CHAPITRE ONZIÈME
Visite du pape Eugène III à Cialrvaux. — Chapitre de Glteauz. — Grande célébrité de saint Bernard.
Après un séjour de trois mois à Trêves, Eugène III revint en France^ et prit le chemin de Clairvaux, ayant toujours auprès de lui saint Bernard.
Les miracles que le serviteur de Dieu renouvelait en tous lieux, attiraient une si grande affluence de peuples sur les traces du Pontife^ quç lui-même en fut un jour presque étouffé. Il ne put se retirer de la presse qu'avec la plus grande peine, dit rbislorien de Citeaui ^ Le voyage fut lent et solennel; mais enfln ils arrivèrent à Clairvaux, où la présence d'Eugène, au milieu des humbles cénobites, ses ancieus compagnons, causa autant de joie que d'édification.
Voici ce qu'en rapporte Tun des chroniqueurs contemporains:
c Les Pères du C!oncile s'étant séparés, le Pape \isita Clairvaux ; et les pauvres de Jésus- Cbrist purent contempler de leurs propres yeux la gloire du Pontiflcat suprême. Ils admiraient son humilité parfaite dans une si haute élévation, et s'étonnaient que, sur le trône de la puissance, il gardât exactement les austérités de la règle monastique qu'il avait autrefois embrassée; en sorte que la modestie étant jointe à la grandeur, elle rehaussait la dignité, sans diminuer la sainteté. Il portait jour et nuit sur sa chair une chemise de laine, avec une coule ; et ainsi, conservant dans son intérieur l'esprit et les sentiments d'un religieux, il se montrait au dehors Souverain Pontife, parses ornements sacrés et la splendeur de sa personne.
a Chose bien difflcile, continue le narrateur,
» HùL de Cit., vol. VI, Uv. VU, ch. VI. — Anml. Cùt., t. U,p. i02, u» 12etMq.
de réunir dans un même homme la vie et les obligations de deux personnes différentes! On lui portait des carreaux de broderies, et son lit était décoré de riches tentures, de courtespointes et d'un élégant pavillon écarlate; mais, en soulevant ces parures, vous n'eussiez trouvé au-dessous qu'un matelas de paille battue, avec une couverture de laine. L'homme voit le visage^ et Dieu voit k cceur; notre saint Père charmait les regards de Dieu et de l'homme. Il parlait aux religieux, non sans répandre souvent des larmes, et ses discours sortaient du plus profond de son cœur. Il les exhortait, les fortifiait, et se comportait envers eux comme un frère et un égal, bien plus que comme un maître et un seigneur. Mais comme le nombre considérable de personnages qui l'accompagnaient ne lui permettait pas de prolonger sa visite, il leur dit adieu, et les quitta de corps seulement; car son esprit demeura toujours parmi eux*, b
Au sortir de Clairvaux, Eugène se rendit à Guny, qui refleurissait sous la main de Pierre le Vénérable. Il visita plusieurs autres mona-
^ Papebroch rapporte avoir tu le corps de la Sainte, encore bien conservé, en 1660, époque où cette précieuse relique* fîit transférée du Mont-Saint-Rupert au monastère d'Eibingen, dans le Rbeingau. Sa tète était couverte de quelques boucles de cbeveux roux tirant sur le blanc. On conservait dans le même monastère la robe de sainte Hildegarde, et un canif à manche iT hyacinthe que saint Bernard lui avait donné en souvenir i de plus, un volumineux manuscrit en parcbemin, contenant la plus grande partie de ses œuvres. [Comm. advit. S, Bildeg.^ ch. XIV, no 206, p. 677, Bolland.)
La Vie de sainte Hiidegarde, avec l'analyse de ses principaux ouvrages, a été écrite par le R. P. Jacq. Renard, missionnaire apostolique, de la communauté des Prêtres de N.-D. de Sion. Ce travail sera publié incessamment.
s Vit. S. Bem,, Ub. II, cap. viii.
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stères de la Bourgogne, et s'arrêta à CHeaux, l'abbaye mère de Clairvaux, où il présida le chapitre général des abbés de l'ordre. Il voulut prendre part à leurs délibérations, non pas en qualité de Chef de l'Église, mais comme l'un d'entre eux, par l'amour quil leur portait en Jésus-Christ *.
Citeaux, naguère une obscure et impénétrable forêt où quelques pauvres religieux expiaient dans les macérations de la pénitence le luxe des autres monastères, était devenu, depuis la vocation de saint Bernard, la métropole de la vie monastique de toute la catholicité. Les couvents de cet ordre s'étaient multipliés à l'infini et progagés jusqu'aux confins de /Europe. C'était dans ces mystérieux asiles de la sainteté que l'Esprit de Dieu réparait foncièrement, selon les lois mêmes de la vie, les pertes et les déchets que subissait le corps de l'Église. La vertu, la science, les traditions sacrées y concentraient leurs puissantes racines; tandis que les branches extérieures de la chrétienté, exposées à l'action délétère de l'esprit du monde, se desséchaient de plus en plus, et tombaient comme des sarments inutiles. Rome elle-même n'était, en quelque sorte, plus à Rome ; elle se retrempait dans le désert ; elle puisait, aux sources cachées de la vie ascétique, la force, la grâce, la sève dont elle avait besoin pour reparaître, avec une nouvelle auréole de lumière, au sonunet des choses humaines.
La tenue des chapitres de Cîteaux décelait d'ailleurs une institution imposante, récemment introduite dans la hiérarchie monacale. Citeaux était devenu comme le centre d'un vivant réseau dont les fils enveloppaient toute la catholicité. De ce foyer découlait, comme de la profondeur du cœur, le sang qui restaure les organes et alimente le corps tout entier. Grâce à ce contre-poids que l'ordre cénobitique opposa au clergé séculier, l'Église se retrouva fortement armée pour le jour des épreuves et des combats.
Si l'on veut avoir une idée de l'esprit qui animait la congrégation de Citeaux, il faut lire les lettres que le pape Eugène adressa aux supérieurs qui composaient le chapitre général de cet Ordre fameux. Nous ne craignons pas de trop nous étendre en citant ici quelques-uns de ces documents si propres à consoler la piété chrétienne. Ce fut un an après sa visite à Cîteaux que le Souverain-Pontife écrivit au chapitre la lettre qu'on va lire :
^ Quasi unus ei eis.,. lAntial Cùt.^ t. II, p. 104.)
ff Nous aurions bien désiré, très-chers fils, « de revenir en personne au milieu de vos a saintes assemblées ; afin que, n'ayant tous « ensemble qu'un même esprit qui nous lie et « nous unit étroitement les uns aux autres, a nous pussions aussi, dans un même accord, a nous concerter sur les movens de nous avan- « cer dans la perfection, et de nous rendre di- «f gnes de cette joie divine que l'Esprit-Saint a répand dans les âmes. Mais, étant obligé, par « l'ordre de la Providence, de conduire le a vaisseau de l'Église sur cette mer du monde, « où nous sommes agité par les flots et les tem- « pêtes qui nous assaillent de tous côtés ; et « les obligations de notre charge nous tenant « tellement assujetti, que la force des choses «nous commande souvent de faire le con- « traire de ce que nous voudrions ; et enfin, a n'ayant pas la liberté de retourner auprès de « vous, comme nous le souhaiterions, nous CI voulons du moins nous rendre présent parmi « vous au moyen de nos lettres, et assister à <K votre vénérable chapitre par les désirs de a notre cœur et la dilection que nous vous a portons ; vous conjurant et vous suppliant, « au nom de la charité, de vous unir en esprit « avec nous, pour implorer la grâce du Touta Puissant. Car dans la situation où nous somfit mes placé sur la cime de la montagne, battu a de tous côtés par des vents impétueux, nous «espérons cependant rester debout, si nous u sommes assisté du secours de vos ferventes « prières...
« Ne perdez jamais de vue les premiers pères « qui ont fondé votre sainte communauté ; et a considérez de quelle sorte, après avoir quitté a le monde et méprisé tous ses biens, ils ont « laissé aux morts le soin d'ensevelir les morts « et se sont retirés dans la solitude pour s'ata tacher avec Marie aux pieds de Jésus-Christ, « afin de recevoir la manne du ciel avec d'autant « plus d'abondance, qu'ils se tenaient plus éloi- « gnés de la terre d'Egypte... Les rayons lumia neux qu'ils ont projetés autour d'eux se sont « répandus sur tout le corps de l'Église , et «leurs paroles ont rempli les vases de la « veuve de Sarepta avec le peu d'huile qu'ils «avaient...
« En efTet, ils ont reçu les prémices de l'es- « prit de Dieu ; et cette huile divine qui dé- « bordait de leurs cœurs est venue jusqu'à nous. « C'est ce qui vous oblige à ne point dégénérer « de leurs vertus, afin que vous soyez dans les «branches ce qu'ils ont été dans la tige; et « qu'ayant reçu d'eux les semences de la vie,
a TOUS produisiez les mêmes fruits qu'ils ont a portés.
a Vous voyez comme ceux qui ont laissé a éteindre leurs lampes désirent que vous leur c( donniez de votre huile, et avec quelle ardeur a les enfants du siècle, rentrant en eux-mêmes, c( après avoir croupi dans leur ordure, souhai- « tent de se mettre sous votre direction et de a participer à vos forces spirituelles... Mais a comme vous n'avez rien que vous n'ayez (c reçu, conservez de grands sentiments de la « bonté de Dieu, et ayez des sentiments bas de a vous-mêmes, afin que vous puissiez marcher « sur les pas de Celui qui vous ordonne de a vous regarder comme des serviteurs inutiles, a après que vous aurez accompli tous vos dea voirs. Car si vous avez reçu le don des lana gués, la grâce de guérir les maladies, la cona naissance des choses à venir; si vos paroles a sont pleines d'efficacité, si elles sont plus édia fiantes et plus agréables que les senteurs les « plus excellentes; si le monde a du respect et « de la vénération pour vous, et s'il court après « l'odeur de vos parfums ; tout cela ne vient « pas de vous; c'est l'œuvre de Celui qui a dit: a Mon Père, depuis le commencement du a monde, ne cesse point d'agir; et c'est lui qui a produit ces grâces ^ o
Nous voudrions, pour l'édification des lec- |leurs, donner en entier la réponse de saint Beriiard, au nom du chapitre de Citeaux. Envoici seulement les premières paroles :
a La voix de la tourterelle s'est fait entendre a dans notre assemblée, et nous avons tressailli (( d'allégresse. Certes, les paroles que vous nous (( adressez sont des paroles pures, vives, lumi- <i neuses et toutes brûlantes du feu divin qui <c consume votre cœur; elles exhalent un esa prit de vie, un esprit ardent, un esprit qui a tonne, qui éclate, qui enflanune ; c'est le a gage de l'amour que vous nous portez: amour tf de jalousie, mais de jalousie selon Dieu*... d
Oh I qu'une telle correspondance, si pleine d'onction et de sainte gravité, exprime bien l'esprit de l'Évangile! C'est à Citeaux que cet esprit avait rallumé l'étincelle sacrée ; et de là, comme d'un vaste embrasement, il réchauffait toute la terre*.
* Inter Ep. S. Bcrn., éd. Mab.episl. cccLXXXiv.
> Ibid.f crxxxiii:
9 Le désert de Citeaux présente aujourd'hui un triste spectacle ; nous l'avons visité au mois d'octobre 1839, et cette visite nous a navré le cœur. L'industrie moderne, plus impitoyable que les Vandales de tous les temps passés, a voulu chasser de ces lieux jusqu'au souvenir des cénobites qui les ont défrichés et sanctifiés. Sur les ruines de l'abbaye s'élève
Eugène III, à son départ de Citeaux, avait pris le chemin de Rome, tandis que saint Bernard rentra dans son monastère, à Clairvaux.
U était alors à l'apogée de sa gloire. Pierre le Vénérable, dans une lettre qu'il lui écrivit à cette époque, le considère comme la haute colonne qui soutient ks Ordres religieux et toute t Église^. Un autre saint personnage, l'archidiacre de Châlons, l'appelle le grand arbitre des choses divines et humaines, le maître des chrétiens, le guide et le flambeau du Saint- Siège'. Ses contemporains comparent sa renommée à celle de Salomon, dont toute la terre désirait contempler le visage *.
« Il serait en effet difficile de se persuader,' dit un ancien biographe, que le roi d'Israël eût autant possédé l'affection de l'Orient par son règne glorieux, que ce saint Abbé n'a conquis celle du monde entier par sa douce humilité. J'ose dire de plus qu'il serait très-difficile de trouver, dans toutes les histoires du monde, un homme, encore vivant, qui ait été aussi célèbre et aussi généralement aimé, depuis le levant jusqu'au couchant, depuis le septentrion jusqu'au midi. Car, continue le biographe, on l'honorait tout à la fois dans l'Église orientale, où se lève le soleil, et dans l'Hybernie, où le soleil se couche ; on Thonorait au sud, dans les provinces les plus reculées de l'Espagne ; et au nord, dans les iles lointaines du Danemark et de la Suède. De toutes les contrées, il recevait des lettres; de tous côtés on lui envoyait des offrandes ; tout le monde lui demandait des prières ; enfin, comme une vigne abondante, il étendait ses branches dans toutes les directions du globe ^. »
Saint Bernard succombait sous le fardeau de cette inunense responsabilité, et ne suffl-
une sucrerie de betteraves^ tombée elle-même en ruine ; et une misérable salle de spectacle est à la place de la bibliothèque des moines, peut-être même k la place de leur église ! La cellule de saint Bernard, qui existait encore il y a une vingtaine d'aunées, a dû tomber devant VuiitUé d'un fourneau ! Ou nous en a montré les décombres. Un château, ou plutôt une maison de plaisance, badigeonnée eh jaune, contraste singulièrement avec les pierres tumulaires et les ossements qu'on foule aux pieds. Nous avons examiné les anciens plans de cet enclos immense qui comprenait plus de deux cents hectares, sans compter les parcs, les fermes, les basses-cours et autres dépendances du monastère. A peine si aiigourd'hui on peut en reconnaître l'emplacement ; trois villages ont été construits avec les débris du monastère et de ses dépendances.
^ Petr. Clun., inter Epist/S. Bem., epist. ccLXlv.
* Divinarum et humanarum rerum maxime arbiter, magister christicolarum, currus Ëcclesis et auriga ejus. (Epist. cxxxiii, inter op. S. Bern.)
» Vit. S. Bern.f lib., III, auct. Gaudfrid., cap. vil, p. 114.
^ Vit, S. Betn.f auct. Gaudfrid., ioc. cit.
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sait plus aux affaires qui affluaient à Clairvaux. Pour comprendre son activité prodigieuse, il faudrait analyser plus de cinq cents lettres qui nous restent de lui et qui presque toutes ont rapport aux choses religieuses ou politiques de son siècle. La nomination ou la déposition des évêques, les réclamations des Églises, les questions de doctrine, les querelles des princes, la défense des opprimés, les souffrances des pau- Yres, l'arbitrage des procès, la fondation des monastères, la direction des âmes, en un mot, tous les soins spirituels et la solution de toutes les affaires d'Etat semblaient confiés à cet homme extraordinaire. Il gémissait de son accablement, et s'en plaignait à Eugène :
« Hélas I lui écrit-il, on dit que c'est moi qui a suis Pape, et non pas tous. De tous côtés on a a recours à moi et on me surcharge de traa vaux I . . . Cependant, ajoute-t-ildans une autre « lettre, ma santé s'en ya peuà peu ; et mes c forces défaillent visiblement ^.. »
11 passa le reste de l'année 1149 à Clairvaux, consumant les derniers Jours de sa précieuse vie au service de l'Église ; et néanmoins se regardant toujours comme un serviteur inutile, comme un pauvre pécheur, comme une fourmi attelée à un char *... Il approchait alors de sa soixantième année; et la faiblesse de son tempérament, jointe à l'attrait céleste qui, nuit et jour, le faisait tendre et soupirer vers la sublime patrie, lui donnait le pressentiment de sa fin prochaine. Comme saint Paul, il désirait ardemment la dissolution de sa demeure terrestre, pour consonuner son union avec Jésus-Christ :
Mais une dernière et terrible épreuve lui était réservée. Il fallait, pour que son immolation fût complète, qu'il offrit sa gloire en holocauste, et qu'après avoir parcouru sa carrière, en faisant le éien, il recueillît, à l'exemple du divin Hattre, l'opprobre et l'ingratitude des hommes.
Au moment où sa renommée brillait du
^ Epist. ccxxxtx et cclzz. — Ainnt non tos esse Papam, led me ; et undique ad me conflaunt qui habent negotia. * Fonnica planstnun trahens. (Ep. cclxz.)
plus vif éclat, elle s'enveloppa tout à coup d'un nuage sombre ; et le grand homme, qui tout à l'heure était l'idole des peuples, le guide des rois, l'oracle de l'Église, passa aux yeux du monde pourun imposteur et un faux prophète. Les nouvelles désolantes de la Palestine produisirent ce soudain revirement de l'opinion publique.
On avait appris les échecs de la croisade ; et cet imprévoyable désastre retomba de tout son poids sur l'abbé de Clairvaux. C'était lui qui avait provoqué la guerre sainte ; c'était lui qui l'avait prêchée, cautionnée, pour ainsi dire, par ses paroles et ses miracles; c'était donc lui qui devait assumer sur sa tète la destruction des armées chrétiennes, et le deuil universel. On l'accusa hautement d'avoir compromis l'Église elle-même; et enfin, les rumeurs grossissant de jour en jour, on le rendit responsable de toutes les calamités ; et on lui appliqua les paroles que les Juifs disaient de Moïse : Il les a fait sortir d'Egypte par ruse, afin de les livrer à la mort dans le désert*.
Un si formidable murmure n'ébranla point cependant la paix intérieure de saint Bernard. Sa conscience calme lui rendait témoignage qu'en ces graves circonstances, il n'avait agi que par l'ordre de Dieu. Ce fut donc entre les mains de Dieu qu'il remit avec sérénité le soin de sa personne et de son honneur. Nous verrons bientôt quelle fut la ligne de conduite, droite et noble, qu'il suivit au milieu des écueils et des orages.
Du reste, le scandale public n'était pas le seul poids qui accablait le saint Abbé de Clairvaux. Cette tourmente n'était que le côté visible des tribulations qui durent achever de purifier son âme. D'autres peines, des blessures plus incisives, des chagrins plus intimes, vinrent s'ajouter à sa croix, et l'abreuver d'amertume.
A l'imitation de rHomme-Dieu,dont il avait suivi les traces, il devait, avant de mourir, boire le calice jusqu'à la lie.
1 Exod. xxxiL
HlSTUmS DE SAIKT BERNARD.
CJaiPITRE DOUZIÈME
Désasctros de la croisade. —- Afflictions de saint Bernard.
Les sinistres nouvelles du théfttre de la guerre n'étaient que trop véritables. Elles firent éclater un long cri de douleur, et plongèrent dans le deuil toute la chrétienté, surtout la France et l'Allemagne.
Conrad avait été la première victime de la Quplicité des Grecs. Prince intrépide et plein d'audace dans l'action, il manquait de fermeté dans le conseil, et ne sut pas maintenir la discipline dans les rangs de son armée. Presque tous les pays qu'il traversa eurent à souffrir de la rapacité de ses soldats. L'empereur de Con- Btantinople, redoutant son approche, le pressa, pour s'en débarrasser plus vite, de passer de l'autre côté du Bosphore, et lui fournit même, avec les plus chaleureuses démonstrations d'àknitié, les moyens d'effectuer commodément ce passage.
Malgré les conventions antérieures, Conrad n'avait point attendu l'arrivée du roi de France pour opérer la jonction des deux armées. Il se trouvait déjà enlacé dans les gorges de la Cappadoce, où Comnène lui avait dressé des embûches, quand Louis VU, à son toigr, vint échouer aux portes de Constantinople. Car c'était là, dans les conseils de l'empereur byzantin, que se tramaient, contre la sainte expédition, des entraves mille fois plus redoutables que les armes musulmanes; et la perfidie était d'autant plus à craindre, qu'elle se couvrait des protestations d'une alliance sincère.
L'historien grec, Nicétas, rend justice, en cette occasion, à la bonne foi généreuse du caractère français; et il n'hésite pas à condamner lui-même les ruses qu'employèrent ses compatriotes pour énerver le courage des croisés ^ Ceux-ci, cependant, ne tardèrent point à reconnaître la dissimulation de leurs prétendus alliés; et, au milieu des somptueuses fêtes qu'on leur offrait à Byzance, ils acquirent la
i Voyei Tanilyse des livres de cet historien daos la BibL dtt Croit, ^ t. IL
certitude que Manuel Comnène, digne petit-fils de celui qui faillit perdre la première croisade, entretenait de secrètes relations avec les Turcs, pour leur dévoiler les plans de campagne des' Latins.
Ce forfait excita une si vive indignation dans le camp des Français, que plusieurs proposèrent de s'emparer de Constantinople. L'évêque de Langres appuya la proposition de toute l'autorité de sa vieille expérience ^
a Depuis longtemps, leur dit-il, Constantia nople est une barrière importune entre nous <K et nos frères d'Orient. Il faut enfin ouvrir le a libre accès de l'Asie. Les Grecs, vous le sad vez, ont laissé tomber, entre les mains des a infidèles, le sépulcre de Jésus-Christ et toutes a les villes chrétiennes de l'Orient. Constanti- < nople, n'en doutez pas, sera bientôt elleaméme la proie des Turcs; et un jour, par <x son extrême lâcheté, elle ouvrira aux Bar- « bares le chemin de l'Occident. Les empereurs a de Byzance ne savent ni défendre leurs États, « ni souffrir qu'on les défende. Toujours ils a ont paralysé les efforts des guerriers cathoa liques. Hâtons-nous de prévenir notre ruine a par celle des traîtres, et ne laissons pas dere rière nous une ville qui ne cherche qu'à nous a perdre. »
Ainsi parlait, avec un accent prophétique, le pieux évêque de Langres; et, sous les rem-
^ Quelques historiens phUanthropts^ entre autres M. de Sismondi, blâment vivement ce conseil, comme une honteuse trahison qui eût souillé la France, (Voyez Sismondi, Hist, des Fr.^ vol. V, ch. xvi, p. 322.) Il nous semble, au contraire, qu'un pareil coup de main eût illustré la France, sauvé la croisade, et sauvé peut^tre Constantinople elle-même. Sans doute M. de Sismondi penserait de même, s'il n'avait pas jugé l'occasion bonne pour qualifier d'une épithête ignominieuse le conseil donné par un évêque catholique ; car, il laut l'avouer, cet étroit esprit de secte est presque l'unique mobile des jugements de l'écrivain protestant. VHistoire des Français de M. Sismondi, lourde amplification des mensonges de Brantôme, est une histoire que le protestantisme a labriquée contre la France et contre l'Église.
YIE APOSTOUQUE.
parts de Constantinople, les Français ne craignirent point de mettre en question le sort de l'empire grec, a Pour notre malheur, ajoute « l'annaliste, et pour le malheur de tous les « chrétiens qui demeurent fidèles à l'apôtre <c Pierre, le conseil de réyéque de Langres ne 9 préyalut point * . »
Manuel Comnène, de peur de laisser aux Français le temps de changer de résolution, hâta de tout son pouvoir leur départ, en piquant leur émulation par le bruit qu'il fit répandre de prétendues victoires remportées par les Allemands. Mais, à peine l'armée fut-elle transportée sur les rives asiatiques du Bosphore, qu'elle apprit la sanglante déroute des guerriers teutoniques. Frédéric Barberousse, le neveu de l'empereur d'Allemagne, alla luimême porter, au camp des Français, cette foudroyante nouvelle.
Bientôt Conrad, couvert de blessures, et traînant à sa suite les débris d'une armée presque entièrement détruite, vint rejoindre Louis YII, qui versa sur lui des larmes de compassion.
Les deux monarques et leurs confédérés renouvelèrent le serment de se rendre ensemble en Palestine. Puis, ils se séparèrent ; et, pendant que Conrad reprenait haleine à Constantinople, Louis YII, poursuivant sa marche entre le mont Ida et le mont Olympe, fit des prodiges de valeur sur les bords du Méandre. Les croisés traversèrent courageusement la rivière, sous les yeux des deux corps d'armée musulmans ; et, en sortant de l'eau, ils les attaquèrent de front avec une telle vigueur, qu'ils réussirent à former leurs bataillons sur l'autre rivage. Ce fut la première et la seule action glorieuse de la croisade. Les guerriers l'attribuèrent à une intervention miraculeuse, et se crurent invincibles. La présomption gagna les chefs ; leurs rivalités et leurs querelles atTaiblirent la discipline ; bientôt les maladies, qui marchent sur les pas de l'intempérance, se joignirent aux autres fléaux pour moissonner les soldats.
Au rapport des historiens, ces catastrophes doivent être principalement attribuées à la dissolution des mœurs de l'armée. La présence des femmes dans le camp énerva l'esprit militaire ; et tel fut le désordre, qu'on vit un capitaine, revêtu d'une parure ridicule, à la tête d'une nombreuse compagnie d'amazones.
Ces excès en amenèrent d'autres, plus regrettables encore. Le chef de l'avant-garde , GeofTroi de Rancogne, avait reçu l'ordre d'oc-
> Od. de DIog., p. 48.
cuper la crête d'une montagne, pour protéger la marche des troupes à travers les gorges difficiles de la Phrygie occidentale. Mais, infidèle à sa consigne, il va camper dans une vallée ouverte, et expose son corps d'armée à un horrible massacre, a A l'entrée de la nuit, nos soldats tombaient les uns sur les autres, dans les gouffres que dominaient d'immenses rochers à pic. »
Le roi lui-piême ne se tira du péril qu'à force de bravoure. Séparé des siens, assailli par les Turcs, il s'élança sur le flanc d'une montagne, et se défendit héroïquement avec son épée, ivre de sang. Il échappa par miracle; et ce ne fut qu'après une longue série d'infortunes, qu'il put gagner Antioche pour y rallier les restes dispersés de sa chevalerie. Mais là, dans cette ville chrétienne adonnée au luxe et aux mœurs orientales, il reconnut amèrement la faute qu'il avait faite d'emmener avec lui sa femme Éléonore. Ce déplorable épisode de la croisade ajouta des complications humiliantes à la défaite de l'armée.
Louis YII dissimula, autant qu'il lui fut possible, les malheurs de la campagne et son déshonneur personnel; mais le bruit en retentit en Europe, où il produisit une impression accablante. L'abbé Suger, régent du royaume, s'empressa d'écrire au monarque pour le conjurer de revenir sans retard en France :
« Nous supplions, nous conjurons Votre Altesse de revenir. Je suis sur le déclin de l'âge; et les travaux auxquels je me suis iissujetti, pour l'amour de Dieu autant que par affection pour votre personne, avanceront beaucoup ma vieillesse. Quant à la reine, votre femme, je suis d'avis que vous ne manifestiez pas le mécontement qu'elle vous cause, jusqu'à ce que, rendu dans vos États, vous puissiez y réfléchir mûrement ^ d
Cependant le roi séjourna près d'une année entière en Palestine, cherchant, conjointement avec Conrad, qui avait amené quelques renforts, à réparer les échecs de l'expédition. Ce ne fut qu'au mois de juillet de Tannée 1149 qu'il reprit la mer; et après un court séjour à Rome, auprès du pape Eugène, il aborda les côtes de France... 11 revenait avec quelques centaines de guerriers. Vingt-huit mois auparavant, il était parti à la tête de plus de cent mille hommes I
Le retour de Louis VU justifia toutes les anxiétés, et renouvela l'explosion de toutes les
^ Voy. la corresp. de Louis VII et de Suger, pendant U croisade, dans le Rec. des Hist. de Fr., t. XV, p. 502 et suiT*