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doléances. Il n'y avait presque pas de famille qui n'eût des pertes à déplorer : jamais on ne vit en France tant de veuves et d'orphelins; les plaintes furent générales. Mais, sans faire la part des fautes qui avaient si tristement compromis la croisade, Tanimadversion publique ne s'attacha qu'à un seul homme, à celui qui avait été l'âme et le moteur de cette gigantesque entreprise.
Dans les premiers'moments de stupeur, les amis les plus dévoués de saint Bernard ne surent eux-mêmes que répondre à des accusations en apparence fondées; ils ne voyaient que des maux incontestables; ils ne jugeaient que d'après de trop réels désastres. Même les miracles qui avaient autorisé leur confiance leur devinrent un sujet de scandale. Quant au saint abbé de Clairvaux, il subissait en silence sa profonde humiliation, adorant au fond de son cœur les incompréhensibles voies de Dieu. Calme, résigné, détaché de lui-même et dédaignant les vaines satisfactions de la popularité, il laissa passer presque une année entière avant 'd'envoyer au Pape quelques paroles de justification.
Mais pendant ces rudes épreuves, combien son âme n'eut-elle point à gémir sur l'ingratitude des hommes 1 Ce fut un de ses propres disciples qui lui porta le coup le plus douloureux. Un moine de Clairvaux, un homme qu'il avait nourri de sa parole, comblé de sa tendresse; un homme de son intimité auquel il confiait ses pensées les plus secrètes, sa correspondance, et le soin des plus importantes négociations, le moine Nicolas, le trahit et le compromit en face de toute l'Église.
Nicolas, selon le témoignage de l'annaliste de Cîteaux *, était un jeune homme doué des plus rares dons de la grâce et de la nature ; iil était beau, afTable, actif, d'un esprit pénétrant, capable de suivre et de dénouer le fil des affaires. Il avait été admis à la profession religieuse pendant l'absence de saint Bernard, et ne tarda point à se concilier l'estime des supérieurs. Tous l'admiraient, tous le croyaient appelé à de grandes choses ; mars, dit le chroniqueur, semblabk à l'ange prévaricateur qui se perdit par la contemplation de ses propres chai^mes, il s'appropria les dons de Dieu pour les offrir à Vidole que la vanité avait érigée dans son cœur. L'abbé de Clairvaux l'avait pris pour secrétaire; et cet emploi, qui le mettait en rapport avec les personnages les plus considérables de tous les pays, exalta son orgueil et en fit un traître.
^ ÀfmaL Cist.^ t. 11, p. 17 et seq.
Ce ne fut qu'en Tannée 1151, au milieu de tant d'autres affiictions qui déchiraient son âme, que Bernard découvrit toute l'étendue des malversations de cet infidèle secrétaire. Il le convainquit, en présence de Pierre le Vénérable, d'avoir falsifié son cachet, de s'en être servi pour écrire une foule de lettres en son nom; d'avoir recommandé à la Cour romaine, sous de faux titres, des hommes souillés de crimes; et enfin d'avoir violé odieusement les lois sacrées de la discrétion et de la confiance.
Nicolas, confus et accablé, ne put supporter la vue des deux serviteurs de Dieu. Il sortit, comme Judas, pendant la nuit, et se retira en Angleterre. Mais là, frustré de ses espérances ambitieuses, et agité par un esprit de vertige, il harcela son bienfaiteur, et mit tout en œuvre pour ternir sa réputation.
La peine de saint Bernard n'était pas de voir son honneur outragé : il acceptait ce nouveau trait de ressemblance avec le divin Maître ; mais il lui était presque impossible de réparer les difficultés que Nicolas lui avait suscitées; les complications paraissaient inextricables. Plusieurs prélats, des magistrats, des supérieurs de communauté, se plaignaient d'avoir été desservis par l'abbé de Clairvaux; et celui-ci ne savait comment répondre à tant de griefs dont il avait longtemps ignoré la cause. Il écrivit au Pape :
et Le moine Nicolas est sorti de chez nous; «t mais il n'était pas des nôtres ; il est sorti, «r laissant après lui les suites affreuses de sa a perversité. Outre les livres, l'or et l'argent a dont U s'est emparé, on l'a trouvé saisi de « trois sceaux, du sien, de celui du prieur, et a d'un troisième qui était à moi. Ce n'était pas « l'ancien cachet, mais un nouveau que j'avais a fait faire exprès pour éviter les fraudes. Quel « moyen ai-je maintenant pour connaître le « nombre infini des personnes auxquelles il a a écrit en mon nom et à mon insu? Que ne a puis-je effacer les impostures qu'il a transa mises de cette sorte à la cour de Romel Que a ne puis-je pleinement justifier ceux qu'il a a calomniés I Je n'oserais souiller ma bouche a et vos oreilles par le récit des crimes dont il « s'est rendu coupable \.. »
Non content de donner ce premier avis au Souverain-Pontife, sa sollicitude le pressa de lui écrire une seconde fois^ de peur que d'autres documents falsifiés fussent mis en circulation.
<x On m'assure, lui dit-il, qu'il y a beaucoup « de lettres adressées à plusieurs personnages
1 Epist. CCXCVUI.
VIE APOSTOLIQUE
« de la Cour romaine. Pour éiriter toute sur- € prise à l'avenir, j'ai de nouveau changé mon « cachet, et sur celui que vous voyez, j'ai fait « graver ma figure et mon nom*... »
L'annaliste de Cîteaux, après avoir énergiquement flétri la perfidie du faux frère, s'abandonne à de graves réflexions sur la chute des religieux. Terrible exemple 1 s'écrie-t-il, qui montre la nécessité d'une vigilance humble et continuelle I L'Église nous avertit que nul homme n'est en assurance ; que nulle communauté, aussi sainte qu'elle puisse être, n'est exempte de tentations; que la régularité des pratiques extérieures ne prouve pas toujours la docilité des esprits et la soumission des volontés ; qu'enfin une résidence sainte ne sanctifie l'homme qu'autant que l'homme luimême sanctifie sa résidence.
11 serait difficile de raconter les incroyables tribulations qui vinrent fondre toutes à la fois sur le saint abbé de Clairvaux, en cette dernière heure de sa vie. Chacun s'arrogeait le droit de l'accabler impunément ; des personnes de toutes les conditions, des ecclésiastiques, même des prélats sortis de Clairvaux, ajoutaient à ses peines, et croyaient peut-être faire quelqueaction méritoire, en diffamantce grand honune, si doux et si plein de mansuétude. Us ne purent cependant troubler son immuable tranquillité ; et comme l'apôtre saint Paul, dont il reproduisait le caractère et les mâles vertus, a il se montrait fidèle en toutes choses, par une et grande patience dans les maux, dans les né- « cessités, dans les extrêmes afflictions, dans « les plaies, dans les séditions, dans les travaux, « dans les veilles, dans les jeûnes ; par la pu- « reté, par la science, par une douceur per- « sévérante, par la bonté, par les fruits de « l'Esprit-Saint, par une charité sincère, par « la parole de vérité, par la force de Dieu, par a les armes de la justice pour combattre à «droite et à gauche; parmi l'honneur et les ce opprobres, les prospérités et les adversités ; «comme un séducteur, quoique très-loyal; « comme un inconnu, quoique très-connu :, « comme un mourant, bien que vivant tou- « jours; comme châtié, mais non point décou- « ragé; comme triste, et pourtant dans la joie; i< comme pauvre, quoique enrichissant les aua très; comme n'ayant rien , et possédant tout* I»
Ces éminentes qualités de l'homme apostolique brillèrent plus que jamais dans ce temps d'abaissement et d'ignominie. Les biographes rapportent à ce sujet un trait caractéristique.
* Epist. ccLXXiv.— « Il Ep. ad Cor., vt.
Un certain postulant, étant venu le trouver à Clairvaux, lui demanda d'un ton courroucé pourquoi il n'avait pas voulu l'admettre au monastère. « A quoi bon, s'écria-tril, recommander la perfection dans vos livres, si vous ne voulez pas la procurer à ceux qui la recherchent ? » Et il ajouta : « Si je tenais vos livres entre mes mains, je les mettrais en pièces I — Je crois, lui répondit le serviteur de Dieu, que vous n'avez lu dans aucun de mes livres qu'il fallût venir chez nous pour être parfait ; car, s'il m'en souvient bien, c'est le changement de conduite que je recommande, et non point le changement de lieu *. » Alors cet homme, transporté de fureur, le frappa si rudement sur la joue, que l'enflure succéda à la rougeur. Ceux qui furent témoins de ce sacrilège, ne pouvant contenir leur indignation, allaient se jeter sur le misérable... Bernard les conjura, au nom de Jésus-Christ, de ne point le toucher. . . , mais de le faire sortir sans le molester en aucune manière *.
Un autre fait, et c'est le dernier que nous citerons, fut plus sensible à l'âme aimante et délicate de saint Bernard. Hugues, simple religieux de Clairvaux, avait été appelé à Rome par le pape Eugène 111, qui le sacra évêque d'Ostie et le revêtit de la pourpre romaine. Le nouveau cardinal, à propos d'un moine que l'abbé de Clairvaux refusa de lui envoyer, se tourna avec ressentiment contre son ancien père spirituel ; Uk décria m particulier etenpublic^ le menaça et le condamna, sans même s'informer des raisons qui avaient déterminé le refus du saint abbé *. Si l'on considère, ajoute l'annaliste, qu'il se voyait traité de la sorte par un de ses propres enfants devenu cardinal, et cela pour une affaire dans laquelle il n'avait aucun intérêt, on admirera la modestie non pareille que le serviteur de Dieu manifesta dans la lettre qu'il lui écrivit.
Voici cette lettre:
Malheur au monde, à cause des scandales ^/ Quoi! <K je vous scandalise 1 Comment donc vous ai- «je offensé? Quel scandale vous ai-je donné? « Qui le croirait, à moin^ d'ignorer la mutuelle « afTcction dans laquelle nous avons vécu jus- « qu'ici? Triste et inconcevable changement « qui me cause une bien vive peine I Celui qui « me soutenait veut maintenant m'oppnmer, « celui qui m'aimait m'attaque et me menace:
^ Moram correctionem, non locoium correctionem, si bene memini, in libris omnibus commendavi.
* Gaudfr., lib. 111, cap. vu, p. 1142. > Hitt. de Cit., t. IV, ch. xiii, p. 190.— *Matth., xviir, 7
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« il m'aôcable dMmprécàtiong et d'anathèmes: a il m'accuse d'ingratitude et de fausseté I Nos or premiers pères ne furent condamnés qu'après a avoir été entendus et dûment conyaincus du « plus grand de tous les crimes... Vous me « traitez ayec moins de justice. On m'a tellece ment méprisé, que je n'ai pas même été di- (( gne, dans Totre pensée, qu'on écoute ma « justification. On me condamne, sans me dea mander raison de ma conduite, sans m'exci- <f ter à réparer la faute que j'aurais pu com- « mettre, sans m'apprendre quel est le méfait fit dont on m'accuse, sans m'accorder le moyen (( de m'expliquer et de répondre. Ayez la bonté, « je vous prie, de m'entendre et de recevoir <c mon excuse; si elle n'est pas suffisante, du a moins sera-t-elle véritable et sincère. »
Après lui avoir représenté les motifs de sa conduite, il termine par ces paroles cbrétiennes :
« Voilà les explications que j'ai cru pouvoir avons donner... Que si j'ai agi avec imprua dence, vous pouvez me reprendre et même a me punir ; en tous cas je me persuade que a le juste me reprendra avec charité, et non a point en me diffamant publiquement, avec fit irritation et colère...
« Au reste, je rends grâces au Seigneur de a ce qu'avant ma mort, il me prive d'une cona solation trop douce, en laquelle je prenais fit peut-être trop de plaisir, savoir, vos bontés a et votre amitié ; afin que j'apprenne par ma a propre expérience qutl vaut mieux espérer en « Dieu que d'espérer en l'homme ^. »