CHAPITRE HUITIÈME
Saint Bernard combat les hérétiques en Languedoc. — 11 reçoit à Glainraux deux hôtes illustres.
— Leur histoire. ^ Concile de Reims.
Pendant que les armes des chrétiens et des musulmans s'entrechoquaient en Asie, le Souverain-Pontife portait la sonde dans les plaies intérieures de l'Église, et s'appliquait à en expulser le venin mortel. Déjà les progrès de
* Sed qnia ipss non bene tennerunt, eas nec ego retinui. (Od. de Diog., /oc. cit.)
* Le Portagal, successivement occupé par les Arabes et les Maures, pais échu en grande partie au roi deCastille, fut élevé au rang de royaume indéoendant par Alphonse de Bourgogne.
l'hétérodoxie avaient été arrêtés dans leur essor par l'éclat de la croisade ; les doctrines captieuses semblaient avoir perdu l'espèce de charme qu'elles exerçaient sur les amateurs de nouveautés, dès le moment où de plus nobles intérêts gagnèrent les sympathies publiques.
Mais, si l'arbre de la science du mal n'osait plus déployer au grand jour sa couronne d'op* gueil, ses racines s'enfonçaient d'autant plus
< Od. de Diog., hc, cit.
su
profondément dans les ténèbres de la terre ; et jes graines, dispersées par le vent, préparaient pour une autre saison des fruits d'amertume et de mort.
Le Pape, selon les antiques traditions romaines, ne se pressa ni de condamner ni de sévir. Il voulut d'abord écouter les plaintes, peser les questions, vérifier les documents. A cet effet, il attendit que le bruit des armes eût cessé de retentir en Europe, pour examiner, au milieu du calme et du silence universel, les doctrines des sectaires. Provisoirement, il établit sa résidence à Paris, où saint Bernard, revenu de Trêves, ne tarda point à le rejoindre.
Le premier objet qui fixa leur attention, fut le livre de l'évéque de Poitiers, Gilbert de la Porée. Ce prélat, déjà fort avancé en âge, mais toujours imbu des subtilités d'Abeilard, avait scandalisé quelques membres de son clergé par le rationalisme qu'il introduisait dans l'enseignement théologique *. Le Pape reconnut les dangers de cette innovation ; mais il ajourna son jugement définitif à Tannée suivante, afin de laisser à l'évéque de Poitiers le temps de compléter sa défense, et de mettre la totalité de ses ouvrages sous les yeux d'un concile plus nombreux.
Un autre soin souffrait moins de retard. Il était urgent de remédier aux ravages que les prédications de Henri de Bruys avaient causés dans les provinces méridionales de la France. Nous avons rapporté ailleurs les doctrines de ce moine apostat, et les sacrilèges qu'il commit dans les églises. Eugène III jugea opportun d'envoyer sur les lieux son légat, le cardinal Albéric, évêque d'Ostie, acccompagné du savant Godefroy, évêque de Chartres, et de saint Bernard lui-même. Ce dernier se fit précéder d'une lettre qu'il adressa à Hildephonse, gouverneur de la Gaule Narbonaise. Il le blâme d'avoir trop longtemps toléré les propagateurs des doctrines hétérodoxes, et lui expose avec énergie les maux qu'elles ont enfantés.
a L'infection que cet homme a répandue « dans vos États, lui dit-il en terminant, s'est a fait sentir sur toute la terre. Voilà le sujet du « voyage que nous allons entreprendre. Je ne tt viens pas chez vous de mon propre mouve- « ment : l'obéissance me pousse, la charité a m'entraîne. Peut-être me sera-t-il donné « d'arracher du champ de l'Église cette plante «vénéneuse et ses multiples rejetons. Il est « vrai que ma main est faible pour une telle
* Mabil,, Piîc', in Bern., û« 32,
« besogne ; mais je compte sur le secours des a saints évéques que j^accompagne, et sur la tf puissante assistance que j'attends de vous. A <i la tête des prélats auxquels le Saint-Siège a « confié le soin de cette affaire, se trouve l'ila lustre cardinal -évêque d'Ostie, fameux dans a Israël par les victoires qu'il a remportées sur a les ennemis de Dieu. Il est de votre office de^ « faire une réception honorable à ce prince de a l'Église, et de seconder, selon le pouvoir que u Dieu vous a donné, une mission qui n'a pour c( but que votre salut et le bien de vos su- « jets *. »
Malgré cette recommandation, et peut-être malgré la bonne volonté ducomteHildephonse, le légat ne reçut, dans la citéd'Albi, qu'un accueil injurieux. La majorité des habitants de cette ville égarée avait rejeté, avec le dogme de la suprématie du Pape, la plupart des autres enseignements de l'Église ; et, non-seulement ils refusèrent d'assister au saint sacrifice que le cardinal célébra dans leur cathédrale, mais ils manifestèrent, par des huées et par les sons d'une musique discordante, le déplaisir que leur causait sa visite, a Ces gens-là, écrit Goa defroy, l'accueillirent aux cris des ânes et tf au bruit des tambours; à peine se trouva-t-il a trente fidèles à sa messe M »
L'abbé de Clairvaux arriva dans la même ville deux jours après le cardinal. Dès le lendemain, il fit sonner la messe, dit la chronique ; et, soit par curiosité de voir Thomme le plus célèbre du temps, soit par les attraits extraordinaires de sa personne, les Albigeois accoururent en si grand nombre à l'église, que la vaste nef ne put les contenir. Le serviteur de Dieu, après la célébration des Mystères divins, monta en chaire pour évangéliser cette multitude d'hommes passionnés , tous avides de l'entendre. Il leur parla avec douceur, leur expliquant, article par article, les divers points du symbole catholique que les novateurs avaient rejetés ou altérés ; et, non content d'éclairer les esprits, il s'appliqua surtout à reconquérir les cœurs, selon la recommandation du prophète : Parlez au cœur de Jérusalem •; ministère qui lui était d'autant plus facile, que sa parole, pleine d'onction, jaillissait spontanément de son âme comme d'une source de charité.
Peu à peu la grâce divine s'insinua dans le vaste auditoire, et captiva les volontés les plus
* Epist. ccxLi.
* Cum asinis et tympanis exierunt ol)viam...; ad missain xxx vix convemre, etc. (Gaudfr., epigt., ii» lO, in MabiU,, p, 12lO.\
' Isaïe, XL.
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rebelles, comme une rosée qui tombe sur un champ de blé, et ranime dans les tiges desséchées la sève et la vie. Les peuples, en l'écoutant, ne pouvaient retenir leurs larmes; et le discours n'était point fini, que déjà la vérité avait triomphé.
a Convertissez-vous donc, s'écria le prédica- « teur en terminant ; revenez, enfants égarés, « au bercail de la famille catholique I Et, pour a que je connaisse nommément ceux d'entre « vous qui ont reçu la parole du salut, qu'ils « lèvent la main droite vers le ciel, en signe de cr soumission à l'Église. »
Aussitôt, tous levèrent la main droite et témoignèrent, par une acclamation unanime, leur retour dans la voie de l'obéissance et de la paix '.
Godefroy le biographe, qui raconte cette l)elle scène comme un des plus étonnants fruits de l'éloquence apostolique, signale plusieurs autres actes non moins admirables que le Saint accomplit en cette occasion à Bergerac, à Cahors, à Vertefeuille, à Toulouse, et partout où il prêcha l'Évangile.
Le fait le plus extraordinaire est celui qui se passa dans le bourg de Sarlat, en Périgord. Là, dit le chroniqueur, après le sermon, on lui présenta, selon l'habitude, des paniers de pains pour qu'il les bénît. Lors donc qu'il eut terminé cette cérémonie, il s'écria : « Vous reconnaîtrez que nous vous apportons la vérité, et que les novateurs vous enseignent l'erreur, si vos malades recouvrent la santé en mangeant de ces pains. » A cette parole trop formelle, le pieux évêque de Chartres s'alarme, et ajoute ces mots : « Bien entendu, vous serez guéris, si vous mangez avec une foi vive. — Non , reprit le Saint d'un ton qui décelait l'inspiration d'en-Haut; je dis que tous ceux qui mangeront de ces pains seront guéris de leurs maladies, afin qu'ils reconnaissent par là que notre enseignement est selon Dieu et selon la divine vérité 1 » Le pain miraculeux produisit des guérisons innombrables, guérisons qui eurent tant de retentissement parmi les peuples de la contrée, que Bernard se vit obligé de changer son itinéraire, pour se dérober aux intolérables ovations qu'on lui préparait en tous lieux •.
^ Factam est ergo, ut levantibus omnibus dexlras in cœlum cnm exnltatione, ipse sennoni ûnem imponeret. (Godrr., in MabilL, p. 4211.)
* Tftm, ingens multiludo languentium gustando eodem pane, con valait, ut per tolam provinciam verbum boc divulgarelur, et VÎT sanclus, per vicioa loca regredieos, ob coocursus into-
A Toulouse, sa mission fut particulièrement féconde ; mais les marques de vénération trop empressées que lui prodiguèrent les habitants de cette grande ville, faillirent mettre sa vie en danger. On rapporte que ses mains furent tant de fois couvertes de baisers, qu'elles en-; fièrent, ainsi que ses bras délicats et amaigris; à tel point, qu'il ne lui fut plus possible de donner la bénédiction *. Néanmoins, son zèle ne se ralentit point ; et, comme une victime toujours prête au sacrifice, il travaillait au salut de ses frères sans épargner sa propre vie.
C'est cette profonde abnégation qui le rendait, entre les mains de Dieu, si propre aux grandes choses.
« Qu'attendez-vous, Seigneur, disait-il u;i «jour; ce peuple demande des miracles; et a nous gagnerons peu par nos paroles, si vous a ne les confirmez par les signes de votre a puissance! »
Il laissa échapper ces mots en sortant de la maison des chanoines réguliers de Toulouse, où l'un des ecclésiastiques, ifrappé de paralysie, était à toute extrémité; mais il n'avait pas encore dépassé le seuil de la porte, que le moribond se jeta hors de son lit, et courut à saint Bernard pour le remercier avec effusion de sa subite guérison.Les chanoines, effrayés de cette espèce de résurrection inespérée, se sauvèrent en poussant des cris; parce qu'ils s'imaginaient que l'âme était sortie du corps, et que c'était un fantôme. Le bruit du miracle attira tant de monde, que le Saint se cacha dans une cellule dont il fit garder avec soin la porte et les avenues, a Quant à l'ecclésiastique si merveilleusement guéri, ajoute le chroniqueur, il s'appelait Ber nard, et entra au monastère de Clairvaux, où il prit l'habit religieux. Quelque temps après,' le révérend Père l'envoya en Languedoc, pour le mettre à la tête du couvent de Valdeau, qu'il gouverne encore aujourd'hui avec une visible assistance de Dieu '. »
Saint Bernard et les légats du Saint-Siège suivirent les vestiges du moine Henri, qui fuyait de ville en ville; partout ils purifièrent les temples qu'il avait profanés, rétablirent le culte antique, et arrachèrent la zizanie du champ de l'Église. Jésus-Christ est bénil La foi triomphe/ L'infidélité est confondue/ C'est en ces termes que les historiens du temps expriment leur admiration *.
lerabites declinayerit, et timuerit illo ire. ( Vfta 2', ant. Alano, cap. XXVI, 109 75. — In Mabill., p. 1285.)
1 Gaudf., VHa S. Bern,, p. 1222.—» Godf. de Clarav., lib. lII,cxMM.ed.Hortii.— »//!*/. rfcC<f.,vol. IV, liv. VU, cb.i.
Sans doute, le scandale était né sur cette terre que Tennemi avait visitée, et tôt ou tard il dut se manifester au jour. Hais que d'âmes préservées du naufrage, que d'âmes sauvées, grâce à l'apostolat du saint Abbé deClairvauxl
En quittant les provinces qu'il avait évangélisées, il leur laissa par écrit le sommaire de ses instructions. Son épître aux habitants de Toulouse caractérise son intarissable sollicitude.
« Je vous renouvelle, leur dit-il, la recome mandation instante de ne recevoir chez vous a aucun prédicateur qui n'ait reçu sa mission a du Saint-Siège, ou l'approbation de votre « évêque. Comment prêcheront-ils^ s'ils ne sont il envoyés? dit l'Apôtre *. Ces prédicateurs étrana gers ont une apparence de piété, mais ils n'en a ont point l'esprit; ils cachent le poison dans a la douceur; et ils ont l'adresse d'envelopper « leurs nouveautés d'un extérieur séduisant. (( Défiez-vous de ces gens comme de ceux qui a empoisonnent les âmes: et reconnaissez sous tf la peau de brebis'le loup qui s'y cache • 1 » , La cellule de Clairvaux était toujours le plus cher objet des soupirs du saint moine. C'était là qu'il restaurait ses forces, puisait de nouvelles lumières, et entretenait les communications les plus intimes avec le Dieu de son cœur. Il lui fut enfin donné d'y retourner après Je si longues fatigues; et il put goûter quelque repos, dans l'attente du concile de Reims qui devait s'ouvrir incessamment. Mais son repos n'était jamais sans travail ; et du moment où il se retrouvait au milieu de ses frères, il les nourrissait de la moelle de sa dilection, et versait en eux les plus doux épanchements de son esprit apostolique.
Ce fut vers ce temps que la renommée lui attira deux visites dont les annalistes racontent avec complaisance les intéressants détails.
Pierre de Portugal, envoyé par le roi son père, vint remercier l'abbé de Clairvaux de la délivrance de sa patrie, par la conquête qui avait été faîte, sur les Maures, d'une forteresse importante, avec l'aide des croisés. Il lui déclara que le roi avait formé le vœu, s'il remportait cette victoire, de bâtir dans ses États un monastère de la filiation de Clairvaux; et il sollicitait pour cette fondation quelques-uns de ses moines. L'annaliste ajoute que le roi de Portugal avait vu en songe le saint Abbé, qui lui promettait la victoire '. Cette étonnante dé-
1 Quomodo vero prsdicabimt,msimittaDtur? (Rom.,x, 15.)
* Epist. ccxui.
* Atinui, Cisterc,, t. H| p. 70.
putation émut vivement le désert de Clairvaux; et les moines, pénétrés de reconnaissance, entonnèrent tous ensemble le Te Deum en action de grâces.
Saint Bernard ne se rendit au vœu du roi de Portugal qu'après avoir consulté Dieu au pied de son crucifix. Puis, il adressa une lettre au monarque, et lui écrivit, entre autres, ces paroles prophétiques :
« Nous avons été touchés de la généreuse u inspiration qui vous a suggéré la pensée de (( fonder un monastère. C'est ce qui me déter- « mine à vous envoyer quelques-uns de mes a enfants que j'ai nourris, pour Jésus-Christ, a du lait de la doctrine sacrée, afin qu'ils vous a secondent dans la réalisation de vos louables a desseins.... Quant au monastère que vous a allez édifier, je dois vous dire qu'aussi longce temps qu'on le conservera dans son intégrité, a votre royaume demeurera également intègre a à votre race; mais quand on en retranchera a quelquechose,votrecouronneseratransférée.
a Je prie le Sauveur du monde de protéger Votre a Altesse et l'illustre reine, votre compagne, et| a de vous bénir dans votre postérité, en sorte a que vous voyiez les enfants de vos enfanta « se réjouir dans la possession de vos domaines! a et de vos États ^ 0
Les auteurs remarquent que cette prédiction s'est accomplie, en 1580, après la mort du roi Sébastien, qui succomba en Afrique dans un combat contre les Maures. Le cardinal Henri,' son oncle, lui succéda, à défaut d'autres hé-' ritiers ; et celui-ci, ayant le premier porté atteinte à l'intégrité du monastère, perdit sa couronne qui passa de la race des Bourguignons à la maison de Castille '•
Or, le prince de Portugal, en s'éloignant de Clairvaux, emporta dans son âme le trait qui l'avait pénétré. Des désirs célestes remplirent cette belle âme et en bannirent toute autre pen-
* Episl. cccLXVii.
> Annal, Citt,, t. U. séries abb. Àlcob, p. 12. — L'historien de Citeaax donne des détails curieux sur ce monastère fondé à Âlcobage, à dix-huit lieues de Lisbonne. Le nombre des religieux, d'abord très-restreint, s*éleva bientôt à plus de mille, qui se succédaient jour et nuit dans le chceur, pour y chanter sans interruption les louanges de Dieu. Dans la suite, les princes enrichirent tellement cette maison, que l'abbé Ùxnt par posséder trente vilies, entre lesquelles il y a quatre porU de mer. U possédait h juridiction civile et criminelle sur plus de six mille vassaux. « On ne sait que trop, sgoute le pieux « historien, combien ces grandes richesses et ces avantages c temporels sont dommageables à ceux qui, par leur profession « sont obligés de mener une vie pauvre, cachée, inconnue « laborieuse, pénitente et dégagée de tous les soins du monde. • (Voy. le P. Lenain, Bi$t. dt CUôaux, vol. VL)
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sce. Ni l'éblouissement des grandeurs royales, ni les applaudissements que lui attirait sa bravoure, ni les intérêts de sa dynastie, ne purent efifacer de son esprit l'impression vive de la sainteté du cloître. Dix ans après sa visite, ce prince magnanime foula aux pieds toutes les pompes qui paraissaient les plus éclatantes aux yeux des hommes. Il quitta le monde pour suivre Jésus-Christ dans la vie monastique, et mourut, de la mort des Saints, en Tannée 1165 *.
Une autre visite, non moins mémorable, fut celle du roi de Sardaigne. Voici ce qu'en rapports Tannaliste de Cîteaux ;
a Le roi de Sardaigne, prince très-illustre et très-puissant, nommé Guimard, entreprit le pèlerinage de Tours, pour visiter le tombeau du glorieux saint Martin. La réputation de Bernard attira ce personnage jusqu'à Clairvaux, pour voir celui dont on publiait tant de choses édifiantes. Le serviteiu* de Dieu le reçut avec honneur; mais comme il ne pouvait s'empêcher de jeter en toute occasion le filet de la parole évangélique, il entretint ce prince de la grande affaire du salut, et l'exhorta à se mettre en état de comparaître avec confiance devant le tribunal de Dieu.
a Cette parole semblait tomber sur une terre aride : elle n'excita aucune réaction visible; mais le Saint, au moment où Guimard prit congé de lui, le bénit et lui dit ces mots : a J'ai a prié Notre- Seigneur avec beaucoup d'in- « stances pour votre conversion, et je n'ai pas 0 encore été exaucé. Je vous laisse donc para tir; mais sachez que vous reviendrez ici un « jour. »
Le roi, vivement surpris de cette prédiction, n'eut bientôt plus d'autre pensée que de se vouer à Dieu. Longtemps il lutta contre la force qui l'entrainait à Clairvaux; mais cette force était divine : il dut céder. Ainsi, laissant à son fils le sceptre et la couronne, il suivit généreusement sa vocation. La paix du cloître, ajoute la chronique, lui parut plus attrayante que les agitations de la terre; l'humilité de Clairvaux, plus précieuse que la majesté d'un trône : la compagnie des hommes angéliques, plus douce que le cortège des courtisans; en un mot, le ciel lui sembla plus désirable que l'île de Sardaigne, Notre-Seigneur, qui voulait faire de ce prince un nouvel homme, dit l'historien de Cîteaux, ne lui ôta pas toutefois son cœur noble qui avait comme une inclination naturelle à la royauté;
^ La biographie de Pien-e de Portugal a été insérée dans VHi^t. d9 CUeaux, vol. VU
il en changea seulement le mobile. U lui fit comprendre que rien n'est beau comme la perfection évangélique; que servir Dieu, c'est régner; que la vraie grandeur consiste à s'élever au-dessus du monde et à commander d'abord à soi-même *.
Guimard avait quarante ans lorsqu'il se retira à Clairvaux, et mourut dans une heureuse vieillesse, vers l'année 1190.
Que le lecteur fasse quelques réflexions sur ces vocations extraordinaires 1 Nous admirons à juste titre la foi d'Abraham, quand, à la voix qui lui disait: Sors de ton pays et de ta parenté I il quitte sans murmure sa maison, sa famille, sa patrie, et trouve dans son sacrifice même la récompense de sa fidélité. Mais le sacrifice de ces princes chrétiens fut-il moins héroïque ? Ce n'est pas seulement leur pays et leur parenté qu'ils abandonnent pour Jésus-Christ; c'est un royaume, c'est un trône, c'est le monde tout entier. Ils ont entrevu la lumière céleste; ils ont ressenti les attraits du divin amour; ils ont compris le mystère de Jésus-Christ; et désormais Jésus-Christ leur tient lieu de toutl Comme des exilés qui rentrent dans leur patrie, rien ne les arrête sur le chemin, ni les montagnes, ni les fieuves, ni les déserts. Impatients d'atteindre le but où ils tendent, ils sont indifférents à tout le reste, et ne se laissent abattre ni par les privations ni par les fatigues. Us obéissent avec amour à la voix de Jésus-Christ I Ils le suivent avec une ferme constance; ils s'attachent à lui par des liens immortels; ils déclarent, avec saint Paul, que ni la vie, ni la mort, ni les choses présentes, ni les futures, ni tout ce quil y a de plus haut ou déplus profond, ni quelque créature que ce soit, ne pourra jamais les séparer de l'amour de Dieu, qui est en Jésus-Christ Notre- Seigneur *.
Âh ! si nous étions profondément pénétrés des célestes espérances, ou plutôt des divines assurances [car l'espérance chrétienne est une assurance), serions-nous si étonnés de voir l'heureux commerce de ceux qui échangent les jouissances fugitives du monde pour des béatitudes qui ne finiront jamais? Comme des aigles qui choisissent, pour placer leur nid, l'arbre le plus élevé de la forêt, ces grandes âmes, dédaignant la terre, montent dans les régions purifiées, se rapprochent de Dieu, et trouvent en Dieu la sérénité de la lumière, la plénitude de la paix, et les délices d'un amour infini 1
1 Exord. Ctst.f dist. 3, cap. xxvii. — Hi<t. de Cit»^ vol. VI, p. 265 et suiv.— « Roua., viii, 38.
ils
Nous avons laissé le Souverain-Pontife à Reims, où- il présidait un concile qui commença ses travaux le 22 mars H48. Saint Bernard dut y prendre part; Suger, le régent de France, s'y rendit également, ainsi que dix-huit cardinaux, et un grand nombre de prélats de la Germanie, d'Espagne et d'Angleterre, qui s'étaient joints à ceux de France. On s'occupa d'abord des fuestions de doctrine. On fit comparaître le oreton Éon de l'Étoile, qui s'annonçait aux peuples crédules comme le juge des vivants et des morts, et ne laissait pas, malgré sa folie, d'exciter le fanatisme de ses partisans. Le Pape le jugea plus malheureux que coupable; il le confia à la vigilance de Suger, qui le fit enfermer pour le reste de ses jours. Mais ses disciples, plus exaltés et plus dangereux que lui, redoublèrent d'audace en se posant comme des apôtres persécutés. Ils ne renoncèrent à ce rôle qu'à la suite de plusieurs défaites, et après que les plus fanatiques d'entre eux eurent été livrés aux flammes par le bras séculier.
Le concile reprit ensuite Texamen des erreurs de Gilbert de la Porée. Cet évêque fit apporter de gros volumes pour justifier ses assertions par l'autorité des Pères. Il soutenait, en appliquant à la Divinité la méthode des catégories d'Aristote, qu'il fallait admettre une distinction entre Dieu et la Divinité. Le Pape, ennuyé de ces longues kctures^ le pressa de s'expliquer en peu de mots ; et Bernard, pour éviter des discussions oiseuses, formula les propositions orthodoxes opposées à celles de Gilbert, o Vous prétendez donc, s'écria ce dernier en s'adressant à l'abbé de Clairvaux, que la Divinité est Dieu?— Sans doute, répliqua le Saint; c'est là ma croyance; qu'on récrive avec une pointe de fer et un poinçon de diamant I » L'énergie de saint Bernard mit fin aux récriminations; et à la clarié de sa parole s'évanouirent les subtilités scolastiques. Le concile condamna les erreurs de Gilbert; mais ce prélat se montra si docile au jugement de l'Église, que le Pape le renvoya
en paix dans son uiocèsc,oii il termina saintement sa vie dans les fonctions d*un laborieux ministère *.
Après les affaires doctrinales, le concile renouvela les canons de discipline ecclésiastique qui déjà, sous les Pontifes précédents, avaient été mis en vigueur. Le zèle de l'abbé de Clairvaux redoublait et se prononçait avec une extrême gravité toutes les fois qu'il s'agissait de remédier à l'affaiblissement de l'esprit sacerdotal. Il attribuait cette déchéance, en grande partie, à la coupable facilité avec la-, quelle on conférait les ordres sacrés. « L'Église ce s'est considérablement dilatée, dit-il dans un « écrit publié sur cette matière; le nombre des a frères s'est multiplié. Mais, ô mon Dieu I vous a n'avez pas augmenté la joie : il semble même a que le mérite des hommes ait diminué depuis « que le nombre s'est accru. On court indiscrèa tement aux ordres sacrés, et Ton embrasse a sans respect et sans réflexion le ministère a ecclésiastique, qui est redoutable aux anges « eux-mêmes *. »
Pour corriger ces abus, que saint Bernard regardait comme une des plus fréquentes causes de désordre et d'hérésie, il n'y avait point de plus sûr moyen que le rétablissement des antiques règles de la vie cléricale. Déjà de salutaires réformes avaient été opérées; le concile de Reims les perfectionna, et leur donna plus de sanction et d'autorité. Ainsi s'accomplissaient graduellement les dictées de l'Église, et les améliorations que réclamait la conscience chrétienne.
* Coll. Conc, t. I, p. 232. — ilnfia/. Cisf., t. II, p. 9i, per totum cap. ii et m. — Voyei aussi, quant à la question théologique traitée à fond, Prœi, iheolog. du P, Véronne, s. J., vol. II, p. 94. D'après le savant professeur du CoUépc romain, les critiques modernes ne sont pas d'accord sur les erreurs de Gilbert : « Critici inter se divisi sunt circa vcros Gilberti errores (quos ipse tamen revocavit in conc. Remens.}, etc. » L/K. sup, ciUf p. 94, note c.)
* De Convev, a^. Cler.^ cap. xx, p. 35.
VIE APOSTOUQtE.