‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 70 sur 319 · Tome L · texte numérisé non relu

Tome L

cette tentative. Qui m'avez-vous vu reprendre en effet parmi les jeunes gens de votre âge ? A qui ai-je jamais adressé des lettres, si courtes qu'elles soient ? Ce n'est pas cependant que je les considère tous comme saints, et que je ne trouve en eux rien à redire.

9. Pourquoi donc, direz-vous, suis-je le seul que vous réprimandiez, quand vous voyez dans d'autres des choses qui mériteraient plus justement peut-être vos réprimandes ? A cause du caractère exceptionnel de votre égarement, vous répondrai-je, et à cause de l'énormité de votre faute. Si presque tous les autres sont perdus, s'ils vivent dans le dérèglement et dans le désordre, ils n'ont pas encore embrassé une dicipline et une règle. Ils sont pécheurs à la vérité, mais non pas prévaricateurs. Pour vous, quelque régulière et honnête que soit votre vie, quelque chaste, sobre et pieuse en toutes choses que soit votre conduite, cependant votre religion plaît moins à Dieu, parce que la violation de votre vœu la déshonore. Ne vous comparez donc pas, mon très-cher, aux jeunes gens de votre âge, dont votre profession vous distingue ; ne vous applaudissez pas de votre continence, peut-être un peu plus exacte que celle des gens du siècle, car le Seigneur vous dit : Que ne t'ai-je trouvé chaud ou froid^l Ainsi, on le voit clairement par là, dans votre tiédeur vous déplaisez plus à Dieu que si vous étiez froid comme eux. Dieu attend pa-* tiemment qu'ils passent de cet état à la ferveur, tandis qu'il s'irrite contre vous dont la chaleur s'est déjà tant attiédie. Parce que je t'ai trouvé tiède, dit-il, je commencerai à te vomir de ma bouche*. Et ce sera justice, puisque vous êtes retourné à ce que vous aviez vomi, et que vous avez rejeté ses grâces.

10. Hélas ! comment vous lassez-vous si vite du Christ dont il est écrit : Le miel et le lait sont soussa langue^Ue suis surpris que vous vous dégoûtiez de cette nourriture exquise, si toutefois vous avez goûté combien le Seigneur est doux.' Ou vous ne l'avez pas goûté, vous ne connaissez pas la saveur du Christ, et, ne la connaissant pas, vous ne la désirez point; ou si vous l'avez goûté et que vous n'en ayez pas apprécié la douceur, votre palais n'est pas sain; car c'est la sagesse même de Dieu qui dit : Celui qui me mange aura encore faim, et celui qui me boit aura encore soif^. Mais comment avoir faim et soif du Christ quand on se repait chaque jour de la nourriture des pourceaux? Vous ne pouvez

» Apoc; m, IG. — ' Apoc, m, 16. — ' Gant,, iv, 11.— * Eccl., XXIV, 29.

boire en même temps le calice du Christ et le calice du démon ^ Le calice du démon, c'est l'orgueil, c'est la médisance et l'enyie, c'est l'intempérance et la débauche : quand tout cela remplit votre esprit ou votre corps, le Christ ne trouve plus de place en vous. Ne vous étonnez pas de ce que je dis. Dans la maison de votre oncle vous ne pouvez pas vous enivrer des délices de la maison de Dieu. Pourquoi, direzvous? Parce que c'est une maison déplaisirs. De même que l'eau et le feu ne peuvent demeurer ensemble, de même les joies de l'esprit et celles de la chair sont incompatibles dans un même cœur. Quand le Christ sent l'odeur infecte de l'intempérance, il ne daigne pas verser à l'âme ses vins plus doux que le miel. Quand la diversité recherchée des mets, quand la couleur variée d'un riche ameublement repaissent à la fois les yeux et l'estomac, le pain céleste laisse jeûner l'esprit. Maintenant réjouissez-vous, enfant, durant votre jeunesse ; avec elle s'évanouira votre joie éphémère, et ensuite vous serez plongé dans la tristesse pour l'éternité. Mais loin de notre cher fils un tel malheur ; que Dieu Tépargne à son enfant. Que le Seigneur fasse plutôt périr ces langues trompeuses qui vous donnent do tels conseils, qui vous disent tous les jours : Allons, courage, et qui en veulent à votre âme. Voilà ceux avec lesquels vous habitez et dont les funestes entretiens corrompent les bonnes mœurs de votre jeunesse. 11. Mais jusqu'à quand resterez -vous encore au milieu d'eux? Que faites-vous dans la ville, vous qui aviez choisi le cloître? Qu'avezvous de commun avec le siècle que vous aviez méprisé ? Un héritage vous est échu dans les cieux, et vous aspirez aux richesses de la terre. Si vous voulez posséder les biens du ciel et ceux de la terre, on vous répondra en peu de mots : Souviens-toi, mon fils, que tu as reçu des biens pendant ta vie *. Tu as reçu, est-il dit, et non pas tu as ravi , afin que vous ne conserviez pas même de vaine illusion, parce que, vous contentant de votre propriété, vous n'avez rien pris à autrui. Mais qu'est-ce donc que vos biens ? des bénéfices de l'Église ? soit. Vous vous levez pour les veilles; vous assistez aux messes, vous fréquentez les offices du chœur le jour et la nuit ; vous faites bien ; de cette façon vous ne recevez pas gratuitement la prébende de l'Église. 11 est justeque celui qui dessert l'autel vivedel'autel ; on vous permet donc d'en vivre, si vous le desservez bien : mais on ne vous permet pas de faire de l'autel rinstrvrnent de votre luxe et de

« I Cor., X, 20. — > Luc. xvi, 25.

votre orgueil; d'acheter par ce moyen des freins d'or, des selles brodées, des éperons argentés, des pelisses de vair et de petit-gris, ornées de pourpre au col et aux manches. Enfin tout ce que vous retenez de l'autel au delà du simple habillement et de la nourriture nécessaire, n'est point à vous ; c'est un vol, c'est un sacrilège. Le Sage ne demandait que le nécessaire de la vie et non le superflu *. Ayant, dit l'Apôtre, la nourriture et le vêtement • : il ne dit pas, la nourriture et l'ornement. Un autre saint disait encore : Que le Seigneur me donne du pain pour me nourrir et un vêtement pour me couvrir^. Remarquez ces mots : Pour me couvrir. Contentonsnous donc, nous aussi, que nos vêtements nous couvrent, et ne désirons pas qu'ils flattent notre mollesse, notre vanité, et qu'ils, nous servent à ressembler aux femmes ou à leur plaire. Mais,direz-vous, ceux avec lesquels j'babitefont ainsi ; si je ne fais pas comme eux, je passerai pour singulier. C'est pourquoi je vous dis de sortir de ce milieu afin de ne pas vous singulariser dans la ville, ou de ne pas périr en imitant l'exemple des autres.

12. Que faites-vous dans une ville, soldat efféminé ? Vos compagnons, que vous avez abandonnés dans votre fuite, combattent et vainquent ; ils frappent et ils entrent ; ils ravissent le Ciel et ils y régnent ; et vous, revêtu de pourpre et de lin, monté sur votre haquenée, vous vous promenez sur les places et vous parcourez les carrefours. C'est là un équipage de paix, et non un attirail de guerre. Vous aussi, vous parlez de « la paix quand il n'y a pas de paix * ». La pourpre n'exclut pas la débauche ; elle ne chasse ni l'avarice, ni l'orgueil ; elle n'éteint pas les autres traits enflammés que l'ennemi peut lancer. Enfin, ce que vous redoutez davantage, elle n'empêche pas la fièvre, elle ne défend pas de la mort. Où sont vos armes de combat ? où est le bouclier de la foi, le casque du salut, la cuirasse de la patience ? Pourquoi tremblez -vous ? 11 y a plus de monde avec nous qu'avec eux. Prenez des armes, ranimez vos forces, pendant que la lutte dure encore. Vous avez les anges pour spectateurs et pour protecteurs ; le Seigneur lui-même, votre appui et votre asile, est là pour former vos bras à la guerre et vos mains au combat*. Âvançonsau secours de nos frères, de crainte que s'ils combattentsans nous, ils ne triomphent sans nous et n'entrent sans nous. Au dernier moment, quand la porte sera close,

* Prov., XXX, 8. — • I Tim., vi, 8.— * Gen., xxviir, 20. — * Ezécl)., XIII, 10. — » Ps. cxLiii, 1.

à nos coups tardifs une voix du dedans répondra : En vérité^ je vous le dis^ je ne vous connais point \ Faites donc qu'on vous connaisse auparavant, je vous prie, faites qu'on vous voie, de peur que si vous êtes alors méconnu pour la gloire, vous ne le soyez pas pour le châtiment. Si le Christ vous aperçoit au combat, il vous reconnaîtra dans le ciel, et alors, selon sa promesse , il se manifestera lui-même à vous % si toutefois, repentant et converti, vous devenez tel que vous puissiez dire avec confiance : Je connaîtrai alors comme je serai connu ' En attendant, qu'il me suffise d'avoir ébranlé par ces avertissements le cœur timide d'un jeune homme. Il faut maintenant que nos prières aillent toucher pour lui la Bïiscricorde divine. J'attends d'elle avec confiance , que si elle trouve ce cœur seulement un peu ébranlé par nos reproches, elle saura bientôt à son sujet nous mettre dans la joie.

LETTRE m.

(Ëcnieran 1120.)

AUX CHANOINES RÉGCLIERS d'aILDICOURT *.

Qu'il s'est plus effrayé que réjoui de leurs éloges; qu'ils ne doivent pas retenir quelques chanoines de saint Augustin quil tirait accueillis.

A la sainte Congrégation des Clercs qui servent Dieu au lieu appelé Aildicourt, au maître S. et aux disciples , le petit troupeau des frères de Clairvaux et leur indigne serviteur le frère Bernard: qu'ils marchent selon l'esprit et voient toutes choses avec les yeux de l'esprit.

L'exhortation si salutaire et si parfaite qui est dans votre lettre, nous apporte des marques de votre grande science et de votre merveilleuse charité; nous vous admirons et nous vous félicitons. Mais les louanges si excellentes que votre zèle nous donne sans en avoir éprouvé la vérité, bien qu'elles ne puissent pas peu, autant qu'il dépend de vous, nous former à l'humilité^

> Matth.,xxv, 12. — • Jean, xiv, 21. — » I Cor., xîit, 12.

* Ces chanoines étaient de l'ordre de saint Augustin, comme on le Toit par la suite de la lettre ; ils étaient probablement du diocèse de Châlons ; cependant on ne sait pas exactement oh 86 trouvait Aildicourt ou Aucourt.

épouvantent vivement nos consciences qui , en ce qui nous concerne, sont beaucoup trop au-dessous de tels éloges. Qui de nous, en effet, enconsidérant sa vie, pourrait, sans de grandes craintes ou sans de grands périls, entendre dire de soi des paroles si flatteuses et si peu méritées? En cette matière il n'est pas sûr pour nous de nous fier au jugement d'autrui pas plus qu'au nôtre; car c'est le Seigneur qui nous juge. Aui reste, pour vous tranquilliser sur les frères' dont le salut, nous le savons, a trop inquiéié| votre charité, apprenez que c'est par le conseil et les exhortations de plusieurs personnes considérables et surtout du très-illustre Guillaume, évêque de Châlons \ qu'ils se sont présentés chez nous et que ce n'est qu'à force de prières^ et d'instances qu'ils ont obtenu de nous leur admission. D'ailleurs, en passant ainsi avec l'aide de Dieu de l'institut de Saint-Augustin aux observances de Saint-Benoît pour y trouver une vie plus austère, leur intention n'est pcs de se soustraire à l'autorité de celui qui est le maître unique de tous au ciel et sur la terre '; Ils ne veulent pas manquer à cette foi première qu'ils ont jurée parmi vous ou plutôt d'abord à leur baptême, mais ils veulent au contraire la garder intacte et pure. Après une telle admission faite en de telles circonstances, loin de nous de croire que nous ayons pu en les recevant, blesser votre sincérité, ou que nous puissions le faire en les retenant, à la condition toutefois que nous ne les retiendrons pas malgré eux, si par hasard il arrive que dans l'année d'épreuve établie par la Règle ils veuillent renoncer à leur dessein et retourner auprès de vous. Autrement, mes très-saints frères, il ne vous appartient pas de faire des tentatives pour résister par un anathème inconsidéré à l'esprit de liberté qui est en eux, à moins que par hasard, ce dont Dieu vous garde, vous ne vous appliquiez à chercher vos intérêts et non ceux de Jésus-Christ.

^ Guillaume de Champeaux enseigna d'abord la théolog e avec éclat; plus tard il renonça à cet emploi, prit Thabit de' chanoine régulier et se retira avec quelques disciples auprès d'une petite chapelle dédiée à saint Victor et située aux portes de Paris ; là il commença à bâtir un monastère de clercs réguliers, que le roi Louis-le-Gros termina, et qui devint le célèbre monastère de Saint-Victor. En 1113, Guillaume de Champeaux fut élevé à l'évêché de Châlons. Ce fut lui qui, en l'absence de l'Évèque de Langres, consacra, comme abbé de Ciairvaux, saint Bernard, avec lequel il s'unit par une étroite amitié. 11 mourut en février 1121. Huit jours avant sa mort il avait piis l'habit monastique. Il fut enterré à Clairvaux, dans une petite chapelle qu'il avait fait construire.

> Malth., xxiii, 8.

Page 1