberté politique s'équilibra au milieu de ces vicissitudes ; et, comme tous les autres progrès de la vie sociale, elle ne prit son essor qu'après des expériences longues et douloureuses.
Pendant que ces incidents se produisaient dans les Gaules, toutes les routes qui mènent à Metz et à Ratisbonne se couvraient successivement d'une innombrable quantité de croisés.' La première de ces villes avait été désignée pour point de réunion des troupes françaises ; la seconde était le rendez-vous des croisés allemands. Il avait été convenu, entre les deux souverains, qu'on laisserait un certain intervalle entre le départ des deux corps d'armée, afin que, devant suivre le même itinéraire, ils ne manquassent point de vivres sur la grande étendue des contrées qu'ils avaient à parcourir. Conrad ouvrit la marche au mois de mai ; Louis le Jeune ne dut se mettre en route que dans les derniers jours de juin.
L'Empereur, avant de rejoindre l'armée germanique, fit reconnaître pour son héritier présomptif le prince Henri, son fils, encore enfant, qui, sans aucune opposition, reçut le sacre à Aix-la-Chapelle. Ce fait, d'une si haute importance et si providentiellement amené, combla de joie le chef de la dynastie des Hauhenstauffen, en consolidant le sceptre impérial dans sa famille. J^e jeune roi n'était point en âge de gouverner. On choisit pour tuteurs, eteu même temps pour régents de l'Empire, le vénérable archevêque de Mayence et l'abbé de Corby, tous deux verses dans les afTaires publiques ; et, de concert, ils tinrent les rênes des États d'Allemagne avec une loyauté comparable à celle du pieux abbé Suger.
Ces dispositions étant sanctionnées, Conrad, avec ses frères, Otton de Frisingen et Henri de Bavière, son neveu Frédéric de Souabe, et les plus illustres princes de la Germanie, se rendit en grande pompe à Ratisbonne, où l'attendait une armée telle qu'on n'en avait jamais vu dans les siècles précédents ^ Les chevaliers teutoniques, tout reluisants d'or et d'airain, 'étincelaient au soleil ; la terre, dit un annaliste, pliait sous le trépignement des chevaux ; et dans la taste plaine ondulaient en tous sens d'innombrables flots de panaches, de casques, de boucliers, de cuirasses resplendissantes, et soixante et dix mille lances qui brillaient comme des éclairs. Outre les nombreuses phalanges des nobles hommes^ l'armée traînait encore à sa suite une multitude de chevau-légers, de piétons et de pèlerins, hommes et femmes, en si grand nombre, que, selon l'expression d'Otlon de Frisingen, les fleuves se refusaient à les transporter, et les routes n'étaient point assez larges pour en contenir les bataillons. L'armée commandée par l'Empereur en personne, se dirigea, à travers la Hongrie, la Thrace et la Bulgarie, vers Constantinople où elle dut établir son campement jusqu'à l'arrivée de la croisade française.
Louis VII, le roi très-chrétien, s'était préparée l'expédition par des œuvres chrétiennes; et, pour se recommander à la protection de Dieu, il fit des choses louables et inimitables, dit la chronique *. Il s'en allait, accompagné seulement de deux serviteurs, dans les maisons religieuses et chez les pauvres, leur apportant des aumônes, consolant les affligés, soignant les malades, et poussant l'abnégation jusqu'à visiter les lépreux pour les servir de ses propres mains.
Lors donc qu'il eut accompli noblement les dictées de sa conscience, il se rendit avec ses barons à l'église Saint-Denis, où l'avaient précédé sa mère, la reine Adélaïde, sa femme Éléonore, et un grand nombre de guerriers. La royale basilique s'était revêtue, en cette circonstance, de ses plus riches parures. Entre autressouvenirs d'édification qu'elle offrait aux yeux du monarque, on admirait les images vénérées des héros de la première croisade qui semblaient sourhre à leurs héritiers. Godefroy de Bouillon, Raymond, Tancrède, Baudoin, Hugues de Vermandois, et leurs immortels compagnons d'armes, illuminaient les vitraux
1 Ott. de Frising., lib. II, p. 23.
* Rem fecit landabileoii iaimitabilcm... (Od* de Diog., u, p. 18.)
du sanctuaire ; et, à côté de ces grandes figures, d'autres tableaux représentaient le combat d'Antioche, les batailles deDorylée et d'Ascalon et la glorieuse conquête de Jérusalem.
<c Le pape Eugène, l'abbé Suger et le clergé de Saint-Denis, reçurent, dans le chœur de l'église, le roi Loys, lequel, se prosternant très-humblement par terre, demeura longtemps en adoration. Alors le Pontife, assisté de l'abbé de Saint-Denis, ouvrit une petite porte d'or, et en tira solennellement un coffre d'argent contenant les reliques du bienheureux martyr, afin que le roi, contemplant et baisant celui que chérissait son cœur, devînt plus allègre et plus intrépide. Puis, ayant pris l'oriflamme sur l'autel, il donna au roi le bourdon et la panetière du pèlerin, avec la bénédiction apostolique. Enfin, la cérémonie étant achevée, Loys, pour échapper à l'empressement de la multitude, se retira dans le cloître des moines, couchant dans leur dortoir et mangeant avec eux. Le lendemain, il embrassa tous ceux qui l'entouraient, et s'éloigna, suivi de leurs vœux et de leurs larmes. Je n'essayerai pas, continue le chroniqueur, de décrire cette scène attendrissante... La mère et la femme du roi faillirent tomber en pâmoison et perdre toute chaleur vitale, à force de pleurer. Donner une idée d'un si déchirant spectacle, serait chose aussi téméraire que superflue *. »
L'armée française n'était ni moins forte ni moins splendide que l'armée teutonique. Elle comptait près de cent mille croisés, non compris les piétons et les pèlerins hors d'état de combattre. Ce fut à Metz, sur les terres de l'Empire, que cette masse formidable se trouva campée ; de là, elle s'ébranla vers l'Orient.
Mais, dès son départ, Louis VII sembla reconnaître la faute qu'il avait commise d'emmener avec lui la jeune reine Éléonore. Cet exemple autorisait les chevaliers à se faire également accompagner de leurs femmes ; et celles-ci, ayant à leur service des chambrières peu chastes, donnèrent un grand scandale à l'armée^. D'autres éléments de désordre s'introduisirent au milieu de ces troupes indisciplinées. Des spéculateurs, des troubadours efféminés, des aventuriers de diverses nations, attirés par
^ Non patiebalar moras oppressio popalonim ; et mater et Qxor, quo! inter lacrymas et calorem pêne spiritum exhalabant. Scd iuctnm et planctum qui ibi inerant velle describcre^ tam staltnm est quam impossibile. (Od. de Diog., toc. cit.) ' * ... Qnibns cnm cabicularix déesse non possent, in castris christianis qux casta esse oporlcbat feminarnro roultiiudo versabatur ; quod utique factnm est exercitoi nostro io scandalum
VIE APOSTOLIQUE
Tappfit du gain et des nouveautés, marchaient à la piste des soldats de la Croix, avides de dévorer leur substance.
Il n'était plus temps d'obvier à ces graves inconvénients. Odon de Deuil rapporte que Louis VII ût, à la vérité, des règlements sévères ; mais, ajoute-t-il avec naïveté, je ks ai oubliés; car comme on ne les a jamais maintenus, f'e ne les ai pas non plus retenus ^
L'armée quitta la France le 29 juin 1U7, deux mois après l'expédition allemande. Elle passa par VSTorms, Wiirtzbourg, Ratisbonne, où elle franchit le Danube, en suivant exactement les traces de Conrad.
Une troisième expédition , composée en grande partie d'Anglais et de pèlerins du nord de l'Allemagne, s'était embarquée peu auparavant dans un port d'Angleterre, pour se rendre en Asie par la route de mer. Cette flotte, longtemps privée de vents favorables, aborda les côtes de Portugal, où un brillant fait d'armes consolida, comme nous le verrons plus tard, l'existence de ce nouveau royaume, récenunent fondé par un comte de Bourgogne *.
Dans tout le cours de leur pénible marche, iurant un trajet de plus de cinq cents lieues, les deux armées de terre avaient été partout accueillies avec une chrétienne hospitalité. Il n'en fut pas de même dès qu'elles touchèrent le territoire grec, a Ailleurs, dit Odon de Deuil, les indigènes nous vendaient honnêtement ce
dont nous avions besoin, et nous entretenions avec eux les relations les plus pacifiques. Les Grecs, au contraire, enfermés dans leurs villes,* nous passaient avec des cordes, du haut des murailles, les vivres que nous voulions acheter; et, on le conçoit, cette manière incommode de nous fournir nos denrées ne pouvait convenir à la foule des pèlerins qui, las de souffrir la disette dans un pays fertile, commencèrent à se procurer, par la violence et le pillage, les choses nécessaires à la vie. L'empereur grec, ajoute le même historien, regardait les guerriers d'Occident comme des hommes de fer dont les yeux lançaient des flammes ardentes, et qui répandaient le sang avec la même indiflérence que s'ils versaient de Teau *. »
On pouvait pressentir, en constatant la malveillance des Grecs et les dérèglements qui fermentaient au sein des armées catholiques, la terrible issue que prendrait cette gigantesque entreprise. Notre objet n'est pas d'écrire l'histoire de la croisade. Nous devons nous arrêter, avec le saint moine de Clairvaux, en deçà des mers, où des épisodes d'un autre genre, et qui se rattachent plus étroitement à sa vie, appellent notre attention.
Au retour des croisés, et après les faits accomplis, nous jetterons un coup d'oeil sur l'ensemble des événements de la guerre sainte, pour en apprécier la portée, et en raconter sommairement les résultats.