Tome I
même une assemblée à Laon pour aviser aux moyens d'organiser les ressources ; mais la résolution manqua aux guerriers aussi bien qu'au clergé, et l'on dut ajourner tous les projets.
Cependant l'abbé Suger, avec la persévérance qui le caractérisait, ne perdît point courage. II ne se proposa rien moins que de lever lui-même des troupes, de se mettre à leur tête, et de marcher sur Jérusalem. Déjà sa fortune tout entière avait été consacrée aux préparatifs de cette entreprise, lorsque, dit un chroniqueur, il fut saisi d'une petite fièvre: son âme, ferme et pleine de verdeur, lutta quelque temps contre l'abattement de son corps, mais il ne tarda point à reconnaître que son heure était venue. Comprenant donc que Dieu l'appelait à la Jérusalem céleste, il désigna, parmi les plus braves du royaume, un capitaine expérimenté auquel il fit prêter sur la croix te serment de partir à sa place pour la Jérusalem de la terre : et il le chargea de payer les soldats avec les trésors envoyés d'avance en Palestine *.
Quand saint Bernard apprit que son vieil ami était proche de sa fin, il lui écrivit la lettre suivante :
a Ne craignez pas, hommede Dieu, de vous «r dépouiller de l'homme terrestre, dont le a poids vous appesantit et gravite vers la terre; « Qu'y a-t-il de commun entre vous et la terre,' a vous qui, au sortir de ce monde, devez être « couronné de gloire ? Vous ne pourrez, ô et homme de Dieu, retourner à Dieu qu'après a que vous aurez déposé le limon qui vous en- « veloppe, et que vous aurez rendu à la terre a ce que la terre" vous avait donné...
a Je souhaite ardemment de vous voir avant « ce moment, et de recevoir vos bénédictions. « Mais comme nul de nous ne dispose de sa « personne, je n'ose vous promettre positive-
^ Vita Suy,, p. 110 et seq.
a ment ce que je doute de pouvoir tenir. Je a tâcherai toutefois de rendre possible ce qui a me parait impossible présentement. Quoi « qu'il arrive, je vous prie de croire que, vous a ayant aimé depuis si longtemps, je ne a cesserai jamais de vous aimer. Je ne vous a perds pas; je vous envoie seulement devant « moi à Notre-Seigneurl Mon âme demeurera a attachée à la vôtre dans Tamour éternel, a Souvenez-vous de moi, quand vous serez ara rivé au lieu délectable où vous me précèdea rez, afin que Dieu me fasse la grâce de vous « suivre bientôt, et de jouir du même bonheur a que vous. Soyez persuadé que, malgré notre a séparation, votre doux souvenir restera via vaut au fond de mon cœur^.. d
Suger, noble type d'un ministre intègre, et justement décoré par ses contemporains du beau titre de père de la patrie, s'endormit, à l'âge de soixanie-dix ans, le 13 janvier il 52'. Sa mort, comme sa vie, porta l'empreinied'une généreuse abnégation. Saint Bernard, auquel il dut sa gloire devant Dieu et devant les hommes, prononça son éloge en ce peu de mots:
« S'il y a, écrivit-il au pape Eugène, quelque a vase de pnx qui embellisse au ciel le palais «r du Roi des rois, c'est sans contredit l'âme a du vénérable abbé Suger. »
La tombe, qui s'était ouverte pour ce digne et vrai chrétien, ne tarda point à recevoir des dépouilles non moins illustres.
L'histoire mentionne en ce même temps la mort de Godefroy Plantagenêt, dont la maison eut une destinée si glorieuse en Angleterre ; celle de Thibaut le Grand, comte de Champagne qui, durant un règne de cinquante ans, allia constamment la bravoure militaire aux vertus évangéliques ; celle de Raoul, comte de Vermandois, l'inséparable compagnon d'armes de Louis VIL Enfin, Conrad, l'empereur d'Allemagne, suivit de près dans le sépulcre son jeune fils Henri, déjà sacré du vivant de son père. L'empire germanique aussi bien que la France subirent les retentissements de ces grandes vicissitudes. Peu de jours après la mort de Conrad, le A mars 1152, son neveu et son héritier, le duc de Souabe, ceignit la couronne impériale, et inaugura le fameux règne connu sous le nom de Frédéric Barberousse '.
Saint Bernard lui-même touchait au terme île sa carrière. Depuis longtemps, le serviteur de Dieu se dégageait, autant qu'il lui était pos-
1 Episl. ccLXVi.
« Vitn Surj, a Will. S. Dionys., p. !!i.
• Voyez Luden, vol. X, buch. XXU, cap. Il et seq.
sible, des soins de la vie présente : ta conversation était au Ciel; et, au milieu des affaires multiples et des maux de tous genres, il se possédait plus que jamais dans la patience, vivant recueilli dans son cœur, et se disposant au grand passage du temps à l'éternité.
Il avait survécu à la plupart de ses frères. Le plus jeune d'entre eux, Nivard, celui qui, dès son adolescence, avait embrassé le joug du Seigneur, et qui depuis lors n'avait cesse de marcher fidèlement sur les traces de son aîné, Nivard était en Espagne pour y fonder le monastère de Spina, dans le diocèse de Placentia '.
Saint Bernard avait encore un oncle qu*il chérissait à tous les titres : il s'appelait André; c'était un pieux chevalier du Temple, Aommed!? renom ^ qui s'était illustré sur les champs de la Palestine. Lui aussi se trouvait séparé de l'abbé de Clair\'aux en cette dernière année, et il avait manifesté le désir de venir exprès de la Terre- Sainte, pour le revoir avant sa mort. Mais le Saint, dont la pensée se reportait incessamment sur les malheurs des chrétiens d'Asie, craignait de leur ravir un guerrier dont les services pouvaient leur être utiles; et, préférant leur avantage à sa propre consolation, il écrivit à André, pour le détourner de ses desseins. Cette lettre renferme quelques-unes de ces belles paroles qu'on doit méditer; elle décèle admirablement les dispositions de l'âme chrétienne au déclin de la vie.
« Le message que j'ai reçu de vous m'a « trouvé au lit, dangereusement malade. J'ai « ouvert votre lettre avec empressement ; je l'ai « lue et relue avec joie ; mais elle eût été plus <c grande, ma consolation, si j'avais pu vous « embrasser vous - même ! Vous m'exprimez « combien est vif et pressant le désir que vous a avez de me revoir; vous m'apprenez les dan- « gers qui menacent cette terre bienheureuse « que le Seigneur a visitée, et qu'il a consacrée « par l'effusion de son sang adorable. Oh! les <c princes chrétiens I qu'ont-ils fait pour con- « quérir ce pays ? Ils en sont revenus avec une (c étrange promptitude... Hélas I ils n'ont au- « cune pitié de l'affliction cruelle de Joseph ; « on les voit asservis au mal, et incapables de «faire le bien. Néanmoins, espérons que le a Seigneur ne délaissera point son peuple, et a n'abandonnera point son héritage. Le bras de « Dieu n'est point raccourcr; il fera de noua veaux prodiges ; il viendra au secours de ses
1 Voy. la lettre ccc de S. Bernard à Sancie, sceor d'Alphonse le Bon, roi de Castille et de Léon. In Mabil.
VIE APOSTOLIQUE
c enfuits, pour prouver, encore une fois an « monde, que l'homme fait mieux de mettre sa « confiance en Dieu que dans ks princes de la a terre *•
<E Je TOUS loue quand, dans votre lettre, vous a TOUS comparez à un insecte ; car nous tous, a qui TiTons sur la terre, que sommes-nous, « pauTres enfants des hommes ? Des fourmis, c qui nous fatiguons à des riens et à des baga- « telles. Oui, Traiment, on peut demander, avec a le Sage, ce que retire l'homme de tout le tra- « vail qui l'occupe sous le soleil *. Élevons-nous a au-dessus du soleil ; montons jusqu'au Ciel. fit Que nos âmes y fixent leurs affections et y a établissent leur conversation, en attendant «que nos corps y parviennent à leur tourl a C'est là, mon très-cher oncle, que vous troua verez le fruit et la récompense de vos traa vaux. Ici-bas, il faut travailler et combattre; fir la terre n'est pour nous qu'un champ de baa taille; mais nous combattons pour mériter le « Ciel : la couronne que nous attendons n'est a pas terrestre ; elle est céleste, et d'un prix 9 infini. En ce monde, on ne rencontre que a misères et afflictions ; au Ciel, nous trouvefit rons abondance de toutes choses, et joie dufit rable ; nous y trouverons la mesure pleine, <i pressée, entassée et surabondante, que Dieu fit destine à ses élus '.
a En me parlant de votre désir de me voir, fit vous ajoutez que l'accomplissement de ce fit désir dépend de moi, et que vous ferez ce que « je préférerai.
0 A cela, je ne sais vraiment que répondre, a Je souhaite sans doute que vous veniez, mais fit en même temps je souhaite que vous restiez. a Je me trouve placé entre vouloir et ne pas fit vouloir. Que faire dans cette alternative? Laa quelle des deux choses dois-je exprimer? Ne a pas vouloir votre retour, ce serait affliger a votre cœur et le mien ; le vouloir, ce serait a priver la Palestine d'un défenseur qui, à en «croire la renommée, lui rend des services « considérables. Donc, ce que je n'ose demana der, je voudrais le voir réalisé. Je désirerais a vous voir avant de mourir ; mais vous êtes, a mieux que moi, à même de juger si vous c pouvez venir, sans préjudice pour la Terrec Sainte, et sans dommage pour vos frères a d'armes.
« Peut-être, cependant, que votre retour ne « serait point inutile. Dieu pourrait se servir € de TOUS pour inspirer à plusieurs la résolu-
* Pi. cxfiL — • Eccl., I.— • Luc, vi.
fit tion de tous suÎTre, quand tous retournerez fit en Asie, afin de concourir à défendre TËglise fit de Dieu ; car ici tout le monde vous aime et fit vous honore. Il pourrait donc arriver. Dieu a aidant, que vous disiez un jour, avec le saint et patriarche Jacob : J'ai passé le fleuve du fit Jourdain, n'ayant qu'un bâton, et je le «repasse avec deux troupes que Dieu m'a « données *.
a Après tout, si vous devez venir, ne différez « pas ; autrement, vous courrez la chance de « ne plus me trouver. Je suis comme une vîc- « time qui a reçul'aspersionpourêtre immolée, « et je ne pense pas demeurer encore longtemps « ici-bas. Me sera-t-il donné, avant de quitter « ce monde, de jouir de votre aimable pré- « sence ? Serai-je assez heureux de vous em- « brasser avant de mourir • ? »
C'est ainsi que le saint Abbé de Clairvaux envisageait la mort ; il la contemplait avec sérénité; il l'attendait comme la barque qui transporte le voyageur à l'autre rive. Nulle crainte ne l'agitaitences derniers jours. Comme le pieux Ezéchias, au milieu des souffrances, il pouvait dire : Seigneur, souvenez-vous que j'ai marché en votre présence dans la voie droite '. Comme saint Paul, il pouvait répéter avec confiance : J'ai bien combattu, j'ai achevé ma course; j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de vie que le Seigneur m'a réservée, et qui est destinée, non-seulement à moi^ mais à tous ceux qui aiment son avènement ^.
Oh 1 religion catholique I Que tu parais bello et divine, quand on aperçoit tes reflets vivifiants au sein même de la mort! Quel spectacle, que celui d'un lit de douleur qui se transforme en berceau de la vie future I Oui, dans la poitrine presque éteinte du chrétien, il se produit parfois d'ineffables mystères : les vertus se complètent, les mérites se couronnent, l'amour s'immortalise, le monde invisible s'illumine, les consolations affluent, toutes les espérances se réalisent. Et, alors que les ombres s'enfuient, et que les liens se dissolvent, l'âme dégagée tressaiUe de joie ; elle savoure les prémices de la félicité vraie, et se lance, avec un redoublement de force, vers Celui qui est la source de tout bien. 0 mort, oU est ta victoire ? Tu ouvres à l'homme la patrie céleste où se réunissent, dans le sein de Dieu, tous ceux que son amour avait unis sur la terre ; là où le flambeau de la vie se rallume pour ne plus s'éteindre ja-
* Gen., xzxn, 10. — • Bern. Ep. ccLxxvn. » IV Reg. X, 3. — * H Tim. nr, 7.
mais ; où la bonté, la vérité, la beauté, brillent sans nuages; où il n'y a plus ni combats, ni séparations, ni larmes, ni défaillances.
Nom savons, dit le grand Apôtre, que, quand
cette maison de boue qui enferme noire âsne viendra à se dissoudre, Dieu lui donnera au Ciel une autre demeure qui ne sera pas faite de main d'/tomme, et qui durera éternellement ^.