‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 71 sur 319 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

(Écrite yen l'an 1127.)

A AfiNOLD, ABBÉ DE MORIMOND \

S. Bernard rappelle à radmînistration de son mona-tère Tabbé Arnold, qui l avatl inconsidérément quitté pour voyager, et il lui expose le scandale de ses religieux et les périls de son troupeau.

Au seigneur abbé Arnold, le frère Bernard, de Clairvaux : l*esprit de conseil et de componction.

i. Je veux que vous sachiez d'abord que lorsque votre courrier nous est arrivé, le seigneur de Cîteaux n'était pas encore revenu de Flandre où il était allé peu de temps auparavant en passant par chez nous; en conséquence il n'a pas reçu la lettre que vous vouliez lui faire remettre, et il ne connaît pas encore votre audacieuse nouveauté. Heureux qu'il lui soit donné d'ignorer, au moins pourquelquetemps, de si tristes nouvelles. En ce qui concerne la défense que, pour nous ôter tout espoir, vous nous faites de vous rappeler et d'essayer par des lettres inutiles de vous dissuader d'une résolution qui est arrêtée en vous d'une manière inébranlable, peut-être la raison m'eût-elle fait un devoir de ne pas vous obéir en cela; mais c'est en réalité la douleur, je l'avoue, qui m'en a empêché, et si j'avais su avec certitude où je pourrais vous rencontrer commodément, je serais allé vers vous, plutôt que de vous écrire, et j'aurais peut-être fait par moi-même ce que je ne pourrai jamais par lettre. Vous riez sans doute d'une telle confiance que vous regardez comme vaine, assuré que vous êtes de votre persistance; vous vous flattez que ni violence, ni prières, ni habileté ne parviendront à vous fléchir. Mais moi, qui ne me défie pas de la puissance de Celui qui a dit : Tout est possible à

1 Arnold, de Cologne-, cousin de Frédéric, archevêque de cette ville, était un jeune homme de naissance noble et de grande espérance. Étant entré à Citeanx, il fut envoyé, en 1115, par Tabbé Etienne, pour fonder, dans le diocèse de Langrcs, l'abbaye de Morimond, quatrième Ûllc de la maison de Clleanx. Il gouverna cette abbaye pendant dix ans. Puis, inquiété par les vexations des séculiers voisins et par la désobéissance de quelques-uns de ses moines, il quitta son monastère en emmenant avec lui quelques-uns de ses religieux, dont les principaux étaient Adam, Éverard, Henri et Conrad. L'abbé Etienne était alors absent de Citeaux et retenu en Flandre par les aiïaires de son Ordre. Saint Bernard essaya de rappeler les fugitifs et écrivit à Arnold (lettre 4) et à Adam (lett. 5 et 7), puis à Bruno de Cologne (lett. 6), pour qu'il les engageât à rentrer. Arnold demeura sourd à ses instances et mourut en Belgique, en janvier H26. Saint Bernard ayant appris sa mort, écrivit de nouveau à Adam (Iclt. 7} et le détermina à revenir. (V. Manriquez, Annal., 1. 1 et il, années 1115, 1125, 1127.)

la foi *, je prends hardiment pour moi cette parole : Je puis tout en celui qui me fortifie '. Quoique je ne sois pas sans connaître, moi aussi la dureté de votre cœur semblable à celle de la pierre, combien je voudrais cependant aujourd'hui, que cela dût servir ou non, être à vos côtés : utilement ou inutilement, je ne le sais, je vous dirais en face tout ce qui m'anime contre vous; je vous l'exprimerais, non-seulement par mes paroles, mais encore par mon visage et par mes regards. Puis je me prosternerais sur la trace de vos pas, je presserais vos pieds, j'embrasserais vos genoux; ensuite, suspendu à votre cou, je couvrirais de mes baisers cette tête chérie qui s'est déjà depuis tant d'années courbée avec la mienne dans une même profession, sous le joug aimable du Christ. Je pleurerais de toutes mes forces, je vous prierais et je vous supplierais, au nom du Seigneur Jésus, d'épargner sa croix par laquelle il a racheté ceux que vous perdez autant qu'il dépend de vous; par laquelle il a rassemblé ceux que vous dispersez. Vous perdez et vous dispersez en effet ceux que vous emmenez avec vous et ceux que vous laissez ici. Nous redoutons également des périls qui, pour n'être pas les mêmes, ne sont pas moindres pour les uns que pour les autres. Je vous supplierais encore de nous épargner, nous vos amis, à qui vous ne laissez que des pleurs et des larmes bien peu méritées. Oh! si cela m'eût été donné, peutêtre j'aurais fléchi par ma tendresse celui que je ne puis vaincre par mes raisons, et l'amitié fraternelle eût sans doute amolli ce cœur de fer que la crainte même du Christ ne peut pas faire céder. Mais hélas 1 vous nous avez encore enlevé cette ressource.

2. 0 grande colonne de notre Ordre! écoutez patiemment, je vous prie, un ami éloigné qui ne peut supporter votre départ et qui compatit jusqu'au fond de son âme à vos peines et à vos dangers. 0 grande colonne de notre Ordre 1 je le répète, ne craignez - vous pas que votre chute ne soit bientôt suivie d'une vaste ruine? Mais, direz-vous, je ne suis pas tombé; je sais ce que je fais; j'ai la conscience en paix. Soit, nous en croyons votre témoignage. Mais que direz-vous de nous qui supportons en gémissant les graves scandales produits par votre départ et qui attendons en tremblant des périls plus grands encore? Vous n'ignorez pas, vous non plus, tous ces malheurs, mais vous les dissimulez. Comment donc vous flatter qu'en causant la ruine de tant de monde, vous ne

1 Marc, IX, 22. — « Philip., iv, 13.

tombiez pas vous-même; n'étiez-vous pas établi pour chercher moins votre utilité propre que celle des autres, moins vos intérêts que ceux de Jésus-Christ? Comment, vous partez tranquille, lorsque vous enlevez pour toujours au troupeau qui vous était confié sa propre sécurité 1 Qui le défendra des incursions des loups? Qui le consolera dans ses tribulations? Qui veillera sur lui dans ses épreuves? Qui résistera enfin au lion rugissant et cherchant quelqu'un à dévorer? Ils seront exposéssans nul doute à la dent des méchants qui dévorent le peuple du Christ comme un morceau de pain. Hélas! que feront ces jeunes plantes du Christ mises par vos mains en divers lieux, en de vastes et d'horribles solitudes? Qui bêchera la terre autour d'elles? Qui répandra sur elles un engrais fécondant? Qui les entourera d'une haie? Qui prendra soin de cou perles rejetons inutiles? Ou, trop tendres encore, elles seront déracinées facilement, hélas 1 par le vent des tentations, ou, croissant au milieu des ronces dont personne ne les délivrera, elles seront étouffées et ne produiront aucun fruit.

3. Puisqu'il en est ainsi, jugez vous-même quel bien vous faites, ou si quelque bien est compatible avec tant de maux; quelqu'assurance que vous ayez de faire de dignes fruits de pénitence, ne seront-ils pas nécessairement étouffés par de telles épines? Enfin, si vous êtes juste dans vos offrandes et que vous ne le soyez pas dans vos partages, ne péchez-vous pas *? Quoi donc I direz-vous que c'est faire un juste partage de ne songer qu'à votre âme et de priver vos enfants de votre surveillance paternelle, en les laissant orphelins? Malheureux enfants, d'autant plus dignes de pitié qu'ils se voient privés de leur père encore vivant 1 Vous avez lieu de douter d'ailleurs que vous ayez agi avec sagesse en osant entreprendre une chose si nouvelle sans le conseil de vos frères, des abbés vos collègues et sans la permission de votre père et de votre maître. Ce qui frappe aussi beaucoup de personnes, c'est que vous emmeniez avec vous de faibles enfants et des jeunes gens délicats. S'ils sont sains et robustes, ils étaient très-nécessaires à votre maison désolée; s'ils sont délicats et faibles, comme je l'ai dit, ils ne seront pas propres à un dur et fatigant voyage. Mais nous ne pouvons pas croire que vous vouliez désormais vous charger de diriger leurs âmes, puisque nous connaissons votre dessein de déposer le fardeau des fonctions pastorales que vous exercez sur les vôtres et de ne pi is

> Gen., IV, 7. Vers, des Sept.

vivre que pour vous seul. Il y aurait en effet une grande inconvenance à ce que vous reprissiez sans y être appelé et par présomption des fonctions que vous abandonnez inconsidérément ailleurs contre la défense qui vous est faite. Hais il est inutile que je rappelle tant de choses à un homme qui sait tout cela. En terminant je vous promets fidèlement que, si vous me fournissez l'occasion de vous entretenir, je donnerai mes soins pourque vous terminiez licitement, et par conséquentavec sécurité, votre irrégulière et périlleuse entreprise. Adieu.

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