‹ Œuvres de Saint BernardChapitre 128 sur 385 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IL CONFIRME SA DOCTRINE PAR DES EKEWPLES, ET IL FAIT UNE CRITIQUE ADROITE DES PRÉTEN- TIONS ORGUEILLEUSES DES MINISTRES DE SA SAINTETÉ.

43. Je crois pouvoir convenablement placer ici un trait de notre cher Martin, de douce mémoire. L'anecdote vous est connue ; mais vous l'avez peut-être oubliée. Ce prélat, revêtu du titre de cardinal-prêtre, après avoir rempli les fonctions de légat dans la Dacie, s'en retourna si pauvre, que, se trouvant au moment de manquer d'argent et de montures, il n'arriva qu'à grand'peine à Florence. Là, Tévêque du lieu lui donna un cheval, qui le porta jusqu*à Pise, où je me trouvais alors. Le lendemain, je crois, l'évêque, l'ayant suivi dans cette ville (car il y avait un procès au moment d'être jugé), se mit en devoir de solliciter la protection de ses amis. Et, comme il leur rendait successivement visite, le tour de Martin arriva. On comptait sur lui plus que sur tout autre : car il ne pouvait avoir oublié le service qu'on venait de lui rendre. Alors Martin : « Vous m'avez trompé, répondit-il : j'ignorais que vous eussiez un procès sur les bras. Reprenez votre cheval : il est dans l'écurie » ; et il le lui rendit sur l'heure. Qu'en dites-vous, mon cher Eugène? N'est-ce pas, en effet, chose d'un autre siècle, qu'un légat revienne du pays de l'or sans rapporter un peu d'or ? qu'il traverse le pays de l'argent, sans songer à l'argent le moins du monde? et, enfin, qu'il repousse à l'instant même un don qui peut être suspect?

44. Mais qu'il est doux pour moi d'avoir à rappeler et à nommer ici un homme si distingué par ses vertus 1 Je veux parler de Févêque de Chartres, Gaufride, qui exerça dignement, à ses propres frais^ la charge de légat dans l'Aquitaine, et cela durant plusieurs années. Ce que je vais vous dire, je l'ai vu de mes yeux. J'étais avec lui dans ce pays, lorsqu'un prêtre delà contrée vint lui offrir de ces poissons connus sous le nom d'esturgeon. Le légat, s'étant informé de ce qu'il avait coûté : « Je ne l'accepte point, dit-il,si vous n'en recevez le prix»; et il rendit cinq pièces de monnaie au prêtre, qui résistait en rougissant.

Un autre jour, nous trouvant dans un château, la dame du lieu lui offrit, dans son pieux empressement, avec un linge pour essuyer ses mains, deux ou trois plats d'un beau travail, quoiqu'ils fussent en bois. Le prélat conscien-

cieux les considéra quelque temps, en fit l'éloge, mais ne consentit point à les accepter. Aurait-il jamais reçu des plats d'argent, celui qui refusait ainsi desplatsde bois? Non, il n'y eut personne qui pût dire à ce saint légat : Nous avons enrichi Abraham^, Mais lui, avec Samuel, disait librement à tout le monde : Plaignez-vous de moi devant le Seigneur et detant l'oint du Seigneur^ si fai jamais enlevé à quelgu*un ou son bœuf ou son âne ; si j'ai accusé injustement, ou si j'ai opprimé qui que ce soit ; si j^ai accepté un présent des mains de quelqu'un d entre vous, et je vous montrerai le cas que j'en fais, en vous le rendant aujourd'hui même ".

Oh! si nous avions beaucoup d'hommes comme ceux dont je viens de parler 1 qui serait plus heureux que vous? quoi de plus doux qu'un pareil siècle? ne croiriez-vous pas savourer dès ce monde un avant- goût de la bienheureuse éternité, lorsque, partout où vous iriez, vous verriez se presser autour de vous une si noble et si sainte milice ?

15. Si je vous connais bien, vous vous arrête? à cette î)ensée ; et, poussant un profond soupir, vous vous parlez de la sorte à vous-même : « Dois-je regarder comme possible ce qu'on me dit en ce moment? dois-je espérer rester ici-bas jusqu'à ce que ces choses arrivent? Qui me donnera de vivre assez pour en être le témoin? Oh 1 si je pouvais voir pendant ma vie l'Église de Dieu soutenue par de telles colonnes 1 oh ! si je voyais l'épouse de mon divin Maître commise à des cœurs si fidèles, confiée à des mains si putes I... qu'y aurait-il au-dessus de mon bonheur, de ma sécurité, quand je contemplerais autour de moi de pareils gardiens de ma personne, de pareils témoins de ma vie? C'est à eux que je pourrais sans crainte confier tous mes secrets, communiquer tous mes desseins; à eux que je m'ouvrirais tout entier, comme à un autre moi-même. Ce seraient eux qui, si je tendais à m'écarter un peu, me retiendraient dans la voie ; qui réprimeraient mes emportements, qui réveilleraient ma paresse. Leur respectueuse franchise saurait à propos rabaisser mon orgueil, ou tempérer les excès de mon zèle. Leur constance et leur énergie raffermiraient ma volonté flottante, relèveraient mon courage abattu. Leur foi et leur sainteté me porteraient à tout ce qui est saint, à tout ce qui est honnête, à tout ce qui est pur, à tout ce qui est aimable, à tout ce qui produit la bonne renommée d .

< Genèse, xiv, 23. — * I Rois, xii, 3.

DE LA CONSIDERATION. — LIVRE QUATRIÈME

Et maintenant ramenez vos regards, mon cher Eugène, sur l'état présent de la cour ou de l'Église, et sur les habitudes des prélats, de ceux principalement qui résident auprès de vous.

i6. Mais c'en est assez sur ce sujet. Je l'ai touché légèrement, sans vouloir/?erc^r la mura f lie * . C'est à vous d'y fouiller et de voir l'intérieur, en votre qualité d'héritier du Prophète. Moi, je n'ai pas le droit d'aller plus avant. Je n'indiquerai qu'une chose, qui saute d'elle-même aux yeux. C'est une prétention ridicule dans vos ministres que celle de s'arroger le pas sur vosconfrèresdans le sacerdoce. Cette prétention n'a pour elle ni la raison, ni la tradition, ni l'autorité. Et si, pour la défendre, on allègue l'usage établi, certes, il vaut bien mieux mépriser l'usage, que de méconnaître la prééminence du premier rang sacerdotal. Toutefois c'est un motif assez frivole que celui dont ils entendent surtout se prévaloir. — a C'est nous, disent-ils, qui, dans toutes les occasions solennelles, sommes placés le plus près du souverain Pontife : s'il est assis, nous occupons les sièges les plus rapprochés de sa personne ; s'il marche, nous fermons le cortège dont il est précédé. » — Oui, mais tout cela n'est nullement un privilège de votre dignité ; c'est un devoir d'assiduité attaché à votre charge, et qui justifie, par ce cérémonial lui-même, le titre de diacre que vous portez. Enfin, pendant que les prêtres, dans une assemblée régulière, occupent des sièges autour du Pontife, vous êtes assis à ses pieds : on vous place plus près de lui, pour que vous soyez plus à portée de le servir.

Nous lisons dans l'Évangile qu'il s'éleva une dispute entre les disciples ^ pour savoir quel était le plus grand parmi eux. Vous seriez heureux, ô Eugène, si, pour tout le reste comme pour cela, ceux qui vous entourent suivaient l'exemple des Apôtres.

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