CHAPITRE XI
IL RECOMMANDE AU SOUVERAIN PONTIFE DE s'examiner SERIEUSEMENT LUI-MÊME.
20. Vous donc, dans cette considération de vous-même, marchez avec précaution, et mettez la plus rigoureuse droiture à ne pas vous accorder plus qu'il ne faut, et à ne pas vous ménager plusqu'il n'est juste. Or, vous vous accorderiez plus qu'il ne faut,non-seulemcnt en vous attribuant les bonnes qualités que vous n'avez pas, mais encore en vous imputant à vousmême celles que vous avez. Appliquez-vous à bien distinguer quel vous êtes par vous-même, et quel vous êtes par le don de Dieu ; et que votre examen soit exemi)t de mauvaise foi. Mais il n'en sera point exempt, si, par un fidèle partage, vous ne rapportez pas loyalement h vous ce qui vient de vous-même, et à Dieu ce qui vient de Dieu. Vous êtes convaincu, je n'en fais aucun doute, que tout le mal vient de vous-même, et que tout le bien vient de Dieu.
Sans contredit, en considérant quel vous êtes, vous devez aussi vous remettre en mémoire quel vous étiez précédemment. Comparez votre présent à votre passé ; voyez si vous avez fait des progrès en vertu, en sagesse, en intelligence, en mansuétude, ou si, ce qu'à Dieu ne plaise, vous n'auriez pas décliné ; si vous êtes plus patient ou plus impatient, plus emporté ou plus doux, plus fier ou plus humble, plus affable ou plus austère, plushu-
> Prov., XVI, 18.— La Vulgate porle spiritus, au lieu de cor. * Job, X» 15.
main ou plus intraitable, plus pusillanime ou plus courageux, plus sérieux ou plus dissipé,' plus circonspect ou plus confiant, qu'il ne doit vous convenir de l'être.
Quel vaste champ s'ouvre devant vous dans celle sorte de considération I Pour moi, je ne vous dis là-dessus que peu de mots ; comme un homme qui vous indiquerait des dépôt^de germes féconds, et qui, sans toutefois semer lui-même, fournirait la semence à qui doit s'en servir. C'est à vous d'examiner à fond quel est votre zèle, quelle est votre clémence ; avec quel discernement vous réglez l'usage de ces deux vertus : c'est-à-dire, comment vous failes grâce aux coupables, ou comment vous les punissez, et combien, dans l'un et dans l'autre cas, vous avez sagement égard au temps, au lieu, à la manière. Car il faut bien considérer CCS trois choses dans la pratique de ces vertus;, de peur que, sans cela elles ne cessent môme d'être des vertus.
En efTet, de pareilles qualités ne sont pas des vertus par leur nature, mais par l'usage qu'on; en fait. D'elles-mêmes elles sont choses indifférentes. Il dépend de vous d'en faire des vices par un usage aveugle et déréglé, ou des vertus par un exercice sage et raisonnable. Elles tendent sans cesse, pour peu que l'œil du discernement s'obscurcisse, à s'exclure et à se supplanter l'une l'autre. Or, cet obscurcissement a deux causes : la colère et l'affection. Celle-ci énerve et amollit le jugement, celle-là le précipite. Comment, en effet, l'une ou l'autre ne mettrait-elle pas en péril ou la douceur de| la clémence ou la juste rigueur du zèle ? SI l'œil est troublé par la colère, il ne voit rien avec clémence ; s'il est prévenu et fasciné par je ne sais quelle molle indulgence du cœur, il ne voit rien selon la justice. Vous n'êtes plus un homme intègre, dès qu'il vous arrive de punir celui qui pouvait avoir des droits à la clémence, ou de faire grâce à celui qui méritait le châtiment.