CHAPITRE TREIZIÈME
Apologie de saint Bernard.
Le temps, ce grand consolateur des douleurs humaines, calma peu à peu les orages que les désastres de la croisade avaient soulevés, et permit enfin à la vérité de se faire jour.
La guerre sainte n'avait point évidemment répondu à l'attente des hommes ; son issue funeste renversa toutes les espérances et sembla démentir les promesses de Dieu lui-même. Cependant, sous les bouleversements des choses terrestres, s'accomplit à coup sûr l'œuvre de la Providence, qui se combine avec les actes de la liberté humaine ; et de cette combinaison ressortent à la longue les progrès de la civilisation chrétienne et les conquêtes de l'Église.
Sans doute que ces avantages ne se montrent pas soudainement à l'œil borné de la raison : ni la politique, ni la gloire nationale, ni l'honneur militaire, ne recueillirent tout d'abord les fruits de l'expédition sacrée. Mais si, au point de vue humain, aucun de ces fruits ne put être constaté ; sous d'autres aspects, aux yeux de la foi, les résultats furent immenses, et ils n'échappèrent point aux esprits judicieux, même du temps de saint Bernard.
Déjà, à cette époque, plusieurs écrivains, éclairés d'une lumière plus haute, reconnurent comme une vérité digne d'être appréciée, la grâce qui avait germé dans le sang des croisés : cette grâce salutaire, c'était d'abord la purification d'un grand nombre de pécheurs qui, par leurs souCTrances et leur mort volontairement acceptées, enrichirent les trésors spirituels de l'Église. La mort, le sang, l'expiation, le sacrifice, occupent une place considérable dans la chaîne des mystères chrétiens ; et il faut leur laisser une large part, quand on veut envisager les choses de ce monde dans leur liaison avec les choses de l'éternité. Saint Bernard l'avait dit dans sa lettre aux Allemands : a N'est-ce pas une très-efficace voie de salut ouverte aux criminels, écrivait-il, lorsque Dieu offre aux homicides, aux ravisseurs, aux adultères, aux parjures, aux malfaiteurs, que la société re pousse, les moyens de souffrir et de mourir pour une sainte cause ? d
C'est précisément cette œuvre qui s'est accomplie. Nous ne voulons pas répéter ce que
* Psal. cxYU. In Epist. cccvi.
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nous ayons dit ailleurs. Il suffit de rappeler ce qu'était la chrétienté au sortir du X' et du XI* siècle, pour admirer les suites heureuses des croisades. La Providence opposa au débordement des mœurs et des fausses doctrines deux espèces de digues : d'une part, les nouveaux ordres monastiques, tels que Citeaux, Fontevrault, Prémontré, les Chartreux ; d'une autre part, le champ de bataille de la Terre- Sainte, carrière plus vaste, plus accessible à la multitude, où les soldats de la foi purent offrir leur vie en expiation de leurs crimes, et triompher d'eux-mêmes en mourant pour Jésus- Christ. Cette manière de triompher n'est pas comprise par l'esprit du monde : mais assurément, elle n'est pas sans gloire devant Dieu, ni sans profit pour les hommes.
n est probable que si les guerriers, dociles au serviteur de Dieu, eussent combattu selon les règles de la discipline chrétienne, ils seraient demeurés victorieux et d'eux-mêmes et des ennemis de l'Église. Leurs passions mirent obstacle à cette double victoire : ils succombèrent. Hais en répandant leur sang au pied de la Croix, en s'exposant au glaive des combats, aux chances des batailles, aux tourments de la mort, ils sauvèrent la vie de leur âme et procurèrent à l'Église une gloire qui resplendit au ciel, plus que sur la terre.
Redisons cette vérité : Depuis le jour où le Christ, expirant sur le Golgotha, a éclairé le monde de la lumière divine, l'Église ne s'est développée, propagée, fortifiée, qu'en passant à travers les transformations de la mort. Elle ne vit, elle ne progrédie, elle ne fructifie que dans cette voie royale. Sans cesse elle se dépouille pour renaître, elle s'humilie pour grandir, elle s'abaisse pour se relever avec plus de majesté. Dès l'origine, elle semble s'éteindre dans le sang des martyrs; et bientôt après, son divin flambeau illumine la terre. Dans les siècles suivants, elle est comme submergée par l'inondation des barbares ; et cependant elle surgit pleine d'avenir, offrant à tous les peuples le rameau d'olivier, symbole de la paix. Au moyen âge, elle va s'engloutir en Orient; mais, vaincue, elle reste maîtresse du monde ; tandis que le mahométisme victorieux est frappé à mort. De nos temps, on l'a vue foulée aux pieds par ses propres enfants ; et l'enfer, conjuré contre elle, s'écriait avec fureur : Écrasons l'infâme l Et voilà qu'elle reparaît encore, magnifique, plus forte, plus compacte, plus féconde que jamais 1
Telle est la marche de l'Église : elle ne quitte
pas le chemin de la Croix. Elle tombe et elle se relève, comme l'Homme de douleurs dont elle suit la trace; et, au terme de cette voie ascendante, est le repos, la vraie gloire, et la bienheureuse immortalité.
Ces leçons, dont l'histoire profane fait peu de cas, n'échappèrent point, comnie nous l'avons dit, à quelques hommes éminents du temps des Croisades. Ceux qui prirentla plume pour répondre aux détracteurs de saint Bernard, insistèrent vivement sur ces hautes considérations, tout en signalant les causes principales des malheurs de la guerre sainte.
Parmi ces témoignages, on constate des aveux remarquables. Otton de Frisingen, historien dont le jugement doit être d'autant moins suspect, qu'il parle de ce qu'il a vu de ses propres yeux, et que souvent il se déclare peu favorable à saint Bernard, s'exprime en ces termes :
c( Si nous disons que le saint abbé a été in- « spire de Dieu pour nous animer à cette a guerre ; mais que, par notre orgueil et notre a libertinage, nous n'avons pas gardé ses salua taires avis ; et qu'ainsi, la perte des biens et «des personnes par le fer et par d'autres a fléaux a été la juste et inévitable suite de nos a désordres; nous ne dirons rien qui ne soit a conforme à la vérité, et justifié par les plus CI notoires exemples de l'antiquité ^ »
A ce témoignage, il faut joindre celui de l'Anglais Guillaume de Newbrige, écrivain consciencieux que Habillon appelle virum bonœ notœ et fidei scriptorem :
a Nous lisons dans l'Ecriture sainte qu'une a innombrable armée du peuple de Dieu fut a infectée par le crime d'un seul homme ; au Cl point que, privée tout à coup de la protection <v divine, elle s'énerva, et demeura frappée de «langueur. Et le Seigneur étant consulté, a il répondit que le peuple avait été souillé par a un anathème ; et il dit : Israël, l'anathème a est au milieu de toi 1 Tu ne pourras triomcc pher de tes ennemis qu'après que l'auteur c du crime aura été exterminé.
a Or, notre armée était si remplie de désora dres et de vices, opposés non seulement à la <x religion, mais condamnés par les lois milia taires, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que « la protection d'en-Haut ait manqué à ces « hommes pécheurs et corrompus. Notre camp 0 n'était point chaste ; il était plein d'impudia cité *. Plusieurs se confiaient en la multitude
* oit. Fris. De Gestis Fred. II.
* Castra illa nostra casta non eraoti etc.
« et aux forces des troupes; et, s'appuyant avec « une singulière présomption sur un bras de « chair, selon le langage de l'Ecriture, ils mé- « connurent les lois divines, aussi bien que la « puissance et la miséricorde de Celui pour la « cause duquel ils prétendaient avoir pris les « armes ^.. »
De semblables appréciations , . empreintes d'impartialité, éclairèrent l'opinion publique, et dissipèrent peu à peu les nuages qui s'étaient amoncelés sur la tête de saint Bernard. A ces humbles révélations, les prédicateursajoutaient des réflexions capables de consoler l'affliction des peuples. Les chrétiens immolés en Orient pour la cause de la foi, disaient-ils, étaient moins à plaindre que les guerriers échappés à la mort, et qui, revenus dans leurs foyers, sont retombés dans leurs anciennes turpitudes, comme des chiens qui retournent à ce qu'ils ont vomi. On se rappelait les avertissements de saint Bernard, ses conseils méconnus, et les miracles plus éloquents que toute parole, qui avaient manifesté la volonté divine. Enfin les fidèles, devenus plus accessibles aux pensées de la foi, comprirent qu'ils devaient pleurer sur eux-mêmes, et non pas sur l'apôtre de Jésus-Christ.
Nous trouvons, parmi les marques de sympathie que plusieurs hommes de bien crurent devoir offrir à saint Bernard en cette circonstance, une lettre qui, sous une forme originale, exhale une piété si naïve, une candeur, une confiance si religieuse, qu'on nous saura gré de la transcrire. C'est un abbé de l'ordre de Citeaux, Jean de Casa-Maria, qui raconte une mystérieuse vision qu'il eut au moment de la croisade.
c On m'assure, lui dit-il, que vous êtes tou- « jours affecté, mon très-aimable Père, de la « grande déroute, je veux parler de la camu pagne de Jérusalem, qui n'a pas eu l'issue « qu'on espérait... C'est pourquoi j'ose vous c( déclarer humblement ce que Dieu m'a mis (c au cœur a cet égard, pendant que j'en étais « fortement occupé ; considérant que le Sei- « gneur révèle quelquefois aux petits ce qu'il u cache aux plus savants personnages ; si bien «que Jéthro, étranger au peuple de Dieu, a donna des conseils à Moïse lui-même, qui c( cependant parlait face à face avec Dieu. Je « pense donc, mon très-honoré Père, que le u Tout-Puissant a tiré beaucoup de fruits de u cette croisade ; mais non pas en la manière « que les croisés se l'imaginaient. Que s'ils se
* Gnill. Newbr. Aer. angl,^ lib. V, cap. xx.
a fussent conduits en chrétiens, c'est-à-dire a avec conscience et fidélité, le Sauveur eût a combattu avec eux, et eût fait triompher « leurs armes. Mais, comme ils s'abandonnèrent a au crime, et que Dieu, en leur suggérant il cette expédition, prévoyait les désordres où « ils tomberaient, sa Providence fit servir ces « adversités mêmes aux desseins de sa miséria corde. Il leur envoya des croix et des revers, (c afin que, purifiés par la souffrance, ils pussent « parvenir au royaume des cieux. Beaucoup (C de croisés, revenus des champs de bataille, « nous ont assuré qu'ils en ont vu mourir un (( grand nombre qui se réjouissaient de leur c( mort, de crainte de retomber dans leurs c( anciens péchés, s'ils rentraient en Europe.
a Et, afin qu'il ne vous reste aucun doute» c( sur ce que j'avance, je veux vous confier,' « sous le secret de la confession, et comme à a mon père spirituel, que les saints martyrs a Jean et Paul, les deux patrons de notre église, a ont daigné plus d'une fois me visiter; et der- « nièrement, leur ayant demandé quel senti* a ment il fallait tenir sur la croisade, ils m'ont a répondu qu'un grand nombre de chrétiens, a morts sur les champs de bataille, avaient été a appelés à remplir au ciel la place des anges a déchus ^ Sachez aussi, mon révérend père, c( qu'ils m'ont parlé de vous avec de grands «témoignages d'honneur, et ont prédit que « votre fin était proche.
a Puis donc que cette œuvre a atteint son a but, non pas selon les hommes, mais selon a Dieu, il sied à votre sagesse de vous consoler (( en Celui dont vous recherchez uniquement a la gloire. Car c'est dans la prévision des fruits a de salut que produirait la croisade, que Dieu a vous avait donné la grâce et la force de la « prêcher. Qu'il daigne maintenant couronner « heureusement votre carrière laborieuse, et c< m'accorder à moi-même le bonheur de con- <i templer avec vous, dans l'éternité^ sa divine a et adorable Majesté ' ! »
La saison des disgrâces^ ainsi que Bernard appelait cette rude époque de sa vie, commençait à s'adoucir; et une réaction visible s'opérait en faveur de l'expédition sacrée. C'est alors seule* ment que le Saint adressa au Pape un mémoire, sous le titre d'Apologie^ qu'il inséra dans le second livrede la Considération, Nous n'en citerons que quelques passages. Il s'exprime en ces termes :
^ Multitudinem angelorum qui ceciderunt de illis qui ibi murtuisunt, restaura lam esse.
* loter Ep. Bern., cccLXixvr, éd. Mab.
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Cl Nous avons annoncé la paix, et il n'y a point c( de paix; nous avons promis le repos, et il n'y 0 a pas de repos I Avons-nousagi témérairement cf et par notre propre volonté? N'avons-nous pas 0 suivi vos ordres, ou plutôt ceux de Dieu, en « suivant les vôtres *?... Tout le monde sait que 0 les jugements de Dieu sont véritables; mais « le dernier événement est un si profond « abime, qu'on peut, ce me semble, appeler (( bienheureux ceux qui n'en sont pas scanda- « lises. Cependant la présomption humaine ose «reprendre ce qu'elle ne peut comprendre. « Rappelons donc à notre mémoire les actes (c providentielsaccomplisdansles siècles passés, « pour y chercher quelque lumière...
a Je parle de choses que personne n'ignore, a et que personne toutefois ne veut savoir, au a temps où nous sommes. Car le cœur de i( l'homme est ainsi fait, qu'il oublie dans le « besoin certaines vérités qu'il connaît très- ( bien quand il n'en a pas besoin '. Moïse, au 0 moment de soustraire le peuple de Dieu au « joug de rÉgypte, lui promit une meilleure « terre; car sans cela, commentée peuple, qui c( n'avait de goût que pour la terre, l'eût-il « suivi? Il le fit sortir; mais il ne le fit pas « entrer dans la terre qu'il leur avait promise. « Et certes, on ne peut attribuer à la témérité « du conducteur ce fâcheux mécompte. 11 faisait « tout par l'ordre de Dieu qui prévoyait tout; a et Dieu confirmait par des miracles les dis- « cours de Moïse. Si les péchés des Israélites « furent la cause de leur perdition dans le a désert, on peut croire aussi, que les prévaria cations des croisés, leurs imitateurs, ont été 0 la cause de leur malheureuse défaite. »
Saint Bernard rappelle ensuite ce qui arriva aux tribus d'Israël qui, bien qu'elles eussent combattu par l'ordre de Dieu, furent battues deux fois par la tribu de Benjamin.
a Or, je vous prie, ajoute-t-il, comment me « traiteraient les croisés, si je les avais exhortés « de retourner une seconde fois au combat, et « qu'après une seconde déroute, je leur eusse « dit : Retournez-y une troisième fois 1 C'est là « pourtant ce qui arriva aux Israélites; et ce ne a fut que la troisième fois qu'ils remportèrent « la victoire. »
Le Saint déclare en terminant que sa conscience est à l'abri de tous reproches; et il se résume en ces derniers mots :
^ Coacarrimas plane in eo, non quasi in incertum, sed jubente te, imo per te Deo, etc..
* Nempe sic se habent mortalium corda : quod scimos cmn necesse noo est, in necessitate nescimos.
« Que ce peu de paroles me servent d'apoa logie, afin que vous ayez quelque raison de a me justifier à vos propres yeux. Quant à ce a qui m'est personnel, je ne me préoccupe « guère des jugements de ceux qui donnent au a bien le nom de mal, et au mal le nom de a bien; qui prennent la lumière pour les té- « nèbres, et les ténèbres pour la lumière. Et a s'il faut absolument que l'une de ces deux a choses arrive, j'aime mieux, je l'avoue, que a les hommes murmurent contre moi que <c contre Dieu... Je supporte volontiers les proapos de la médisance et les blasphèmes de a l'impiété, pourvu qu'ils s'adressent à moi, et a non pas à Dieu. Ce m'est un honneur extrême a d'entrer de cette sorte en union avec Jésusa Christ, quand il dit : Les outrages de ceux qui a vous insultaient sont tombés sur moi \ »
Ainsi la grande catastrophe qui ternit cette guerre ne troubla ni la confiance ni la sérénité de l'abbé de Clairvaux. Il ne douta pas de la sainteté de sa mission; et le principe des croisades demeura intact et sacré, malgré les revers qui en obscurcirent la gloire. Constatons encore que l'extermination de la plus grande partie des croisés ne servit pas seulement, comme le remarquait Jean de Casa-Maria, au salut des âmes ; elle se fit ressentir aussi dans une autre sphère, surtout en Allemagne, où la disparition de tant d'hommes oisifs et de plusieurs princes ambitieux contribua puissamment à pacifier la société. Les 'longs démêlés des Guelfes et des Gibelins s'effacèrent presque entièrement à la suite de la croisade; et les historiens s'accordent à attribuer ce résultat imprévu à la mort des principaux chefs de parti *.
Qu'il nous soit permis, avant de quitter ce sujet, de jeter un dernier coup d'œil sur l'ensemble de ces événements. On se rappelle que la grande armée chrétienne que saint Bernard avait mise sur pied s'était divisée en quatre branches. Les deux premières et les plus formidables, les Français et les Allemands, se déployèrent avec magnificence à travers l'Europe et l'Asie ; mais, trop confiantes en leurs propres forces, et indociles aux préceptes du Dieu des batailles dont elles avaient cependant embrassé la cause, elles périrent ; et leur éclat ne servit qu'à rendre leur défaite plus humiliante. Mais les deux autres corps d'armée, dont à peine il est fait mention dans l'histoire,
1 Lib. II, De Consid., cap. i, p. 4(5 et seq. * Voy. Luden, Guchkhttd, deutch. Volki., t. X, buch. XXI, cap. XII.
se mirent en campagne sans ostentation et sans bruit; et ils firent des choses mémorables.
Nous ayons déjà signalé le brillant exploit qui eut pour théâtre les bords du Tage. Ce furent les croisés d'Angleterre et des pays maritimes du Nord, conduits par un chef inconnu, qui, par un coup de main héroïque, arrachèrent le Portugal aux Sarrasins, et dotèrent la chrétienté d'un nouveau royaume. Les Maures d'Espagne avaient été plus d*une fois vaincus par le Cid et ses vaillants compagnons. Chassés successivement des provinces qu'ils occupaient, ils s'étaient retranchés dans plusieurs forteresses du Portugal, lorsque la Providence fit aborder sur ces côtes la flotte des croisés. Ceux-ci volent au secours des chrétiens, assiègent et prennent Lisbonne, s'emparent de plusieurs autres. villes musulmanes, enlèvent leurs dépouilles, et créent un trône catholique sur lequel monte un prince français *.
Au même temps, d'autres croisés, qui n'excitèrent non plus l'attention du monde, tournèrent leurs armes contre les peuples idolâtres des bords de la Baltique. Ces guerriers, composés en grande partie de Saxons et de Danois, se distinguaient par la forme particulière de la croix qu'ils portaient sur leur poitrine : elle surmontait un globe, image de la terre et symbole de l'empire universel de Jésus-Christ. Ainsi se développait et grandissait l'idée des guerres saintes. Dans cette dernière expédition, les avantages matériels ne furent point considérables ; mais d'importantes conquêtes spirituelles élargirent les pavillons de l'Église. Les Saxons traitèrent les Slaves, leurs voisins, comme ils avaient eux-mêmes été traités par Charlemagne. Ils arrivèrent au même résultat; car, selon le témoignage des historiens, de ceux-là mêmes qui réprouvent systématiquement les Croisades, ce fut à cette occasion que le Christianisme commença à s'introduire dcâfis la Poméranie et la Russie *.
Les Saxons ne furent d'ailleurs, en cette circonstance, que les instruments d'une pensée
^ Alphonse de Bourgogne, petit-fils da roi Robert. — On t oave des détails intéressants sur cette expédition dans la Biblioth. des Crois,, 1. 1, p. 339 et soiY.
* Sismondii Bist.âes Pronç,^ toI. V, ch. xvr, p. 620.
que le Pape leur avait suggérée. Eugène III, d'après les Annales de Baronius, avait conçu le double plan que les croisés durent exécuter: Tun concernait les infidèles d'Orient ; l'autre s'appliquait aux idolâtres des contrées septentrionales de l'Europe *.
Ne serait-ce point à cette négociation que se rattachait le second voyage de saint Bernard en Allemagne? Nous n'avons trouvé aucun document positif qui nous permit de l'affirmer. Hais en considérant l'importance d'une telle mission, et sa coïncidence avec l'arrivée du Pape en France et le voyage de saint Bernard, nous avons hasardé cette conjecture. Du reste, quand on envisage la position défensive des princes de Saxe en face de l'empereur d'Allemagne, on conçoit qu'une haute influence a dû prévaloir dans les conseils des souverains, pour obtenir que chacun d'eux levât une armée à part et combattit pour son propre compte* La religion seule pouvait assurer le triomphe d'une si vaste pensée. Or, le bras de la religion, le messager du Pape, l'organe de l'Église, c'était saint Bernard.
Quoi qu'il en soit, la seconde croisade avait fait faire un grand pas à Tœuvre providentielle; mais cette œuvre n'était point terminée. La lutte entre le Christianisme et le Mahométisme, lutte dont les guerres saintes ne furent qu'un héroïque épisode, se continua encore pendant des siècles, sous d'autres conditions, avec plus ou moins de grandeur, jusqu'au jour où la force musulmane vint se briser aux portes de Vienne, contre l'invincible bouclier de Jean Sobieski. De ce jour, la religion de Biahomet ne sortit plus de ses limites territoriales; ella demeura frappée de langueur, et descendit rapidement la période de sa décroissance. Avant les Croisades, et pendant leur durée, le mahométisme, débordant sans cesse, envahissait audacieusement les États chrétiens, en Espagne, en Sicile, en Afrique, dans toute l'Asie : le glaive du Catholicisme osa l'attaquer au cœur, et resta maître du champ de bataille.
Cette conclusion justifie l'apostolat de saint Bernard et résume son apologie.
1 At non simplex in terram sanctam tantnm indicta fuit a papa Eugenio expeditio ; sed duplex: altéra in Palantinam, altéra adversus boréales paganos adhnc populos, etc. (Baron, ad ann. li46,nom.21.)
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