‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 7 sur 319 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de saint Bernard. — Premières années de son enfance. — Détails sur sa famille.

Heureux l'homme qui, dès son bas âge, s'épanouit sous le regard d'une mère tendre et jvertueuse I Ce regard a un pouvoir magique ^ur rame de l'enfant 1... Il rayonne douceur et Tie; et de même que le soleil féconde par son rayon les productions terrestres, et les adoucit en y posant la substance solaire, ainsi la mère dépose dans l'âme de son fils le caractère sacré lie l'amour.

Saint Bernard eut cet inappréciable avantage. Sa mère, la bienheureuse Aleth ^ fille du comte Bernard de Montbar, avait épousé fort jeune le sire Tecelin, seigneur de Fontaines, près de Dijon. Ce mariage ne s'était par conclu sans difficulté. Aleth n'avait que quinze ans; et déjà son âme prévenue de grâces, s'était vouée à Dieu. Elle aspirait à vivre dans la paix du cloître et se préparait à gravir les degrés de la perfection monastique '.

* Les chroniqaean rappellent tantôt Aleth, tantôt Elisabeth, liuitôt A]ix.(Fragm. ex 3* VitaS. B.,Gaufridu5,§2,p.l292.)

C'est sous le nom d'Âleth qu'elle est mentionnée dans les iuartyrologes Cisterciens. 11 existe à Tévèché de Dijon un raagoifuine portrait qui la représente entourée d'une auréole.

< Joh. Erem., Vita S, B., p. 1300.

Mais la Providence lui avait réservé une autre destinée. Elle fut appelée, contre son gré, à devenir épouse et mère, et à propager dans sa famille nombreuse les bénédictions dont elle avait été comblée dès son enfance.

Tecelin, son mari, appréciait une vertu si pure, et il l'honorait. C'était un noble chevalier, de mœurs douces, et craignant Dieu. Bien que ses charges éminentes le retinssent presque continuellement auprès du duc de Bourgogne, il conservait la dignité de la vie chrétienne à la cour comme dans les camps; et en toutes rencontres, il se signalait par sa valeur, sa droiture et sa loyauté*.

La Providence, qui avait assorti cette union, la rendit féconde. Aleth donna le jour à six fils et à une fille: Guido était l'ainé de tous; ensuite venaient Gérard, Bernard, André, Barthélémy, Nivard et Hombeline.

Bernard, le troisième fils de Tecelin, naquit en i09i, au château de Fontaines en Bourgogne* Sa naissance avait été précédée d'une circonstance remarquable. La pieuse Aleth, durant sa grossesse, eut un songe qui lui donnait des

^ s. Bem. Vtta et Fm geêtœ. GniU., lib. I, cap. u

alarmes; elle avait tu 'dans ses entrailles un chien blanc qui aboyait d'une yoix infatigable. « Inquiète et toute tremblante, dit un biogra- « phe contemporain, la mère de Bernard con- «sulta un homme de grande vertu, qui, à G l'heure même, se trouva rempli de cet esprit « de prophétie dont David était animé lorsque, a parlant des prédicateurs saints , il disait à « Dieu : La langue de vos chiens aboiera contre a vos ennemis. Et il lui répondit sur-le-champ: o Ne craignez pas; vous serez mère d'un en- « faut qui, comme un chien très-fidèle, gar- « dera la maison du Seigneur, et aboiera hau- « tement contre les ennemis de la foi ; car il cr sera un excellent prédicateur, et avec sa « langue médicinale, il guérira les plaies d'un a grand nombre d'âmes '. »

L'heureuse mcre reçut dans son cœur la parole de l'homme de Dieu, et en tressaillit de joie. Elle avait offert au Seigneur ses deux premiers fils, dès le moment de leur naissance; mais elle lui consacra Bernard d'une manière plus formelle. Son vœu le plus ardent était de transmettre au cœur de tous ses enfants la haute vocation qu'elle avait tant appréciée elle-même dans son jeune âge.

Cette mère chrétieane ne regardait d'ailleurs les devoirs de la matenûté que comme une délégation d'en-haut. Elle considérait ses enfants comme des dépôts précieux confiés à sa vigilance et dont elle était responsable devant Dieu. Aussi, quoique d'une complexion délicate, Aleth ne voulut point abandonner à une étrangère le soin de nourrir ses enfants: attachée par le fond de son âme à la source de tout amour, elle leur communiquait, avec le lait maternel, la veiiu céleste qui la vivifiait.

Tecelin menait une existence trop chevaleresque pour pouvoir présider lui-même à l'éducation de ses fils. 11 laissait avec confiance ce soin à la sollicitude consciencieuse de sa femme, dont il approuvait les vues, quoiqu'il n'en comprît pas toujours la portée. Élevé dans la profession des armes et joignant, selon l'esprit de ce temps, les habitudes militaires aux pratiques de la dévotion, il ne voyait aucun inconvénient à former tous ses fils pour la carrière qu'il n'avait pas parcourue lui-même sans gloire.

Aleth, plus clairvoyante, redoutait les dangers auxquels la vie des camps expose l'intégrité chrétienne; et elle pressentait trop les ineffables délices de la vie religieuse pour pouvoir souhaiter une autre gloire et un autre

» Guill. VUa et Hes gtatœ^ Hb. cap. i.

bonheur à ceux qu'elle avait enfantés et consacrés à Dieu. Elle éleva ses enfants pour le ciel bien plus que pour la terre, et leur apprit, dès leur âge le plus tendre, à discerner le bien et le mal, à choisir la meilleure part; à aimer par-dessus toutes choses Celui qui est l'amour même, le principe et la fin de l'homme.

C'est pourquoi elle établit dans l'intérieur de sa maison l'ordre parfait et la discipline que commandent les saintes lois de l'Église. « Je « ne puis oublier, dit un de ses contemporains, a combien cette femme éminente cherchait à « servir d'exemple et de modèle à ses enfants. « Dans sa maison, dans l'état du mariage et « au milieu du monde, elle imitait en quelque « sorte la vie monastique et religieuse, par ses « abstinences, par la simplicité de ses vêtec( ments, par son éloignement des plaisirs et « des vanités du siècle. Elle se retirait, autant « que possible, des agitations du monde, pera sévérant dans les jeûnes, dans les veilles, ' « dans la prière, et rachetant par des œuvres « de charité ce qui pouvait manquer à la per- 0 fection d'une personne engagée dans le ma-' G riage et dans le siècle *. »

De tels exemples, joints à une parole toujours sérieuse, à la fois aimable et pleine de douceur, laissèrent une impression ineffaçable dans l'âme des enfants. Aleth les aimait d'un amour qui n'avait rien de cet égoïsme naturel qui recherche sa propre jouissance; elle implantait au fond de leur cœur une semence de vertus solides, sans provoquer à la superficie de leur esprit ces fleurs brillantes et factices qui émoussent les jeunes intelligences. L'histoire rapporte qu'elle les exerçait à la pratique constante du renoncement et de la charité mutuelle, les accoutumant peu à peu, par une sage tempérance, à la mortification des sens et de la volonté propre ; de manière à cimenter profondément entre eux une sainte conformité de goûts, de mœurs et de sympathies.

L'austérité de cette éducation chrétienne, atténuée par tout ce qu'il y a d'affectueux et de suave dans le tact maternel, développa à la fois l'extrême tendresse d'âme et ce caractère mâle et généreux qui distinguèrent les fils de Tecelin. Tous déployèrent en avançant en âge les plus nobles qualités; et parmi ces qualités, la piété filiale dominait toutes les autres.

Bernard, l'enfant si cher au cœur de sa mère, savourait l'onction de sa parole et de son regard vivifiant. Bien jeune encore, il s'appli-

^Guiil., lib. I, cap. ii.

VIE DOMESTIÛUE.

qiiait^ autant que le comportait son âge, à irivre comme sa mère, à prier comme sa mère ; il imitait en secret les œuvres quil voyait accomplir, donnait du pain aux pauvres, rendait des services à ses frères, souriait à tous; il parlait peu, s'observait avec attention pour modérer les mouvements de sa vivacité naturelle; et souvent on le voyait retiré à l'écart pleurant ses fautes et soupirant une prière naïve et ardente.

Le saint enfant montra aussi, dès ses premières années, de remarquables dispositions pour les études. Sa précoce intelligence avait quelque chose de lucide et de vif qui se reflétait dans son œil et colorait les traits purs et mobiles de sa physionomie . Son cœur ouvert et avenant répandait sur son visage et sur toute sa personne ces teintes de joie innocente qui donnent à l'enfance des charmes si angéiiques. 11 avait la chevelure blonde, la peau très-fine et la taille élancée*; son extérieur reproduisait la noble image de son père, mais son âme était l'âme de sa mère.

Durant une maladie assez grave qu'il fit dans son jeune âge, il subit une épreuve où 1 on put admirer la délicatesse de sa conscience. Tourmenté d'un mal de tête dont la violence avait résisté aux remèdes, une femme s'offrit à le guérir; mais à peine eut-il aperçu certains objets superstitieux entre les mains de cette femme, qu'il se leva avec impétuosité de son lit, et chassa de sa ch&mbre, en poussant un cri d'indignation, celle qui voulait lui rendre la santé par les pratiques odieuses de la magie.

Le Seigneur sembla récompenser tout aussitôt, et d'une manière visible, les sentiments de piété du fils d'Aleth. Le mal disparut subitement, et l'enfant se releva plein de santé et de joie intérieure •.

La malice des hommes tendit d'autres piégés à sa conscience. 11 sut les vaincre ou les éviter; et ces premières victoires furent comme les préludes de l'empire qu'il acquit d'abord sur lui-même, puis sur ses contemporains.

Une circonstance qui se rattache à ce premier âge de la vie contribua puissamment à échauffer sa foi. Laissons parler un de ses biographes:

« C'était à l'heure nocturne de la célèbre « messe de Noël: il advint que le jeune Ber- « nard , étant assis et se recueillant avant ff l'office divin, pencha sa tête sur sa poitrine « et s'endormit un peu. Au même instant a l'enfant Jésus lui apparut en vision: le Verbe « incarné se présenta à ses yeux comme nais- « sant une seconde fois du sein de la Vierge « mère, et comme le plus beau des enfants des (c hommes. Cette vision admirable ravit dételle « sorte les premières affections du petit Berce nard, qui déjà ne tenait plus rien de l'entffance, qu'à dater de ce moment son esprit « demeura persuadé, comme il le croit et le c( déclare encore aujourd'hui, que l'heure où (c il eut cette vision était l'heure même de la a naissance de Notre-Seigneur. En effet, ajoute « l'ami et le biographe de saint Bernard, il « serait difficile à ceux qui l'ont souvent ouï ce prêcher, de ne pas reconnaître combien de « grâces et de bénédictions il reçut dans cette c< nuit bienheureuse ; puisque , depuis cette « époque, il semble avoir acquis une plus procc fonde connaissance de ce grand mystère, et « un discours plus riche et plus abondant toutes « les fois qu'il en parle *. »

Or quelques années s'écoulèrent; et le jeune enfant, comme le divin Modèle, croissait en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes.

Page 1