CHAPITRE DIX - HUITIÈME
Appréciation de la doctrine et des œuvres de saint Bernard K
Saint Bernard, fidèle disciple des Pères de l'Église, a mérité de partager avec eux ce titre glorieux. Non seulement il les a égalés par sa science et par sa doctrine, mais Dieu semble l'avoir doué de toutes les qualités éminentes qu'on trouve diversifiées dans les quatre Docteurs de l'Église latine, où il a fleuri.
Comme saint Ambroise, il a prêché la pénitence aux peuples et aux rois; il a arraché au monde les grands et les princes, pour en faire de saints pénitents. Les savants du siècle, aussi bien que les ecclésiastiques, venaient en foule, des pays les plus éloignés, se mettre sous la discipline de l'abbaye de Clairvaux, où l'on voyait jusqu'à cent novices se consacrer à Dieu en un seul jour.
Comme saint Jérôme, il a été Yorack'de tunit;«rs, répondant aux consultations des docteurs, des évéques, des Papes même, des princes, des rois et des empereurs.
Comme saint Grégoire le Grand, il a éclairé presque toute l'Église, durant sa vie, par ses admirables lettres, où respirent son zèle, sa sagesse, sa science. A l'exemple de ce grand Pape, qui a expliqué les devoirs des pasteurs, saint Bernard a parlé avec force des mœurs et de la discipline pastorale; il a développé, comme lui, la morale sublime de l'Évangile, et il a développé les dogmes d'une manière aussi logique que lucide.
Comme saint Augustin, instruit à l'école du Saint-Esprit, il a été l'interprète de l'Église dans ses combats contre les hérétiques, et dans l'exposition de la science ecclésiastique, a II a soua tenu la pureté de sa foi et l'excellence de sa « doctrine, dit l'auteur de Y Histoire littéraire, a contre les raisonnements vains et trompeurs « de certains esprits qui, enflés d'une science c mondaine, attaquaient nos saints mystères,
^ Voy. MabilloD, in fine Op. S. Bern. — Voy. aussi Heoriqaez, Menol. Culers., et Hist, httérairede Dupim
a en voulant les soumettre à leur faible <f pensée *. »
Marchant sur les traces de saint Augustin, il a écrit sur la grâce de Jésus-Christ, et a fait voir, avec une précision admirable, comment elle exerce sa puissance sur lecœurde l'homme, sans contraindre sa liberté, et de quelle manière l'homme coopère librement au bien qu'il fait avec l'assistance de la grâce.
a Dieu semblait avoir pris plaisir, dit l'abbé Fleury, à réunir en saint Bernard tous les avantages de la nature et de la grâce : la noblesse, la vertu des parents, la beauté du corps, les perfections de l'esprit; vivacité, pénétration, discernement fin, jugement solide ; un cœur généreux, des sentiments élevés, un courage ferme, une volonté droite et constante. Ajoutez à ces talents naturels une bonne éducation, les meilleures études qu'on pût faire de son temps, soit pour les sciences humaines, soit pour la religion, une méditation continuelle de l'Écriture sainte, une grande lecture des Pères, une éloquence vive et forte, un style véritablement trop orné, mais conforme au goût de son siècle *. »
L'autorité de saint Bernard, en matière de doctrine, est suffisamment établie par le glorieux titre de Docteur de f Église qui lui a été décerné, n'ayant été inférieur en rien aux plus grands docteurs qui l'ont instruite, éclairée, défendue par leurs paroles et leurs écrits. Il est, à la vérité, le dernier des Pères dans l'ordre du temps ; mais il ne le cède point aux premiers : Ultimus inter Patres, sed primis eerte non impar *.
L'Église, selon la remarque du savant éditeur des écrits de l'abbé de Clairvaux, donne le nom de Docteur à ceux dont elle reçoit la doctrine par une approbation publique, surtout
* Dapin, Hist, litt.^ p. 404.— • Fleur., Dùe,^ viii, n» 4.— * Mabil., Prsf., n» 23.
lorsque la sainteté se trouve jointe à renseignement; mais elle ne donne le titre de Père qu'à ceux qui sont recommandables par leur sainteté, leur science, leur ancienneté, et dont la doctrine est plus appuyée sur l'Écriture et la tradition, que sur des raisonnements philosophiques.
Saint Bernard a mérité le double titre de Docteur et de Père de l'Eglise *. Alexandre III le lui donna le premier, à la messe qu'il célébra pour sa canonisation ; Innocent III le confirma dans la Collecte qu'il composa pour lui, et où il l'appeUe un Docteur illustre, Doctor egregius. Pie VIII y ajouta une sanction plus éclatante.
Quant au titre de Père^ saint Bernard le mérita, tant par son éminente sainteté et sa science, que par l'autorité qu'il s'est acquise, et par la manière dont il a traité les dogmes de la religion, en ne s'appuyant que sur l'Écriture et la tradition, a Si quelqu'un doutait, dit Mabillon, de la science sublime de saint Bernard et de son intelligence des choses surnaturelles, il apprendra, par la lecture de deux de ses sermons (lxxx et LXXXi] sur le Cantique des cantiques^ où il parle du Verbe et de l'essence divine, que personne, ni avant ni après lui, n'a traité ce sujet avec plus de profondeur et de lumière. Nous disons la même chose de la lettre cxC' au pape Innocent II, où il s'explique, d'une manière admirable, sur le mérite infini des souffrances de Jésus -Christ pour les hommes '. »
Sa principale étude fut celle des Livres sacrés. Il s'en était tellement pénétré, par la profonde et continuelle méditation de la parole divine, que tous ses discours et ses écrits ne semblent qu'un enchaînement de textes sacrés, illuminant les mystères, dégageant les rayons de la vérité, et réglant les applications du dogme à la morale.
Hais l'Écriture sainte n'était pas la seule source où il puisait. L'étude des Pères l'avait profondémentinitiédansl'antiquitéchrétienne, et il professait pour la tradition sacrée autant de respect que pour l'Écriture elle-même. Son
« Mabil., Praf.. a» 25. — « /7., no 23.
Traité de la grâce et du libre arbitre suffit pour démontrer combien il avait étudié les écrits de saint Augustin; car ce traité renferme, en substance, toute la doctrine du saint évêque d'Hippone sur cette matière.
On voit, dans sa lettre à Hugues de Saint- Victor, que saint Ambroise ne lui était pas moins familier que saint Augustin ; et il déclare, dans cette lettre, combien il demeure attaché à ces deux colonnes. Il cite saint Athanase, dans son opuscule contre Abeilard, et quelquefois saint Grégoire le Grand. Partout il s'élève contre les nouveautés qui s'éloignent des enseignements de ces illustres docteurs. L'étude des canons de l'Église ajoutait un grand poids à ses paroles ; et ainsi il vérifiait cette sentence de saint Léon : Verus recti amor in semetipso habet et apostolicas auctoritates et canonicas sanctiones ^.
Enfin, pour ce qui regarde le style des divers écrits du Saint, on ne saurait mieux le caractériser que ne l'a fait l'éditeur de ses ouvages, dont nous empruntons les paroles: a On y voit briller, dit Mabillon, un esprit naturellement noble, ferme, élevé, mais doux, chaste, attrayant; une éloquence née pour ainsi dire avec lui, et plus ornée des grâces de la nature que de celles de l'art, des fieurs d'elles-mêmes écloses ; un style gracieux et serré, de la hardiesse dans les expressions, de la précision dans le choix des termes; de la sublimité dans les pensées, de la tendresse dans les sentiments; en un mot, un langage qui n'offre que de nobles idées de Dieu, de la religion et des choses célestes. 9
La meilleure édition des œuvres de saint Bernard est celle de Merlo Horst, corrigée et améliorée par le savant Mabillon. Paris, 1667 ; en six parties (2 vol. in-fol.), augmentée des lettres du Saint; Venise, 1762. — MM. Gaume frères ont publié une très-belle réimpression de l'édition de Mabillon. Paris, 1839 et 1840. — On annonce une traduction française de toutes les œuvres de saint Bernard, par M. Armand Ravelet, à la librairie de V. Palmé, à Paris ; et de L. Guérin, à Bar-le-Duc,
i MabU., Prœf., a» 24.
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