‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 110 sur 385 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA CONSIDÉRATION DE NOTRE PROPRE NATURE EST d'ordinaire tN AIGUILLON PUISSANT POUR NOUS PORTER A LA PiÉTÉ.

47. YoWkqui vous êtes. Mais n'oubliez pas non plus ce que vous êtes. Car, moi aussi, je n'ai pas oublié ma promesse de revenir sur ce sujet quand j'en trouverais l'occasion.

Or, combien l'occasion est belle, en considérant ce que vous êtes, d'examiner aussi ce que vous étiez auparavant/ Que dis-je, ce que vous étiez? Vous l'êtes maintenant encore. Pourquoi cesseriez-vous de considérer ce que vous n'avez point cessé d'être ? C'est proprement une seule et même considération, que d'examiner ce que vous étiez et ce que vous êtes ; et c'en est une autre bien distincte, que de considérer qui vous avez été fait. Il ne faut pas que celle-ci vous fasse omettre la première, dans un examen attentif de vous-même. Car, comme je viens de le dire, vous êtes encore ce que vous étiez, et vous ne l'êtes pas moins que vous n'êtes ce que vous avez été fait depuis; peutêtre même l'êtes-vous davantage. En un mot, vous êtes né cela ; ceci ne vous fut que prêté, et n'est pas devenu votre nature : vous n'avez pas rejeté l'un, mais vous y avez ajouté l'autre. Traitons ces deux objets eu même temps: car, comme il me souvient de l'avoir dit \ les deux choses ainsi rapprochées emprunteront l'une de l'autre une plus grande utilité.

J'ai dit plus haut qu'en considérant ce que vousêtes^ vous aperceviez d'abord votre nature, par laquelle vous êtes un homme : car c'est ainsi que vous êtes né. Que si, allant plus loin, vous voulez savoirç'w»' vous êtes^ vous trouverez pour réponse le nom de votre dignité, c'est-àdire la qualité d'Évêque, que vous avez acquise, et sans laquelle vous étiez né. Laquelle de ces deux qualités vous semble appartenir essentiellement à votre être, et tenir plus étroitement à vous? celle qui vous a été conférée, ou celle que vous avez eue en naissant? N'estce pas évidemment cette dernière? Je vous engage donc à considérer avant tout ce que vous êtes avant d'abord, c'est-a-dire un homme,' puisque vous le fûtes par votre naissance.

18. Et ce n'est pas seulement ce que vous fûtes, mais aussi quel vous fûtes en naissant, que vous devez examiner, si vous ne voulez pas perdre le fruit et l'utilité de votre considération. Rejetez donc maintenant loin de vous ces \è-

^ A la lia du chap. iv ci-dessus.

DE LA CONSIDÉRATION. — LIVRE DEUXIEME

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tements héréditaires qui furent maudits dès le commencement du monde; déchirez ce voile de feuillages qui couvre votre confusion sans pouvoir guérir votre plaie; écartez ce prestige d'un honneur éphémère, cet éclat Imposteur d'une gloire d'emprunt, pour considérer à nu votre nudité : car vous êtes sorti tout nu du sein de votre mère *. Étiez-vous alors paré de la tiare? étiez-vous éblouissant de pierreries, brillant des reflets de la soie, couvert de dais empanachés, ou chargé de métaux précieux?

Si tout cela se dissipe à vos yeux, au souffle de votre con5îrfera^i*on, comme ces nuées du matin qui passent rapidement et disparaissent ; alorss'offrira devant vous l'homme nu, pauvre, misérable et digne de pitié ; l'homme fâché d'être homme, rougissant d'être nu, gémissant d'être né, et se plaignant de vivre ; l'homme né pour k travail *, et non pour la gloire; r homme né de la femme *, et coupable par cela seul ; n'ayant que peu de jours à vivre *, et, par suite vivant dans la crainte ; accablé de misères^ sans nombre •, et, par conséquent, vivant dans les pleurs. Oui , véritablement sans nombre : car elles sont pour l'âme et pour le corps ; et de quel malheur est exempt un être qui nait dans le péché, avec un corps périssable et une raison stérile? Oui, véritablement accablé; puisque, à l'infirmité du corps et à l'aveuglement de l'âme, se joint la transmission d'une souillure et la nécessité de la mort.

Salutaire rapprochement, qui fera qu'en réfléchissant que vous êtes souverain Pontife, vous vous souviendrez en même temps, non que vous fûtes, mais que vous êtes encore une méprisable poussière. Que votre considération prenne pour exemple la nature, ou, ce qui vaut encore mieux, l'Auteur même de la nature, en rapprochant ce qu'il y a déplus grand de ce qu'il y çi de plus petit. La nature n'a-t-elle pas associé dans l'homme le souffle de la vie à un vil limon? l'Auteur de la nature n'a-t-il pas uni dans une de ses personnes le Verbe de Dieu et le limon de l'homme? Prenez si bien votre modèle, soit de notre double origine, soit du divin mystère de notre rédemption, que, malgré le haut rang où vous êtes assis, vous ne nourrissiez pas de trop hautes pensées mais que vous jugiez humblement de vousmême, et que vous recherchiez les humbles comme vous.

> Jol), I, 21. — « Ibid. , V 7.— • Ibid. , xiv, 1. — * Ibid. ^ • ïbid.

S.BEBN. — TOM. II.

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