‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 8 sur 319 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

"Éducation de saint Bernard. — Mœurs domestiques du moyen âge.

11 y avait à l'église de Châtillon-sur-Seine ' une école de grand renon à cause des méthodes

» Gaiidef., lib. U, cap. I. — Cliiffletii de Jllust. gen. S,B., p. 42&-428.

'Guill., lib. I, cap. u.

*Gaill.» lib. I, cîip. il.

nouvelles que les scolastiques commençaient à y introduire. On y enseignait la sagesse du siècle [sœcularis sapientia^) ; car c'est ainsi qu'on appelait la philosophie un peu équivoque des

*In ecclesia Ca8telloai8.Voy.2* Viia 8, Bjr/i.^auct. AJano. «Godef., Vita /Jerii., p. 1081.

DouTeaux maîtres. La vogue dont jouissait cette école y attirait un grand nombre d'écoliers; et Bernard était doué d'une si rare capacité pour les études, que ses parents n'hésitèrent point à le placer dans cette maison célèbre *. Ses progrès furent rapides; il apprit à écrire et à parler la langue latine avec une élégante facilité; il cultiva la poésie, et se passionna même avec excès pour les belles-lettres.

Mais, à mesure qu'il avançait dans la science, il souffrait parfois d'entendre traiter les questions religieuses avec une subtilité frivole ; car, sans pouvoir se rendre compte des sentiments de crainte que lui inspirait la témérité de certains maîtres, il avait ce tact prompt et sûr, ce sens mystérieux de la piété et de la vérité, qui découvre au premier abord les plus légèresdéviationsdel'enseignementcatholique.

Bernard conserva toute sa vie les appréhensions pénibles que ces premières études lui avaient causées.

Ce n'est pas que la dialectique ne fût de son goût; il s'y exerçait avec succès, et acquit dans cet art une supériorité remarquable sur ses condisciples; mais il lui répugnait d'en faire l'application aux principes éternels de la théologie, et de soumettre à une froide analyse des mystères que le cœur a besoin de goûter avant que l'intelligence puisse s'en rendre compte; en un mot, sa foi, fécondée et nourrie par la parole maternelle, lui était trop sacrée pour qu'il pût, sans blesser sa conscience, la faire entrer dans la lice des disputes humaines. Le saint écolier chercha dans la lecture et la méditation de l'Écriture un remède contre l'afTadissement des études profanes ; il puisait chaque jour aux sources vives de la vérité, l'aliment de son âme et la lumière de son esprit. Cet exercice, qu'il ne discontinua jamais, enrichit prodigieusement sa mémoire, en même temps qu'il donnait à son style ces mouvements prophétiques et cette sublime élévation qui caractérisent ses discours et ses écrits.

Pendant que Bernard étudiait à Ghâtillon, ses frères entraient successivement dans l'état militaire. Ce dut être une douleureuse épreuve pour Aleth; mais il y avait au fond de son âme des pressentiments qui ne trompent point une mère, et qui adoucirent ses peines. Elle ne s'opposa point à la volonté de son mari; et celui-ci, en appelant ses fils sur ses traces, ne

^ Dès le commencement du X^ siècle, des écoles publiques 8*éUdent formées dans plusieurs églises de France, à Reims, à Poitiers, au Mans, à Auxerre et en d'autres villes considérables. Ces écoles se multiplièaut surtout dans le siècle suivant.

faisait que céder en quelque sorte à la force des circonstances.

Il régnait alors en Bourgogne une exaltation toute guerrière. Cette province féodale était gouvernée par des ducs puissants, issus de Hugues Capet; et l'un d'eux avait récenmient donné sa fille en mariage au fameux Alphonse IV, roi de Castille et de Léon ^ Les avantages brillants de cette alliance attiraient constamment en Espagne, malgré la distance des deux pays, une foule de chevaliers bourguignons qui cherchaient au loin des aventures. A cette époque, la gloire des Castillans était à son apogée. Le Cid, qui mourut, comme on le croit, en l'année même où naquit saint Bernard, avait rempli le monde du bruit de sa valeur; et Alphonse lui-même, le gendre du duc de Bourgogne, était regardé comme un maitre tellement accompli dans le métier des armes, que les plus nobles guerriers s'estimaient heureux de se former à son école.

Outre ces attraits qui excitaient l'esprit belliqueux de la Bourgogne, il y avait des complications bien autrement graves qui poussaient à la guerre, non-seulement la France, mais toute l'Europe. Les événements s'étaient tellement accumulés à l'entrée du XIP siècle, que tout l'Occident en était ému.

D'un côté, c'étaient les Normands, devenus maîtres de l'Angleterre et de la Sicile; leur puissance toujours croissante piquait l'émulation du roi de France et de la plupart des grands feudataires do sa couronne. D'un autre côté, les querelles de l'empereur d'Allemagne avec le Pape, au sujet des investitures, avaient divisé les États chrétiens en deux partis toujours prêts à en venir aux armes; et ces contestations terribles s'étaient envenimées à un tel point, que tout le monde en redoutait l'issue. De plus, une question toute nouvelle dominait ces conjectures et produisait une tourmente générale.

Dès l'année 1095, Pierre l'Ermite avait parcouru diverses contrées de l'Occident, avec de pressantes lettres du pape Urbain II, pour exciter les chrétiens à voler au secours de la Palestine. Depuis lors, il n'était bruit en Europe que des merveilleux exploits de la guerre sainte. Les Français s'étaient couverts de gloire ; Nicée avait cédé à leur audace; Antioche, l'antique et superbe capitale de l'Orient, avait été prise

^ Ce mariage s'était fait en 1078. Constance, femme d'Al* phonse IV, était fille de Robert le Vieux, duc de Bourgogne, lequel était âls de Hugues Capet. (Plancher, Histoire de DiAit'^ gogne, liv/e Yl, ch. xix, p. 112.)

VIE DOMESTIQUE

d'assaut après un siège mémorable , etun prince normand y avaitjeté les fondements d'un nou- Tel empire. Enfin, Godefroy de Bouillon, à force de génie et de bravoure, s'était emparé de la Cité sainte, le i5 juillet de Tan 1099, et la royauté de Jérusalem lui avait été unanimement décernée.

Telles étaient les glorieuses choses qui se racontaient en .Occident au commencement du XIP siècle ; et Ton conçoit à quel point elles durent exalter l'enthousiasme de la chevalerie. Ces hauts faits si pleins d'émotions se répan^ daient avec rapidité par l'organe des trouba* dours, qui, au temps de nos pères, faisaient l'office que remplissent de nos jours les feuilles publiques.

Ils allaient de château en château, chantant la gloire des héros chrétiens, au milieu des nobles assemblées de dames et de chevaliers ; et ces chants, accompagnés de musique instrumentale, étaient ensuite répétés par les mé* nestrels du pays, et mis en action par les mimes qui n'en altéraient ni la simplicité ni la grandeur. C'était le divertissement des soirées de l'arrière-saison; car les châtelains, profitant de la trêve forcée des hostilités féodales, passaient leurs quartiers d'hiver dans l'intérieur de leurs châteaux crénelés; et là, réunissant les membres de la famille et les vassaux fidèles, le seigneur, assis dans son fauteuil taillé en ogive, donnait audience aux troubadours et prêtait l'oreille aux exploits des guerriers, aux légendes des Saints, ou aux complaintes mélancoliques sur les soufErances de I*Église.

Le préjugé longtemps répandu qui fait du moyen âge une époque de grossière ignorance, préjugé popularisé par la philosophie antichrétienne, est surabondamment démenti par les monuments que ces grands siècles ont légués aux temps modernes. Les beautés aussi bien que les défauts que nous y rencontrons dans tous les ordres de choses, loin d'indiquer une époque de décadence et de barbarie, attestent une culture d'esprit pleine de vie et de lumière.

Ce n'était pas la coutume des hommes du moyen âge de s'occuper des menus détails de la vie prosaïque, et de cette foule d'objets éphémères dont la multiplicité même atténue l'intérêt. Les grandes choses seules fixaient leur attention et savaient les émouvoir. Aussi bien, la part qu'ils y prenaient se manifestait autrement que par des discours et des vœux stériles. Toute cause juste, toute affaire sérieuse

trouvait en eux, non-seulement des admirateurs, mais des défenseurs chaleureux, toujours prêts à combattre pour soutenir le droit et l'honneur. C'est ainsi que le souvenir de Jérusalem préoccupait vivement les âmes généreuses.

Nul doute que Teceliû, avec le caractère que nous lui connaissons, n'eût envoyé ses fils sous la bannière de l'illustre Godefroy, si leur force corporelle eût répondu à la vigueur de leur esprit; mais les deux aines, à l'époque de la première Croisade, étaient encore à cet âge intermédiaire qui sépare l'adolescence de la jeunesse ; et Bernard n'était qu'un enfant.

Toutefois, on sait combien les jeunes cœurs s'enflamment au récit des actions héroïques; et les fils de Tecelin en conservèrent une impression ardente. Dès que les deux aînés eurent atteint l'âge viril, ils brûlèrent d'impa*^ tience de signaler leur courage; ils ne se laissèrent éloigner des camps ni par la voix secrète de leur conscience, ni par la sollicitude plus manifeste de leur mère.

L'occasion de combattre se présenta au sujet d'un différend que le duc de Bourgogne avait à vider* Guido et Gérard se rangèrent sous l'étendard de leur suzerain. Les chroniqueurs qui ont personnellement connu la famille de saint Bernard, s'accordent à faire l'éloge de ces deux chevaliers et de leur jeune frère.

« L'aîné, d'un caractère grave et plein de a droiture ^ modeste et chéri de Dieu, était a doué d'une intelligence qui se montrait dans a sa conduite encore plus que dans ses paroles, a Gérard, son frère puîné, jouissait d'une estime a méritée; il avait des mœurs simples et chaste tes, une rare prudence et une remarquable a présence d'esprit dans le conseil. Quant à a Bernard, c'était la lumière et le miroir de 0 ses frères, et il devint une colonne de l'Église. « André, le quatrième, avait une âme naïve et a pure, craignant Dieu et fuyant le mal. Barce thélemy dans la fleur de l'âge, anticipait sur a la sagesse des vieillards et embellissait son a âme de toutes les qualités d'une vie sans tact che. Nivard, le plus jeune des enfants, prête fera les biens du ciel aux richesses de la a terre; c'est tout dire *. »

Hombeline , la dernière dans l'ordre de la naissance, était une jeune fllle douce et ingénue, dont la piété succombait parfois aux attraits de

1 Guido, ci^us grayitatis et ^eritatis faerit vir, onuaes Bcinnt qui eum scire potuerunt. {Vit. S. B., auct. Guill., lib. I, cap. XIV, p. 1102.)

s ViL 4* S. B. a Joban. Ereiuit., lib. 1, p. 1,299.

la vanité mondaine^; nous verrons dans la suite les elTels de cette précoce disposition. Guido, une fois en carrière, se fixa dans le

monde; il épousa une pieuse châtelaine, aussi distinguée par sa beauté que par sa naissance.

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