‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 68 sur 319 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

(Ëcrile Tera Tau ill9.) A ROBERT, SON COUSIN, QUI ÉTAIT PASSÉ DE L'ORDRE

DE cIteaux dans l'ordbe de CLUNY *.

Robert, cousiii de ftint Bernard, effiayé des rignenn d'une règle trop austère, ou séduit soit par lea charmes d'une vie plus douce, soit par les caresses et les insinuations artificieuses de quelques pereonnes, était passé de l'ordre de CIteaux dans l'ordre de Cluny. Saint Bernard le rappelle avec une admirable charité et une tendresse ploa que paternelle.

I. J*ai assez et trop attendu, Robert, mon tnen-aimé fils, que Dieu dans sa bonté daignât

1 Robert était fils d'Otbon de Chatillon, de la maison de Montbard, et de Diane sa femme, sœur de la mère de saint Bernard. H avait été promis, par ses parents, au monastère de Cluny; mais cette promesse n'engageait qne les parents euxmêmes tant qu'il n'y avait pas eu donation régulière de l'en • lanty conformémeot aux prescriptions de la règle de saint Benoit. Aussi Robert se joignit-il aux trente jeunes gens qui, en 1113, se rendirent à CIteaux, sous la direction de saint Bernard. Comme il était trop jeune, il ne fitt admis an noviciat qne deux ans après, en 1115, et ne fit profession qu'en 1116. Lesmoinea de Cluny, dirigés alors par l'abbé Pons, usèrent d'intrigues pour faire venir dans leur monastère ce jeune bomme qui de< vait avoir de grands biens ; ils envoyèrent leur prieur qui, eu l'absence de saint Bernard, décida Robert à se rendre en effet à Ctuny. Ce fut à cette occasion qne saint Bernard écrivit It lettre ci-jointe, qu'il dicta à Guillaume, depuis abbé de Rivau. Cette lettre, écrite au milieu des champs, par une pluie battante, ne fut pas mouillée. En mémoire de ce miracle, on éleva vfie chapelle k l'endroit même où elle avait été écrite, et les copistes la mirent en tète des Lettres de saint Bernard, il ne parait pas que, malgré son éloquence, elle ait produit un effet immédiat. Mais Pierre le Vénérable étant devenu abbé de Cluny, on 1122, s'empressa de renvoyer Robert k Clairvaux. Robert y ineua uue vie exemplaire, et fiit pins tard mis à la tète de l'abbaye de Maison-Dieu, dans le diocèse de Besançon.

lui-même yisiter ton âme et par toi Tisiter la mienne, en t'inspirant une componction bienfaisante, et en m'envoyant la Joie de ton salut. Mais, puisque jusqu'ici je me vois déçu dans mon attente, je ne puis plus cacher ma douleur, contenir mon angoisse, dissimuler ma tristesse. C'est pourquoi je suis forcé contre l'ordre de la justice, moi blessé, de rappeler celui qui m'a blessé ; méprisé, de courir audevant de celui qui me méprise ; injurié, de donner satisfaction à qui m'a causé l'injure ; je dois prier enfin celui par qui je devrais être supplié. Mais une douleur excessive ne délibère pas, ne rougit pas, ne consulte pas la raison, ne craint pas de perdre sa dignité, n'obéit pas à la loi, ne se range pas à l'opinion et ne connaît ni ordre ni mesure. L'âme s'applique uniquement et sans réserve à écarter ce qui la fait souffrir, ou à obtenir ce dont elle ressent douloureusement la privation. « Je n'ai, me diras-tu, blessé ni méprisé personne; c'est plutôt moi qui, méprisé et blessé de cent façons, me suis borné à fuir l'auteur de mes maux. A qui ai-je fait injure, en me soustrayant à l'injure ? Ne vaut-il pas mieux céder à un persécuteur que lui résister, fuir les coups que les rendre? x> Bien, j'y consens. Je n'ai point abordé ce sujet pour prolonger la discussion, mais pour la terminer. I^ persécution n'est point une faute pour celui qui la fuit, mais pour celui qui l'exerce. Je n'en disconviens ims. Je laisse le passé ; je ne demande ni pourquoi, ni comment cela s'est fait. Je ne discute pas les fautes, je ne reviens pas sur les raisons, je ne rappelle pas les torts. Ces discus-

fiions d'ordinaire entretiennent la discorde plus qu'elles ne l'apaisent. Je ne parle que de ce qui me tient le plus au cœur. Malheureux que je suis d'être prive de toi, de ne pas te voir, de vivre sans toi ! car mourir pour toi, c'est vivre ; vivre sans toi, pour moi c'est mourir. Je ne cherche donc pas pourquoi tu es parti, mais je me plains que tu ne sois pas encore revenu. Je n'accuse pas les motifs de ton départ, mais les lenteurs de ton retour. Viens seulement et la paix renaîtra ; reviens, et je serai satisfait ; reviens, te dis-je, reviens, et je chanterai avec joie : Il était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé *.

S. Il y a eu certainement de ma faute, si tu es parti. J'ai été trop austère pour un jeune homme délicat, et dans ma dureté j'ai traité trop cruellement ta tendre jeunesse. Voilà pourquoi, étant ici, tu avais coutume autrefois, autant qu'il m'en souvienne, de murmurer contre moi. Voilà pourquoi aujourd'hui pncore, quoique éloigné, tu ne cesses de te plaindre, comme je l'ai appris. Que cela ne te soit point imputé à péché. Je pourrais peut-être m'excuser et dire que les mouvements emportés de ton enfance devaient être ainsi réprimés, et qu'à tes premières années il fallait ces rudes commencements d'une discipline plus sévère. L'Écriture elle-même l'atteste : Frappez votre fils de la verge^ dit-elle, et vous délivrerez son âme de la mort *;et encore : Le Seir gneur châtie cettx qu'il aime et il flagelle tout homme qu'il reçoit au nombre de ses fils '; et ailleurs: Les coups d'un ami sont plus utiles que les baisers d'un ennemi^. Mais, comme je l'ai dit, qu'il y ait eu de ma faute si tu t'es éloigné; ne retardons pas la réparation du mal en discutant sur celui qui l'a commis. Certainement tu commenceras désormais à devenir coupable à ton tour, si tu ne pardonnes pas à mon repentir, si tu n'as pas d'indulgence pour mes aveux. Car j'ai bien pu parfois manquer vis-à-vis de toi de mesure en quelque point, mais certes je n'ai jamais été malveillant. Que si mon imprudence passée t'inspire encore des soupçons pour l'avenir, saches que je ne suis plus ce que j'étais, parce que je crois que tu ne seras plus ce que tu as été. Tu me trouveras changé comme toi, et tu pourras en toute assurance embrasser comme an compagnon celui qu'auparavant tu redoutais comme un maître. Ainsi que tu sois parti, par ma faute, comme tu le penses, et je ne m'en excuse point, ou par la tienne, comme

* Luc, XV, 32.— * Prov., xxiii, 14. — * Htbr., xii, 6. — * l^iov., x.vuj, 0.

beaucoup se le figurent, et je ne t'en accuse pas, ou enfin par notre faute à tous deux, ce que je crois plus vrai, si maintenant tu refuses de revenir, tu seras seul inexcusable. Si tu veux être exempt de toute faute, reviens. Reconnais tes torts, je te les pardonne; et toi aussi pardonne-moi les miens, puisque je les confesse. Autrement ce serait être ou trop indulgent pour toi-même que de te reconnaître coupable et de ne pas l'avouer, ou trop impitoyable pour moi que de ne pas me pardonner après la satisfaction que je te donne.

3. Si tu refuses encore de revenir, cherche un autre moyen de faire illusion à ta conscience ; car tu n'as plus rien à redouter des rigueurs de ma discipline. Tu n'as point à craindre en effet qu'en face de toi je sois terrible, puisque de loin je me prosterne déjà de tout cœur et que je m'attache à toi du fond de mes entrailles. Je me montre humble, je promets d'être charitable, et tu crains? Viens sans alarme où l'humilité t'appelle, où la cljaritc t'attire. Puisque tu as reçu de tels gages, approche avec confiance. Tu as fui la dureté, reviens auprès de la mansuétude; que ma douceur te ramène, puisque ma sévérité t'a fait partir. Vois, mon fils, combien je désire que tu sois conduit, non plus par l'esprit de servitude qui reste dans la crainte, mais par l'esprit d'un enfant d'adoption avec lequel tu pourras t'écrier sans être confondu : Abba, mon père ^ J'ai recours non à des menaces, mais à des caresses, non à la terreur, mais à la prière, pour plaider auprès de toi la cause de ma douleur. Un autre peutêtre tenterait une voie différente. Qui donc, en effet, ne croirait devoir, plus que je ne le fais, discuter ta faute, augmenter ton effroi, t'opposer tes vœux, te présenter la punition? Qui ne te reprocherait ta désobéissance et ne s'indignerait de ton apostasie, de toi qui as passé de la tunique aux fourrures, des légumes aux mets délicats, de la pauvreté enfin à la richesse? Mais je connais ton cœur comme étant plus facile à fléchir par l'amour qu'à dominer par la crainte. D'ailleurs, qu'est-il nécessaire d'aiguillonnerdeuxfoisqui ne résiste pas, d'effrayer davantage celui qui tremble, de confondre plus encore celui qui de soi-même rougit assez, celui qui trouve un maître dans sa raison, une verge dans sa propre conscience, une règle de discipline dans sa réserve naturelle? S'il semble étrange qu'un enfant modeste, simple, timoré, ait osé, contre la volonté de ses frères, contre l'ordre de son maître, contre l'empire de sa

* Roui., VIIT, lî).

Règle, fuir les devoirs et le lieu de sa profession, qu'on s'étonne donc aussi que la sainteté de David ait été surprise S la sagesse de Salomon séduite ' et la force de Samson vaincue *. Est-il étonnant que celui qui a chassé de la patrie du bonheur le premier honune trompé pas ses artifices, ait séduit un tendre jeune homme au milieu d'une horrible et vaste solitude? Ajoutez que ce n'est point la vue de la beauté qui l'a ébloui comme les vieillards de Babylone ^, ni ramourdel'argentcomme Giezi*^, ni l'ambition des honneurs comme Julieji l'Apostat; c'est la sainteté qui l'a trompé, la religion qui l'a séduit, l'autorité des anciens qui l'a perdu. Vous demandez comment cela s'est fait?

4. D'abord le chef des prieurs envoie luimême un prieur influent qui paraissait au dehors revêtu d'une peau de brebis, quoique au dedans il fût un loup ravissant. Les gardiens sont trompés, car ils le prennent pour une brebis, et alors, hélas! hélas I ils le laissent entrer seul auprès de la chère petite brebis. Celle-ci ne le fuit pas, le croyant une brebis comme elle. Que dirai-je de plus? Il l'attire, il la flatte, il la caresse; prédicateur d'un nouvel évangile, il fait l'éloge de l'intempérance, il condamne la frugalité; la pauvreté volontaire, il l'appelle misère ; les jeûnes , les veilles, le silence, le travail des mains, il les nomme extravagances; au contraire, il donne à l'oisiveté le nom de contemplation, il qualifie de discrétion la gourmandise, le bavardage, la curiosité, enfin tous les excès. Depuis quand, dit-il. Dieu se complait-il dans nos tortures? Où l'Écriture commande-t-elle à l'homme de se tuer luimême? Quelle religion est-ce donc de bêcher la terre, de couperdu bois, de porter du fumier? La Vérité n'a-t-elle pas dit : Je veux la miséricorde et non le sacrifice • ; et : /e ne vettx pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'il se convertisse et quil vive'* ; et encore : Bienheureux les miséricordieux^ car eux-mêmes obtiendront mis^icorefe* ? Pourquoi Dieu a-t-il créé les aliments, s'il n'est pas permis d'en manger? Pourquoi nous a-t-il donné des corps, s'il nous défend de- les nourrir? Enfin, pour qui sera bon celui qui est méchant pour lui-même * ? Quel homme sage a jamais eu de la haine pour sa propre chair **?

5. Malheureusement trop crédule, l'enfant se laisse circonvenir par de tels sophismes ; séduit, il suit son séducteur ; on le conduit à.

^ n Rois, XI. — « III Rois, xi. — • Jiipos, xvr. — * Dan., xni, 8. — 5 IV Rois, V, 20. — « Matth., ix, 13.— "' Ézécli., xxxfii, 11. — 8 MaUli, v,.7.— » Eccl., xiv, 5.— »« EpUés., V, 20.

Cluny, on le tond, on le rase, on le lave ; on lui ôÎb ses habits grossiers, vieux et pauvres ; on lui en donne d'autres qui sont neufs, éclatants et précieux; on le reçoit ainsi dans la communauté. Je vous lâisseàpenser avec quel honneur, avec quel triomphe, avec quel respect. II est mis au-dessus de tous ceux de son âge ; pécheur, il est applaudi dans les désirs de son âme *, comme un vainqueur revenant du combat. On le porte aux nues, on le met à un rang éminent, et tout jeune qu'il est, il a la préséance sur beaucoup de vieillards. La communauté entière l'approuve, le flatte, le félicite, tous sont dans l'allégresse comme des vainqueurs qui, après avoir pillé l'ennemi, s'en partagent les dépouilles '. 0 bon Jésus, que de choses on a faites pour perdre une seule petite âme 1 Qui dcwic devant tout cela n'eût pas senti s'amollir son cœur, quelle qu'en fût la fermeté, se troubler son regard intérieur, quelque spirituel qu'il fût ? Qui eût pu, dans une telle situation, recourir à sa conscience? qui enfin, au milieu de ces pompes, eût été capable de reconnaître la vérité ou d'acquérir l'humilité ?

6. Cependant on envoie à Rome pour cette aflTaire ; on sollicite l'autorité apostolique, et, afin que le Pape ne refuse pas son consentement, on lui expose que ce jeune homme a été autrefois dans son enfance ofiTert par ses parents au monastère. Personne n'étant là pour repousser l'insinuation, car on n'attendit pas les contradicteurs, la décision est rendue sur les dires d'une seule partie, et les absents sont condamnés. Ceux qui ont commis rinjustice sont justifiés ; ceux qui en ont souffert perdent leur cause, et le coupable est absous sans satisfaction. Cette sentence d'absolution trop indulgente est confirmée par un cruel privilège qu'on rapporte pour fixer dans ce jeune homme encore flottant la stabilité mal affermie, et pour le rassurer dans ses doutes. Voici la teneur des lettres, le résumé du jugement, la décision de toute l'affaire : que ceux qui l'ont enlevé, le gardent ; que ceux qui l'ont perdu, se taisent; en attendant périsse l'âme pour laquelle le Christ est mort, et cela parce que telle est la volonté des religieux de Cluny. On fait profession sur profession ; on forme un vœu qui sera roftipu ; on s'engage à une promesse qui ne sera pas gardée ; après avoir annulé le premier engagement, on renouvelle dans le second la prévarication, et le péché devient une source plus abondante de péché *.

« Ps.,x, 3. — » Isalp, IX, '^

Kuin., Vil, i;i.

LETTRES DE SAIIfT BERNARD.

7. Il viendra, il yicmdra celui qui révisera les mauvais jugements, qui confondra les serments illicites, qui fera justice aux opprimés % qui jugera les pauvres avec équité, et qui se déclarera le juste vengeur des humbles de la terre*. Oui certainement, il viendra, celui qui par la bouche du Prophète fait entendre ces menaces dans le psaume : Au moment que j'ai choisi je jugerai les justices •. Que fera-t-il des jugements ii^ustes, s'il doit juger les justices elles-mêmes 7 II luira, dis-je, ce jour du jugement où les cœurs purs auront plus de pouvoir que les paroles artificieuses, où une bonne conscience pèsera plus qu'une bourse pleine ; car ce n'est point un juge que les mots sédui-* sent, ni que les dons fléchissent. J'en appelle à votre tribunal, Seigneur Jésus ; je me réserve pour votre jugement et je vous confie ma cause, Seigneur Dieu des armées, qui jugez équitablement, qui sondez les cœurs et les reins, dont les yeux ne veulent pas tromper et ne peuvent pas être trompés ; car vous voyez quels sont ceux qui cherchent leurs intérêts et ceux qui cherchent le vôtre *. Vous savez avec quelle tendresse j'ai toujours assisté ce jeune hommedans toutes ses tentations, avec quels gémissements j'ai sollicité pour lui votre miséricorde ; vous savez combien ses scandales,ses troubles, ses peines m'affligeaient, me tourmentaient, me consumaient. Je crains maintenant que ces soins n'aient été inutiles. Jecrois, en effet, autant que mon expérience me le révèle, que de telles excitations ne conviennent pas à une jeunesse qui, par elle-même, est assez ardente, ni de telles tentations de vanité à un esprit déjà trop fier. Ainsi, Seigneur Jésus, arbitre de ma destinée, que mon jugement sorte de votre bouche, que vos yeux voient la justice de ma cause •.

S. Qu'ils voient et qu'ils jugent lequel doit être obserA'é de préférence, du vœu que le père a fait relativement à son fils ou de celui qu'a fait le fils sur lui-même, surtout quand ce dernier a promis plus que son père. Que notre législateur Benoît, votre serviteur, mon Dieu, voie ce qu'il y a de plus régulier d'une décision prise sur un petit enfant, à son insu, ou de celle que cet enfant a prise lui-même, plus tard, avec réflexion, avec connaissance, lorsqu'il était en âge de parler pour lui. D'ailleurs il n'est pas douteux que la première fois il a

été promis et non pas donné *. Les parents n'ont

* Ps. CXLV. 5. — * Isaïe, xi, 4.— « Ps. lxxiv, 3.— * I Cor., Xiii, 5. — » Ps. XVI, 2.

' La promesâe est relative au vœu que fout les paient^; la

pas fait en son nom la draiande que la Règle prescrit; la main de l'enfàni n'a pas été enveloppée avec la pétition dans la nappe de Tautel, pour qu'il fut offert ainsi en présence des témoins. On montre, dit-on, une terre qui fut donnée avec lui et pour lui. Mais s*ils ont reçu l'enfant avec la terre, pourquoi ne Font-ils pas gardé comme elle. Recherchaitron par hasard le don plus que ses fruits ? Estimait-on la terre plus que Tâme 7 Offert au monastère, que cherchai t-il dans le siècle? Pourquoi l'exposer au diable, puisqu'il devait être élevé pour Dieu ? Pourquoi trouve4-on une brebis du Christ abandonnée à la dent des loups 7 C'est du monde en effet, ce n'est pas de Uuny que tu es venu à Citeaux, Robert, j'en appelle i toi. Tu as cherché, tu as sollicité, tu ai frappé à la porte ; et en raison de ta tendre jeu* nesse S on Va fait attendre malgré toi pendant deux ans. Ce temps écoulé sans impatience ni plainte de ta part, tu as enfin, par tes prières, par l'abondance de tes larmes, si tu t'en souviens, reçu la miséricorde si longtemps attendue, et obtenu cette admission tant désirée '. Puis pendant un an conformément à la Règle ', on a éprouvé ta patience en toutes choses ; tu, t'es montré persévérant et docile, et au bout de l'année, tu as fait profession de ton plein^ gré : alors seulement, rejetant les habits du monde, tu as revêtu ceux de l'Ordre *. 9. Enfant insensé, qui t'a fasciné et empêché

donafiOD expriaie l'obltfioii <]Q*fls font de l'enlknt, confomément aux prescription» At la règle de nint Beoott; cette obi**

tion obligeait reniant lui-même.

* D'après les premiers règlements de Tordre de Cileaax, il| fillait avoir m moins quinze ans pour être reçu moine; cet Age fat recalé à dix-huit ani à paKir de l'an 1196.

' Quaod un si^fit ge présentait à radmisBion, il devait tra-^ verser d'abord un temps d'épreuve dont la durée n'était pasj déterminée et que les anciens usages de Citeaux fixaient au mi-, nimum d'une semaine. Au bout de ce temps, le postulant était; conduit dans la salle du chapitre où il trouvait l'abbé entouré! de ses moines, et U il se mettait à genoux : — Que vonles-vous ? lui disait l'abbé. — La miséricorde de Dieu et la v6tre,j répondait le postulant. — Alors l'abbé le foisait lever, lui ex-' posait les règlements de l'Ordre et lui demandait s'il voulait lesj observer. Sur la réponse affirmative do postulant, l'abbé disait : — Que Diea achève ce qu'il a commeneé en toi. — La conn munauté répondait : Amm^ et trois jours après le postolant: était admis au noviciat qui durait un an.

• Heg. S. Ben., c. Lviii, 58.

* Quand les enfants étaient offerts à Dieu, ils prenaient anssitOt riiabit monastiqie. H n'en était pas de même des adoltes; ils conservaient l'habit séculier pendant Tannée de noviciat.' Cependant, quelques années après la fondation de Clteaux, on changea cet usage pour adopter celui dft Cluny et ou donna aux novices l'habit des profès, à l'exception de la coule qu'ils ne recevaient qu'au moment de la bénédiction on profession. (Vila S, Bern., liv. VII, cap. 15.)

de tenir le» vœux que tes lèvres avaient prononcés? Ne seras-tu pas justifié ou condamné par ta propre bouche? Pourquoi t inquiéter des vœux de ton père, lorsque tu négliges les tiens? C'est sur tes paroles et non sur les siennes que lu seras jugé : c'est de tes vœux et non des siens qu'on te demandera compte. On te flatte en vain de Tabsolution du Saint- Siége, quand la sentence divine tient ta conscience enchaînée : Tout kûnmt qui met h main a la charrue et qui regardé en arrière, nest pas propre au royaume de DieuK Ceux qui te disent : Courage, courage •, te persuaderont-lls que ce n'est pas là regarder en arrière? Mon cher enfant, si les pécheurs fattirent, ne les écoute pas ' Ne te fie pas à tout esprit *. Aie beaucoup d'amis, mais choisis entre milte un conseiller . Éloigne les occasions, repousse les caresses, ferme l'oreiUe aux flatteries, interroge toi sur toi-même, car tu te connais mieux qu'un autre. Sonde ton cœur, examine tes intentions, consulte la vérité ; que ta conscience te dise pourquoi tu es parti, pourquoi tu as quitté ton Ordre, tes frères, ton monastère, moi-même enfin, qui le suis uni par la chair et plus encore par l'esprit. Si c'est pour mener une vie plus austere, plus juste, plus parfaite, sois tranquille, car tu n'as pas regardé en arrière ; mais dorifie-toi en disant avec l'Apôtre : Oubliant ce

glorifie-toi . j *

quiest en arrière et n'aspirant qu'à ce qui est devant moi Je poursuis la palme de la ghire\ S'il en est autrement,nefenorgueillis pas, mais tremble\ Car, soufPre que je te le dise : te permettre en nourriture et en vêtements superflus, en paroles oiseuses, en courses déréglées et vaines, au-delà de ce que tu as promis, et observé chez nous, c'est certainement regarder en ^^nère, c'est être prévaricateur et apostat '^

10. le dis cela, mon fils, non pour te confondre, mais pour l'avertir comme un enfant bien-aimé*. Carters même que lu aurais plusieurs maîtres en Jésus-Christ, tu n'as pas plusieurs pères. Oui, si tu le iiermets, c'est mol qui en religion t'ai engendré par ma parole et par mon exempte. Je t'ai ensuite nourri de lait, seul aliment qu'étant encore tout petit enfant tu pusses supporter; je t'aurais plus tard donné du pain, si tu avais attendu que tu grandisses. Mais hélas 1 tu as été sevré trop tôt et hors de saison. Je crains que ce que j'avais conservé par mes soins, fortifié par mes exhortations, consolidé par mes prières, ne s'évanouisse bientôt, ne se

dissipe et ne périsse, et que dans mon malheur, je n'aie à pleurer, moins la perte de mon travail inutile, que la chute misérable d'un enfant condamné. Veux-tu donc faire la gloire d'un autre qui n'a rien produit en toi ? 11 m'arrive ce qui est arrivé à cette courtisane jugée par Salomon ; son enfant lui avait éte ravi secrètement par une autre femme qui avait étouffé te sien *. Toi aussi tu es enlevé de mes bras, arraché de mon sein. Je pleure mon bien perdu ; je redemande mon fils violemment séparé de moi. Je ne puis pas oublier mes propres entrailles. On en a trop retranché pour que ce qui reste ne soit pas déchiré par la douleur.

11. Mais quel avantage, quelle nécessité trouvent pour toi dans leur entreprise ces amis dont tes mains sont pleines de sang *, dont le glaive a percé mon âme ', et qui se servent de leurs dents comme de traits et de flèches, de leur langue comme d'une épée aiguë ^. Si je les avais blessés en quelque point, et je n'en ai pas conscience, certes ils me l'auraient amplement rendu. Si jamais j'ai pu leur faire quelque mal analogue à celui que j'éprouve en ce moment de leur part, je serai surpris si je n'ai pas reçu plus que la peine du talion. Car, à dire vrai, ils n'ont pas seulement arraché la chair de ma chair, l'os de mes os ; ils m'ont enlevé la joie de mon cœur, le fruit de mon esprit, la couronne de mon espérance, et à juger par ce que je ressens, la moitié de mon âme. Pourquoi cela? Peut-être ont-ils eu pitié de toi ; indignés de voir un aveugle conduisant un aveugle, ils t'ont fait passer sous leur direction, afin que tu ne périsses pas après moi. 0 charité importune! ô tendresse cruelle! Ils ont tant aimé ton salut, qu'ils s'en sont pris au mien. Ne pouvais-tu être sauvé que par ma perte 7 Et plaise à Dieu qu'ils te sauvent sans moi l Plaise à Dieu si je meurs, qu'au moins tu vives 1 Mais quoi I le salut setrouve-t-il donc plus dans le soin des vêtements et dans le luxe des mets que dans une nourriture sobre et dans un habit modeste ? Si tes pelisses moelteuses et chaudes, si les draps souples et précieux, si les manches longues et les capuces Dmples •, si les couvertures rustiques et les

1 Luc, IX, 62.

» I Jean, iv, 1.

«Rom., XI, 20. -

— « Ps. xxxix, 16. — « Prov., I, 10.

— 6 Eccl., VI, 6. — * PhiUp., IIJ, 13.

— 8 I Cor., IV, 14.

1 m Rois, m, 20. — * Isaî., i, 15 ; LO, 3. ~ « I^^^n^ 35. — *Ps.LVi, 5.

s Saint Bernard nomme ici divers vêtements que les Cistei^ ciens avaient rejetés comme contraires à U rè^, quoéqu'ili fussent en usage chez les Religieux deCluny. Les preuiers, ea effet, avaient renoncé aux frocs, aux pelisses, aux cliemisoB, aux capuces, aux culottes, aux couvertures de lit, comme oo le voit dans le Petit Exnvde de Cite«ux, Au chapitre 30 des Coutumes de Clutvjy il est accordé aux Religieux de cet

chemises de laine douce font les saints, pourquoi resté-je ici, au lieu de te suivre? Mais ce sont là des remèdes pour les malades, et non des armes pour les soldats. Ceux qui s'habillent avec mollesse sont dans les maisons des rois *. Le vin et la fleur de farine, Thydromel et la graisse fortifient le corps et non Fesprit. Ce n'est pas Tâme, c'est la chair que les fri- . tures nourrissent. Combien de religieux en Egypte ont longtemps servi Dieu sans faire usage de poisson *? La sauge, le poivre, le gingembre, le cumin, et mille épices de ce genre flattent sans doute le palais ; mais ils allument la concupiscence. Et tu placeras là ta sécurité? et tu croiras que ta jeunesse peut s'écouler ainsi sans alarmes ? A qui vit avec sobriété et sagesse, le sel et la faim suffisent pour condiment. Quand on ne veut pas attendre l'appétit, il faut alors composer de je ne sais quelles plantes étrangères d'innombrables assaisonnements qui entretiennent le goût, provoquent la gourmandise et font naître le désir.

42. Mais que deviendra, diras-tu, celui qui ne peut faire autrement? Soit. Je sais que tu es délicat et qu'ayant pris ces habitudes, tu ne peux pas mener maintenant une vie plus austère. Mais si tu peux t'en rendre capable? Tu demandes comment? Lève-toi, ceins tes reins, renonce à l'oisiveté, essaie tes forces, remue les bras, dégourdis tes mains, prends de l'exercice, et aussitôt tu sentiras que tu ne cherches plus

Ordre deux firocs, deux coales, deux chemises de laine ou étamines, trois pelisses, et, pour le coucher, un oreiller et diverses couvertures appelées coopertorium^ super coopertorium, /orfer, sirngula. Le froc différait de la coule par la matière et par la forme. La coule n'avait pas de manches ni de capuchon, ou des manches et un capuchon très-étroits. Le froc avait des manches et un capuchon très-amples ; de plus, il était fait d'un drap précieux appelé floc ou froc, d'où son nom était venu. La couverture rustique, dont parle saint Bernard, était une première couverture faite de peaux de hètes communes, telles que peaux d'agneau, de lièvre, etc.; elle ne devait jamais être d'un grand prix. (Voy. Vita S. Bcrnardi^ lib. IV, n® 36, Apolog. à Guillaume, n® 24.)

1 Malth., XI, 8.

* On voit par là que les Cisterciens ne faisaient pas usage de poisson, sinon rarement et en voyage. (Voy. Frnald. Vita, lib. Vil, c. 20.) Il semble même que l'usage du beurre et des œufs fût interdit : il est parlé, dans la Lettre 491, d'un novice malade à l'extrémité, qui eut envie d'un œuf cuit, et qui garda l'abstinence jnsqu'à la fin. Il y est également question d'herbes cuites sans huile ni graisse, et enfin il est dit que saint Bernard mangea avec scrupule, pour restaurer son estomac malade, de la bouillie de firine à laquelle on avait ajouté de l'huile et du miel. Cependant le beurre, le fromage et les œufs étaient autorisés, excepté pendant l'Avent, le Carême et la veille de certaines fêtes. {Imf. capit. gen. cist., dist. xiii, cap. v.) — On buvait rarement du vin et on le mêlait de beaucoup d'eau. On le remplaçait ordinairement par de la cervoise ou par de l'eau pure. (Voy. Lct. 491 et 492.) Les épices étaient défendus.

ce qui flatte le palais, mais ce qui apaise la faim. Le travail rendra aux aliments la saveur que la paresse leur avait fait perdre. Beaucoup de choses que tu repousses en restant inactif, tu les prendras avec plaisir après la fatigue. Si l'oisiveté produit le dégoût, l'exercice amène l'appétit : et la faim sait à merveille rendre agréable ce que le dégoût fait trouver insipide. Des herbes, des fèves, de la purée, du pain noir * et de l'eau rebutent l'homme qui ne fait rien et semblent exquis à celui qui travaille. Ces tuniques* dont tu as peut-être perdu l'usage t'effraient tant pour les rigueurs de l'hiver que pour les ardeurs de l'été; mais n'as-tu pas lu que celui qui craint la gelée sera accablé par la neige *. Tu redoutes les veilles, les jeûnes, le travail des mains; mais ces choses semblent légères à qui médite sur les flammes éternelles. Le souvenir des ténèbres extérieures oie à la solitude toute son horreur. Si tu songes au compte qui sera demandé des paroles inutiles \ le silence ne te déplaira plus guère. En ramenant sous le regard de ton esprit le spectacle des grincements de dents et des pleurs éternels, tu ne feras plus de différence entre une natte et un matelas. Enfin si tu donnes bien au chant des psaumes durant la nuit tout le temps prescrit par la Règle, il n'y aura pas de lit si dur sur lequel tu ne dormes tranquille *; si tu travailles des mains durant le jour autant que tu l'as promis, il n'y aura pas de nourriture si grossière que tu ne manges avec appétit.

13. Allons, soldat du Christ, lève-toi, secoue la poussière, retourne au combat que tu as quitté, et après avoir fui, lutte avec plus de courage pour triompher avec plus de gloire. Le Christ a beaucoup de soldats qui ont vaillamment commencé, qui ont tenu bon et qui ont vaincu. Il en a peu qui, revenant après avoir lâché pied, soient retournés de nouveau dans le danger dont ils étaient sortis et qui aient mis en déroute ceux devant lesquels ils s'étaient sauvés. Puisque la rareté donne du prix à toutes choses, je me réjouirais de te voir parmi ceux qui ont d'autant plus de gloire qu'ils sont moins nombreux. Au reste, si tu manques de courage, pourquoi crains-tu là où rien n'est à craindre, et pourquoi ne crains-tu

1 On mangeait, à Clairvaux, du pain d'avoine. (Voy. VUa S. Dern., lib. Il, n» 6. — Lett. 491.) Le pain blanc était défendu. {Inst. capit. gen., cap. xiv.)

* Les Cisterciens portaient la tunique immédiatement sur li peau, sans avoir par dessous de cbemises, ni de ces cbemises de laine dites étamines; cependant ils ne portaient pas le cilice. {i''i(a S. Ikrn., lib. I», n^ 39.)

» Job., VI, 16.— * Matth., xii,36.— ^ Rcg. ?. Ken., t. IX.

pas là où tu as le plus à redouter? Pour avoir fui de la mêlée, penses-tu avoir échappé aux mains de l'ennemi? Il lui est plus aisé de te poursuivre si tu fuis, que de te tenir tête si tu luttes, et il t'attaquera plus hardiment par derrière qu'il ne te résistera en face. Maintenant que tu as jeté tes armes, tu dors tranquillement la matinée, quand à cette heure le Christ est ressuscité. Ignores-tu que désarmé tu deviendras plus lâche et moins redoutable pour l'ennemi? La multitude des combattants a investi ta maison, et tu dors! Déjà ils gravissent lés retranchements, ils renversent l'enceinte, ils pénètrent par derrière. Sera-t-il plus sûr pour toi d'être trouvé seul qu'avec d'autres, nu dans toçi lit, qu'armé surle champ de bataille? Réveilletoi, saisis tes armes, cours à tes compagnons que tu as abandonnés dans ta fuite, et que la crainte te réunisse à ceux dont elle t'avait séparé. Soldat efféminé, tu redoutes le poids et la rudesse de ton armure. L'ennemi qui te presse et ses traits qui volent autour de toi empêcheront bien que le bouclier ne te pèse, et que tu ne sentes le casque ou la cuirasse. Il est vrai que tout ce que Thomme entreprend lui parait pénible, quand il passe subitement de l'ombre au soleil et de l'oisiveté au travail. Mais l'usage le déshabituant peu à peu d'un côté et riiabi tuant de l'autre, diminue sa peine et lui fait trouver facile ce qui auparavant lui semblait impossible. Les plus braves guerriers éprouvent quelque émotion en entendant la trompette avant le combat; mais dès qu'ils en sont venus aux mains, l'espérance de la victoire et la crainte d'être vaincus les rend intrépides. Pourquoi trembles-tu? Tous tes frères armés* t'entoureront; les anges se tiendront à tes côtés; : le Christ qui commande la bataillé ira en avant' et il animera les siens à la victoire en disant : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde ^. Si le Christ est pour nous, qui sera contre nous •? Tu peux combattre sans crainte, puisque tu es certain du triomphe. 0 guerre vraiment sûre que celle qu'on fait avec le Christ et pour le Christ, et dans laquelle, blessé, renversé, foulé aux pieds, tué mille fois, si cela était possible, tu ne seras pas privé de la victoire tant que tu ne fuiras pas. La fuite seule peut te ravir cette victoire. Tu peux la perdre en fuyant, mais non pas en mourant, heureux même si tu meurs en combattant, puisque aussitôt tu seras couronné. Mais malheur à toi si fuyant le combat, tu perds en même temps la victoire et la couronne. Que Dieu t'en préserve, mon fils bien-aimé, car au '

' Jean, xvi, 33. — - * Rom., viii, 31.

jour du jugement il aura dans cette lettre un motif de te condamner plus sévèrement, s'il trouve qu'elle n'ait rien corrigé en toi.

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