‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 87 sur 319 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

(Écrite avant Tan li88.) A HUHBAVU) S ARGHEVÉQUB DB LYON, BT LÉGAT.

Il lui recommande l'afEûre de l'éyèqae de Meauz.

À son très-révérend seigneur et père^ à Humbauld^ archevêque de Lyon et légat du Siège Romain^ le frère Bernard, abbé de Glairvaux : ce que peut la prière d'un pécheur.

Quand le seigneur évêque de Meaux * reçut

1 Matthieu naquit de parente nobles dans la province de Reims ; fl fiit chanoine dans cette ville ; mais bientôt, renonfçant à tont, il embrassa la vie religieuse et fit profession à iParis dans le monaslère de Saint-Martin-des-Champs, de Tordre •de Clnny ; en 1123, il fut (ait par Honorius II, évèque d'Albane et cardinal ; envoyé en France, il présida le conçue de Troyes oonvoqné par son autorité en 112S, et auquel saint Bernard fut contraint d*assister, malgré ses résistances à le faire. Pierre le Vénérable parle de la vie et des vertus de Matthieu, liv. v, des Miracles, chap. m etsuiv.

* Cant., V, m

1 Humbauld, appelé aussi Humbert et ailleurs Humbaud, fut d'abord archidiacre d'Autun, puis archevèque-primat de Lyon; il fût adjoint au cardinal Pierre de Fontaines envoyé au commencement du pontificat d'Honorius n pour réprimer l'insolence de Pons, abbé de Cluny;les deux prélats s'acquittèrent de cettç mission en frappant Pons d'excommunication. Notre lettre dut être écrite avant l'an 1128; car Severtius (Hist. episc. Lugd.) place avec certitude en 1129 ia mort de Rainald, successeur d'Humbauld, sur le siège de Lyon.

* Burchard, et non pas Manassës II son successeur : c'est le même Burchard dont saint Bernard iait mention, let, 42.

Totre lettre, il se trouTait en route pour Tenir nous rendre visite* Et, comme il se disposait à TOUS répondre de notre maison, il prit soin de joindre à sa lettre une lettre de notre part, dans l'espoir que celle-ci, Tenant d'un de tos amis, lui serait utile dans son affaire. Nous n'aTons pu lui refuser ce qu'il désirait, et nous aTons cru dcToir représenter amicalement et bricTement à Votre Excellence un seul point : c'est qu'il ne convient ni à Totre dignité, ni à Totre fonction, d'écouter, contre un évêque qui cherche les intérêts de Jésus-Christ, des hommes amoureux d'eux-mêmes, et qui s'oc* cupent de leurs propres affaires.

LETTRE XXm.

(Écrite yen Pan 1128.} A ÀTTON, ÉVÊQUE DE TROTES \

n loue et console Téyèqne Atton, qui» ayant songé à la mort durant une maladie, ayait distribué tous ses biens aux pauyres, et qui s'était ensuite rétabli.

A un Évoque pauvre, un Abbé pauvre : qu'il reçoive la récompense de la pauvreté, qui est le royaume des cieux.

1. Je vous louerais, et à bon droit, si je n'étais retenu par cette maxime : iVe louez personne dans sa vie * ; car vous avez fait une action digne d'éloges ; mais l'éloge en doit être attribué à Celui qui vous a donné de la vouloir et de l'accomidir. Ainsi, nous rendons gloire à Dieu qui, opérant en vous et par vos mains, n'avoulu être glorifié en votre personne, que pour vous rendre également glorieux vous-même. Car, quoiqu'il soit admirable dans sa majesté, il daigne encore se montrer glorieux dans ses Saints, pour ne pas avoir la gloire à lui seul. Bien qu'il se suffise, en effet, pour toute magnificence, il cherche cependant encore la gloire dans les Saints, non afin de l'augmenter pour lui-même, mais afin de la communiquer

^ AttonouHatonfut d'abord doyen et-arcbidiacre de Téglise de Sens; il fut ensuite évèque de Troyes, et en cette qualité il assista au concile de Troyes en 1128, et au concile de Pise en il34 ; en en reyenant, il fut blessé à la tète et fait prisonnier en Italie ayec la plupart des prélats français. Il yécut encore longtemps après, prit Tbabit monastique à Cluny et y mourut en 1145. On a prétendu qu'il était entré à Cluny ayant d'être éyèque, et non après avoir reçu cette dignité : mais ce lait est démenti par tous les documents. V. Pierre le Vénérable, let. 50, liy. II, let. 27, liy. IV. Lettre de Pierre, prieur de Sens k Atton Seyert. Calalog. episcop. Matiscoiu in Joceranno, § 4.

« Eccl., XI, 30.

aux siens. Or il connaît ceux qui sont à lui ; mais nous, nous ne les connaissons pas facilement, sinon lorsqu'il daigne lui-même nous les montrer. A la vérité, nous savons de qui il est écrit : Ik ne participent point à la peine des hommes, et ils ne seront point flagellés comme eux *. Mais nous connaissons aussi, à présent, que cette parole ne s'applique point à vous. Il est également écrit : Le Seigneur corrige celui qu'il aime^ et flagelle tout homme qu'il accepte pour son fils^. Je vous vois flagellé, corrigé, puis-je donc ne pas vous prendre pour un de ses enfants? Or nous avons de votre châtiment une marque assez éclatante, c'est votre pauvreté présente. La pauvreté est réellement un noble titre, que Dieu lui-même recommannde par la bouche du prophète : Je suis, dit-il, un homme qui vois ma pauvreté *. Ce titre vous ennoblit et vous rend illustre, plus que ne le feraient tous les trésors des rois.

2. Je me souviens d'avoir dit plus haut, d'après l'Écriture , qu'il ne faut pas louer un homme dans sa vie. Mais, comment puis-je me défendre de louer celui qui a cessé de courir après l'or, et qui dédaigne de placer son espérance dans les richesses? L'Ecriture, en effet, parle ainsi de lui : Quel est cet homme? nous le louerons, car il a fait des merveilles dans sa vie^? Peutrétre ne faut-il pas le louer dans cette vie, qui est une tentation sur la terre ; mais ce n'est point une raison pour ne pas le louer lorsque, mort au péché, il vit pour Dieu? La louange est vaine et trompeuse lorsqu'elle porte sur le pécheur dans les désirs de son âme, car le dire bienheureux de cette sorte, c'est l'induire en erreur ; mais il ne faut pas pour cela ne pas publier et ne pas grandement recommander la vie de celui qui peut dire : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ^ Quand donc l'homme est loué de ce que ce n'est plus lui-même, mais le Christ qui vit en lui, il n'est pas loué dans sa vie, mais dans celle du Christ ; et, par conséquent, ces éloges ne sont pas contraires à la maxime qui défend de louer un homme dans sa vie.

3. Enfm, pourquoi ne serait-il pas digne de mes louanges, celui que Dieu juge digne même de louer son nom, selon la parole de David : Le pauvre et l'indigent loueront votre nom •? On loue Job de ce qu'il a supporté avec patience la perte de ses biens, et on ne louera pas un évêque qui a volontairement abandonné les

^ Ps. LXXII, 5.

•Thren.. m, 1. — *Ps. LXXIU, 21.

— * Proy., m, i2 ; Hébr., xii, 6.

^ Eccl., XXI, 8| 9.— ^ Galat., u, 20.

siens, et les a généreusement distribués? Il n'a point attendu l'heure de la mort, où il n'eût plus été en son pouvoir de les donner ni de les retenir ; c'est là ce que font beaucoup de gens dont le testament n'a de force qu'après leur mort; pour lui, placé encore entre l'espérance de la vie et la crainte de la mort, il les a, de son yiyant, distribués volontairement et donnés aux pauvres, afin que sa justice demeurât dans les siècles des siècles ^ Cet argent serait -il resté avec vous de la même façon, durant les siècles des siècles? La justice compense donc avantageusement la richesse, puisqu'on reçoit, à la place de ce qu'on n'avait pu garder, ce qui doit subsister heureusement durant l'éternité. La justice est, en effet, incomparablement meilleure que l'argent; l'un enrichit et remplit la bourse; l'autre, l'âme. Enfin, les prêtres de Dieu trouvent dans la justice un vêtement beaucoup plus honorable et plus riche que dans l'or ou dans la soie.

4. Grâces soient rendues à Dieu qui, en vous envoyant une crainte salutaire pour votre vie en péril, a fait naître en vous le glorieux mépris de la gloire passagère que donnent ces biens. Effet admirable de la clémence divine envers vous 1 Elle vous a menacé de la mort, sans vous en frapper ; elle a voulu vous faire craindre ce qu'elle ne voulait pas vous faire éprouver. En agissant ainsi, quel résultat produisait-elle, sinon que vos biens ne vous fussent pas plus chers que vous-même ? Une fièvre aiguë sévissait dans la moelle de vos os et, la sueur tardant à venir, la violence de vos douleurs s'accroissait de jour en jour. Tandis qu'au dehors les membres étaient déjà glacés, une chaleur insupportable concentrée au dedans dévorait vos entrailles épuisées par une longue abstinence ; pendant ce temps la triste et pâle image de la mort se présentait devant vos yeux. Tout à coup, une voix comme venue d'en-haut fit entendre ces divines paroles : C'est moi, c'est moi qui efface, non vos jours, mais vos péchés *. Le prêtre de Dieu n'eût pas plutôt, pour mourir pauvre, distribué tous ses biens aux pauvres, que tout à coup les sources de la sueur s'ouvrirent et contre tout espoir la laissèrent échapper de leurs profondeurs. Le salut de l'âme et du corps se produisant ainsi ensemble chacim dans son ordre montrèrent clairement en vous l'accomplissement de cette promesse que Dieu fait dans son Ecriture : Je tuerai et je ferai vivre, je frapperai et je guérirai et il n'est personne qui puisse arracher de ma ^ Pa. CXI. 9. — * Isaîe, xliu, 25.

main^. Il a frappé la chair pour que Tâme fût guérie; il a tué l'avarice, pour vous faire vivre à la justice. Guéri et vivifié de la sorte,' que devez-vous espérer, sinon que personne ne pourra plus vous arracher de la main de Dieu, si toutefois vous ne négligez pas d'observer ce conseil évangélique : Vous voilà guéri, ne péchez plus^ de crainte quil ne vous arrive quelque chose de pis ' ? Le père charitable vous donne cet avertissement, parce qu'il ne veut pas que ce mal arrive ; car il ne désire pas la mort du pécheur, mais, plutôt sa conversion et sa vie. Et c'est avec raison. A quoi sert en effet le sang du pécheur? L'enfer ne confessera pas Dieu, et la mort ne le louera pas, mais c'est vous, vivants, qui bénissez le Seigneur et qui dites : Je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur; et encore : Tai été poussé et prêt à tomber^ et le Seigneur m'a soutenu '•

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