‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 9 sur 319 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Sailli bcruard achève ses études et revient à Fontaines. — Mort de sa mère. —

Épreuves et triomphes.

L'esprit du jeune Bernard avait acquis de bonne heure sa maturité. Une prodigieuse facilité, jointe à une longue persévérance, Tavait parfaitement initié aux diverses sciences sacrées et profanes qu'on enseignait à Châtillon; et, chose assez rare, sa trop grande ardeur pour les études n'avait point affaibli les pieuses aspirations de son âme. En même temps que ses talents se développaient avec puissance, sa foi prenait des racines plus profondes ; et ainsi qu'il le rapporte lui-même, il goûta et savoura longtemps les célestes joies du printemps spirituel: les germes de grâces dont son âme était comblée s'épanouirent durant cette heureuse saison de sa vie; et déjà les fruits de vertu qu'il porta plus tard, se montrèrent dans une riche et abondante floraison.

Il est peu d'hommes qui ne conservent quelque réminiscence de ces jours mystérieux où l'âme encore vierge s'entrouve pour la première fois à la lumière, et produit la première fleur de l'amour. Heureux quand c'est vers Dieu que s'exhale son premier parfum l C'est le temps dont parle le Prophète, le temps delà puberté de l'âme : a J'ai passé auprès de vous, « dit le Seigneur, et je vous ai considérée; et c( j'ai VU' que le t^mps où vous étiez était le ce temps d'être aimée •. »

A cet âge, tout jeune homme est poète: il est poète parce qu'il aime, et que la poésie est le langage naturel de Tâme aimante. Mais ce n'est pas seulement par l'harmonie des mots qu'elle s'épanche; elle vit dans la mélancolie du silence et des larmes; elle anime le regard; elle donne des ailes aux rêves et aux soupirs. On aime, et ce qu'on aime est inconnu : on le pressent, on le réclame, on le cherche parmi les reflets de la beauté et de la vérité; mais l'idéal n'est point sur la terre ; et de là ce mé-

* Joli. Eiem. loc. cit.— * Ezcch., xvi, 8.

lange de désir, d'amour, de douleur, d'espérance qui produit des émotions indéfinissables, et qu'on ne saurait comparer, sous quelques rapports, qu'à ce que les Allemands appellent Heimwek, mal du pays, souvenirs de la patrie.

Le doux Bernard passa par les divers degrés de cet âge poétique. Hélas I cette saison est de courte durée ; car il faut que les fleurs tombent pour que les fruits apparaissent; et entre la chute des fleurs et la maturité des fruits, il y a dans la vie spirituelle, comme dans le règne de la nature, un intervalle long et indécis, un temps de labeur et d'angoisses qui pèse lourdement, et se prolonge parfois jusqu'au terme de l'existence terrestre 1

Bernard se trouvait dans cette seconde période quand il quitta Châtillon pour retourner au foyer paternel. 11 avait alors dix-neuf ans. Brillant au dehors de tous les attraits de la jeunesse et du talent^, il ne ressentait plus au dedans de lui-même les pulsations de son ancienne ferveur. Sa piété, dépourvue de consolations sensibles, et sevrée, pour ainsi dire, de toutes les suavités, semblait n'avoir plus ni sève ni chaleur. Le printemps était passé pour lui; les ombres de la nuit enveloppaient son âme, et la voix de la tourterelle ne s'y faisait plus entendre.

Ce fut le temps où commencèrent les épreuves.

Jusqu'alors la chasteté du jeune Bernard, protégée par la piété et la pudeur (deux gardiennes que la grâce et la nature donnent à cette vertu angélique), n'avait subi aucune atteinte ; mais les séductions du monde au milieu duquel il venait d'entrer, sollicitèrent vivement son cœur naïf et son imagination trop impressionnable. Il lui arriva, raconte son biographe, de porter un jour ses regards sur une femme dont la beauté l'avait frappé. Bernard éprouve un sentiment étrange; sa con-

1 Vil. S. D,f auct. tiuiil., lib. ],cap. m.

VIE DOMESTIQUE

science alarmée se réveille avec force ; il craint que le trait ne soit mortel. Aussitôt il s'enfuit sans savoir où il va, il court à un étang s'y plonge avec hardiesse, et demeure obstinément dans ces eaux glacées jusqu'à ce qu'on vient l'en retirer à demi mort^ Un tel acte de vigueur eut pour Bernard des résultats salutaires; sa vertu victorieuse redoubla d'énergie, et de ce moment elle s'éleva de plus en plus au-dessus des concupiscences de la nature.

A cette époque, une affliction immense, la plus poignante que. puisse éprouver un fils, vint le frapper au cœur, et mit un terme à toutes les joies du foyer domestique.

Six mois s'étaient à peine écoulés depuis son retour à Fontaines, quand sa mère, comme un fruit mûr pour le ciel, lui fut enlevée, Aletb se voyait environnée, à cette heure suprême, de toute sa famille. Cependant, ni les inflrmités, ni le nombre des années n'avaient annoncé l'approche de son dernier jour; au contraire, encore pleine de fraîcheur, et forte de la santé de l'âme et du corps, elle se livrait plus que jamais aux exercices de la piété et d'une infatigable charité. On la remarquait souvent, dit un ancien auteur, seule et à pied sur la route de Dijon, entrant dans les cabanes des pauvres, visitant les malades, distribuant des remèdes et des aliments, prodiguant des secours et des consolations aux personnes affligées. Et ce qui rendait sa bienfaisance plus admirable, c'est qu'elle la pratiquait de telle sorte, que l'éclat de ses œuvres ne trahissait point sa modestie;, elle faisait tout par ellemême, sans l'assistance de ses domestiques; et l'on pouvait dire avec vérité que sa main gauche ignorait les largesses de la droite.

C'est au milieu de ces nobles exercices que la pieuse Aleth fut rappelée presque subitement de ce monde. Sa mort a des circonstances trop touchantes pour que nous n'eu rapportions pas ici quelques détails; nous laisserons parler celui de ses contemporains qui luimême fut présent à cette scène de douleur et d'édification :

« La très-excellente mère de notre vénéra- « ble abbé avait coutume de célébrer magni- « fiquement tous les ans la fête de saint Amc broisien, patron de l'église de Fontaines; « elle donnait chaque fois, en cette occasion, « un repas solennel auquel était convié le « clergé. Dieu, voulant donc récompenser la « dévotion particulière qui attachait cette

* Gain., lib. I, cap. m.

a sainte femme au glorieux Ambroisien *, lui a fit connaître par une révélation qu'elle mour- « rait au jour même de la fête. Et certes, il ne « faut pas s'étonner de voir une si digne chréa tienne participer à l'esprit de prophétie. En a conséquence, elle annonça tranquillement <c et avec une grande assurance à son mari, à a ses enfants, à sa famille assemblée, que le a moment de sa mort était proche.

« Tous demeurèrent frappés de surprise, et « refusèrent de croire à cette prédiction; mais « bientôt ils éprouvèrent de justes anxiétés ; a dès la vigile de saint Ambroisien, Aleth tut a prise d'une fièvre violente qui la retint cou- « chée. Le lendemain, jour de la fête, elle dea manda humblement qu'on lui apportât le a corps de Notre-Seigneur; et après avoir reçu a ce très-saintviatique avec les onctions saintes, « elle se sentit fortifiée, et elle insista pour a que les ecclésiastiques invités se rendissent a au repas qu'elle avait préparé.

il Or, pendant qu'ils étaient à table, Aleth a fit appeler auprès d'elle Guido, son fils aîné, a pour lui commander et lui recommander a d'introduire dans sa chambre, aussitôt après 0 le repas, tous les membres du clergé qui s'y a trouvaient. Guido fit pieusement ce que sa a pieuse mère avait désiré. Nous voilà donc a réunis autour de son lit 1 Alors la servante de a Dieu annonça d'un air serein que le moment « de sa dissolution était venu. Les clercs se a mettent en prières ; on commence les litanies, a Aleth elle-même psalmodiait doucement avec a eux, tant qu'elle avait du souffie. Mais à a l'instant ou le chœur vint à chanter cette a parole des litanies : Per passwnem et crucem a tuam libéra eam, Domine, la mourante, se « recommandant au Seigneur, éleva sa main a pour faire le signe de la croix; et demeurant a dans cette attitude, elle rendit sa belle âme, a que les anges reçurent et portèrent dans le a séjour des bienheureux. C'est là qu'elle ata tend, dans la paix et le repos, le réveil de a son corps au grand jour de la résurrection, « quand viendra notre juge et notre avocat, « Jésu&-Christ, pour juger les vivants et les a morts, et le siècle par le feu.

« C'est ainsi que cette âme sainte quitta le a saint temple de son corps: sa main droite a resta élevée en haut, dans la position où elle a était lorsqu'elle fit son dernier signe de croix ;

^ Saint Ambroisien était un évèque martyrisé en Arménie. Une légende raconte que ses reliques avaient été portées de Terre sainte en Bourgogne par un chevalier de la famille de saint Bernard*

a chose qui parut un grand sujet d'admiration « aux assistants ^ d

0 mère de saint Bernard, mère sept fois bienheureuse, et digne des bénédictions de tous les enfants de TÉglise ! daignez, je vous en conjure, guider la plume de celui qui entreprend d'écrire Thistoire de votre fils, afin que les exemples de sa vertu et les merveilles de sa sainteté nous animent, nous consolent, nous réchauffent, nous qui vivons si pauvrement dans les derniers temps ! Hélas 1 à. peine si nous croyons les prodiges des temps passés, teUement ils sont devenus rares depuis que la charité s'est refroidie! Faites donc, ô pieuse mère, que votre Bernard revive dans ce livre, et que son esprit nous assiste. Loin de nous la vaine gloire, les recherches de l'amour-propre, et le faux éclat de l'éloquence humaine \ Que notre parole soit simple, vraie ; que notre narration soit fidèle 1 C'est sous vos auspices, douce mère, que nous voulons reprendre nos récits et les poursuivre avec confiance.

a L'heureuse transmigration de cette belle a âme, continue le moine que nous avons cité, a fut un sujet de joie parmi les anges du ciel; « mais sur la terre cet événement plongea dans c le deuil et dans une douleur profonde les « pauvres de Jésus-Christ, tes veuves et les « orphelins *. »

Bernard surtout, le pauvre Bernard, tout à l'heure si joyeux de se retrouver avec sa mère, après une longue absence, demeura attéré d'un coup si subit et si imprévu. Attaché à cette mère parles liens de la grâce, encore plus que par ceux de la nature, son cœur si aimant, si rempli de tendresse et de piété filiale, semblait dépouillé pour toujours de tout ce qui faisait sa joie, sa vie, son bonheur.

En proie à une intime tristesse, il trouvait à peine dans sa foi et dans les promesses éternelles quelques pensées de consolation. Il avait près de vingt ans. C'est l'âge où le fils commence seulement à comprendre le prix d'une mère: tant qu'il est enfant, il l'aime instinctivement, il l'aime enfantinement; mais le jeune homme l'aime avec motif, avec conscience ; et à sa tendresse filiale se joint une estime singulière, une confiance et un respect qu'on ne saurait exprimer. Bernard, quoique entouré de ses frères, de sa sœur, de son vieux père, se croyait seul dans le monde ; son appui lui manquait; sa consolation n'était plus ici-bas; il n'entendait plus, il ne voyait plus sa mère ;

il était en quelque sorte séparé de lui-même et privé des plus doux charmes de sa vie.

Mais ce qui augmentait chaque jour ses regrets et ses ennuis, ce fut son aridité intérieure, la sécheresse de sa dévotion et de ses prières, la froideur de son âme qui lui semblait cou« verte de glace.

Dans cet état d'obscurcissement, par où passent inévitablement les âmes destinées à une haute sanctification, Bernard dut subir toutes les épreuves de la voie purifiante ; car, ainsi que le témoigne l'Écriture, le Seigneur éprouve ses serviteurs comme l'argent s'éprouve parle feu, et l'or dans le creuset *. a Mon fils, dit l'Ecclé- « siaste, lorsque vous entrez au service de Dieu, a préparez votre âme à la tentation, et dèmeu- « rez ferme dans la justice et dans la crainte « du Seigneur. Tenez votre âme humiliée, et « attendez avec confiance; prêtez l'oreille aux a paroles de la sagesse, et ne perdez point cou- « rage au temps des épreuves. Supportez sans a murmure les retardements de Dieu. Demeua rez uni au Seigneur, et ne vous lassez pas a d'attendre; acceptez de bon cœur tout ce qui a vous arrivera; conservez la paix dans votre 0 douleur; et souffrez avec patience les humia liations. Car l'or et l'argent s'épurent dans « le feu ; mais les hommes que le Seigneur a veut recevoir au nombre des siens, il les « éprouve dans le creuset des tribulations et a des souffrances. Ayez donc confiance en a Dieu, et il vous délivrera de vos maux; espé-| <r rez en lui, marchez dans la crainte de Dieu « et vieillissez dans son amour *.

Bernard eut à lutter contre les trois espèces de tentations qui s'attachent successivement au corps, à l'esprit et à l'âme, par la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie.

La première de ces tent^itions fut d'autant plus violente, que déjà Bernard en avait triom-^ phé dans une autre circonstance. Mais l'antique et rusé serpent attendit le moment le plus critique pour surprendre la jeunesse de Bernard et lui livrer de nouveaux assauts.

Nous l'avons déjà dit, Bernard était remarquablement beau; tout en lui respirait la distinction : son œil plein de feu éclairait un visage mâle et doux; sa démarche, son attitude, son geste, le sourire de ses lèvres, étaient toujours modestes, simples et nobles; sa parole, naturellement éloquente, était vive et persuasive. 11 y avait dans sa personne quelque chose

t Joban. Eremit., p. 130. ~ * Johan. Eremit., p. 1301,

* Prov., XVII, 3. — • Ecclc, ii, 1.

VIE DOMESTIQUE

de si aimable, de si attrayant, que', selon l'expression de ses biographes, il était encore plus dangereux pour le monde que le monde ne rélait pour lui *. On conçoit dès lors les périls qui durent environner le jeune homme, surtout quand on songe combien son cœur était ouvert, expansîf et porté à aimer. 11 en fit des expériences nombreuses et terribles.

Cependant la grâce divine, qui assiste les humbles, et fortifie ceux qui combattent, couvrit Bernard de son égide et le rendit invulnérable à tous les traits du démon de la chair.

Le tentateur prit alors une forme plus subtile, et voyant que le côté faible de Bernard était une passion excessive pour la science, il s'efforça de captiver son esprit par la concupiscence des yeux. Des amis imprudents, ses frères eux-mêmes, pour le distraire de ses rêveries, rengagèrent à s'adonner aux sciences curieuses; et ils lui représentèrent si vivement l'intérêt qui s'attache à ce genre d'études, que Bernard, déjà enclin par lui-même aux investigations de l'intelligence, ne trouvait d'abord aucune objection à ces conseils; mais la voix de sa conscience lui en montrait les dangers. Il comprit que la science, sans but pratique et sans autre résultat que la satisfaction d'une vaine curiosité, n'est point digne du chrétien. Car, ainsi qu'il le disait luimême dans la suite (et nous citerons ici ses propres paroles) : « Il y a des hommes qui ne a veulent apprendre que pour savoir, et cette « curiosité est blâmable; d'autres ne veulent « apprendre que pour être regardés comme a savants, et c'est une vanité ridicule ; d'autres « n'apprennent que pour trafiquer de leur (f science, et ce trafic estignoble.Quand donc les « connaissances sont-elles bonnes et salutaires? « Elles sont bonnes, répond le Prophète, quand a on les met en pratique (Ps. ex). Et celui-là « est coupable, ajoute l'Apôtre, qui, ayant la « science du bien qu'il doit faire, ne le fait a pas (Jac, IV, 17) *. »

De telles considérations, appuyées sur la foi chrétienne, contrebalancèrent les suggestions spécieuses de ses amis.

11 fallait cependant embrasser une carrière et déterminer une sphère d'activité : il fallait, en définitive, choisir entre Dieu et le monde. Dans cette alternative, où les secrètes dictées de la conscience combattent inexorablement toutes les réflexions et toutes les prévisions, Bernard éprouvait des perplexités douloureuses.

1 Gaill., lib. I, cap. m.

^ S. Bern., in Cant,^ serm. xxxvi, ante medinm.

Le tentateur profita de la crise pour lui livre» un assaut plus long et plus opiniâtre que les précédents: ce fut, cette fois, l'orgueil qu'il chercha à exalter par des insufflations perfides.

En effet, le monde ouvrait à Bernard des avenues séduisantes. L'infiuence de sa famille et les services personnels de son père lui assuraient dans les armées un avancement rapide et un rang distingué; d'une autre part, son génie flexible, ses connaissances variées l'appe-j laient à la cour, où il entrevoyait les chances d'un succès brillant. La magistrature encore lui offrait une position conforme à ses habitudes graves et studieuses; enfin il pouvait aspirer, et par son mérite, et par la noblesse de sa maison, aux plus éminentes dignités de l'Église. '

Mais au milieu de tant d'avantages, Bernard' demeura indécis; et ni les pressantes sollicitations de sa famille, ni l'entraînement de ses amis, ni le poids de ses propres désirs et sa passion pour les grandes choses ne purent fixer sa volonté, ni arracher son consentement.' Chaque fois que le monde lui souriait, le souvenir de sa mère le ramenait aux pensées de la vie future; et tous ses projets semblaient se dissiper comme un songe, sous l'action d'une force invisible qui faisait son supplice ou sa joie, selon qu'il cédait ou résistait à cette mystérieuse impulsion *.

Oh 1 qu'une telle lutte est déchirante 1 E< combien ces peines d'esprit sont plus cruelles et plus incisives que les souffrances du corps I C'est au milieu des tribulations de ce genre que la volonté propre est crucifiée ; le moi humain, pressuré de toutes parts, est séparé de ce qu'il a de terrestre ; il est dépouillé de lui-même, vidé en quelque sorte de sa propre vie, jusqu'à ce qu'il meure à ses goûts, à ses désirs, à ses attraits naturels, à ses affections,' à tout ce qui n'est pas selon Dieu. Alors seulement il peut dire avec la grande âme qui sera éternellement le type de toute perfection : Fcce ancilla Domini : fiât mihi secundum verbum tuum/... Voici la servante du Seigneur : qu'il me soit fait selon votre parole *. Alors aussi, quand le vase est foncièrement purifié, l'Esprit de Dieu y abonde et en fait un vase d'honneur et de sainteté.

. Mais qui dira les angoisses et les profondes tristesses du chrétien qui gémit dans le creuset de cette opération crucifiante ? Souvent en proie à une tourmente exlraordinaire, et déchiré au-dedans de lui-même par deux puis-

un c au-t.iL>uaii;3 uc lui-iiiciiic p * VUlcf., liv. I, p. 10. — » Luc, r, 38.

sances contraires qui pressaient et âollicitaient également sa volonté, Bernard levait son regard vers le ciel : et il rencontrait le regard de sa mère qui lui rendait le calme avec le courage, et réveillait sa conscience : a II lui sema blait lavoir attristée, et lui rappelant qu'elle a ne l'avait pas élevé avec une tendresse si « particulière, pour la vanité du monde, et a qu'elle avait eu une autre espérance en le a formant avec tant de soin ^ »,

Un jour, s'étant mis en route pour aller visiter ses frères qui se trouvaient avec le duc de Bourgogne au siège du château de Grancey, il cheminait silencieusement, roulant dans son esprit de graves pensées : le monde, avec ses vaines agitations, ses déceptions et ses perpétuelles vicissitudes, lui apparaissait comme un triste spectacle; il comprit soudainement la parole qui parlait au fond de son cœur : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui a êtes chargés de peines, et je vous soulagerai ; « prenez mon joug, et vous trouverez le repos a de vos âmes; car mon joug est doux, et mon € fardeau est léger ^ 0

A cette voix, un désir céleste s'empare du cœur de Bernard et le fait tressaillir jusque dans la moelle de ses os. Il s'arrête devant une église ; il y entre : a Là, prosterné au pied de a l'autel, il prie avec une grande abondance a de larmes, levant ses yeux vers le ciel et réa pandant son cœur comme de l'eau devant la « face du Seigneur son Dieu^ selon la parole « du Prophète '• »

Dès ce moment, un calme ineffable descendit dans son âme, et l'enveloppa tout entière. Le souffle divin ralluma le foyer de sa vie; et embrasé d'amour, il se consacra pour toujours à son Dieu.

Bien des années après ce changement, qui fut l'œuvre du Très-Haut, Bernard se plaisait à en rappeler les circonstances et à les raconter aux novices de ClaiiTaux.

a Je n'ai pas honte d'avouer, leur disait-il, a que souvent, et surtout au commencement a de ma conversion, je ressentais une grande a dureté de cœur et un extrême refroidissc- « ment. Je cherchais Celui que mon âme vou- « lait aimer.... Celui sans lequel mon esprit a engourdi ne pouvait ni reposer ni se ré- « chauffer; et comme je n'avais pei'sonne pour « me secourir et pour fondre cette glace af- « freuse qui resserrait si fort mes sens inlt- « rieurs, et y faire renaître la sérénité du prin- « temps spirituel, mon âme devenait de plus « en plus languissante, débile et «idormie, se a laissant aller au chagrin et presque au dc- (i sespoir, et murmurant en elle-même : Çt*t a pourra soutenir un froid si rude * ? Alors tout à a coup, et peut-être à la seule parole ou à la a première vue d'une personne vertueuse, ou a même quelquefois au souvenir d'un mort a ou d'un absent, l'Esprit divin commençait à « souffler, et les eaux à couler, et mes larmes a me servaient de nourriture le jour et la' a nuit '. D

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