CHAPITRE VIL
IL REVIENT SUR LA QUESTION QU'iL S'EST PROPO- SÉE, ET IL EXA«IINE PLUS EN DÉTAIL CE QU'BST UN SOUVERAIN PONTIFE.
14. Peut-être serai-je blâmé de ce que, sans avoir suffisamment développé ce qui devait précéder, ma plume s'est, je ne sais comment, écartée sur cequi doit suivre,commençant à décrire ce qu'il faut que vous soyez, avant d'avoir complètement représenté ce que vous êtes. Un peu honteuse, je crois, de montrer assis au rang suprême un homme dans sa nudité, elle s'est hâtée de le revêtir de ses plus beaux ornements. Sans leur secours, en effet, vos imperfections sont d'autant plus apparentes, que vous êtes plus élevé. Et peut-on ne pas remarquer le délabrement d'une ville, si elle est bâtie au haut d'une montagne ; ou ne pas voir la fumée d'une lampe éteinte, quand elle est sur le chandelier? Un monarque insensé assis sur un trône, c'est un singe placé sur le faite d'une maison.
Or, maintenant, écoutez mon refrain ; il est peu flatteur, je l'avoue, mais il n'en est pas moins salutaire. « C'est un assemblage monstrueux qu'un rang élevé et un cœur rampant, une dignité suprême et une vie abjecte, une langue qui promet beaucoup et une main qui n'agit pas, des paroles sans nombre et pas le moindre fruit, un visage grave et une conduite légère, une grande autorité et une volonté chancelante. »
J'ai présenté le miroir : que tout visage difforme s'y reconnaisse. Pour vous, félicitezvous si ce portrait n'est pas le vôtre. Regardez bien, toutefois, vous aussi ; de peur que, tout en possédant des traits qui puissent à bon droit vous plaire, vous n'en ayez aussi quelqu'un dont vous deviez être choqué. Je veux bien vous voir glorieux du témoignage de votre conscience, mais je ne désire pas moins qu'il serve à vous humilier. Il est rare de pouvoir dire : Ma conscience ne me reproche rien*. Vous êtes plus attentif à bien faire, si vous n'ignorez pas quand vous avez mal fait. Ainsi donc, comme je l'ai déjà dit, connaissez-vous vous-même ; afin qu'au milieu des sollicitudes qui ne vous sont pas épargnées, vous jouissiez^ du moins, de votre conscience ; et plus encore, afin que vous sachiez quelles sont les perfections qui vous manquent. Car, enfin, à qui
* I Cor., IV, 4.
DE LA CONSIDÉRATION. — UVRE DEUXIÈME
n'en manque-t-il pas quelqu'une? Celui-là n'en a point, qui croit les avoir toutes.
Qu'importe que vous soyez souverain Pontife? Parce que vous êtes souverain Pontife, seriez-vous pour cela parfait ? Apprenez que vous êtes le dernier des hommes si vous vous persuadez en être le premier. Qui est véritablement parfait? Celui-là seul auquel on ne peut rien ajouter. Or, vous vous trompez grandement si vous croyez être ce personnage. Mais, à Dieu ne plaise I non, vous n'êtes pas de ces hommes qui prennent leur dignité pour des vertus. Vous aviez connu la vertu avant de connaître les dignités. Laissez uneteUe pensée aux anciens dominateurs de Rome, et aux autres princes de la terre qui ne craignirent pas de se faire décerner les honneurs divins : par exemple, aux Nabuchodonosor, aux A* lexandre, aux Antiocbus, aux Hérode. Quant à vous, remarquez que, si Ton vous appelle Pon^ tife souverain^ ce n'est pas en vertu de votre perfection, mais par comparaisonavecd'autres. Encore devez-vous penser que je ne parle pas de la comparaison des mérites, mais de celle des ministères.
Que tout homme vous considère donc comme le ministre de Jésus-Christ, et incontestablement comme le plus grand d'entre ses ministres (ce qui soit dit sans préjuger sur la sainteté de qui que ce soit). Je souhaite, d'ailleurs, que vous vous efforciez d'arriver à la perfection, au lieu de vous croire parfait, ou de vouloir le paraître aux autres avant de l'être réellement. Car comment feriez-vous des pro- *^rès, si déjà vous étiez satisfait de vous-même ? C'est pourquoi ne mettez ni négligence à re« chercher tous vos défauts, ni répugnance à les reconnaître. Dites, vous aussi, ce que disait l'un de vos prédécesseurs : Non que j'aie encore atteint le but ou que je sois déjà parfait ^ ; et encore : Je ne me flatte pas d'être arrivé au bout de la carrière *. Voilà la science des saints ; elle est bien différente de cette science qui enfle. Celui qui cherche à l'acquérir, se prépare, il est vrai, des souffrances'; mais ces souffrances ne firent jamais reculer l'homme sage : ce sont des douleurs salutaires, qui dissipent l'apathie mortelle d'un cœur endurci et impénitent. Aussi était-il sage, celui qui a pu dire : Ma douleur est incessamment devant mes yeux *.
Mais il est temps de reprendre ce qui peut
* Phil.. HT, 12. — • Ibid. — » Ecclés., r, 18. — * Ps. zxxvii, 18.
me rester à dire sur la question dont je me suis tout à l'heure écarté.