‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 55 sur 319 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Concile de Trêves. — Examen des révélations de sainte Hildcgarde. — Histoire de cette prophétesse*

~Ses relations avec saint Bernard. —Coup d'œil sur ses écrits.

L'archevêque de TrèTes, Adalbéron, invita le Pape ei les cardinaux à venir dans sa résidence métropolitaine, leur offrant de défrayer pendant trois mois toute la révérende compagnie,

Eugène III accepta, et se rendit, accompagné de saint Bernard et d'un nombre considérable de prélats, à Trêves, où ils continuèrent les travaux du concile de Reims.

Une grande lumière brillait à cette époque sur les bords du Rhin. Sainte Hildegarde, abbesse des bénédictines du Mont-Saint-Rupert, près de Bingen, annonçait les choses futures avec les énergiques accents de l'Esprit de Dieu ; et, du fond de sa celluUe, elle adressait des avertissements aux ministres du sanctuaire qui, infidèles à leur vocation, compromettaient l'œuvre de Dieu et multipliaient les douleurs de l'Église.

Les sombres tableaux des mœurs du clergé n'étaient pas chose nouvelle au moyen -âge. Tous les sectaires avaient commencé par de semblables peintures leurs attaques contre l'Église; toujours le génie de la révolte préluda aux hérésies, en affichant la prétention orgueilleuse de corriger les abus et de réformer la hiérarchie sacrée.

Les écrits de sainte Hildegarde coïncidaient donc, à ce point de départ, avec les clameurs des hérésiarques, aussi bien qu'avec les gémissements des âmes vraiment chrétiennes. Mais son langage, sévère et incisif, captiva l'attention de l'autorité ecclésiastique, parce qu'il procédait d'une humble obéissance, signe certain de la vraie piété. Elle parlait évidemment avec mission; et, loin de provoquer témérairement la rébellion des peuples, elle soumettait toutes ses inspirations aux légitimes dépositaires du pouvoir spirituel.

Elle écrivait au Pape :

a Pauvre et chétive forme que je suis, TEsc prit me suggère les choses qu'il faut vous

«dire. 0 père des pèlerins, père lumineux, a égide radieuse de l'Église , racine primor- « diale de l'Épouse de Jésus-Christ...; vous, le a premier nommé après le Christ, qui avez la 0 garde de tout le troupeau, et tenez la place a de Jésus-Christ, donnez, je vous en conjure, «donnez des préceptes aux maîtres et des « règles aux disciples ^.. »

Sainte Hildegarde passa longtemps pour une visionnaire. Vierge simple et timide, eUe n'osait produire au dehors les clartés extraordinaires de son esprit. Hais enfin, du fond de sa faiblesse. Dieu fit surgir une si admirable puissance, que bientôt la gloire succéda à son ignominie; et les princes de la terre, aussi bien que les pontifes, reçurent avec respect les écrits où les soupirs de cette âme sainte sont mêlés aux terribles accents des prophètes et aux sublimes accords de la harpe de David.

On se rappelle que saint Bernard, lors de son voyage en Allemagne, s'était détourné de son chemin pour aller visiter la célèbre prophétesse. Voici ce que raconte la Chronique de Trithème sur cette entrevue :

a De Francfort, le vénérable Abbé descendit

* Pater peregrinornm..., o fulgenspater..., fulgenslorica, prima radix in noyisnuptiisChristi...,opastor magne et postChristum, nominate..., ta qui es in Ctaristi vice sedens, eic. {Rpist. sanet. Ilii'ieg., ad Eug. ///, pop. y passim, édit. Colog., 1560.)

Nous ne citons ces textes, entre mille autres, que pour les opposer à des citations tronquées dont on a beaucoup abusé dans les temps modernes. Le protestantisme, pour légitimer en quelque sorte sa naissance, s*est créé un patronage, nonseulement de tous les anciens hérésiarques, mais de tous les génies du moyen âge qui déplorèrent les abus de leur temps et les faiblesses des ministres de TÉglise. C'est ainsi qu'Us mirent sainte Hildegarde, et même saint Bernard, à contribution pour justifier leurs gne& contre la papauté et contre la hiérarchie catholique. Tout récemment il a paru en Allemagne un ouvrage empreint de cet esprit hostile. C'est ce qui nous engage à donner quelque étendue à nos études sur sainte Hildegarde, désirant vivement que ce travail puisse contribuer è éclairer les fidèles sur les publications anticatholiques, où l'histoire n'est pas moins falsifiée que la religion ellc-m%me.

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aux environs de Bingen, où Hildegarde, religieuse et très-dévote vierge de Jésus-Christ, avait fondé le monastère de Rupertsberg. On dit qu'il eut avec elle des entretiens très-doux sur la félicité future; car cette servante de Dieu était connue de Tabbé de Clairvaux par ses écrits et par les témoignages qu'on lui avait rendus. A son arrivée au couvent, après les cérémonies d'usage, il se fit présenter les livres de l'abbesse; il les lut avec d'autant plus de soin, que divers critiques les jugeaient à leur manière : les uns respectant ce qu'ils ne comprenaient pas; les autres les condamnant comme des rêveries. Mais Bernard, édifié audelà de tout ce qu'on peut dire, se tourna vers ses compagnons : a Ces révélations, leur dit-il, ne a sont pas l'ouvrage de l'homme; et nul mor- « tel ne les comprendra, à moins que l'amour 0 n'ait renouvelé son âme à l'image et à la res» a semblance de Dieu ^ d

Cependant l'un des compagnons fit observer que beaucoup de personnages, savants et igno* rants, religieux et séculiers, crucifiaient journellement la servante de Dieu, en répétant que ses visions n'étaient que des hallucinations du cerveau^ ou des tromperies du démon. Sur quoi saint Bernard répondit : a Ne nous étonnons pas, mon frère, que ceux qui dorment dans leurs péchés regardent les choses d'enhaut conune des folies, puisque l'homme animal n'a pas le sens des choses de l'esprit. Oui certes, ceux qui gisent ensevelis dans l'orgueil, dans l'impureté ou d'autres souillures, prennent pour des rêveries les communications de Dieu ; mais s'ils étaient vigilants dans la crainte du Seigneur, ils connaîtraient les signes de l'opération divine. Quant à ceux qui pensent que ces visions proviennent du démon, ils montrent qu'ils n'ont aucune expérience de la contemplation; ils ressemblent aux Juifs qui disaient de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus- Christ, qu'il chassait les démons par la puissance de Béelzébuth '.a — Puis, s'adressant à

^ Quibus diligenter ex parte rcvisis, ultra quam dici potest admirnns, dixisse fertar ad socios : « Hsc scripta non simt hamanitus adinventa, nec potest ea mortalis homo capere, nisi ad Dei similitudinem intus et in anima fuerit refonnatus per amorem. »

* Révérende pater, vera qnidem sunt qm dixisti, ait monachus quinam devotus et sanctus ; sed multi bomines, docti et indocti, reiigiosi et mundani, animam famulsChristi, quotidianis oblocationibuB, cruciant, dum cerebri phuntasmafa, aut fallaciter per dxmooes, indocUe femine garrolantur immissa. Gui vir Dei : « Non miramor, inqnit, frater carissime, à dormientes in peccatis divinaa revelationes existimant somnia, cum sciamos verum dixisse sanctum apostolum : Ânimalis bomo non percipit ea qua' suut spiritus Dei ; stullilia euim est illi, et non potest

la sainte abbesse : « Pour vous, ma fille, lui dit-il, ne vous inquiétez pas des propos des hommes, puisque vous avez Dieu pour protecteur. Leurs vains discours s'envoleront comme de la paille; mais la parole de Dieu demeure éternellement*. «

Le chroniqueur n'ajoute rien au récit dei cette intéressante visite ; mais ce qui nous reste' des lettres de saint Bernard et de sainte Hildegarde peut nous faire pressentir l'union évangélique et toute vivante qui dès lors s'est établie entre ces deux grandes âmes : union sainte, étroite, intime, qui n'a pas besoin d'un long temps pour se contracter; car elle se noue en Dieu, dans une sphère qui est au-dessus du temps et de l'espace; elle est le résultat d'une foncière analogie, d'une affinité radicale qui produit des sympathies bien autrement attractives et unitives que les attraits et les affections de la nature. Ces sortes d'unions sont les fruits rares et inappréciables du plus su-t blime vœu de Jésus-Christ : « Mon Père, faites qu'ils soient un 1 » Dès l'instant où ces liens se' forment, ils sont complets, ils sont parfaits, lia sont indissolubles; ils sont, dès le premier abord, ce qu'ils seront éternellement : on se rencontre, on se comprend, on s'aime, sans aucun motif humain. Ces âmes unies à Dieu sont nécessairement unies entre elles; elles vivent d'une même vie, dans l'harmonie du divin amour.

Tel était le nœud sacré qui unissait saint Bernard et sainte Hildegarde. On en pourra juger par quelques passages de leurs lettres.

a Je réponds bien à la hâte, écrit le serviteur a de Dieu, à vos paroles pleines de pieuse tena dresse. Et plût au Ciel que l'accablement de a mes affaires me permit de vous écrire plus a au long 1 Béni soit le Seigneur qui vous a comble de ses grâces 1 Mais rappelez- vous a toujours, ma fiUe, que cette grâce est un don

intelligere,qttia spiritoaliter examinantor. Omnibus enim in peccatis superbis, luxurix^avaritiœ, seu aliis vitiis, quasi dormiendo, jacentibus, divinx admonitiones consueverunt somnia videri, qtioniam si vigilarent in timoré Domini, signa divin» operationis vera cognoscerent. Qui autem hsc immitti a dasmonibus existimant, ostendunt se divin» contemplationis nuliam penitot babere scientiam, similes illis judicandi sunt, qui Dominum et Salvatorem noslrum Jesum Cbristum in Beelzebud potestate ejicere dsmonia dixerunt. »

^ Ad sanctam qnoque Hildegardem per interpretem : « Et tu, filia, inquit, non timeas locutiones hominum, cum Deum babeu protectorem, quoniam illorum sermones peribunt ut stipula, verbum autem Domini manet in sternum. » (Tritb. in Chrom, Hirsaugienti, ad annum 1U7. Apud Bolland. Kt7. S. Bildeg, CommmUt § III, n* 23» 24. -* Aeta SS.^ tom. V, Antmip^ 1155.)

VIE APOSTOLIQUE

a gratuit, auquel TOUS devez sans cesse corres- « pondre avec amour et fidélité : car Dieu réa siste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles. <c Au reste, quelle instruction, quelle leçon a attendez-vous de moi ? N'avez-vous pas un a maître intérieur qui vous enseigne toutes c< choses par son onction? Je sais que la lu- « mière de l'Esprit-Saint vous découvre les se- « crets du Ciel, et vous révèle ce qui est au- « dessus de la portée du commun des hommes, a Lors donc que vous serez devant Dieu, dans a CCS heureux moments où votre esprit est uni « au sien, souvenez-vous de moi et de tous a ceux avec lesquels je suis en union spiri- «tuelle *...»

Cette lettre semble répondre à une relation que sainte Hildegarde lui avait adressée, et où elle s'exprimait ainsi :

« Vénéré père î vous qui , avec un zèle su- « blime et un ardent amour de Jésus-Christ, a enrôlez des soldats sous les drapeaux de la c< sainte croix ! je suis toujours fortement « pressée par la lumière que je vois en esprit il et qui ne se manifeste point aux yeux de mon «corps... Il y a plus de deux ans, mon père, a que vous-même vous m'apparûtes dans cette « vision comme un homme qui fixe le soleil ; a et j'ai pleuré, à cause de ma faiblesse et de «ma pusillanimité. 0 mon doux et très-ai- « mable père 1 je me dépose dans votre âme ; « priez pour moi, parce que j'ai beaucoup à « souffrir, tant que je ne déclare point ce que «je vois et entends... Je vous conjure, par la « clarté de notre Père céleste, et par son admi- « rable Verbe, et par la suave onction de FEs- « prit de vérité, et par la sainte Parole qui parle « à toute créature, et au nom du Verbe lui- « même par lequel le monde a été fait, et par « la majesté du Père qui a envoyé son Verbe « dans le sein d'une vierge, où il a pris chair, « comme le miel quand il s'unit au rayon ; je « vous conjure de recevoir mes paroles dans « votre cœur ; et n'ayez pas de repos que vous a ne soyez arrivé à Dieu par les élans de vos « désirs ; car Dieu lui-même le veut ainsi. « Adieu, mon vénéré père ; fortifiez-vous et « soyez intrépide dans vos saints combats *• »

La vie de cette humble servante de Dieu peut offrir aux psychologues de curieuses observations. Dès son enfance, et au sortir du berceau, pour ainsi dire, elle bégayait les mystères divins et semblait, par une merveilleuse disposition, contempler simultanément les êtres

1 s. Bern., Epist. cccLXUi.

* S. HUdeg., tlpist. iib. p. 70, 71, 72. — Edit. Colon. 1566.

célestes et les réalités terrestres. Ses parents, le comte Hildeberg * et la pieuse Hechtilde, ne purent méconnaître en elle les indices d'une vocation précoce. Ils la vouèrent à Jésus-Christ ; et, à peine âgée de huit ans, la jeune fille entra au monastère et se forma aux exercices ascétiques, sous la direction de la bienheureuse Jutta (Judith), qui la revêtit de la robe des vierges sacrées. Son instruction était simple comme sa vie ; elle apprit à dianter les psaumes et à s'accompagner du psaltérion. Ainsi s'écoula limpidement la première moitié de son existence ; et elle ne se fût sans doute pas distinguée de tant d'autres âmes saintes, étrangères au monde et précieuses devant Dieu, si elle n'eût été malgré elle placée sur le chandelier pour éclairer le sanctuaire de l'Église.

Laissons-la parler elle-même :

« La Sagesse m'illumine intérieurement dans la lumière de l'amour, et m'ordonne de publier comment j'ai été formée à la vision.^ Elle me dit : 0 créature, parle ainsi de toi : Dès le premier moment de mon existence, le Seigneur, de son souffle de vie, me vivifia dans le sein de ma mère, et posa en moi le germe de cette faculté de voir... Car l'an 4100 de l'Incarnation, la doctrine des apôtres commença à se refroidir parmi les chrétiens et parmi les ministres de Celui qui est Esprit et Vie. En ce temps je naquis; et mes parents, après de longs gémissements, me consacrèrent à Dieu. Je n'avais que trois ans, quand tout à coup je vis une vive lumière qui fit tressaillir mon âme... Je ne sus alors comment parler de ces visions qui se renouvelèrent fréquemment jusqu'à la quinzième année de mon âge ; et j'écrivis plusieurs de ces choses en tremblant ; car je fus surprise de voir parfois au dehors ce que je n'avais encore vu qu'au dedans de moi ; et, demandant à ma nourrice si elle voyait les mêmes choses, elle me répondait que non. J'eus donc de grandes angoisses; et je n'osais plus jamais parler de ces visions ^•. »

La pieuse vierge continue ; elle raconte ses souffrances, ses luttes, ses maladies étranges, qui plus d'une fois la laissèrent comme morte, au point qu'un jour on procéda à son inhu- X mation. La crainte des hommes et une certaine timidité pudique l'empêchait de révéler les dictées de l'Esprit-Saint.

« J'étais âgée de quarante-deux ans et sept

< Homo reclus et Deo dévolus^ dit Jeaa Trithème, en par» lant (lu père de sainte Hildegarde. {Chrou, de Hirs., ann. 1150.)

> Apad Bolland., Acta SS., t. V. Âutaerp., 1755. ViU S* Hiideg,, Iib. II, cap. I, û» 16, p. 684.

mois, dit-elle, lorsque subitement un rayon lumineux, venant du ciel avec un éclat éblouissant, traversa mon corps tout entier; il embrasa mon âme, jaillit dans mon cerveau et ma poitrine, et me consuma doucement sans me brûler, ou plutôt me brûla sans me consumer. Je me sentis aussitôt investie d'une clarté nouvelle; je conipris les saintes Écritures : la clef de David me fut donnée; j'eus Fintelligence des Psaumes, des Évangiles et des autres livres de r Ancien et du Nouveau Testament; j'en contemplais les mystères, sans toutefois en connaître le texte, et sans comprendre la signification littérale des mots et des syllabes ^ »

De ce moment, sainte Hildegarde, totalement transformée, se rendit docile à la voix de Dieu qui lui commandait d'écrire ses révélations. Elle obéit, et soudain ses maladies disparurent; elle se releva de son lit de douleur; mes veines et la moelle de mes os se remplirent de force ', ditelle; et, désormais afTrancbie de toute appréhension humaine, elle promulgua, comme le prophète Jonas, les avertissements et les justices du Très-Haut.

Cependant l'archevêque de Mayence, ne sachant ce qu'il fallait croire ou rejeter de ces révélations extraordinaires, jugea convenable de les soumettre au jugement du Siège apostolique. C'était le temps où le Souverain Pontife présidait le concile de Trêves. Eugène III mit le plus grand soin dans l'examen d'une affaire si délicate. Il voulut prendre connaissance par lui-même des écrits de la célèbre ibbesse ; et ce fut l'abbé de Clairvaux, de bienheureuse mémoire, dit un ancien biographe, qui ^mgagea le Pape à ne pas permettre qu'une lumière si admirable demeurât cachée sous le boisseau '. Il

^ « Actnm est in millesimo centesimo qtiadragesimo primo {•"ilii Del Jesu Cbristi Incarnationis anno, cum qnadraginta duorum annonim septemque meDsium essem : maximx corascalionis igneum lumen aperto cœlo vcnienf:, totum cerebrum meum transfudit, et totum cor totumque pectus meum vclut damma non tamen ardens, sed calens ita inflammavit... Et repente intellectam expositionis librorum vidclicet Psallerii, Evangelionim, etalionim catholicorum tam Vcteris quam Novi Teslamenti voluminum sapiebam; non autem interpretationem Terborum textum corum, nec divisioncm syllabanim, nec cognitionem casuum aut temponim callebam. » (S. Ilildeg., V. op. quod appellavit Scivias^ lib. prim., p. 28. Ex lib, Mum virorum et trium tpiriiualium virginum, Paris, ex ofTic. Hcnrici Stephani, ann. 1513.)

* Venx autem et meduUx mes tnnc plen» virium erant. {Vit, S. Hiidig., lib. II, cap. ir, no 47, p. 684.)

> Aderat item ibidem sancts recordationis Bcrnardus abbas Clarayallis, quo mediante, cxterisqnc innitentibus, monebatur summns Pontifex ne tam insignem lucernam silentio tegi pâte*rctor. {Vit, S. HUdeg,, lib. i, cap. i, no 5, p. 688.)

envoya plusieurs examinateurs au couvent où vivait la religieuse, afin de s'enquérir de toutes choses, sans bruit et sans vaine curiosité *.

Lors donc qu'ils furent de retour à Trêves, ils rapportèrent le livre des visions de sainte Hildegarde, et l'on en donna lecture en plein concile. Le Pape lui-même, profondément touché, remplit à plusieurs reprises l'office de lecteur ; et tous les Pères du concile, admirant la pureté de celte lumière, glorifièrent rf« ca^r et de bouche l'auteur de tant de merveilles '.

Les volumes présentés au concile composent le grand recueil intitulé: Scivias: <( Apprenez les voies de Dieu '. » Ce titre est peut-être un de ces mots mystiques, propres à la Sainte, qui jaillissaient parfoisde son âme comme les mots d'une langue inconnue. Une foule d'expressions du même genre sont intraduisibles ; elles se distinguent par leur énergie radicale et l'harmonie de leur forme. Il serait difficile de donner une idée de la science vaste et de la majesté du style qui caractérisent les œuvres de sainte Hildegarde. Il faudrait, pour les approfondir, posséder quelques rayons de la lumière qui les a fait naître. La vérité semble y reposer avec plénitude ; elle étincelle dans chaque mot, dans la conformation du texte comme dans la profondeur du sens.

Selon que le déclare Hildegarde, elle voyait dans son âme le reflet des choses du ciel, pendant que les yeux de son corps considéraient les mêmes réalités, sous d'autres formes, dans la nature extérieure. De là un admirable sym-

• Sine strcpiln vel ciir'ositatis acnmine. {Ihid.)

• Ilis Papa recognitis, jubct repr^sentari scripta beat» Hildegardis... et ex manibus propriis tenens, ipsequc recilatoris vice functus, archiepiscopo et cardinalibus, omnibusque qui de clero aderant, publiée legit, ac responsa virorum, quos ad ha;c indaganda miserai, pronuntians, omnium mentes et voccs in landem conditoris, et congratulationem cxcitavit. {Vit. S. IliMeg.f toc. cit,

• Scivias Domini, abréviation de Nosce vias Dnmini: Connais //».? voie^ du Seigneur. Trois livres de révélations imprimées à Paris, cbcz Eslienne, en 1513, avec cinq autres livres mystiques, intitulés : le Livre des trois /tommes et dei trois vierges spirituels, « Liber trium virorom et trium spiritualium virginum. i

Les trois hommes spirituels sont : l» Hermas; 2» Uguefinus, d'abord chanoine de Saint- Augustin, puis religieux de Saint- Vincent à Metz ; 3« P. Robert, dominicain.

Les trois vierges sont; !• sainte Hildegarde; fi« sainte Elisabeth de Schonau ; 3» sainte Mechtilde, Cor ouvrage â été réimprimé à Cologne en 1628.

Il existe encore de sainte Hildegarde un volume imprimé à Cologne, en 1556, intitulé : Sancta Hildegardis, etc., episloiarum liber, qui comprend sa correspondance, plusicure traités, les solutions de trente-huit problèmes, l'explication de la règle de Saint-Benoit, celle du Symbole de saint Athanase,elc. Nous n'en connaissons aucune traduction franraise.

VIE APOSTOLIQUE

bolisme de phénomènes naturels et de mystères de Tordre surnaturel qui, se produisant ensemble, ouvrent à la contemplation un double horizon. C'est une intuition simultanée des deux mondes, saisis dans leurs rapports et leur pénétration réciproque. Le monde, l'univers tout entier, aux yeux de la Sainte, est en quelque sorte diaphane ; elle plonge, d'un regard profond, jusqu'à la racine mystérieuse des choses, et jusqu'au point central où les formes finies touchent à l'infini.

Outre les visions qui se rapportent à l'état de l'Église et à ses destinées futures, visions dont nous citerons quelques fragments remarquables dans le chapitre suivant, le Scivias contient un grand nombre de traités sur la nature de Dieu et de l'homme, sur les mystères de la vie, sur les sans et les tons de la musique céleste, sur certaines parties de la médecine et de la science naturelle, sur la vertu des plantes et des éléments. La plupart de ces traités ou contemplations embrassent une vue générale dans une multitude d'applications diverses. Elle insiste sur la matière première de toutes choses *, création primitive, sagesse créée, qu'elle appelle le vêtement deDieu^ sa demeure, son siège. D'après ses indications, la Sagesse, la Cité céleste, la Vierge, l'Église, présentent le plus d'analogie avec cette créature primitive *. Elle donne aussi le nom de vêtement de Dieu à l'humanité du Fils incréé, et elle dit : Dieu éternel eut éternellement, dans son idée (dans sa sagesse], ce vêtement qui est l'humanité sainte de son Fils '.

Voici quelques extraits des visions du Scivi'as :

fi Je vis une atmosphère très-pure dans laa quelle j'entendis les ravissantes harmonies 0 des sons musicaux : harmonies des joies, aca cords des voix diverses, concerts des âmes a qui persévèrent dans l'éternité de l'amour; a extases des esprits qui remontent à la lua mière, après leur chute : exhortation des u vertus, s'exhortant les unes les autres, et sa- « luant les peuples afiTranchis du joug de a Satan ^. »

Cette vision est intitulée : Symphonie de la

* Ad Mogimt., p. 131.

s Ccelestis Jerasalem, qn» per summum artificem scilicet omnipotentem Deum, ornanda erat, coram ipso, quemadmodum materia omnium rerum, ante creationem mundi apparuit.

* Ipse enim aeternns Deus qui in scientia sua aeternaliter habuil tunicam, id est hnmanitatem Filii. {Epist, ad, Moyunt.^ p. 125.)

* Sciv,, III, Vis. 13«, p, 17,

Vierge Marie. La Sainte s'adresse en ces termes à l'auguste Reine des anges :

« Perle resplendissante I en toi je contemple « la lumière toute pure du ciel ! Dieu, par son «Verbe unique, a créé la matière première « qui fut troublée par Eve. Mais en toi, ô perle « splendide, le même Verbe engendre et fait « renaître toutes les vertus, comme il fit à « l'origine, quand il produisit toutes les créa- « tures de la matière primordiale ! 0 suavis- « sime fleur de la tige de Jessé M »

Sainte Hildegarde parle souvent de la musique comme d'un langage plein de mystère. Elle dit dans une de ses lettres : L'âme est une harmonie..., une symphonie; gracieuse définition 1 Elle affirme que la musique divine est la voix de l'Esprit de Dieu ; langage sublime dont les accords terrestres ne sont que des imitations et des échos dégradés. Elle veut que cet art, d'origine céleste, soit cultivé avec piété; et elle donne le nom de sages à ceux qui lui servent d'organes et lui prêtent des instruments *.

Nous trouvons ailleurs, au sujet de la constitution du globe terrestre, des paroles d'autant plus étonnantes, qu'elles semblent coïncider avec les travaux des géologues modernes :

« J'ai afl'ermi le globe, dit le Seigneur, dans « le feu, le nuage et l'eau... Les pierres, ossea ments du monde, sont sorties en fusion du ofeu et de l'eau...; et Y humus ^ comme une « moelle, en découle verte sous l'influence de « l'eau •... »

On remarquera l'analogie de cette explication avec la question naguère controversée en géo-

^ 0 splendidissima gemma ! serenum decns solis tibi infiisum est, fons saliens de corde Patris, qui est unicum Verbum ejus per quod creavit mundi primam materiam, quam Eva turbavit. Hoc Verbum fabricavit in te bominem, et es illa lucida gemma a qua ipsum Verbum eduxit omnes virtutes, quemadmodum in prima materia omnes protulit creaturas. 0 tu suavissima yirga frondens de stirpe Jesse !...

s On sait que Pythagore exigeait aussi que les disciples de la sagesse, c'est-à-dire les philosophes de son école, fussent initiés à l'art musical.

Nous avons déjà eu Toccasion d'en faire la remarque : il y a dans les lois immuables de Tharmonie une secrète vertu, une signification mystérieuse, nne puissance d'expression, dont la portée est bien au-dessus des effets de la musique vulgaire. La musique est une éloquence ; et, selon que l'esprit qui l'inspire vient d'en-haut ou d'en-bas, elle produit des émotions saintes on ignobles ; elle remue l'âme ou les sens ; elle seconde l'essor du sentiment religieux, anime la prière et fait couler les larmes ; ou bien elle se prête, en se ravalant, à l'esprit du monde, excite les passions tumultueuses, étourdit la raison elle-même et favorise toutes les turpitudes.

* Angulosorbis...igne, nube, et aqua firmavi... Lapides de igné et aqua sicut ossa fudi, et terram de humiditate quaai medollam coast>tai. {Kp, ' d CoiQn.^ p. 151.)

logie, entre les neptuniens et les plutoniens^ les uns attribuant tout à l'eau, les autres tout au feu : c'est à la fois aU feu et à l'eau, que sainte Hildegarde, comme les savants de nos jours, rapporte l'ossification terrestre.

En parlant de la fin des temps et du repos final des créatures, elle s'exprime ainsi : « Les a astres perdront leur mouyement inquiet de « circonvolution, parce qu'il n'y aura plus de « temps, et que les choses se reposeront dans a l'éternité ^ » Ici encore l'humble religieuse enseigne ce que plusieurs savants modernes commencent à soupçonner : a La terre, dit a Ritter, cherche peut-être, dans ses révolutions a continuelles, le lieu de son repos, d Herschell aussi affirme quetousles globes iront se reposer dans leur foyer central; et cette assertion a été répétée, sous une forme plus poétique, par Herder, quand il dit a que les fleurs de tous les mondes se réuniront dans un même bouquet, d On aime à constater ce rapprochement entre les observations des savants et les contemplations des Saints : la science de la nature et des phénomènes terrestres n'a de valeur que lorsqu'elle s'accorde avec la vérité révélée.

Sainte Hildegarde, dans une autre vision, contemple la tour de la Sagesse, tour qui n'est point achevée et qui s'élève incessamment vers le ciel. Au pied de cette tour s'agitent les hommes de la science spéculative ; ils vont et viennent, et n'y entrent pas; les hommes de pratique seuls y pénètrent et se placent, revêtus de robes blanches, aux divers degrés de l'édifice mystérieux, depuis la base jusqu'au sommet, lequel va lui-même toujours en montant de plus en plus.

Parmi ces tableaux allégoriques se trouvent parfois des jets de lumière qui éclaircissent les points les plus obscurs de l'Écriture sainte.

^ Inquietadinem circumyolationissas, etc.

Nous n'en donnerons qu'un seul exemple qui terminera ce chapitre.

On proposa la difficulté suivante : Les Livres sacrés enseignent, d'une part, que l'Éternel créa toutes choses à la fois *; et de l'autre, la Genèse rapporte que Dieu fit l'œuvre de la création en six Jours. Comment concilier ces deux paroles?

La Sainte répond :

a Le Dieu tout-puissant, qui est la vie sans « commencement et sans fin, et qui, de toute a éternité, a conçu les existences dans sa divine « sagesse [in scientia sita)^ a créé en même temps a la matière des choses célestes et la matière des a choses terrestres •; c'est-à-dire le ciel, matière a lumineuse; et la terre matière opaque. Or la <r matière lumineuse dardait commodes rayons « d'une lumière condensée que réfléchissait la ce matière opaque; en sorte qu'elle était unie, a Ces deux matières , créées simultanément, a apparurent comme un même cercle...

et Et lors du premier Fiat, les anges sortirent « avec leur habitacle de la matière lumineuse. . . a Ils furent crées à la ressemblance du Père; a et l'humanité, dont le Fils dut se revêtir, fut a créée à l'image du Fils. Ainsi, au coraman- « dément de Dieu, chaque créature sortit, selon a son espèce, de la matière opaque. Car les six a jours sont les six œuvres : le commencement et le a complément de chacune de ces œuvres forment ce a qui est appelé un jour '•

a Et après la création de la matière première, a l'Esprit de Dieu fut porté sur les eaux ; et a d'une même parole, instantanément, et sans a aucun intervalle. Dieu dit : Que la lumière asoiti Fiat lux */»

* Qui vivil in œternum creavit omnia simul. (EccU, xyiii, 1.)

* Materiam omnium cœlestium et terrestrium simul creavit.

* Sex enim dies sez opéra sunt : quia inceptio et completio singuli cujusque operis, dies dicitur.

^ S. HUdeg., BpUtolarum iiber, p. 208.

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