CHAPITRE PREMIER
IL FAIT VOIR QUE, LE MONDE ENTIER AVANT ÉTÉ -SOUMIS A LA PUISSANCE PONTIFICALE, c'eST LE DEVOIR DU SOUVERAIN PONTIFE DE NE RIEN NÉ- GLIGER POUR APPELER TOUS LES PEUPLES AU
GIRON DE l'Église.
i . La fin du livre précédent contient d'avance le commencement de celui-ci. Il faut donc, suivant la promesse déjà faite, considérer maintenant les choses qui sont au-dessous de vous. En quoi ces choses-là consistent, vous n'avez point à me le demander, vous, le meilleur des prêtres, ô Eugène : vous me demanderiez plus justement, peut-être, en quoi elles ne consistent pas. Celui-là doit sortir des limites du monde, qui voudra découvrir des choses étrangères à votre sollicitude pastorale. Vos devanciers reçurent pour mission, non la conquête de quelques provinces, mais celle de tout l'univers. Alkz dans l'univers entier *, leur fut-il dit. Et eux vendirent leurs tuniques pour acheter des glaives, c'est-à-dire cette éloquence enflammée et cette inspiration puissante dont le Très-Haut arme ses envoyés. Où ne parvinrent-ils pas, vainqueurs et couronnés de gloire, ces enfants des vaincus " ? où n'atteignirent pas leurs flèches acérées^ accompagnées d'un feu vengeur*? C'est bien d'eux que l'on peut dire : Leur noix se fit entendre par toute la terre y et leurs paroles retentirent jusqu'aux extrémités de l'univers^. Elles pénétraient tout, elles embrasaient tout, ces paroles vraiment brûlantes du feu que le Seigneur était venu allu-
« s. Marc, xvf,15, — « Ps. cxxvi, 4. — «Ps. cxix, 4.— * Ps. xviil, 5.
mer sur la terre *. Ils tombaient, ces généreux combattants, mais ils n'étaient point vaincus ; et morts, ils triomphaient encore. Leur puissance fut établie sur une base inébranlable*; le monde entier fut mis sous leur autorité*. C'est à eux que vous avez succédé par droit héréditaire. Oui, vous êtes leur héritier, et votre héritage, c'est Tunivers.
Mais avec quelles restrictions un tel lot vous est-il échu, ou leur échut-il à eux-mêmes? c'est ce qu'il faut examiner brièvement. En effet, je ne pense pas que ce soit de toute manière, mais bien avec certaines réserves, que vous a été confiée l'administration de la terre, et nullement sa possession. Que si vous prétendez aussi usurper cette possession, vous avez contre vous Celui qui dit : La terre entière est à moi avec tout ce quelle renferme*. Ce n'est pas de vous que le Prophète disait : Et toute la terre sera sa possession '. C'est Jésus-Christ qui la revendique pour lui, cette possession, et par son droit de Créateur, et par ses mérites de Rédempteur, et par le don que lui eu fit son Père. A quel autre, en effet, s'adressent ces paroles : Demandez-moi^ et je vous donnerai les nations pour votre héritage ^ et pour votre domaine l'étendue de la terre*! Laissez à Jésus-Christ la possession et la propriété ; prenez pour vous la surveillance. Tel est votre unique partage : vous ne devez rien prétendre au delà.
S. Quoi I dite&-vous, vous convenez queje suis à la tête de l'Église, et vous me refusez toute domination 1 Oui, sans doute. Et n'est-ce pas, après tout, être vraiment le maître, que d'avoir les sollicitudes du gouvernement? Est-ce qu'une ferme ne subit pas la loi du fermier, et un jeune héritier celle de son précepteur? Et cependant, le fermier n'est pas le propriétaire de la ferme, le précepteur n'est pas le maître absolu du jeune héritier. Ainsi, vous devez gouverner pour surveiller, pour protéger, pour prendre soin, pour conserver; vous devez gouverner pour être utile à tous ; gouvernercomme un set*viteur fidèle et prudent ^ que le maître a établi sur sa famille'' ; dans quel dessein ? afin que vous lui fournissiez sa nourriture en tempsopportun*; c'est-à-dire, afin que vous soyez un économe, et non un maître. Soyez-le donc en elTet: homme, n'aspirez pas à dominer les hommes, si vous ne voulez point être dominé vous-même par toutes sortes d'iniquités*. Mais tout cela, je vous l'ai suffisamment fait entendre, lorsque
• Luc, XII, 49. — «Ps. cxxxviii, 17. — » Ps. XLiv, 17. — * Ps. xLix, 12. — • Ps. €111,24.— « Ps. Il, S.— ''MaUh.. XXIV, 43. — • lOid, — » Ps. ex vin, 133.
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nous examinions qui vous êtes. Et toutefois, j'ai voulu encore ajouter ceci : car il n'y a m poison ni glaive qui me fasse plus trembler pour vous, que cette fureur de dominer. Assurément, quelque jaloux que vous soyez d'étendre vos prérogatives, vous ne vous imaginez pas, à moins d'une bien grande erreur, avoir reçu rien au delà, comme un héritage des grands Apôtres.
Rappelez-vous maintenant cette parole : Je me dois aux sages et aux insensés • ; et, si vous croyez avoir le droit de vous en faire l'application, souvenoz-vous aussi, en même temps, que ce titre fâcheux de débiteur convient bien mieux au serviteur qu'au maître. Le serviteur, dans l'Évangile, entend qu'on lui fait la question : Combien devez-vous à mon maître ' ? Si donc vous reconnaissez que vous n'êtes pas le maître, mais le débiteur des sages et des insensés, vous devez faire tous vos efforts, et user d'une continuelle vigiljince, pour trouver le moyen de rendre sages ceux qui ne le sont pas, d'empêcher de déchoir ceux qui le sont, et de ramener à la sagesse ceux qui s'en sont écartés. Or, de toutes les sortes de folie, la plus folle, si j'ose ainsi parler, c'est l'infidélité. Donc, vous vous devez aussi aux infidèles, c'est-à-dire,aux Juifs, aux Grecs et aux Gentils.
3. Il suit de là qu'une de vos occupations essentielles doit être de faire ce qui dépend de vous pour que les incrédules soient convertis à la foi, que ceux qui se sont convertis ne quittent point la bonne route, et que ceux qui Fauraient quittée reviennent sur leurs pas. Il faut, i>ar conséquent, que ceux qui se sont égares soient remis sur le droit chemin ; que ceux qui ont été séduits soient rappelés à la vérité; et que les séducteurs, à leur tour, soient convaincus par des démonstrations victorieuses, en sorte qu'ils changent euxmêmes, si faire se peut, ou, dans le cas contraire, qu'ils perdent tout crédit et tout moyen de pervertir les autres.
Ne vous abstenez pas entièrement d'étendre votre sollicitude jusque sur la pire espèce de ces insensés : je veux parler des hérétiques et des schismatiques. En effet, ils sont à la fois et corrompus et corrupteurs, querelleurs comme des chiens, fourbes comme des renards. De telles gens, vous dis-je, réclament plus que tous les autres que vous appliquiez votre zèle, ou à les ramener [)our les empêcher de se i)erdre, ou à les réprimer pour les empêcher de perdre les autres.
• Rom., I, 14. — * Luc, xvi, 5.
Je veux bien qu'à l'égard des Juifs le temps vous fournisse une excuse : Dieu leur a fixe un terme, qui ne pourra être devancé : il faut d'abord que la conversion des Gentils soit pleinement consommée *. Mais touchant les Gentils eux-mêmes, qu'avez-vous à répondre? ou plutôt, que vous répond votre propre considératiim^ quand vous lui proposez les questions suivantes : a A quoi ont pensé mes de- « vanciers, en assignant des bornes aux con- « quêtes de TÉvangile, en cessant pour un a temps de faire annoncer la foi, tant qu'il a existe encore des nations infidèles? Pour c quel motif, selon moi, s'est arrêtée cette paa rôle au vol rapide • ? Qui donc a, le premiei , a retenu cet élan salutaire ? Af >rès tout, mes a prédécesseurs ont été peut-être em|>êchés tt par quelque raison que j'isçnore, ou cona traints par la nécessité.
4. a Mais moi, quel sujet ai-je de m'abstenir ? a Quelle est mon espérance, quels sont mes a sentiments, quand je ne cherche pas même « à montrer du moins Jésus-Christ à ceux qui « l'ignorent encore? Me serais-je fait une loi o coupable de retenir captive la vérité de Dieu? a Et pourtant, il faut bien qu'un jour toutes n les nations aient part à ses bienfaits. Attena drai-je que la foi leur tombe des nues^ A « qui arriva-t-il jamais de tenir sa foi du haa sard ? Comment les peuples croiront-ils, sinul ne a leur prêche l'Évangile * ? Pierre fut envoyé à a Corneille, Philippe à l'Eunuque * ; et , s'il « me faut un exemple plus récent, Augustin, a par l'ordre de saint Grégoire, alla porter aux (( Anglais la règle de la foi. » Voilà, sur le sujet des Gentils, ce que vous pouvez vous dire à vous-même.
Pour moi, je n'excepte pas non plus de votre sollicitude l'erreur opiniâtre des Grecs, qui sont avec nous et ne sont pas avec. nous; unis à nous par la foi, séparés de nous malgré cette union ; ayant, d'ailleurs, dans la foi elle-même, fait plus d'un faux pas hors du droit chemin. Je vous en dis autant de cette hérésie particulière qui se glisse en secret presque partout, et se déchaîne ouvertement sur quelques contrées, où les tendres nourrissons de l'Église deviennent, tous les jours et sous les yeux dq tous, la proie de sa faim dévorante'. Vous me demandez où ces choses se passent? Mais vos
* Rom., XI, 23. — • Pà. cxLvii. 15.— » Rom., x, 14.^ * Act., x,^0,el VIII, 26.
B 11 désigne ici Thérésie des henriciens, qui inierdisaiint le baptême aux pelits enfanls. Elle régnait alors parliculièri meut daoj le midi de la France, sur les contins de l'Espagne.
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envoyés, qui visitent si souvent les régions du midi, le savent bien, et peuvent vous le dire. Ils passent et repassent au milieu de ces peuples, ou bien ils longent leur pays. Mais quant au bien qu'ils y ont fait jusqu'à présent, nous sommes encore à rapprendre. Peutêtre l'eussions-nous appris, si à côté de l'or de l'Espagne on n'eût compté pour peu de chose le salut de ces populations. C'est à vous de trouver aussi un remède à cette douloureuse plaie.
5. Mais il est un genre de folie qui a déjà gagné, pour ainsi dire, jusqu'à la sagesse même de la foi. Comment ce venin dangereux a-t-il infecté presque en entier l'Église catholique elle-même? Hélas! tandis que, jusque dans son sein, chacun de nous recherche ses propres intérêts, il arrive que, nous jalousant les uns les autres, nous provoquant mutuellement, nous nous exerçons à la haine, nous nous excitons à l'injustice, nous nous armons pour des querelles, nous usons de sophismes et de détours trompeurs, nous nous portons aux détractions, nous nous répandons en médisances, nous sommes opprimés par de plus forts que nous, nous en opprimons de pliis faibles. Combien vous serez digne de louange, si vous dirigez les méditations de votre cœur Contre une si pernicieuse folie, qui a gagné, vous le voyez, le corps même de Jésus-Christ, je veux dire l'innombrable assemblée des fidèles I
0 ambition, supplice des âmes cupides 1 comment, tourmentant tout le monde, as-tu le don de plaire à tous? Rien n'inflige autant de tortures, rien ne prive autant du repos; et rien pourtant, auprès des malheureux mortels, n'est plus en faveur que ses œuvres. Ne voit-on pas le seuil du tombeau des Apôtres foulé désormais par l'ambition bien plus que par la piété ? n'entend-on pas, tout le long du jour, votre palais retentir des éclats de sa voix? n'est-ce pas au sujet de ses gains honteux que sont constamment en travail vos lois et vos règles canoniques ? n'est-ce pas après ses trophées qu'aspire avec une insatiable avidité toute la rapacité italienne? Quel sujet vous oblige autant, ou plutôt quel autre sujet vous oblige, je ne dirai pas d'interrompre vos exercices spirituels, mais de les retrancher entièrement? Que de fois cette passion, incapable de goûter le repos et de le laisser goûter aux autres, n'a-t-elle pas fait avorter la fécondité de vos saints loisirs !
Autre chose sont les nppcls que des oppri-
mes portent devant vous, aulre chose ces menées de l'ambition, qui veut se servir de vous pour régner dans l'Église. Vous ne devez ni manquer à ceux-là, ni condescendre en rien à celle-ci. Mais combien n'y a-t-il pas d'injustice à bien accueillir l'une , en repoussant les autres! Il est, néanmoins, bien certain que vous vous devez également à tous : à ceux-ci pour les relever, à ceux-là pour les confondre.