‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 69 sur 319 · AU JEUNE FOULQUES, QUI DEVINT DANS LA SUITE ARCHIDIACRE DE LANGRES · texte numérisé non relu

AU JEUNE FOULQUES, QUI DEVINT DANS LA SUITE ARCHIDIACRE DE LANGRES

Foulques, chanoine régulier, s'était laissé séduire par h^ promesses flatteuses de son oncle, et il était rentré dans le monde. Saint Bernard l'engage sévèrement et sérieusement à obéir plutùt à Dieu qu'à son oncle.

A Foulques, jeune homme d'un bon naturel, le frère Bernard, pécheur : Que sa jeunesse prenne des joies dont sa vieillesse n'ait pas à se repentir.

i. Je ne serai pas surpris si vous l'êtes, mais je le serai si vous ne Têtes pas, de voir qu'un campagnard, un moine comnie moi, ose écrire à un citadin, à un écolier comme vous, sans que la nécessité s'en révèle à vous, ni qu'aucune raison de le faire apparaisse. Mais, si vous faites attention à ces paroles de la loi : Je me dois aux sages et aux simples •, et la charité ne cherche pas ses m^eVe^5 *, peut-être comprendrezvous qu'il n'y a pas de présomption à faire tout ce qu'elle ordonne. C'est cette charité qui me presse de vous faire des reproches, qui pleure sur vous, bien que vous ne pleuriez pas vousmême ; qui a compassion de vous, bien que vous ne sembliez pas inspirer la campassion. Moins vous gémissez sur votre état déplorable^ plus elle le déplore; moins vous semblez à plaindre, tout malheureux que vous êtes, et plus elle vous plaint. Peut-être même sa pitié pour vous ne sera-t-elle pas vaine, si vous écoutez patiemment ce qui l'inspire. Elle veut que vous sentiez votre mal, afin que vous n'ayiez plus à en souffrir; elle veut que vous connaissiez votre misère, afin que vous commenciez à y échapper. 0 quelle tendre mère que la charité l Qu'elle soutienne les faibles, qu'elle exerce les forts, qu'elle réprimande les turbulents, elle s'accommode à chacun, et chérit tous les hommes comme ses enfants. Elle reprend avec douceur, elle flatte sans artifice ; sa colère est toujours tendre, ses caresses sont toujours sincères; elle sévit avec bonté, elle console sans

1 On voit par ce titre, textuellement conforme aux manuscrits, que Foulques n'obtempéra pas aux conseils de saint Berna rJ et resta dans le siècle.

* Rom., I, iî. — ^1 Cor , xiii, 5.

détours. Elle sait s'irriter patiemment, s'indigner humblement. Elle est la mère des anges et des hommes, et elle a fait régner la paix, non seulement sur la terre, mais encore dans les cieux. C'est elle qui, apaisant Dieu envers l'homme, a réconcilié l'homme avec Dieu. C'est elle, mon cher Foulques, qui retient sous la même Règle, dans une seule maison *, ces frères avec lesquels vous goûtiez autrefois le charme de la vie commune. C'est cette mère si respectable qui se plaint de vos outrages, et qui vous demande compte de vos offenses. Blessée, elle ne s'irrite pas; méprisée, elle vous rappelle, et vous montre ainsi, à votre propre sujet, que c'est vraiment d'elle qu'il a été écrit : La charité est patiente ; elle est bienveillante ', Ainsi, quoique blessée, quoique offensée, si vous vous tournez vers elle, elle ira au devant de vous, comme une mère toujours respectée. Elle oubliera vos mépris, elle se jettera dans vos bras, elle se réjouira soit que celui qu'elle avait perdu soit retrouvé, ou que celui qui était mort soit ressuscité *.

2. Mais, en quoi l'ai-je offensée, direz-vous? En quoi l'ai-je méprisée? Écoutez-moi. En ce que, sans doute, vous avez voulu vous sevrer, avant le temps, de son sein maternel qui vous avait reçu pour vous allaiter; en ce que, après avoir goûté la douceur de ce lait qui pouvait vous faire grandir dans le salut, vous l'avez si promptement et si légèrement rejeté. Enfant insensé l Enfant plus encore par la raison que par l'âge, qui vous a séduit et vous a fait dévier si vite d'une route dans laquelle vous étiez heureusement entré ? C'est votre oncle, direzvous. Ainsi Adam, pour s'excuser de son péché, en rejetait la faute sur son épouse; celle-ci sur le serpent *, et tous deux en ont reçu, néanmoins, la juste punition *. Je ne veux pas que vous accusiez le doyen, ni que vous vous excusiez sur lui, car vous êtes sans excuse. Sa faute ne justifie pas la vôtre. Qu'a-t-il fait? Vous a-tril enlevé? Vous a-t-il fait violence? Il vous a prié, il ne vous a point enchaîné. Il vous a attiré par ses caresses, il ne vous a pas entraîné par la force. Qui vous forçait à croire à ses flatteries, à vous rendre à ses séductions? Il n'avait pas encore renoncé à ce qu'il possédait; quoi d'étonnant qu'il vous redemandât, vous qui étiez à lui ? Lorsqu'il perd un agneau ou une génisse de son troupeau, il les cherche, et personne ne l'en blâme. Qui s'étonnera donc, qu'après vous avoir perdu, il vous réclame,

1 Ps. Lxvii, 7. — * I Cor., xjii, 4. — * Luc, xv, 32. — * Ps. cxL, 4. — * Gen., m, i6.

vous qui lui êtes plus cher que beaucoup de génisses et d'agneaux? Il n'a pas encore suivi ce conseil de perfection : Si an vous enlève ce qui vous appartient, ne le réclamez pas \ Il redemandait donc un de ses biens, auxquels il tenait encore. Mais vous, après avoir méprisé le siècle, deviez-vous suivre un séculier? Quand le loup s'approche, la brebis effrayée s'enfuit ; a la vue de l'épervier, la colombe se cache en tremblant; lorsque le chat fait sa ronde, la souris, quoique affamée, n'ose sortir de son trou ; et vous, lorsque vous apercevez le voleur, vous courez avec lui * 1 Car, puis-je donner un autre nom à celui qui n'a pas hésité à voler votre âme, perle précieuse du Christ?

3. Je voulais d'abord, autant que possible, dissimuler sa faute, pour ne pas m'attirer, sans nul profit, sa haine par ma franchise. Mais je n'ai pu. Je l'avoue, m'empêcher d'attaquer en passant cet homme que, jusqu'à ce jour, j'ai trouvé résistant de toutes ses forces au Saint- Esprit. Celui qui ne retient pas sa main du mal, autant qu'il le peut, est coupable d'intention, mdme si le résultat ne répond pas à son attente. Il a voulu éteindre en moi la ferveur du noviciat ; grâce à Dieu, il ne l'a pas pu. II a aussi beaucoup résisté à son autre neveu Guerric, votre parent. Lui a-t-il nui? Tout au contraire, il l'a beaucoup servi. Le vieillard a dû, à la fin, renoncer malgré lui à la persécution ; le jeune homme est demeuré invincible, et plus glorieux par l'épreuve. Mais, hélas! comment donc vous a-t-il vaincu, lui qui n'a pu vaincre Guerric ? Comment a-t-il triomphé de vous, après avoir succombé sous l'autre ? Ce dernier était-il plus fort que vous ? Etait-il plus prudent? Ceux qui, auparavant, vous connaissaient tous deux, mettaient Foulques au-dessus de Guerric. Hais, quand on en est venu au combat, le résultat a fait voir que les hommes s'étaient trompés dans leurs jugements. Alors, ô honte I celui qu'on préférait a pris la fuite ; celui qu'on croyait le plus foible, a vaillanunent remporté la victoire.

4. Mais, que dirai-je de la méchanceté d'un oncle qui retire ses neveux de la milice du Christ, pour les entraîner avec lui dans les enfers ? Est-ce ainsi qu'on a coutume de faire le bonheur de ses amis ? Ceux que le Christ appelle à demeurer éternellement avec lui, cet homme les attire dans les feux éternels, où lui-même sera brûlé. Je m'étonne que le Christ ne se soit pas déjà emporté contre lui, et ne lui ait pas dit : Combien de fois n'ai-je pas voulu

* Luc VI, 30. — « Ps. xwx, 18.

rassemUer tes ney eux, comme unepouk rassembk ses petits sous ses ailes j et tu ny as pas consenti? Voici le temps ou ta maison demeurera déserte ^ , Le Christ dit: Laissez les petits enfants venir à moi; car le royaume des deux est pour ceux qui leur res* semblent*. Et Yotre oncle dit: Laissez venir mes neyeux, afin qu'ils brûlent avec moi. Ils sont à moi, dit le Christ, ils doivent me servir. Mais il faut, répond votre oncle, qu'ils périssent avec moi. Us sont à moi, dit le Christ, c'est moi qui les ai rachetés. Hais, répond votre oncle, c'est moi qui les ai nourris. Sans doute, tu les as nourris, dit le Christ, mais de mon pain, et non du tien; et moi, je les ai rachetés, non de ton sang, mais du mien. Ainsi cet oncle selon la chair combat contre le Père des esprits. Le premier, en chargeant ses neveux des biens de la terre, veut les déshériter des biens du ciel. Le Christ, au contraire, qui a créé les hommes et qui les a rachetés de son propre sang, ne croit rien usurper, quand il rassemble ceux qui viennent à lui, selon la promesse qu'il a faite auparavant : Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi '. Il ouvre donc avec joie à Foulques qui, le premier, frappe à sa porte ; il le reçoit et l'embrasse, aussi heureux que lui. Que dirai-je de plus? On le dépouille du vieil homme, on le revêt du nouveau. Par sa vie et par ses mœurs, il devient un vrai chanoine, tandis qu'il ne l'avait été que de nom. La renonunée vole, la bonne odeur du Christ se répand, et la nouveauté de ce fait, partout publiée, parvient aux oreilles de l'oncle. 5. Que pouvait donc faire ce père nourricier selon la chair, en perdant la consolation charnelle qu'il attendait de cet enfant qu'il avait charnellement aimé et nourri? Si cet événement a été, pour les autres, une odeur de vie donnant la vie \ il n'en a pas été de même pour lui. Pourquoi ? Parce que l'homme animal ne comprend pas les choses qui sont de l'esprit de Dieu, Elles lui paraissent une folie •. S'il avait l'esprit du Christ, la chair l'affligerait moins que l'esprit ne le réjouirait. Mais, goûtant seulement les biens de la terre, et nullement ceux d*en*haut, il se disait en lui-même, la tristesse et le trouble dans le cœur : Qu'ai-je entendu? Malheur à moi 1 Quelle espérance vient de m'échapper t Mais quoi, ce qu'il a fait sans mon conseil, sans ma permission, doit*il être maintenu ? En vertu de quel droit , de quelle loi, de quelle justice, de quelle raison, un autre jouira-i-il de l'enfant que j'ai reçu et

* Mattb., XXIII, 37.— « Matth., xîx, 14.— » Jean, vi, 37.— * Il Cor., Il, 66. — » I Cor., ii, 14.

nourri dès le sein de sa mère jusqu'à son adolescence? Oh l maintenant que ma tête est cou* verte de cheveux blancs, je passerai dans la douleur le reste de mes jours, parce que. mon bâton de vieillesse m'a délaissé. Hélas l si mon ftme m'est redemandée cette nuit, pour qui seront les biens que j'ai amassés ^ ? Mes celliers remplis qui débordent des uns dans les autres, mes brebis fécondes qui se pressent au sortir de retable, mes bestiaux si gras % à qui tout cela restera-t-il? Mes terres, mes prés, ma maison, ma vaisselle d'or et d'argent, pour qui les aurai-je amassés? J'avais acquis les dignités les plus fructueuses et les plus riches de mon église ; et les autres, qu'il ne m'était pas permis d'avoir pour moi, je les gardais en espérance pour Foulques. Que faire? Perdrai-je, pour lui seul, tant et de si grands biens? Car, je regarde comme perdu tout ce que je posséderai sans lui. Il vaut bien mieux les conserver et le rappeler, si je puis. Mais, comment? C'est fait, tout le monde le sait. Ce qui est ne peut pas ne pas être. Ce dont on est informé ne peut plus demeurer caché. Foulques est chanoine régulier; s'il revient au siècle, il sera perdu de réputation, il sera déshonoré. Cependant, je supporterai mieux de savoir cela de lui, que de vivre sans lui. Que l'intérêt passe avant l'honneur, la nécessité avant la pudeur. J'aime mieux sacrifier la réputation de cet enfant, que de succontiber misérablement à ma tristesse.

6. Il cède à ce conseil de la chair, il oublie la raison et la loi, et semblable à un lion prêt au carnage ', à une lionne rugissante et furieuse parce qu'on lui a ravi son lionceau, il se précipite sans respect dans l'asile des saints où le Christ a caché, loin de la contradiction des langues, son nouveau disciple qu'il veut admettre ensuite dans la compagnie des anges. Il demande et il supplie que son neveu lui soit rendu ; il proteste et il crie que ce neveu l'a injustement abandonné. En vain le Christ proteste à son tour et lui dit: Que fais-tu, malheureux I d'où vient ta fureur ? Pourquoi me persécutes-tu? Ne te suffit-il pas de m'avoir enlevé ton âme et celles de beaucoup d'autres, par tes exemples ? Veux-tu encore, avec une audace sacrilégearracher celle-ci de mes mains? Ne crains-tu pas le jugement à venir ? Méprisestu ma puissance ? A qui t'adresses-tu ? A qui déclares-tu la guerre ? A un maître terrible, à celui qui ôte la vie aux princes *. Insensé,

* Luc, XII, 20. — • Ps. CXLIII, 13. — « Pb. xvi, 12. — * Ps. LXXV, 13.

JM

rentre en toi-même. Songe à tes derniers instants, et tu ne pécheras pas ^ Souviens-toi de ce que tu es, et tu ressentiras une crainte salutaire. Et toi, enfant, ajoute-t-il, si tu consens, si tu cèdes, tu mourras. Rappelle-toi la femme de Lotb, Urée de Sodome pour avoir cru à Dieu et changée en sel durant sa route, pour avoir regardé en arrière *. Apprends de l'Évangile qu'il n'est pas permis de regarder en arrière, quand on a une fois mis la main à la charrue *. Ton oncle en veut à ton âme, après avoir déjà perdu la sienne. Les paroles qui sortent de sa bouche ne sont qu'iniquité et mensonge. Ne te sers pas de ton intelligence, ô mon fils, pour faire le mal * ; ne t'applicfue pas à poursuivre les vanités et les folies trompeuses. 11 a caché ses pièges, il a tendu ses lacets dans la route que tu suis. Ses paroles, plus douces que l'huile, sont cependant des traits acérés*. Prends garde, mon flls, de te laisser surprendre par des lèvres injustes et par une langue artificieuse. Que la crainte de Dieu perce ta chair, pour que l'amour charnel ne te séduise pas. 11 flatte, mais la peine et la douleur se cachent sous sa langue; il pleure, mais il se tient en embuscade ; il attend pour surprendre le pauvre, en l'attirant par ses ruses •. Veille, mon fils, je te le répète, n'écoute ni la chair ni le sang ', que mon glaive un jour dévorera*. Méprise les flatteries, dédaigne les promesses. 11 promet de grandes choses ; j'en promets de plus grandes. Il offre beaucoup, mais j'offre davantage. Abandonneras-tu donc les biens du ciel pour ceux de la terre, ceux de l'éternité pour ceux du temps ? Sinon, tu dois accomplir les vœux que tes lèvres ont prononcés. On ne t'a pas contraint de les faire, on peut donc exiger justement que tu les tiennes ; quand tu as frappé, je ne t'ai pas repoussé, mais je ne t'ai pas forcé d'entrer. Il ne t'est donc plus permis de renoncer à ce que tu as promis de ton plein gré ; tu^e peux plus redemander ce que tu as librement quitté. Je vous avertis ici l'un et l'autre ; je vous donne à tous deux un salutaire conseil. Toi, continuet-il en s'adressant à l'oncle, ne ramène pas dans le siècle celui qui vit sous une Règle ; car, si tu l'y ramènes, tu le séduis et tu en fais un apostat. Toi, courbé sous la Règle, ne suis pas un homme du siècle; car, si tu le suis, tu me persécutes et tu me fais tort de ta personne. Toi, si tu séduis une âme pour laquelle je suis mort, tu te rends l'ennemi de ma croix ; car,

< Eccl., VII, 40. — * Gen., xix, 26. — » Luc, ix, 62. — * Ps. XXXV, 4. — » Ps. LTV, 22. — « Ps. X, 7, 9. — 7 Galat., t, 46. — • Dcut., xxxii,42.

celui qui n'amasse pas avec moi, dissipe *, et bien plus encore, celui qui dissipe perd ce qui est déjà amassé. Toi, si tu suis ses conseils, tu repousses les miens, car, celui q ui n'est pas avec moi est contre moi ', et bien plus encore celui qui, après avoir été avec moi, m'abandonne. "Toi, si tu circonviens cet enfant qui vient à moi, tu seras jugé comme un séducteur et un sacrilège ; mais toi, si tu détruis ce que tu avais édifié, tu te rends prévaricateur. Tous deux vousassistereznécessairementàmonjugement, vous paraîtrez tous deux devant mon tribunal; l'un sera jugé pour sa propre prévarication, l'autre pour avoir séduit le premier ; et si l'un meurt dans son iniquité, on redemandera son sang à l'autre '. C'est par de semblables menaces, ô Christ, qu'invisible et redoutable vous tonniez contre tous deux, leur propre conscience l'atteste; c'est par ces avertissements sacrés que dans votre bonté vous frappiez leurs esprits d'effroi. Qui ne tremblerait point à ces paroles et ne reviendrait pas de la crainte à la sagesse; celui-là seulement qui, sourd ou fermant ses oreilles comme l'aspic, ne veut point écouter ou feint de ne pas entendre la voix de l'habile magicien ^ qui le charme.

7. Mais pourquoi prolonger encore une lettre assez et déjà trop longue, puisque nous parlons à regret d'un événement qui ne mérite que le silence? Pourquoi aller à la vérité par tant de détours, puisque nous craignons de révéler ces turpitudes? Cependant je parlerai, je dirai en rougissant ce que je ne puis plus cacher quand je le voudrais, car beaucoup le connaissent. D'ailleurs pourquoi rougir? Pourquoi auraisje honte d'écrire ce qu'ils n'ont pas eu honte de faire ? S'ils rougissent d'entendre ce qu'ils ont eu l'imprudence de commettre, s'ils n'aiment pas qu'on le leur rappelle, qu'ils ne rougissent pas de le réformer. 0 douleur! la crainte ni la raison n'ont pu empêcher l'un d'être un séducteur; la pudeur ni les promesses n'ont pu préserver l'autre de la prévarication. Que diraije de plus ? Une langue trompeuse a proféré des paroles de ruine ; elle a conçu le mal et persuadé l'iniquité. Le pervers a corrompu le converti, le chien est retourné à ce qu'il avait vomi '. Votre église a reçu ce fils qu'il valait mieux pour elle avoir perdu. Ainsi Lyon autrefois, par les soins et les artifices de son doyen, a vu le neveu de ce dernier rentrer malheureusement au nombre de ses chanoines, dont il était heureusement sorti. Comme l'un a ravi

* Matth ,xir,30. —« Malth.,xn,30. — «Ezech., in,18.— ♦ Ps. Lvii S, 6. — » II Picr., U, 22.

Othbert à saint Benoit, l'autre a enlevé Foulques à saint Augustin. Si le pervers se sanctifiait avec le saint, combien ne serait-ce pas plus régulier que si le saint se pervertit avec le pervers ? Si le jeune religieux attirait à lui le vieillard mondain, et que tous deux parvinssent à la victoire, combien ne serait-ce pas plus beau que si le séculier entraine le religieux, et qu'ainsi tous deux soient vaincus? 0 malheureux vieillard ! ô oncle cruel, qui, touchant déjà à la décrépitude et près de mourir, a fait périr d'abord l'âme de son neveu, et qui, pour le rendre héritier de ses péchés, lui a fait perdre le patrimoine du Christ i Mais pour qui sera bon, celui qui est méchant pour lui-même * ? Il a mieux aimé avoir un successeur pour ses richesses, qu'un intercesseur pour ses iniquités.

8. Hais que me fait la conduite des doyens nos maîtres, qui occupent dans nos églises le premier rang ? Ils tiennent la clef de la science, et siègent aux premières places dans les assemblées. A eux de juger leurs subordonnés, de rappeler les fugitifs ou de les mettre encore une fois en fuite, s'ils le veulent, de rassembler ceux qui se dispersent, ou de disperser ceux qui se rassemblent; que m'importe? En cela, je l'avoue, j'ai un peu dépassé à cause de vous, mon cher Foulques, la mesure de ma petite autorité, tant je désirais diminuer votre faute et cacher votre honte sous la leur. Je ne parle plus d'eux, de crainte qu'ils ne s'irritent justement, moins encore contre la réprimande, que contre celui qui la fait, et qu'ils ne songent, moins à se corriger eux-mêmes, qu'à se plaindre de ma présomption. Je n'ai pas entrepris de reprendre un maître de l'Église, mais un jeune écolier qui ne sait pas s'indigner, qui ne saurait pas s'irriter. A moins peut-être qu'enfant par la raison et non par la perversité, vous ne m'adressiez le même reproche et ne disiez : Qu'y a-t-il entre lui et moi? que lui importe mon péché ? suis-je moine ? A cela, je l'avoue, je n'ai rien à répondre, sinon que j'ai eu confiance tant en cette mansuétude naturelle, que je vous ai supposée, qu'en cette charité de Dieu qui, si je m'en souviens, m'a servi d'excuse au commencement de cette lettre. C'est par amour pour lui que j'ai eu pitié de votre égarement et compassion de votre misère, au point de sortir de ma réserve habituelle, pour m'occuper de vous, qui ne m'appartenez point. La gravité de votre chute et votre malheureux état m'ont déterminé à faire

' Eccl., XIV, 5.

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