CHAPITRE X
TROISIÈME OBJET DE LA CONSIDÉRATION DE SOI- UÉAIE : SAVOIR, (( QUELS NOUS SOMMES D.
19. En conséquence, si vous considérez combien vous êtes grand, considérez aussi, et surioui^quelvous êtes. Cette considération vous retient évidemment en vous-même; elle vous empêche de prendre au loin l'essor, et de vous égarer dans des idées de grandeur et de gloire qui sont audessus de vous *. Oui, demeurez en vous-même. 11 ne faut ni descQpdre au-dessous, ni monter au-dessus, ni vous porter plus en avant, ni vous étendre plus au large. Occupez le milieu, si vous voulez garder une juste mesure. Rien de sûr comme le milieu. C'est dans le milieu qu'est la mesure, et dans la mesure la vertu. Toute région située hors de cette juste mesure est aux yeux du sage un lieu d'exil. Aussi évite-t-il de s'établir, soit trop en avant, parce qu'il serait au delà de la mesure ; soit trop au large, parce qu'il serait en dehors ; soit même trop haut ou trop bas, parce qu'il serait ou au-dessus ou au-dessous. Enfln, il arrive d'ordinaire qu'en s'avançant au loin on se jette hors des limites, qu'en s'étendant au large on opère des déchirements, qu'en s'élevant trop haut on tombe, qu'en descendant trop bas on se noie.
J'insiste sur ces explications, pour que vous n'imaginiez pas que je veuille parler ici de la longueur j de la largeur^ de la hauteur et de la profondeur •, telles que les entend l'Apôtre, quand il nous exhorte à les saisir comme tous les saints : j'en parlerai ailleurs et dans un autre moment '. Mais ici j'appelle longueur^ se promettre à soi-même une trop longue vie ; largeur^ étendre son esprit à des soins superflus; hauteur^ présumer trop de soi ; profondeur; se trop ravaler.
Ne peut-on pas dire, en effets que celui qui se promet de longues années, se laisse emporter hors de toutes limites, en dépassant les bornes de sa vie par l'étendue de ses projets? De là vient que des hommes qui, pour l'heure présente, s'oublient et vivent hors d'euxmêmes, se transportent, par une prévoyance vaine, dans d'autres temps qui déjoueront leurs espérances, ou qui n'arriveront jamais pour eux. De même, un esprit qui s'étend sur trop de choses à la fois, doit être nécessairement divisé et comme mis en pièces par cette
» Ps. cxxx. 2. — • Éphés., IH, 18.
> C'est le SQJet des deux derniers chapitres du V« livre.
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DE LA CONSIDERATION. — LIVRE DEUXIÈME
infinité de soins divers: car en Youlant trop tendre un corps, onTamincit ; et en l'amincissant avec excès, on le déchire. Quant à la présomption hautaine, qu'est-elle autre chose qu'un sujet de chute et de ruine? Vous l'avez lu dans le texte sacré : Notre cœur prélude à sa chute en s" élevant outre mesure *. Mais , d'un autre côté, cette faiblesse pusillanime qui ne garde aucune borne dans ses abaissements, qu'est-elle, sinon une sorte d'anéantissement de l'âme, qui ne laisse après soi nul espoir?
L'homme doué de force ne s'abattra jamais ainsi. L'homme prudent ne se livrera point aux incertitudes d'une longue vie. L'homme lemiiérant modérera ses désirs, s'abstiendra du superflu, et ne négligera point le nécessaire. Enfin, l'homme juste ne présumera pas de sa vertu ; mais il dira avec le Juste de l'Ecriture: Quand même je serais juste ^ je ne lèverais point la tête ».