‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 95 sur 319 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

(Écrite vers Tan 1120.) A l'abbé de SAINT-NIGAISE de REIMS ^

Il le console du départ de Drogon, son religieux, passé dans iin autre monastère, et il l'engage à la patience.

i. Celui qui a porté dans son corps nos douleurs à tous, sait avec quelle affection je compatis aux vôtres. Que j'aurais de plaisir à vous conseiller, si je savais ; à vous secourir, si je pouvais ; daigne Celui qui sait tout et qui peut tout, me conseiller et me secourir aussi efficacement dans tous mes besoins. Si le frère Drogon m'avait consulté sur son départ, à Dieu ne plaise que j'y eusse consenti, ni que je l'eusse accepté si, après sa sortie, il était venu chez nous. Enfin, tout ce que j'ai pu, vous le savez, a été d'écrire aussitôt sur lui une lettre à l'abbé qui l'a reçu. Aujourd'hui, mon père, que puis-je faire de plus pour vous à cet égard ? En ce qui vous concerne, votre Sainteté sait très-bien comme moi que les hommes parfaits sont ordinairement glorifiés, non-seulement dans l'espérance, mais dans les tribulations, selon ces paroles consolantes que l'Écriture leur adresse : La fournaise éprouve le vase d'argik^ et la tentation, t homme juste * ; fe Seigneur est •à côté de ceux qui ont le cœur affligé '; c'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume des deux'*; et tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété souffrent persécution •. Nous n'avons pas tort pour cela de compatir aux souffrances de nos amis que nous voyons plongés dans l'angoisse ; tant que nous ne savons pas comment ils finiront, nous crai* gnons les défaillances ; car, de même que dans les élus et dans les saints la tribulation produit

^ Ce Drogon à l'occasion duquel furent écrites les lettres 32, 33, 34, ne parait pas avoir persévéré dans l'ordre de Clteaux ; vaincu par les instances de son abbé, Jorann, auquel s'adresse cette lettre, il revint avant d'avoir fait profession. 11 semble être le même qui, après l'expulsion des religieuses du monastère de saint Jean de Laon, y conduisit des moines dont le prieur de Saint-Nicaise de Reims le nomma premier abbé en 1128. 11 fut fait ensuite évèque d'Ostie et cardinal par Innocent II en 1136 et mourut en 1138. V. Herman. de Mirac. lib. III, cap. 32, et Auctor appendicis ad Sigibertum an. 1128.

L'abbé de Saint-Nicaise s'appelait Jorann : le monastère de Saint-Nicaise fut très-florissant sous sa direction et des hommes éminents en sortirent pour aller porter ailleurs la discipline mo- Dabtique,Drogon, Geoffroy, abbé de Saint-Thierry, près de Reims, et Guillaume son successeur, etc. Plus tard, Jorann enflammé de Famour de la solitude embrassa la règle des Chartreux au monastère de Mont-Dieu, en 1138; il fut ensuite élevé au cardinalat par Innocent U.

« Eccl. xxviJ, 6. — » Ps. xxxiu, 19. — * Act. xiv, 21.— > U Tim. lu, 12.

la patience, la patience l'épreuve, répreuve l'espérance et que l'espérance ne trompe point*; de même dans les réprouvés voués à la damnation, la tribulation enfante au contraire le découragement, le découragement le trouble, le trouble le désespoir et le désespoir la mort.

2. Que cette horrible tempête ne vous engloutisse pas dans ses eaux ; que Dieu vous préserve d'être enseveli dans la profondeur de cet abîme redoutable, et de voir le puits sans fond se refermer sur vous ; que votre humble prudence s'applique avec soin à n'être pas vaincue par le mal, mais à vaincre le mal par le bien. Or, vous le vaincrez, en fixant fortement en Dieu votre espérance, et en attendant avec patience la fin de cette affaire. Si cet homme rentre en lui-même, soit par crainte de vous, soit à cause de ses peines, tant mieux ; s'il en arrive autrement, il sera bon pour vous de vous humilier sous la main puissante de Dieu, et de ne pas vouloir résister à sa décision suprême. Car si cela vient de Dieu, rien ne pourra l'empêcher. 11 sera préférable que vous vous efforciez de réprimer les mouvements de votre indignation, légitime pourtant, à l'aide de cette maxime qu'un saint, dit-on, prononça dans une semblable occasion. Quelques-uns de ses frères murmuraient contre lui et lui reprochaient de ne pas réclamer son religieux fugi» tif qu'une autre église avait reçu sans en avoir le droit : Nullement, dit-il ; car partout où il est, il reste mien, s'il est bon.

3. Je vous donnerais un conseil infidèle et trompeur, si je n'exigeais pas de moi-même une semblable conduite. Or un des nôtres *, qui non-seulement avait fait profession dans notre maison, mais qui de plus m'était uni par le sang, a été reçu à Cluny contre mon gré et il y est retenu; j'en gémis sans doute, mais je me tais et je prie pour eux et pour lui: pour eux, afin qu'après l'avoir enlevé ils consentent à le rendre ; pour lui, afin qu'il revienne de son plein gré ; sinon , je réserve la vengeance à Celui qui fera justice aux outragés et qui doit juger selon l'équité les humbles de la terre. Mon cœur adresse et vos lèvres exprimeront au frère Hugues de Lausanne le conseil de ne pas croire à tout esprit, et de ne pas se décider vite à quitter le certain pour l'incertain : qu'il sache que le diable ne tend jamais ses pièges qu'à la persévérance, la seule des vertus qu'il sait être couronnée ; il est plus sûr pour Hugues de persévérer simplement dans la vocation dans laquelle il est appelé, que d'abandonner, sous

1 Rom., V, 3-5. — s Robert auquel est adressée la lettre 1.

prétexte d'un plus grand bien, celui qu'il a déjà commencé ; car peut-être n'est-il pas capable d'arriver au but auquel il aspire.

LETTRE XXXUI.

(Ecrite vers l'an 1120.) A HUGUES \ ABBÉ* DE POMTIGNT.

Il lai exprime ouvertement son opinion sur l'admission de Drogon, et lui enlève tous ses mauvais soupçons.

A son bien-aimé seigneur^ à Tabbé Hugues, le frère Bernard de Clairvaux : autant de bien qu'à soi-même.

i. Ou je me suis, dans ma lettre précédente \ à en juger par la vôtre, exprimé moins clairement que je ne voulais ; ou vous l'avez comprise autrement que vous ne deviez. Quand je vous ai annoncé ce qui résulterait de l'admission de ce religieux, ma crainte était sincère, et elle subsiste encore, comme je vous l'ai écrit. Cependant je ne me suis pas attaché à vous faire cette prédiction pour vous déterminer ou vous engager à le rendre, ni parce que je pensais, comme vous le dites, que vous dussiez le faire ; car, depuis longtemps, je connais son très-fervent désir, et je dois plutôt le féliciter de ce qu'il vient de le réaliser. Mais comme son abbé, qui est très-lié avec nous, et en outre l'archevêque de Reims *, sollicitaient instamment une lettre de nous qui le réclamât, j'ai eu soin, pour repousser de moi tout soupçon, s'il était possible, de rédiger ma lettre comme je l'ai pu, de façon à les satisfaire et à vous prémunir contre leurs accusations imminentes en vous les faisant connaître. J'ai cru que votre pénétration verrait dans cette lettre que tels étaient mes sentiments, et les comprendrait aux paroles que je me souviens d'avoir mises en terminant, si toutefois vous les avez lues avec la pensée avec laquelle elles ont été écrites. Car^ après avoir annoncé les maux que je redoutais^ non sans raison, pour vous, j'ajoutais à la fin : a Si vous aimez mieux souffrir tous ces maux que de le perdre, cela ne me regarde pas, et c'est à vous d'en juger. » Ce sont là mes propres expressions ou à peu près, et en terminant ainsi, que voulais-je, sinon vous faire comprendre à mots couverts, que mes paroles précédentes n'étaient qu'une commission, pour ne pas dire une feinte ?

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